Chapitre 19
« Méfiez-vous toujours de ces trois choses : une bataille qui semble gagnée, un chancelier qui sourit et un souverain qui vous appelle son ami. »
— Extrait des journaux personnels de l’Empereur de l’Effroi Terribilis II
Le fort qui se dressait au bout de la vallée existait sous une forme ou une autre depuis les débuts de l’Empire de l’Effroi, ou du moins c’est ce que m’avait raconté Hakram. Avant que l’autorité de la Tour Sombre ne fût solidement établie, il avait servi de point de passage stratégique pour contenir les clans orques nomades et les pillards taghrebs. Plus tard, il était devenu la dernière ligne de défense contre les armées venues du royaume de Callow, avant qu’elles ne puissent marcher sur Ater même ; le dernier rempart du Mal avant que le Bien ne vienne frapper à sa porte. La dernière Croisade remontait toutefois à plus d’un siècle et, durant l’intervalle, les Légions de la Terreur avaient pris l’habitude d’utiliser le fort comme position défensive lors de leurs manœuvres.
Il ne faudrait tout de même pas oublier qu’ils l’ont construit pour une vraie guerre, pas une guerre factice, songeai-je. Les cadets étaient chargés de l’entretien du fort, si bien que chaque compagnie en connaissait les moindres recoins : mes soldats ne faisaient pas exception, même si seuls Robber et ses sapeurs avaient réussi à en tracer un plan détaillé dans le sable. La description qu’ils m’en avaient faite était… intimidante.
Le fort se trouvait au sommet aplani d’une colline. Ses murs, hauts de trente pieds et un peu plus épais de moitié, n’étaient pourtant pas ce qu’il avait de plus terrifiant : ce rôle revenait aux fortifications extérieures. Juste devant les murs, on avait creusé un fossé d’environ quatorze pieds de profondeur, rempli d’eau stagnante. Après une étroite bande de terre, un autre fossé identique avait été creusé et hérissé de pieux de bois. La plaine qui menait aux fossés était parsemée de pièges redoutables, que les légionnaires avaient surnommés les « lys » : des trous de trois pieds de profondeur, au fond desquels attendait un pieu aiguisé, dissimulé sous des branches et de l’herbe morte.
Toutes les compagnies avaient assailli le fort assez souvent pour connaître désormais l’emplacement des pièges, mais ceux-ci suffisaient toujours à briser les rangs des assaillants. D’après Robber, les cadets en formation mouraient encore régulièrement dans des accidents : on considérait comme un bon présage qu’une compagnie ne perde aucun de ses nouvelles recrues lors de son premier jeu de l’année.
« Tu es sûr que leurs mages ne nous tireront pas dessus pendant qu’on traverse le champ de lys ? demandai-je à Hakram.
— Ce serait mal vu, répondit le sergent de sa voix rocailleuse. Les compagnies qui se détestent peuvent toujours s’y risquer, mais nous ne sommes pas en conflit avec la Première. »
Je haussai un sourcil, intriguée.
« Et avec qui sommes-nous en conflit, alors ?
— Avec personne, répondit Hakram, l’air plutôt contrit. Nous sommes tout en bas du classement des compagnies, alors personne ne se donne la peine de nous chercher. »
Je laissai échapper un son vaguement compatissant.
« La Compagnie des Rats est dernière depuis un moment, alors ? demandai-je.
— Depuis avant que Ratface en prenne le commandement, confirma son sergent. Il a fait de son mieux, mais à moins d’accomplir un miracle aujourd’hui, ce sera quand même sa douzième défaite : il perdra son poste de capitaine. »
Je dissimulai ma surprise : à en juger par la désinvolture avec laquelle Hakram venait de lâcher cette information, les soldats du rang devaient être au courant. Cela éclairait d’un jour nouveau l’hostilité du capitaine lors de notre première rencontre : pas étonnant qu’il ait été furieux qu’on lui assigne une lieutenante inexpérimentée à la veille d’un jeu qui mettait son grade en jeu. Ce n’est pas ma faute s’il a perdu les onze dernières fois. Il aurait pu éviter de se comporter comme un connard.
« Bon, on sait combien ils sont là-dedans ? demandai-je pour changer de sujet.
— Impossible à dire, grogna Hakram. Ils doivent être au moins trente, mais il pourrait facilement y en avoir davantage. »
Je grimaçai. Attaquer à l’aveugle n’était guère ma méthode préférée pour prendre une forteresse, mais nous manquions rapidement d’options. Au moins, les sapeurs de Robber nous avaient fabriqué quatre échelles pendant la nuit : nous pourrions donc assaillir plusieurs murs en même temps. On pouvait se demander à quel point cela nous aiderait si l’ennemi était aussi nombreux que nous, mais c’était toujours mieux que rien. À propos du loup, le sergent gobelin remontait la colline vers nous d’un pas fanfaron.
« Le lieutenant Trapper est sur le mur, annonça-t-il, avec un ton qui laissait entendre que ce détail avait son importance.
Je haussai un sourcil.
— Je suis sûre que tu as une bonne raison de me le dire, Robber, mais pour l’instant, je ne vois pas où tu veux en venir.
— Trapper est seulement le quatrième lieutenant le plus ancien de la Première Compagnie, répondit Robber. Ce qui veut dire…
— Qu’ils ne peuvent pas avoir plus de deux lignes là-dedans, achevai-je, pensive. Sinon, quelqu’un d’autre serait aux commandes. »
Robber acquiesça d’un hum, puis sortit un fumigène de sa besace et le fit tournoyer entre ses doigts. Je fronçai les sourcils et révisai mes plans. Quarante légionnaires, nous pouvions nous en sortir avec un peu de chance. Tout dépendait, bien sûr, du sang-froid des officiers qui tenaient les murs, mais la déduction de Robber était la première bonne nouvelle de la journée.
« Comment tu connais l’ancienneté de Trapper ? demanda Hakram, me tirant de mes pensées.
— Oh, c’est simple, répondit nonchalamment le sergent aux yeux jaunes. On se connaît grâce aux réunions de la Grande Conspiration gobeline.
Mon sergent éclata de rire, mais, après un instant de silence gêné, il jeta à Robber un regard inquiet.
— Elle existe vraiment, cette Grande Conspiration gobeline ? demanda-t-il d’une voix grondante.
— Tu crois que je te le dirais, si c’était le cas ? répliqua le gobelin avec un sourire malicieux, en lançant son fumigène en l’air avant de le rattraper.
Robber salua paresseusement et repartit d’un pas fanfaron rejoindre la dixième escouade que je lui avais confiée. Je fis de mon mieux pour ne pas ricaner devant mon sergent, mais à la mine renfrognée de l’orc, je devinai que mon amusement se lisait sur mon visage. En observant les légionnaires casqués qui se tenaient sur le mur sud du fort, je décidai de modifier l’assaut au dernier moment. Nous ignorions toujours combien d’arbalétriers la garnison de la Première Compagnie pouvait mobiliser, mais, à mon avis, notre meilleure chance de mettre le pied sur les murs était de diviser l’ennemi en lançant plusieurs assauts. La dixième de Nilin attaquerait par l’ouest, celle de Kilian par l’est, et celle de Nauk prendrait la porte. S’il y avait quelqu’un capable de dresser une échelle tout en essuyant les tirs d’une ligne entière, c’était bien le lieutenant orc. Les deux mages que j’avais tirés d’affaire la veille étaient trop épuisés pour nous être utiles ; ils se cachaient donc dans les bois avec l’étendard. Je leur avais ordonné de rester à l’abri jusqu’à la fin des jeux si l’assaut échouait. Mieux valait un match nul qu’une défaite, si nous en arrivions là.
« Nous n’irons pas soutenir Nauk à la porte, dis-je à Hakram. Notre dixième restera en retrait jusqu’à ce qu’une ouverture se présente. Confie nos sapeurs à Kilian et dis-lui que je veux que tout le mur est disparaisse dans un nuage de fumée pendant son assaut.
Le sergent à la peau verte pencha la tête sur le côté et m’observa avec attention, cherchant à comprendre ce que ces nouvelles instructions impliquaient.
— Tu comptes sur Trapper pour paniquer quand il perdra de vue ce qui se passe à l’est et nous laisser une ouverture, déclara-t-il après un long silence.
Je clignai des yeux, surprise.
— Comment se fait-il que tu sois encore sergent ? demandai-je.
— J’ai raté deux fois de suite le cours de langues étrangères, admit Hakram. Ce fichu vieux miezan. Impossible de dépasser le grade de sergent si on ne réussit pas tous les cours.
— Tant mieux pour moi, murmurai-je.
Je frissonnai en songeant à quel point ce jeu aurait été plus difficile sans le grand sergent, qui compensait discrètement toutes les lacunes de ma formation militaire. Il m’adressa un sourire ravi, puis s’éloigna pour transmettre mes derniers ordres, me laissant seule à contempler mon plan prendre forme.
« Voyons si tu gardes ton sang-froid, lieutenant Trapper, murmurai-je pour moi-même en regardant les troupes de Nilin et de Kilian s’engager dans le champ de lys. »
Un premier carreau tiré depuis les murs ricocha inutilement sur le bouclier d’un soldat de Nilin, presque aussitôt suivi par le cri d’un sergent ordonnant à la Première Compagnie de retenir son tir. Les arbalètes praesiennes peuvent atteindre une cible à trois cent cinquante yards, mais leur portée létale n’est que de cent cinquante, récitai-je mentalement. Ces leçons avaient été pénibles à apprendre, mais je commençais à comprendre pourquoi Black avait ajouté tant de traités militaires à la pile. Les dixièmes à l’attaque avaient encore au moins cinquante yards à parcourir avant d’essuyer un véritable déluge de tirs, mais les officiers ordonnaient déjà aux légionnaires de former la tortue. Le premier rang s’arrêta et leva ses boucliers ; le deuxième appuya les siens contre eux pour former un toit au-dessus de leurs têtes. La manœuvre les ralentirait et serait bien moins efficace qu’avec des rangs entiers plutôt que des dixièmes, mais c’était toujours mieux que de s’exposer sans protection. Vingt yards à parcourir, puis dix, et enfin l’ordre retentit depuis le mur.
« Première Compagnie, en joue ! beugla un sergent.
Je crispai les doigts, puis les détendis, la paume posée sur le pommeau de mon épée courte.
— Première Compagnie, FEU ! lança-t-on.
Le claquement des arbalètes emplit le champ de bataille ; les carreaux sifflèrent étrangement en fendant l’air. Du coin de l’œil, je vis un légionnaire de Nilin recevoir un carreau dans le genou et s’effondrer en criant, mais c’était la dixième de Nauk qu’ils cherchaient à éliminer. Le lieutenant orc reçut un carreau émoussé en plein torse, mais il en rit et leur répondit par un geste obscène. Deux de ses légionnaires furent néanmoins touchés : l’un lâcha son bouclier avec un cri, l’autre s’affaissa sans un mot, assommé. Dès que la Première Compagnie eut fini de tirer, les légionnaires sortirent de la tortue et traversèrent le champ de lys au pas de course. Ils seraient à l’abri pendant une ou deux minutes : les arbalètes étaient peut-être plus faciles à manier et plus puissantes que les arcs longs, mais leur cadence de tir était horriblement lente. Avec un peu de chance, Kilian et Nilin auraient franchi les fossés avant que la Première Compagnie ne soit prête à tirer une nouvelle salve.
La dixième de Nauk était déjà au pied des portes et tentait de dresser son échelle, mais deux légionnaires la repoussaient à l’aide de perches fourchues. Le lieutenant aboya un ordre et deux fumigènes fendirent les airs avant d’atterrir au sommet de la porte, d’où s’échappèrent d’épais flots de fumée grise. Contrairement aux vrais fumigènes, ceux-là n’étaient pas toxiques, mais ils rendaient tout de même la respiration difficile. La Première Compagnie tenta aussitôt de les renvoyer, mais deux bombes suivirent et projetèrent un légionnaire ennemi hors du rempart. Une œuvre de Robber, à n’en pas douter. Je grimaçai : une chute de cette hauteur lui vaudrait sûrement des os brisés. Tournant mon attention vers l’ouest, je vis que Nilin ne parvenait pas à dresser sa propre échelle. La Première Compagnie avait réussi à y mettre le feu, et sa dixième était trop occupée à éteindre les flammes pour poursuivre l’assaut. De la magie. Les mages compliquaient toujours tout. Je jetai un regard vers l’est et vis que Kilian avançait bien. D’ici un instant, elle allait… Et voilà : les fumigènes avaient atterri sur le mur.
« Allez, Trapper, murmurai-je. Tu risques de perdre l’est si tu ne fais pas attention, et nous savons tous les deux que tu as trop de soldats occupés à contenir Nauk. »
Une minute d’attente tendue s’écoula. Je retenais mon souffle lorsqu’une poignée de légionnaires se précipitèrent sur le chemin de ronde pour rejoindre le mur est. Je souris.
« Je te tiens », dis-je.
En me tournant vers Hakram, je le vis qui s’agitait autour de la dixième que j’avais gardée en réserve.
« Sergent, prépare notre dixième à bouger. Laissons-leur une minute pour s’empêtrer dans la mêlée, puis nous attaquerons le mur à côté de Nauk.
— Bien reçu, lieutenante, salua le sergent.
Les légionnaires saisirent l’échelle et se répartirent en deux colonnes de cinq. Je bouclai les lanières de cuir de mon casque, vérifiai ma lame une dernière fois par habitude et rejoignis mes soldats.
« On fonce, et vite, leur dis-je dès que je fus assez près. On laisse les blessés derrière, on va droit à l’étendard. »
Ma dixième parvint à me saluer maladroitement tout en gardant une main sur l’échelle. Je pris la tête, bouclier déjà levé. Ce serait dommage d’être arrivée jusque-là pour me faire abattre par un carreau tiré au hasard. J’avais décidé de suivre la route aussi longtemps que possible avant de bifurquer à droite. Nauk semait assez le chaos autour de la porte pour que la Première Compagnie ait de plus gros problèmes à régler que ma dixième. Je gardai une allure soutenue, mais les légionnaires ne pouvaient aller bien vite en portant une échelle : je dus ralentir deux fois pour ne pas trop les distancer. Lorsqu’ils arrivèrent au premier fossé, la fumée au sommet du mur commençait à se dissiper et je vis quelques légionnaires de Nauk se battre désespérément pour protéger l’échelle qu’ils avaient réussi à dresser. Bien, pensai-je. Occupe-les pour moi, lieutenant. Je dévalai la pente et jetai mon bouclier sur la bande de terre qui séparait le premier fossé du second, puis le ramassai dès que j’eus gravi l’autre côté.
Mes soldats me suivaient de près, Hakram les pressant à chaque pas, et en quelques instants, ils avaient dressé leur échelle. Heureusement que chaque compagnie connaissait la hauteur des murs : sinon, j’avais l’impression que les échelles des sapeurs auraient été trop courtes. Je montai en deuxième, derrière une fille à la peau pâle dont j’ignorais le nom, et je grimaçai lorsqu’un légionnaire ennemi surgit au sommet du chemin de ronde et lui tira droit dans la poitrine. La fille réussit à dévier sa chute pour ne pas m’entraîner avec elle, mais il était désormais évident que la vitesse était essentielle. Je sautai par-dessus le parapet et me retrouvai face à une demi-douzaine de légionnaires de la Première Compagnie qui fonçaient sur moi. Le garçon à l’arbalète avait déjà dégainé son épée, mais il était trop lent. Je lui décochai un coup de poing à la mâchoire et le jetai du haut du mur tout en tirant ma lame. Hakram apparut soudain dans mon dos, l’épée à la main, et nous échangeâmes un sourire avant de nous lancer sur l’ennemi. Nous n’avions pas besoin de gagner, nous le savions tous les deux ; il nous suffisait de les retenir assez longtemps pour que ma dixième parvienne à grimper.
Son bouclier heurta le mien et je fus forcée de reculer d’un pas, mais sa défense était mal assurée : je frappai violemment le côté de son casque et déviai le coup d’épée d’un autre légionnaire. Un autre de mes soldats se joignit au combat, puis un autre ; bientôt, toute la dixième eut suivi. Je n’appréciais peut-être pas Ratface, mais je devais reconnaître que le capitaine avait remarquablement entraîné ses légionnaires. Ceux de la Première Compagnie reculèrent en voyant qu’ils étaient en infériorité numérique, et l’un d’eux partit chercher des renforts. Je n’avais toutefois pas l’intention de les poursuivre. La mêlée ne nous avait coûté qu’un blessé ; j’adressai un bref signe de tête au légionnaire à la peau sombre, puis courus vers l’escalier. D’après la carte du fort que Robber avait tracée, je savais que je devrais mener ma dixième à travers la mêlée sur le mur est avant d’atteindre un passage pour descendre : il était temps de voir ce que Kilian avait réussi à accomplir. La fumée sur le chemin de ronde s’était dissipée, ne laissant que quelques volutes. Je voyais maintenant les hommes de la sergente livrer un rude combat à la Première Compagnie : la dixième de Kilian avait été affaiblie et se trouvait en infériorité numérique depuis le début, mais elle se battait avec une férocité qui me surprenait. Peut-être avais-je sous-estimé à quel point les légionnaires de la Compagnie des Rats tenaient à gagner. Ma dixième prit le flanc de la Première Compagnie comme un feu prend dans du petit bois, la traversa en quelques instants et dispersa l’ennemi.
« Tu sais vraiment recevoir, lieutenante », haleta Kilian en s’avançant vers moi, la joue très contusionnée.
« Tout est une question de liste d’invités, répondis-je, amusée. Tes hommes ont encore assez de force pour aller jusqu’à l’étendard ?
— VOUS AVEZ ENTENDU, LES FILLES ET LES GARS ? rugit Kilian. LA LIEUTENANTE CALLOW VEUT SAVOIR SI VOUS AVEZ ENCORE UNE VICTOIRE DANS LE VENTRE ! »
Le bruit des lames qui frappaient les boucliers et les acclamations couvrirent tout le reste pendant un instant, mes propres légionnaires se joignant sans hésiter aux cris.
« Ça vous suffit, lieutenant ? demanda Kilian avec un sourire espiègle.
— Ça ira, approuvai-je. En rang, on bouge. »
L’intérieur du fort correspondait à peu près à la description de Robber : une maison basse en pierre, adossée à l’angle nord-ouest, qui servait à loger les prisonniers, et une série de tentes autour de la palissade de bois formant le centre de la place. De là où je me trouvais, je pouvais voir par-dessus : l’étendard ennemi se tenait dans son support, sans même un seul garde pour le surveiller. Si nous nous dépêchions, je pourrais retirer mes troupes avant que les pertes ne deviennent trop lourdes. J’ordonnai à mes hommes de récupérer l’échelle qui avait permis à la dixième de Kilian de grimper au sommet du mur, puis repris la tête et dévalai l’escalier. Il me faudrait établir un cordon de légionnaires pour empêcher qu’on nous prenne à revers.
À la surprise de mes soldats, la porte du fort intérieur n’était même pas verrouillée : ils ne devaient pas s’attendre à une attaque. Pour être honnête, tout se passait beaucoup mieux que je ne l’avais imaginé. Inutile de chercher des poux dans la crinière d’un cheval qu’on vous offre. Je laissai l’étendard ennemi entre les mains expertes de Hakram et fis avancer mes légionnaires vers le mur ouest. À ce que je voyais, Nilin n’y faisait aucun progrès, mais nous pourrions nous servir de son échelle pour nous échapper. C’est alors que le premier accroc à mon plan se produisit. Des cris retentirent depuis le cordon que j’avais établi, et je jurai en voyant ce qui se passait. Les survivants de l’est et ce qui semblait être au moins la moitié des soldats qui avaient combattu Nauk attaquaient mon flanc ; la silhouette caractéristique du lieutenant Trapper les exhortait à avancer. Je savais que tout pouvait tourner à la déroute en quelques instants : il suffisait que la Première Compagnie disloque mes hommes, et il ne leur resterait plus qu’à éliminer mes assaillants dispersés. Il n’y avait qu’une chose à faire : il fallait que je…
« Lieutenante, m’interrompit Kilian, ce n’est pas à vous de le faire.
Je clignai des yeux, surprise.
— Je ne suis pas sûre de comprendre, répondis-je prudemment.
— Il faut bien que quelqu’un tienne l’arrière-garde, répliqua sèchement la sergente. Mais pas vous.
— Tu crois que je n’en suis pas capable ? la défiai-je.
— Je crois que le lieutenant Nauk avait raison, rétorqua Kilian en soutenant mon regard. C’est vous qui tenez tout ça ensemble. Laissez-moi m’en charger, Callow : il doit bien y avoir une raison pour laquelle vous m’avez récupérée.
C’était tentant. Terriblement tentant. Mais pouvais-je vraiment laisser quelqu’un d’autre faire ça ? La Compagnie des Rats n’avait pas vraiment besoin de moi pour ramener l’étendard au camp et remporter la victoire. Je fermai les yeux, cherchant avec rage une autre solution, mais tout ce qui me venait à l’esprit, c’était une paire d’yeux vert pâle qui me fixaient. Les seules victoires sans tache sont celles des histoires, Catherine. Je laissai échapper une bordée de jurons, ce qui fit hausser un sourcil à Kilian. Le sacrifice ne m’avait jamais été facile, et sacrifier des gens sous mes ordres me laissait un goût encore plus amer. Mais c’est pour ça que tu m’as envoyée ici, non ? Pour que j’apprenne que parfois, être responsable signifie devoir prendre des décisions comme celle-ci.
« Très bien, lâchai-je entre mes dents. Fais-leur voir l’enfer, sergente. »
Kilian me salua d’un air grave, dégaina son épée et se dirigea vers la mêlée.
« LÉGIONNAIRES ! cria-t-elle. AVEC MOI ! »
Hakram me tira vivement par le coude et je crispai les doigts. Sans un mot de plus, je courus vers l’escalier menant au mur ouest, ma dixième sur les talons, tandis que Kilian retardait la Première Compagnie. Il était temps de filer.
La sortie se révéla étonnamment facile : la dixième de Nilin parvint à dresser son échelle quelques instants après que mes soldats eurent atteint le mur. Je fis passer mes hommes, puis rejoignis Nauk au moment où l’orc s’échappait à son tour, après avoir réussi, on ne savait comment, à déverrouiller la porte principale. Nous nous éloignâmes en hâte après avoir récupéré notre propre étendard, sachant bien que le reste de la Première Compagnie finirait par nous retrouver si nous traînions trop. Pourtant, à mesure que nous approchions de notre objectif, le retour au premier campement se fit de plus en plus paisible ; mes soldats remontaient la vallée en riant et en se taquinant. Mais je ne parvenais pas à me joindre à leur gaieté. La victoire avait été trop facile et, plus j’y réfléchissais, plus quelque chose me semblait louche : c’était une coïncidence trop grosse pour que tant de soldats de la Première Compagnie soient partis en patrouille au moment précis où mes cadets avaient attaqué le fort. Hakram avait dit que Juniper aimait les coups d’éclat et les victoires rapides, et qu’elle avait probablement tellement mal pris notre survie qu’elle avait envoyé trop de soldats en patrouille ; mais je commençais à croire qu’il se trompait.
Depuis un moment, je me demandais pourquoi la ligne des mages avait été la première à être attaquée : si la capitaine Juniper voulait éliminer la Compagnie des Rats, pourquoi ne pas s’en prendre aux éclaireurs ? Une fois ceux-ci réduits au silence, elle aurait pu envahir tout le camp avant même qu’on donne l’alarme. À moins que ce ne fût pas son objectif, pensai-je. Éliminer nos guérisseurs dès la première nuit pour affaiblir la compagnie prend plus de sens si elle comptait simplement nous grignoter jour après jour. Mais cette nuit-là, quand les soldats de la Première Compagnie s’étaient glissés autour du camp, ils avaient découvert que Ratface avait ordonné une demi-garde et compris qu’ils pouvaient faire bien plus de dégâts qu’en se contentant d’éliminer les mages. Juniper n’avait pas tout misé sur une attaque nocturne qui aurait facilement pu tourner au fiasco : elle avait saisi une occasion quand elle s’était présentée. Et si c’était vrai… alors il n’y a aucune chance qu’elle ait envoyé trop de soldats en patrouille. Il me manque quelque chose.
« Si je ne parvenais pas à trouver mon ennemi, méditai-je tout haut, comment pourrais-je l’attraper ? »
De quoi Juniper avait-elle besoin pour gagner ? De notre étendard. Tout comme nous avions besoin du sien. Mais tant que les survivants de la Compagnie des Rats restaient en mouvement, elle aurait aussi bien pu chercher une aiguille dans une botte de foin : la vallée de Spite regorgeait de cachettes, et un chef plus porté sur la défense que moi aurait pu décider d’attendre la fin du jeu dans l’une d’elles et d’obtenir un match nul. Mais en attaquant la tour de guet, je lui ai montré que je voulais passer à l’offensive, compris-je. Alors pourquoi y avait-il si peu de soldats pour garder les prisonniers ?… À présent que j’y songeais, aucun officier supérieur ne se trouvait parmi les prisonniers du camp, et il n’y avait que deux mages.
C’était assez pour soigner tous mes blessés, bien sûr, mais nous étions tout de même à peine quarante après cela, et mes deux guérisseurs étaient trop épuisés pour nous être utiles pendant l’assaut. À l’époque, j’avais cru à une coïncidence : les prisonniers les plus importants avaient été gardés ailleurs. Mais si c’était le cas, pourquoi y avait-il eu des mages ? Elle me les a laissés. Elle voulait me donner confiance pour que j’attaque le fort. J’avais donc conduit mes hommes au fort et, au prix de près de la moitié de mes forces, pris l’étendard de la Première Compagnie. Il ne me restait plus qu’un peu plus d’une ligne, et je retournais au camp désert de la Compagnie des Rats, où j’allais déposer l’étendard ennemi et revendiquer officiellement la victoire. Si je ne parvenais pas à trouver mon ennemi, comment pourrais-je l’attraper ?
« Je déciderais où il devrait aller », murmurai-je, tandis qu’un frisson d’effroi me parcourait l’échine.
« Qu’est-ce que tu dis, Callow ? lança joyeusement Nauk, l’étendard toujours posé sur son épaule.
— COMPAGNIE DES RATS, criai-je, FORMEZ LES RANGS ! »
Hakram, que les dieux le bénissent, se mit aussitôt à bousculer les soldats incrédules autour de lui jusqu’à ce qu’ils forment un carré bancal. Nauk se fraya un chemin parmi les cadets qui se pressaient pour venir à mes côtés, l’air sceptique sur son visage brutal.
« Tu viens de révéler notre position à toutes les patrouilles du coin, grogna-t-il. Tu comptes m’expliquer pourquoi ?
— Ils savent déjà que nous arrivons, Nauk, soufflai-je. Réfléchis : tu ne trouves pas que tout se passe trop bien ?
— On a eu de la chance, grogna l’orc. Ça arrive.
— On n’a pas eu de chance, on s’est fait manipuler, rétorquai-je en scrutant les bois autour de nous.
Nous apercevions déjà le groupe de collines où nous avions campé la première nuit. Était-il trop tard ? Avions-nous déjà pénétré assez loin dans le piège pour ne plus pouvoir faire demi-tour ? Si nous parvenions à nous en tirer avec les deux étendards, nous pourrions peut-être encore renverser la situation.
« Tu réfléchis trop, Callow, gronda Nauk. Juniper est douée, mais jamais elle ne serait aussi… »
Par une concession désagréable aux lois universelles de l’ironie, ce fut précisément à cet instant que les soldats surgirent des bois de part et d’autre de nous. Une ligne sur chaque flanc, supposai-je ; la garnison dont nous nous étions échappés au fort avait probablement suivi nos traces tout le long du chemin, juste hors de vue.
« Dieux infernaux, cracha Nauk. C’est vraiment la merde. »
Quelques silhouettes apparurent au sommet de la colline que nous nous apprêtions à gravir. En tête, une grande orque en armure de légionnaire descendait tranquillement le sentier de terre. Une autre ligne nous attendait donc en haut : ils avaient probablement attrapé Robber quand je l’avais envoyé en éclaireur avec ses sapeurs. La Compagnie des Rats resserra les rangs, boucliers levés et visages graves. Je savais qu’il leur restait du mordant, mais plus personne ne s’attendait à gagner la bataille. La compagnie avait perdu toute sa joie au moment où les premiers soldats ennemis étaient apparus.
« Lequel d’entre vous est le lieutenant Callow ? lança l’orc solitaire d’une voix rauque lorsqu’elle eut atteint la moitié de la pente, une main posée sur le pommeau de son épée courte.
Je soupirai.
— Je suppose que c’est la capitaine Juniper ? demandai-je à Nauk à voix basse.
— Le Limier infernal en personne, grogna l’orc. Tu crois qu’on pourrait l’attraper en chargeant ?
Je ricanai en secouant la tête.
— Trop évident, répondis-je. Elle a tout prévu jusqu’ici ; je doute qu’elle ait raté une manœuvre aussi grossière. Il est temps de rencontrer la femme du jour. »
Je tapotai l’épaule du soldat devant moi, et la compagnie s’écarta pour me laisser passer. Je descendis jusqu’au bas de la colline, puis m’arrêtai, jugeant que c’était assez loin.
« Alors, vous êtes la capitaine Juniper. Je pourrais faire une remarque mordante en disant que je m’attendais à vous voir plus grande, mais vous faites bien deux pieds de plus que moi.
— Très drôle, répondit Juniper en montrant les dents. Allons droit au but, lieutenante : nous sommes deux filles très occupées. Le manuel de tactique dit que je dois vous proposer de vous rendre, puisque vous êtes encerclés et en infériorité numérique. »
Un silence lourd de sous-entendus s’installa.
« C’est là que vous refusez en poussant un cri de défi, et que je peux vous écraser tout en obtenant la note maximale, précisa la capitaine Juniper. »
J’observai mon adversaire avec attention et laissai un nouveau silence s’installer. Juniper avait choisi chaque détail de la rencontre jusqu’ici : le terrain, la disposition des troupes, jusqu’à l’heure de la journée. Cette petite voix capricieuse au fond de mon esprit me poussait à lui jeter son offre de reddition à la figure et à lui livrer un combat mémorable, mais je savais mieux que ça. Même avant d’avoir passé un mois à me faire instruire par le stratège le plus redouté de l’époque, je le savais. Ne laissez jamais l’adversaire obtenir ce qu’il veut. Si vous le laissez dicter le cours de l’affrontement, vous perdrez à tous les coups.
« Non, décidai-je. Nous nous rendons. Inutile de faire durer les choses, vous avez raison. Donnez-moi une minute et je convaincrai le lieutenant Nauk. Je dois simplement vous remettre les étendards, ou y a-t-il un protocole que j’ignore ? »
Juniper me dévisagea avec méfiance, manifestement prise au dépourvu. Je fis tout mon possible pour ne pas sourire.
« Vous nous rendez d’abord le nôtre, puis j’envoie quelqu’un chercher le vôtre, répondit-elle. N’essayez pas de jouer aux malignes : au moindre écart de l’un de vous, mes légionnaires chargent. Je vous attendrai en haut de la colline. »
Écartant d’un geste vague l’idée d’une trahison aussi éhontée, je retournai dans les rangs de la Compagnie des Rats. Les officiers qui nous restaient se rassemblèrent autour de moi.
« Lieutenante, gronda Hakram. Vous ne songez tout de même pas sérieusement à vous rendre. Je sais que les chances sont mauvaises, mais…
— Ne sois pas idiot, sergent, chuchotai-je. J’ai un plan. Choisis deux hommes de plus pour m’accompagner lorsque je rendrai son étendard au Limier infernal. »
L’orc dissimula un sourire et me salua. Je me tournai vers Nauk et Nilin.
« Alors, messieurs, lançai-je d’un ton enjoué. Combien de temps pensez-vous pouvoir tenir contre ces salauds ?
Nauk éclata d’un rire sonore.
— Pour toi, Callow ? Jusqu’au coucher du soleil, grinça-t-il, avec l’air du chat vert le plus méchant et le plus laid du monde.
— Un quart d’heure, proposa Nilin, plus pragmatique, sans prêter attention au regard noir que l’orc lui lançait.
Je crispai les doigts, puis les détendis pour les assouplir. Un geste presque inutile, mais j’avais découvert qu’il m’aidait à réfléchir.
« Un quart d’heure fera l’affaire, décidai-je. D’ici là, j’aurai de toute façon échoué ou réussi. Faites-leur voir l’enfer, les garçons. »
Ils me saluèrent, le visage grave, mais une énergie nouvelle les animait. C’était étonnant de voir à quel point le moindre espoir pouvait transformer l’humeur, même dans les situations les plus désespérées. Pas étonnant que les héros passent leur temps à convaincre des armées de tenir jusqu’au bout, alors qu’elles sont condamnées. Hakram et les deux soldats qu’il avait choisis — la fille pâle aux cheveux sombres que j’avais vue donner un coup de pied à Nauk, et une orque plus grande encore que mon sergent — me rejoignirent avant que je ne quitte les rangs.
« Alors, quel est le plan, lieutenante ? chuchota Hakram.
— On s’approche, puis on charge vers le point de victoire, répondis-je à voix basse.
— Simple, médita le sergent de sa voix rocailleuse. Ça me plaît. Et quand on se fera encercler et poignarder ?
Je lui lançai un regard amusé.
— Ça aussi, ça fait partie du plan, j’en ai peur. »
Je fus récompensée par quelques ricanements. J’avais espéré trouver par miracle un plan magistral à la dernière minute, mais mon cerveau semblait à court d’idées de ce genre. Enfin, c’était toujours mieux que de se rendre. Je pris l’étendard que l’orque me tendait et le posai sur mon épaule, puis pris la tête et me dirigeai vers le sommet de la colline. Juniper avait déployé sa ligne juste derrière la crête : je voyais la pointe de leurs casques, mais pas ce qu’ils faisaient. Le Limier infernal n’avait manifestement pas encore épuisé toutes ses ruses. Je n’aurais qu’à espérer que mon escouade suicide aurait les jambes assez rapides pour s’en tirer. Nous étions à une douzaine de pieds du sommet quand je lançai un regard d’avertissement à mes soldats et murmurai : « Maintenant. » Nous partîmes au pas de course. J’entendis Juniper crier un ordre, mais refusai d’y prêter attention, concentrée sur les derniers mètres qui nous séparaient de la ligne ennemie.
C’est alors que les troncs se mirent à dévaler la pente.
Chacun était un arbre entier dont on avait coupé les branches, aussi épais qu’un homme et assez lourd pour écraser tout ce qui se trouvait sur son passage. J’avais eu raison de ne pas lancer toute la compagnie à l’assaut de la pente, me dis-je avec un détachement étrange, tandis que le premier dévalait vers moi dans un fracas de tonnerre. Voilà jusqu’où je pouvais aller, alors. Battue par un tas d’arbres morts, après m’être fait manipuler à chaque tournant. Tous les plans que j’avais échafaudés pendant les trois derniers jours, toutes les victoires pour lesquelles je m’étais battue : balayés en un instant. Je voyais déjà comment tout cela allait se terminer : la ligne de Juniper dévalerait la pente derrière les troncs et arracherait l’étendard à mon corps inconscient, avant de refermer le piège sur Nauk et Nilin. Ils se battraient bien, mais finiraient quand même par perdre. Non, me dis-je. Je n’ai pas fini. Je peux encore agir. Je suis plus que ça. Je ne suis pas arrivée jusqu’ici pour me faire mettre à terre par un tas de bois de chauffage.
Je sentis le tonnerre danser sur ma peau et le monde se préciser autour de moi. Les troncs qui dévalaient la pente ralentirent jusqu’à presque s’immobiliser. Je serrai les dents, puis sautai, m’envolai dans les airs et atterris accroupie derrière eux. J’entendis le grognement de douleur de Hakram et le craquement de ses os lorsqu’un tronc le frappa à la poitrine, mais je continuai d’avancer. Pas le temps de regarder derrière moi : la ligne de Juniper chargeait déjà, mais la pente l’empêchait de resserrer ses rangs. Les ouvertures ne manquaient pas, et le Nom que je m’étais approprié hurlait dans mon esprit tandis que je me glissais derrière un légionnaire lancé à l’assaut et le faisais tomber avec son propre étendard. Un autre arrivait derrière lui, un orc qui tenta de m’abattre, mais je ris, ivre de joie au combat, et le manche de bois dur repoussa son épée courte avant de revenir le frapper derrière la tête. Je poussai en avant et, soudain, j’avais franchi la ligne ennemie ; il ne me restait qu’à courir et…
« Mais qu’est-ce que c’était que ça ? gronda Juniper en me percutant le flanc, bouclier levé.
Je roulai dans ma chute et repartis dès que mes pieds retrouvèrent le sol, mais la capitaine se dressa de nouveau devant moi, me barrant le passage.
— Moi, répondis-je. En train de gagner. »
J’esquivai un coup d’épée prudent et dégainai la mienne. Le pouvoir me quittait déjà, me filant entre les doigts comme du sable, mais je n’allais pas échouer alors que j’étais si près du but. J’entendais des légionnaires faire demi-tour pour me prendre à revers : pas une seconde à perdre. Je lançai l’étendard derrière Juniper, décrochai mon bouclier de mon dos et m’avançai. La capitaine orque était rapide, songeai-je tandis que Juniper testait le côté de mon bouclier d’un prudent coup de lame, mais, comparée aux gens qui m’avaient fait mordre la poussière pendant le mois écoulé, le Limier infernal était une amatrice. Mon bouclier heurta son épée et je poussai de nouveau en avant, poignardant vers elle pour voir ma lame rebondir contre l’armure de l’orc. Sans me décourager, je fis un pas de côté et lançai mon épée vers la tête de Juniper. Les yeux de l’orc s’écarquillèrent devant la vitesse du coup ; elle recula et leva son bouclier pour parer l’attaque qu’elle savait imminente. C’était tout ce qu’il me fallait : je lâchai mon bouclier et courus vers le point de victoire, m’abaissant pour ramasser l’étendard au passage. J’entendis Juniper jurer derrière moi, mais l’orc était trop lente, bien trop lente. En rugissant, je passai devant la tente de commandement renversée et plantai l’étendard de la Première Compagnie dans son support. Un battement de cœur de silence s’écoula avant que Juniper ne me percute le flanc et ne m’écrase sous son poids ; puis des éclairs strièrent le ciel, une fois, deux fois.
Victoire.