Chapitre 192
« Ceux qui résistèrent à l’épée, je les abattis à coups d’encre. »
– Mots gravés sur la tombe de l’Empereur de l’Effroi Terribilis Ier, le Législateur
Ces derniers temps, je me servais rarement de la salle du conseil. Sous les Fairfax, le Conseil du Roi avait été le plus grand organe de pouvoir du royaume, plus proche de la couronne que quiconque et doté d’une influence bien supérieure à celle des titres des hommes et des femmes qui y avaient été nommés. Je n’en avais toutefois conservé que certaines fonctions, celles qui m’étaient utiles. Je n’avais pas besoin d’un Chambellan pour s’occuper de la « maison royale », quand la mienne se résumait à moi et à ceux de Woe qui se trouvaient à Laure à un moment donné. Et même alors, je doutais que la Voleuse eût dormi plus de deux fois dans ses appartements. Elle préférait rôder dans la ville quand elle y était. Masego dédaignait lui aussi ses quartiers, mais pour des raisons un peu plus inquiétantes. Non, élargir l’autorité de l’intendant du palais avait amplement suffi. Tous les anciens rôles n’avaient pas été aussi faciles à supprimer. Avec Anne Kendall au poste de Gouverneure générale, Juniper comme maréchale et Ratface comme seigneur trésorier, il ne restait qu’un siège digne d’être occupé : celui de Gardien des Sceaux. Dans l’ancien royaume, cette charge consistait à superviser les tribunaux et à veiller à ce que les décrets de la couronne fussent appliqués partout dans Callow. Ça ressemblait à un poste de gratte-papier surpayé, jusqu’à ce qu’on se rappelle comment le royaume fonctionnait sous les Fairfax.
En théorie, les lois décrétées à Laure s’appliquaient à tout le royaume ; en pratique, le labyrinthe à donner le vertige des privilèges et prérogatives ancestraux détenus par la plupart des grandes maisons rendait leur application uniforme cauchemardesque. J’avais été amusée d’apprendre que la Maison Talbot, dont l’ancien domaine était désormais le mien, avait été autorisée pendant plusieurs siècles à commercer dans les terres directement détenues par la couronne sans payer de droits de douane. C’était là la contrepartie d’un vieux marché : un prêt généreux accordé à un roi pour qu’il construise un palais d’été au bord du lac d’Argent. J’avais été encore plus amusée d’apprendre que ledit palais avait été détruit par les Praesi moins de dix ans plus tard, lors d’une tentative d’invasion du cœur de Callow par voie sous-marine – des orcs avec des branchies, apparemment – en remontant la rivière Pening. C’était l’un des Malignants, j’en étais presque certaine. Un Empereur de l’Effroi du pire acabit, incompétent en tout sauf pour s’assurer, avec une cruauté meurtrière, que ses rivaux ne le renverseraient pas. Ces curiosités historiques mises à part, l’Empire m’avait en réalité légué un royaume bien plus centralisé à bien des égards. Avec le baron Darlington de Hedges et la baronne Morley de Harrow comme seuls nobles terriens encore en place à Callow, je n’avais pas autant de puissants personnages pour aboyer leurs privilèges et prérogatives.
En revanche, j’avais fini par connaître la première véritable lutte de pouvoir au sein de ma cour. À présent que les gouverneurs de Callow répondaient tous à la couronne par l’intermédiaire de la Gouverneure générale, la charge de Gardien des Sceaux détenait bien plus de pouvoir direct qu’autrefois, et rencontrait beaucoup moins de résistance. Les décrets royaux avaient désormais bien plus de mordant, et le Gardien disposait d’une grande latitude pour veiller à leur application. Tout le monde et sa sœur s’étaient disputé le poste, lançant leur offensive de charme dès mon couronnement. Seuls les Deoraithe étaient restés à l’écart de la mêlée, et j’avais presque demandé à Kegan de m’envoyer un cousin compétent pour cette seule raison. Brandon Talbot et sa bande de vieux aristocrates s’étaient montrés les plus féroces, même si les baronnies du nord avaient tenté de les évincer : le conflit entre les puissants de Laure et les nobles éloignés du nord était ancien. Quelques anciens de Laure avaient même essayé de soudoyer Ratface pour qu’il recommande leur candidat, misant sur la réputation de vénalité des Taghreb ; ils s’étaient plutôt retrouvés condamnés à une amende du même montant et chassés de leurs fonctions sans cérémonie.
Au bout du compte, je choisis une femme du sud, après avoir chargé la baronne Kendall de m’en trouver une convenable. Depuis le massacre de la Deuxième Liesse, l’ancien duché du même nom, et même toute la région, avait frôlé l’effondrement. Seules les réparations que j’avais obtenues de l’Impératrice et l’ardeur fébrile de Hakram avaient empêché le pays de se dévorer lui-même ; aujourd’hui encore, c’était la partie la plus instable de mon royaume. Une grande ville et plus de cent mille personnes avaient disparu du cœur du sud : ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait réparer en un an. Ni même en une décennie. Il avait fallu rattacher à la couronne les pouvoirs qui subsistaient là-bas, et ma Gouverneure générale avait déniché une candidate qui ne ferait pas n’importe quoi avec les responsabilités liées au poste. Edith Westmore avait autrefois été une dame à part entière, avant que son suzerain ne prît les armes lors de la Rébellion de Liesse ; même après, elle était restée une riche propriétaire terrienne. Sa réputation et ses relations en faisaient une Gardienne des Sceaux compétente. Je n’avais pas particulièrement d’affection pour elle, mais elle ne m’agaçait pas non plus. Et, de toute façon, ce n’était pas un poste à vie.
Dame Edith n’était pas dans mon cabinet, pas cet après-midi-là en tout cas. J’avais fait meubler la pièce aux boiseries richement travaillées davantage à mon goût – ce qui signifiait surtout en retirer tout le mobilier trop ostentatoire et remplir à ras bord la nouvelle armoire à alcools – et je m’occupais désormais ici de la plupart des affaires royales. Le confort des lieux atténuait les accès inévitables d’ennui qui semblaient accompagner le travail consistant à faire de Callow une nation à peu près fonctionnelle. Mes deux compagnons de table, baignés par le soleil de l’après-midi, étaient les deux membres de mon conseil que je voyais le plus souvent : la Gouverneure générale Anne Kendall et le seigneur trésorier Hasan Qara. Celui-ci insistait toujours pour qu’on l’appelle Ratface, bien qu’il eût aussi fini par adopter le sobriquet de Seigneur Bâtard. Il adorait voir à quel point cela horrifiait les émissaires praesi.
« Nous avons reçu une nouvelle pétition de Hedges, annonça Anne en faisant défiler les parchemins. Au sujet des droits de douane à Laure et à Southpool. »
Après avoir parlé, la femme aux cheveux argentés jeta un regard discret à mon trésorier. Ratface ne semblait guère amusé, mais son irritation ne visait pas Kendall.
« Ils essaient d’inonder les marchés de laine, m’expliqua le Taghreb. Ils ont des entrepôts entiers qui ne servent à rien, les Jacks l’ont confirmé. »
« Les Jacks » était un titre très pompeux pour désigner mon réseau sans cesse grandissant de voleurs, de contrebandiers, d’espions et d’informateurs de toutes sortes. Il était loin d’être aussi unifié et bien organisé que son nom le laissait entendre : le réseau de parents d’Aisha à Praes, les hommes de guilde de Ratface et les amis de la Voleuse étaient des organisations tout à fait distinctes. L’Adjoint supervisait ce fatras de rapports disparates et les assemblait pour en tirer un tableau cohérent avant de me le présenter. Quant au nom, eh bien, certains milieux savaient que la Guilde des Voleurs était désormais à ma solde. Au début, les murmures de ma cour au sujet de vils coquins au service de la couronne avaient été fréquents ; Vivienne s’était alors amusée à inventer un foutu jeu de mots dont elle savait que je le détesterais, tout en étant obligée de m’en servir souvent : dans les jeux de cartes callowans, un valet s’appelait aussi un jack. De tous mes compagnons, la Voleuse était celle dont le sens de l’humour finissait toujours par me jouer un tour ou un autre.
« Ils rogneraient leurs propres bénéfices, si c’était le cas, fronça les sourcils Kendall. Ils perdraient de l’argent par rapport à ce qu’ils gagneraient en vendant à la couronne. »
« Nous en achetons moins, maintenant, fis-je remarquer. Le sud est en grande partie pacifié, toutes les villes de tentes dignes de ce nom sont vêtues et nourries. »
« C’est une manœuvre à long terme, nous apprit Ratface. Ils ne cherchent pas à faire des bénéfices dans l’immédiat, ils veulent mettre les guildes locales sur la paille. Une fois qu’ils auront accaparé le marché, ils pourront augmenter progressivement les prix. Thalassina a essayé la même chose avec le commerce des épices sous Nefarious ; ça a failli déclencher une guerre avec Nok. »
« S’ils consacraient moitié moins de temps à s’occuper des leurs qu’à trouver des moyens de me faire chier, le nord serait un vrai paradis, merde ! » grinçai-je.
La baronne Kendall s’éclaircit la gorge.
« Je ne saurais me prononcer sur les conséquences commerciales, dit-elle, mais, d’un point de vue diplomatique, nous avons déjà fait beaucoup pour nous aliéner Hedges. Une concession pourrait s’imposer. »
« Je les ai empêchés de dépouiller des réfugiés désespérés, Anne, répliquai-je froidement. Je n’ai pas non plus pissé dans leur porridge du matin. »
« Tout ce qu’ils voient, c’est l’or qu’ils espéraient et qui n’arrive jamais dans leurs coffres, répondit ma Gouverneure générale. Et je dois vous rappeler que notre emprise sur la région reste fragile. La peur ne nous mènera pas bien loin. »
La peur, pensai-je, était ce qui nous avait permis d’obtenir quoi que ce soit. Je ne me faisais aucune illusion sur la loyauté des deux baronnies récalcitrantes. Je doutais qu’elles finissent vraiment par se rallier à nous de mon vivant. Même après avoir confirmé presque tous leurs anciens privilèges – le droit de frapper leur propre monnaie étant le principal à avoir été aboli – et laissé leurs terres intactes, elles en voulaient toujours davantage. Des aristocrates. Le fait d’en côtoyer toujours plus n’avait en rien amélioré l’opinion que j’avais de cette engeance, à quelques exceptions près.
« Des quotas, finis-je par dire. Assez pour qu’ils prennent pied, pas assez pour qu’ils raflent toute la mise. Et faites savoir aux bonnes personnes que je m’attends à ce que les affectations d’officiers de la Légion en observation auprès de leurs armées… évoluent en conséquence. »
Kendall inclina la tête, le soleil faisant joliment briller ses mèches. Pour une femme de son âge, elle restait remarquablement belle.
« Je vais faire rédiger une proposition, dit Ratface. Maintenant, je sais que nous en avons déjà parlé, mais… »
Je grimaçai, assez certaine de savoir ce qui allait suivre.
« Il y a trop de pièces impériales en circulation à Callow, Catherine, dit-il. Nous devons commencer à les racheter. »
Si je n’avais pas été Nommée, je n’aurais peut-être jamais remarqué le léger pli qui marqua le front de la Gouverneure générale lorsqu’elle entendit Ratface m’appeler par mon prénom. Elle et moi avions autrefois été plus proches, mais cela s’était évaporé depuis mon couronnement. Anne Kendall était patriote jusqu’à la moelle : peu importait la façon dont j’avais obtenu ma couronne ; à présent que je la portais, elle devait me traiter avec autant de déférence qu’un Fairfax.
« Tu es mon trésorier, soupirai-je. Tu sais parfaitement qu’on n’a pas les fonds pour ça. Et l’Impératrice pourrait y voir une provocation, ce qu’on ne peut vraiment pas se permettre pour l’instant. »
Une année de rapports réguliers m’avait douloureusement appris que, même si les troupes praesi ne garnissaient plus mes villes et que les seigneurs praesi ne les gouvernaient plus, l’influence de Praes était loin d’avoir disparu. J’avais consacré tant de temps aux frontières et aux armées que je n’avais jamais songé aux entraves que les Terres désolées pouvaient encore nous imposer par la monnaie et le commerce. Les échanges avec Procer avaient pratiquement cessé après la Conquête, et le commerce avec Mercantis était dominé par les gouverneurs impériaux. De nos jours, la richesse venait de l’est, et je ne pouvais pas faire grand-chose contre ça pour l’instant. Pas alors que c’était l’or de la Tour qui avait permis de reconstruire un tiers entier de mon royaume. J’avais dû faire des concessions pour que cela se concrétise, aussi. Depuis un an, nous maintenions Callow à flot en pressurant les Hauts Seigneurs qui se disputaient les céréales, grâce aux permis de commerce et aux prix fixés ; mais la Tour avait été exemptée des deux. Du moins, dans une certaine mesure. J’avais insisté pour conserver d’importantes réserves en prévision de la croisade.
« Tant que près de la moitié de la monnaie en circulation à Callow vient de l’Hôtel des monnaies impérial, la Tour peut vider les coffres du royaume quand bon lui semble, dit Ratface. Il suffit à l’Impératrice de dévaluer sa monnaie pour que le sud s’embrase. C’est un couteau sous notre gorge, Catherine. Je sais que le Limier infernal te harcèle au sujet du financement de l’armée, mais un millier d’hommes de plus ne changera rien si nous ne pouvons pas payer ces soldats. »
« Notre propre monnaie remplace peu à peu les autres, fit remarquer la baronne Kendall. La patience serait peut-être la plus sage des solutions. »
Le Taghreb secoua la tête.
« Nous remplaçons les anciennes monnaies callowanes, dit-il. Nous avons à peine touché à la part issue des Terres désolées. Le Seigneur Charogne a passé des décennies à s’assurer que Callow dépendrait de la monnaie impériale pour son commerce ; ce n’est pas quelque chose qu’on peut défaire en quelques années. Pas sans planifier et investir. »
« Il doit y avoir une solution autre que de retirer l’or de l’Impératrice de la circulation en vidant nos coffres, Ratface, dis-je. À ses yeux, ce serait aussi bien que de hisser un étendard. Elle riposterait immédiatement. »
Le bel homme plissa le nez, d’une manière peu seyante.
« Peut-être en passant par Mercantis, comme intermédiaire, finit-il par dire. Ce serait plus lent et plus coûteux, et nous resterions vulnérables à l’influence étrangère. »
Je soupirai.
« Rédige… »
« Une proposition, oui, acheva-t-il avec amusement. Ah, les joies d’être reine. »
« Ne commence surtout pas, marmonnai-je. Entre ça et l’apprentissage de toutes ces foutues langues proceranes, mes yeux vont finir par tomber. »
La baronne Kendall s’éclaircit délicatement la gorge.
« Sans vouloir vous imposer une charge supplémentaire, il reste une dernière pétition, dit-elle. »
« Vas-y, grognai-je. Tant que ce n’est pas notre homme à Vale qui se plaint encore de la répartition des réserves de grain. »
« Des fonctionnaires ont déposé une requête officielle pour que la cour reprenne l’usage du calendrier Alban, m’annonça-t-elle. »
Je reniflai.
« Ouais, ça n’arrivera pas, dis-je. Les Légions utilisent toutes… »
J’entendis le mouvement derrière la porte avant que le coup ne retentît. Mes oreilles se dressèrent. Un homme, la fin de la trentaine, en excellente santé. Il sentait l’anxiété, mais n’était pas franchement terrifié.
« Entrez », lançai-je avant qu’il eût fini de frapper.
Je sentis le regard des deux autres se poser sur moi. Ah. Il fallait vraiment que j’arrête de faire ça. C’était vrai que ça mettait les gens mal à l’aise. C’était un serviteur, que je ne reconnus pas, même si sa livrée indiquait clairement qu’il travaillait au palais.
« Votre Majesté, me salua-t-il en s’inclinant profondément, avant d’adresser aux autres des salutations plus sommaires. »
Je remarquai qu’il s’était montré un peu réticent quand était venu le tour de Ratface. C’était fréquent depuis que j’avais nommé le Taghreb. Je haussai un sourcil, dans l’attente de la suite.
« Nous avons reçu un message de… euh… l’Observatoire, dit l’homme. Votre présence y est demandée. Le seigneur Hiérophante aurait parlé d’un “phénomène majeur”. »
Traduction : Masego m’avait convoquée en oubliant, une fois de plus, qu’on n’était pas censé convoquer les reines. Ça ne me dérangeait pas vraiment, mais son mépris brutal de l’étiquette semblait déstabiliser les serviteurs qui y étaient confrontés. Je me levai et repoussai ma chaise.
« Nous nous retrouverons dans une heure pour terminer, dis-je aux deux autres. »
« Tu parles comme une reine, maintenant, ricana Ratface. Ça fait des mois que je ne t’ai pas vue cracher par terre. »
« Ouais, eh bien, tous les tapis m’appartiennent, maintenant, marmonnai-je. »
Nous échangeâmes les politesses d’usage, certains avec plus de courtoisie que d’autres, puis je congédiai le serviteur, qui semblait décidé à m’accompagner. Je connaissais le chemin de l’Observatoire : j’avais payé pour qu’on aménage cette foutue installation dans une aile inhabitée du palais. Je n’entretenais ni maîtresse ni mari, alors de somptueux appartements réservés à une seule personne n’avaient pas la moindre utilité. La marche n’était pas longue, mais j’allongeai le pas, impatiente. Je pris tout de même le temps de saluer les serviteurs et les fonctionnaires que je croisai. Retenir tous leurs noms relevait du rêve, vu leur nombre, mais si je pouvais en apprendre au moins la moitié, ce serait un début. C’était déjà mieux qu’Archer, qui les appelait comme bon lui semblait. La construction de cette foutue installation m’avait entraînée tout droit dans une série de disputes avec la plupart de mes plus proches conseillers ; Juniper et Ratface avaient été les plus remontés. Mon ancien tribun de l’Intendance avait été horrifié par les dépenses, d’autant que certains matériaux avaient dû être acheminés directement depuis les Terres désolées ; le Limier infernal m’avait quant à lui déclaré sans détour qu’avec la même somme, nous pouvions armer et équiper plus de mille hommes, ce qui serait bien plus utile à long terme. Il était si rare que tous deux soient d’accord sur quoi que ce soit que j’avais sérieusement remis en question ma décision.
Mais l’Observatoire avait tout de même été construit, et Masego avait prouvé que son travail valait plus que de l’or ou de l’acier. Sans lui, au moins trois Héros auraient pénétré dans Callow sans être repérés, et les conséquences auraient pu être désastreuses.
Je sentis les protections extérieures bien avant d’arriver au bout du couloir. Seul accès à l’Observatoire, celui-ci était désormais la partie la mieux protégée du palais. Toute la rangée de légionnaires qui gardait le couloir me salua à mon passage, et je leur rendis leur salut. Les hommes de Hakram. Le nombre de soldats et de bureaucrates placés sous le commandement direct de l’Adjoint avait régulièrement augmenté avec ses responsabilités. Mon sang était lié aux protections extérieures, qui tenaient davantage du piège que de la frontière ; je parvins donc aux portes de bronze avec pour seule conséquence un léger mal de tête. Je frappai le métal des jointures, en prenant soin de modérer ma force. Il restait une bosse depuis le jour où j’avais oublié. Les portes de bronze s’ouvrirent après quelques battements de cœur, révélant une femme à la peau sombre. Elle s’agenouilla à la hâte. Fadila Mbafeno avait autrefois été l’une des sbires d’Akua, avant que je lui fasse grâce à la demande du Hiérophante. Elle avait ensuite servi d’assistante dans la tour de mage de celui-ci et dirigeait désormais l’Observatoire dans les faits. Sur le papier, la parole de Masego y faisait loi, tant que je ne la contredisais pas ; mais son désintérêt absolu pour l’intendance des lieux avait laissé toutes les responsabilités entre les mains de la mage soninké.
Elle me déplaisait, sans que cela suffise à me pousser à agir, mais je ne pouvais nier qu’elle était extrêmement compétente. La Diaboliste avait toujours su choisir la crème de la crème parmi ses sbires. Cela ne l’avait jamais empêchée de les sacrifier à la moindre occasion.
« Votre Majesté, dit Fadila. Je vous invite à entrer. »
Rien ne changea, du moins en apparence. Une subtile onde de pouvoir vibrait sous ses mots, mais la moindre tentative pour la sonder la dissiperait. Je savais toutefois qu’il ne s’agissait pas d’une simple formule. Je me souvenais encore avec une vive précision de la douleur cuisante qui m’avait saisie lorsque j’avais tenté de franchir le seuil sans autorisation explicite.
« Relevez-vous », dis-je en la dépassant.
Franchir le seuil n’était pas douloureux, à proprement parler. C’était plutôt comme être comprimée dans une ouverture très étroite, mon être momentanément resserré. Une fois à l’intérieur de la pièce, un sentiment de soulagement m’envahit, mais je savais par expérience qu’il ne durerait pas. Une cage plus grande restait une cage. L’Observatoire intérieur était protégé par une magie particulièrement puissante, dont certaines défenses visaient expressément les fées. Elles m’étaient profondément désagréables, mais je supporterais ce malaise si cela empêchait Larat d’y mettre un jour les pieds. Fadila se releva comme je le lui avais ordonné, puis me suivit à trois pas derrière, légèrement sur ma gauche. L’étiquette des Terres désolées, pensai-je avec sarcasme, même si, pour être honnête, Callow avait aussi son lot de petites excentricités. On avait éventré une aile entière du palais royal, jusqu’aux murs porteurs ; des arcs discrets soutenaient désormais le poids du plafond en dôme. La pièce formait un espace immense, vibrant d’une activité feutrée. Au pied des murs, une galerie de granit faisait le tour de la salle, reliée à des sentiers de galets qui formaient les rayons d’une roue gigantesque vue du ciel. Entre ces chemins, des bassins d’eau noire demeuraient immobiles, sauf quand les mages les éveillaient d’incantations murmurées. Des bassins de scrutation, particulièrement puissants.
Il avait été difficile de convaincre les mages de les surveiller en permanence, car l’Armée de Callow manquait déjà de lanceurs de sorts ; j’avais finalement dû recruter quelques officiers compétents, puis faire largement appel à la Guilde de Hedges, désormais dissoute. Convaincre Masego d’enseigner à ces sorciers médiocres les rudiments de la scrutation avait donné lieu à une discussion houleuse, mais il avait fini par admettre qu’un Observatoire vide aurait plutôt compromis la raison d’être de sa construction. Le statut légal des sorciers avait été épineux à régler, même après leur formation. Ils ne pouvaient appartenir ni à l’Armée de Callow ni aux Légions de la Terreur : Juniper était toujours une générale au service de l’Impératrice, en plus d’être ma maréchale, ce qui aurait donné à Malicia une certaine influence sur eux. Je ne voulais pas non plus que la cour ait prise sur eux ; mais les placer sous mon autorité directe aurait signifié qu’ils se retrouveraient dans un bourbier juridique dès que Hakram et moi partirions en campagne. Ces derniers temps, je devais prendre garde à ce genre de détails. Prendre la couronne m’avait apporté presque autant de complications que de solutions. À titre de compromis maladroit, ils avaient été constitués en guilde, autorisée par mon sceau et dirigée par Masego. En son absence, Fadila, son adjointe désignée, gérait les affaires ; elle jouissait d’assez d’indépendance pour faire le nécessaire, tandis que l’Observatoire appartenant à la couronne, Anne Kendall avait suffisamment d’autorité pour intervenir si la situation dégénérait.
Je chassai ces pensées en empruntant l’un des sentiers de galets jusqu’au centre de la salle, où Masego m’attendait. Un second anneau de granit, plus petit, avait été posé là, mais on le distinguait à peine. Un immense aulne poussait dans les eaux sombres ; ses racines s’étendaient dans chaque bassin, et sa cime touchait le plafond, peint de runes et d’un ciel nocturne. Rien en lui n’avait de naturel, de son écorce trop pâle à ses feuilles presque cramoisies. Quelques branches poussaient de son tronc et formaient une structure à mi-chemin entre le lit et le siège ; devant elle, une cavité dans le tronc accueillait un objet palpitant de puissance. À l’œil nu, il n’avait rien d’impressionnant : un large bol de terre cuite dont les supports représentaient des hommes et des démons soutenant le rebord. Archer avait passé près d’un mois à le retrouver et à l’extraire des ruines de Liesse, mais je n’avais jamais sérieusement envisagé d’abandonner l’artefact de scrutation des Sahelians parmi les décombres, quelles que fussent les difficultés. Autrefois atout secret d’Akua, il était désormais au cœur de l’Observatoire. Dans le siège de bois qui lui faisait face, Masego était allongé, l’air à moitié endormi. Je voyais ses pupilles bouger sous le bandeau noir qui lui couvrait les yeux, mais, à part cela, le Hiérophante demeurait d’une immobilité inquiétante.
Il avait encore maigri, constatai-je en m’approchant. Même si Fadila avait reçu l’ordre strict de veiller à ce qu’il mange, il passait toujours la majeure partie de ses journées et de ses nuits dans ce siège, et bougeait rarement sans y être forcé. J’hésitai presque à le toucher, car il était souvent désorienté pendant un moment quand on l’arrachait à ses visions. Au bout du compte, je n’eus pas à me décider. Les branches frémirent au-dessus de nous, et quelqu’un lança négligemment un canard en bois grossièrement sculpté en plein front de Masego. Il fut brusquement arraché à la Création avec un cri tandis qu’Archer émergeait du feuillage, suspendue la tête en bas.
« Bonsoir, Cat, dit-elle avec un grand sourire. Félicitations, tu vas te faire envahir. »
Je réfléchis un instant, puis lui rendis son sourire.
« Bonsoir, Indrani », dis-je en la tirant vers le bas ; elle plongea dans un bassin avec grand fracas.
Je me tournai vers Masego, qui semblait encore à moitié absent, et soupirai.
« Raconte-moi tout », ordonnai-je.