Chapitre 188
« Ta tour a beau être haute, ce que les mains des hommes ont bâti, ces mêmes mains peuvent le détruire. »
— Reine Eleanor Fairfax de Callow
La lune avait paru puis disparu, chassée par l’approche de l’aube. Il me restait encore une bonne partie d’une cloche avant le lever du soleil, mais j’attendais patiemment. Archer allait entrer dans la ville pour la quatrième fois, et elle s’en était approchée suffisamment la dernière fois pour que je puisse raisonnablement espérer qu’elle réussisse cette fois-ci. Je regrettais de ne pas avoir apporté de chaise pliante pour monter la garde, mais le tronc contre lequel je m’appuyais était assez confortable pour que l’apathie m’ait dissuadée d’aller en chercher une. J’aimais le silence, à vrai dire. Ce répit, loin de tout. Ici, je pouvais même laisser mes pensées s’immobiliser, sans pour autant me laisser sombrer dans le sommeil. J’en étais encore capable, je l’avais découvert. Comme manger, ce n’était plus une nécessité, et quand je le faisais… ce n’était guère reposant. Je rêvais toujours, et jamais de choses agréables. L’Hiver dévorant le monde entier, jusqu’à ce qu’il ne reste que la glace et les ténèbres. Mon regard s’attarda sur la barrière magique qui délimitait Liesse, et je constatai que les mêmes silhouettes qu’un peu plus tôt n’avaient pas bougé. Les ombres des morts montaient leur propre garde. Je sentais leurs yeux fixés sur moi, immobiles et sans ciller.
Elles étaient affamées, mais moins que moi, et ma présence les attirait comme des papillons vers une flamme. Si j’étais vraiment devenue la Reine Noire, me dis-je, si mon professeur n’avait pas brisé cette transition aussi imprudemment qu’il avait détruit la ville, elles m’auraient appartenu. J’aurais pu les gouverner, les façonner et les organiser à ma guise, arrachant à l’Empire la véritable propriété de l’arme qu’Akua avait créée. Cette perspective restait séduisante. Cela aurait été un pari, c’était vrai, mais toutes les autres voies en étaient un aussi. Et c’était le seul résultat qu’on m’ait proposé que je puisse trouver même vaguement acceptable. La paix de mon vivant, hein. La liberté de reconstruire Callow comme il aurait dû l’être, sûr et prospère. Cette voie menait à un endroit où je ne serais plus nécessaire, mais c’était peut-être mieux pour tout le monde. Le salut que j’avais tenté d’apporter à mon peuple l’avait saigné presque autant que la ruine, et continuerait de le faire si je ne trouvais pas une issue. Limiter les dégâts n’avait pas fonctionné, c’était évident. De toute façon, cela n’avait jamais été qu’une mesure d’atténuation, pas un plan. L’un d’eux commençait à prendre forme dans mon esprit, alors même que je rassemblais toujours plus de soldats sous ma bannière. Mais quel risque.
« Pari » était un mot trop faible, mais si toutes les autres voies menaient à une terre de cimetières, il fallait prendre ce risque.
La retraite des ombres annonça l’arrivée d’Archer. Même à travers la paroi translucide de la barrière magique, je la vis nouer une corde au sommet du rempart et se laisser glisser avec aisance. Une ombre curieuse s’approcha trop près et fut aussitôt tranchée dans un éclair argenté ; la longue dague de l’autre femme la blessa comme si elle avait été faite de chair. Les autres s’éparpillèrent dans un chœur de murmures que je pris soin de ne pas écouter de trop près. Plus tôt Hiérophante lierait de nouveau ces âmes, mieux ce serait pour tout le monde. Après avoir atterri, Archer tira sur la corde pour la faire tomber, rengaina sa lame et se dirigea vers moi sans se presser. La barrière magique repoussa ses cheveux et ses vêtements lorsqu’elle la franchit, mais sa démarche fanfaronne me révéla qu’elle avait enfin réussi ce que je lui avais demandé. Un sourire glacé étira mes lèvres. Parfait. Ce n’était pas le genre de fil que je pouvais me permettre de laisser pendre.
« Alors, si Zeze t’a dit que tout était sous contrôle là-dedans, il s’est gravement trompé, me lança Archer avec un sourire narquois. Tu piges ? Gravement… »
« Tu viens de t’assurer qu’on ne couchera jamais ensemble, lui dis-je franchement. Je peux vivre avec le fait que tu sois une emmerdeuse, mais les calembours ? J’ai quand même mes limites. »
« Voilà qui ressemble bien à la légendaire Reine de Glace », répondit gaiement la Nommée.
Elle se laissa tomber à côté de moi, s’étalant sur plus du double de la place que j’occupais et me poussant du coude hors de ma position confortable. Je lui repoussai la main au visage et elle poussa un cri, davantage d’indignation que de douleur.
« C’est comme ça qu’on traite son adorable subalterne ? protesta-t-elle.
— Près de la moitié de ce que tu viens de dire était vrai, remarquai-je. C’est une première. »
« Pff, grogna-t-elle. Tu es vraiment une rabat-joie. Je croyais que les méchants étaient censés être les plus marrants. »
« Depuis que tu t’es ralliée à moi, tu as participé à deux guerres et à plusieurs meurtres qui entreront dans la légende, lui rappelai-je. »
« Peut-être, mais ça fait presque un an que je n’ai pas tiré mon coup, geignit-elle. Je suis à ça de traîner ta jolie officière dans une tente pour la nuit. »
Je lui jetai un regard. Cela pouvait désigner un bon nombre de personnes, vu que ses goûts ne faisaient aucune distinction entre les genres.
« Celle qui a un nom rigolo, précisa-t-elle. »
Je haussai un sourcil.
« Ratface ? tentai-je.
— C’est ça ! s’exclama-t-elle. Aisha devient vraiment bavarde après quelques verres, et elle n’avait que des compliments pour… »
« Et cette conversation vient de prendre fin, annonçai-je fermement. »
« Tu ne bavardes jamais avec moi, me reprocha Archer, mécontente. »
« J’ai délégué toutes les tâches de commérage à Hakram, répondis-je en jetant promptement mon meilleur ami sous le char. Et si tu m’embêtes autant, c’est que tu as quelque chose pour moi. »
« Dis s’il te plaît, lança-t-elle avec un grand sourire.
— S’il te plaît, cesse de mettre ma patience à l’épreuve, répondis-je avec douceur. »
Archer farfouilla dans son sac et posa un cylindre d’obsidienne sur mes genoux. Je passai un doigt sur toute sa longueur, et l’âme prisonnière frissonna. Oh, pensai-je. Alors tu sais qui je suis. Voilà une surprise agréable.
« J’avais bien envie de la poignarder quelques fois, m’avoua la femme à la peau brune d’un ton détaché. Tu sais, pour Hunter. »
« Je lui ai arraché le cœur alors qu’elle était encore en vie et pouvait le sentir, lui appris-je. »
L’autre femme cligna des yeux, puis siffla entre ses dents.
« Eh ben, merde, dit-elle. Voilà une façon de lui faire comprendre ton mécontentement. Un peu vieille école, Cat. »
« Elle avait le don de faire ressortir ça chez moi, marmonnai-je, les yeux rivés sur le réceptacle de l’âme. J’ai perdu mon sang-froid quand elle a envoyé un émissaire. J’ai même prêté serment. Ce n’est pas le genre de chose dont je peux me dédire, maintenant. »
Si tu fais cela, il n’existera aucun endroit, dans la Création ou au-delà, où tu pourras te mettre à l’abri de moi, avais-je juré. Ni les Cieux ni les Enfers, pas même si chaque seigneur d’Arcadie te jure fidélité. Le fléau que je te promets fera trembler les hommes dans mille ans, quand ils parleront de la Folie d’Akua et du malheur qu’elle a engendré. Je sentais mes paroles me lier aussi sûrement que si j’avais prêté serment devant les Dieux d’en Bas.
« J’ai songé à l’envoyer à la Tour, admis-je. Une place l’attendrait dans la Salle des Cris. »
« Mais ce ne serait pas tout à fait ta vengeance, alors, n’est-ce pas ? fit remarquer Archer d’un air entendu. »
Et puis je ne faisais plus confiance à l’Impératrice pour garder l’âme d’Akua. Pas alors que je ne pouvais plus être certaine qu’une autre ville ne partirait pas en flammes pour forger une arme. Utiliser une arme déjà créée était une chose ; permettre à Malicia de commettre un massacre si elle se retrouvait à court d’options en était une autre. Même si, cette fois, c’étaient des Praesi qui passaient à la hache, ce dont je n’étais pas sûre. Une part de moi me pressait de détruire l’âme, tout simplement. Pour m’assurer que cette menace potentielle soit éliminée une bonne fois pour toutes. Mais, aussi raisonnable que je sache cette décision, je ne parvenais pas à m’y résoudre. Je ne savais pas si c’était une haine sincère qui me retenait, ou si je ne pouvais tout simplement pas rompre mon serment. Les deux possibilités étaient inquiétantes.
« J’ai une cape, dis-je enfin. »
« La cape meurtrière, oui, songea Archer. Comme on l’appelle parce que tu as tué quelqu’un pour chaque pièce que tu y ajoutes. »
Je me retins de soupirer. Cela ne ferait que l’encourager.
« Je n’y ai pas encore ajouté sa bannière, dis-je. Je pensais que quelque chose de plus personnel s’imposait. »
Archer me jeta un regard en coin.
« Merde, dit-elle. Son âme, vraiment ? »
« C’est faisable. J’ai entendu dire que Warlock avait un jour lié l’âme de quelqu’un à un pot de chambre ; Masego devrait pouvoir faire quelque chose de semblable. »
« J’arrive pas à décider si c’est mieux ou pire que d’écorcher quelqu’un pour en faire une cape, médita-t-elle. »
« Passé un certain point, les nuances n’ont plus grande importance, je crois. »
« Là, tu te trompes, dit Archer en levant le visage vers le ciel. Elles n’en ont jamais. On se raconte le contraire pour se convaincre que quelqu’un d’autre est pire. »
« Je ne t’aurais jamais prise pour une philosophe, dis-je en appuyant la tête contre la sienne. »
« C’est parce que ça ne sert à rien de creuser trop profond, répondit-elle en haussant les épaules. Combien de temps on va vivre, toi et moi ? Pas assez pour voir plus qu’une toute petite partie de la Création. Si c’est là ma limite, je veux goûter autant que possible à cette petite partie au lieu de me rendre malheureuse avec toutes ces histoires de Bien et de Mal. Rien ne permet de trancher, peu importe les efforts qu’on y met. Si tu t’en mêles, tu finis broyée comme tous les autres avant toi, et je ne dois rien à personne. »
« Je déteste te l’apprendre, dis-je, mais tu es mêlée à tout ça. À ton avis, qu’est-ce qu’on fait depuis un an ? »
« Aucune idée, admit-elle, l’air ravi à cette perspective. Mais tu es une méchante sacrément nulle et tu as fait un doigt d’honneur au Chœur de Contrition, alors j’ai hâte de voir ce qui va se passer. »
Je n’aurais pas de meilleure occasion, pensai-je. Autant lui en parler maintenant.
« Tu as reçu une lettre, dis-je. De Refuge. »
« Hein, grogna-t-elle. Qu’est-ce qu’elle raconte ? »
« Tu insinues que je lirais ton courrier personnel ? demandai-je. »
« Tu ne l’as pas fait ? ricana-t-elle. »
« Bien sûr que non, répondis-je, puis laissai passer un instant. J’ai des gens pour ça. »
« Je n’arrive pas à croire que tu bâcles même ton espionnage sur moi, soupira-t-elle. C’était de la Dame ? »
Je fis un petit bruit affirmatif.
« Elle dit que la dette de Refuge envers la Tour est réglée, lui expliquai-je. Que ton service obligatoire comme spécialiste faë à mes côtés est terminé. Elle ne t’a pas rappelée, cela dit. »
« Elle ne le ferait pas, répondit Archer. Ce n’est pas comme ça que fonctionne Refuge. La Dame du Lac n’est pas une reine, Cat, c’est juste… la femme qui a le plus gros bâton, je suppose. On a appris d’elle, mais on n’est pas une armée ou quoi que ce soit. On fait ce qu’on veut. »
Je fis un bruit approbateur, sans vouloir commenter quoi que ce soit, vu l’aversion tenace que m’inspirait Ranger.
« Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? demandai-je.
— Ne fais pas l’idiote, pauvre cruche, soupira-t-elle. Je reste. Tu devrais le savoir, maintenant. Mais tu devrais aussi savoir que je finirai par partir. »
Au fond, je le savais. De tous les membres de Woe, elle était la moins liée à moi. Adjoint et Hiérophante étaient attachés à l’Empire, et la Voleuse à Callow. Mais Archer ? Elle était venue pour des raisons qui n’appartenaient qu’à elle, et partirait quand elle s’en lasserait.
« Pour aller où ? demandai-je.
— Je ne sais pas, répondit-elle en riant. Mais il y a tant de choses que je n’ai pas vues. L’Everdark, la Titanomachie. Et on a dû te dire que tout ce continent n’est qu’un trou perdu. De l’autre côté de la mer Tyrrhénienne, il y a des nations plus vastes que toute la Calernie. Bon sang, on ne sait même pas ce qu’il y a à l’ouest. »
« Personne n’a jamais rien trouvé dans l’océan de Skiron, lui rappelai-je. À part des serpents de mer un peu hostiles, et pas des petits. »
« Ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien, murmura Archer. Ce serait quelque chose, Cat, non ? Être la première Calernienne à fouler une côte inconnue ? »
« Ce serait quelque chose, admis-je. »
Et je serais moi aussi quelque chose d’intact, et il en restait bien peu dans ma vie.
« Peut-être que je viendrai avec toi, Archer, dis-je. Dieux, il y aura forcément un jour où j’en aurai fini. Où je pourrai enfin simplement partir. »
Ma voix était lasse, mais d’une lassitude que le sommeil ne pouvait dissiper. Archer remua.
« Indrani, dit-elle. Appelle-moi Indrani. »
Nous restâmes là jusqu’à l’aube, à rire et à parler de lieux si lointains.
C’était toujours étrange de voir Adjoint chargé de parchemins plutôt que d’armes, mais pas désagréablement étrange. Cela ne lui allait pas mal, c’était simplement différent de ce que j’avais l’habitude de voir. Cette fois, pourtant, je jetai un regard sévère au parchemin qu’il me tendit. Il contenait trente-quatre noms : ceux des mages faits prisonniers après la deuxième bataille de Liesse.
« Ils sont actuellement détenus ? demandai-je.
— Sous surveillance et sous protection magique, répondit l’orc. Les nôtres dans les deux cas. La Quinzième a pris en charge tous les prisonniers. »
« Je ne reconnais pas beaucoup de ces noms, lui dis-je. Je m’attendais à des gens de haute naissance. »
« Ce sont tous des mfuasa, m’apprit Hakram. Les Sang-Purs n’étaient pas prêts à prendre le risque d’impliquer leur parentèle dans les affaires de la Diaboliste, du moins pas des membres importants. »
Des lignées de serviteurs, hein. Les anciennes familles de vassaux des Hauts Seigneurs, à leur service depuis si longtemps qu’elles se situaient au-dessus des paysans dans la hiérarchie praesienne. Akua m’en avait envoyé aussi comme émissaires sacrifiables, lors de notre petite discussion avant la bataille. Je glissai le parchemin sous mon bras et dépliai l’autre qu’il m’avait tendu.
« Près de deux mille, dis-je en haussant un sourcil. Je savais que tu en avais capturé quelques-uns, Hakram, mais pas autant. »
« Ils ne sont pas tous Praesi, dit-il. Il y a des mercenaires helikéens, et même sept drows. »
« Des exilés ? demandai-je.
— Les soldats ne vont pas à Mercantis quand ils ont encore un foyer, répondit-il. »
Je lui indiquai du coude le parchemin qu’il tenait encore.
« Et qu’y a-t-il là-dessus ? »
« Les noms des nobles parmi les troupes domestiques, répondit-il. J’ai demandé à Aisha de se renseigner sur eux, d’ajouter des notes sur leurs origines et sur la rançon qu’on pourrait raisonnablement exiger. »
« Une rançon, répétai-je doucement. »
« Je sais, dit-il. Ce n’est pas ce que tu veux. Mais ce n’est pas une somme négligeable, Catherine. Et dès que tu commenceras à lever des armées et à reconstruire le pays, nos coffres se videront à toute vitesse. »
« La Tour est censée verser des réparations, dis-je.
— La Tour ne donne plus signe de vie, grogna Hakram. Ce n’est pas bon signe. »
C’était trop vrai pour que je puisse le nier. Je m’étais attendue à ce que Malicia engage des pourparlers avec moi dès que la poussière serait retombée ; son absence de toute tentative commençait à me hérisser. Quelque chose se tramait. J’avais besoin d’argent, c’était indéniable. Et pourtant… Je rendis à Adjoint le parchemin concernant les mages et refusai celui où figuraient les noms des nobles.
« La route la plus proche, dis-je. Elle passe entre Ankou et Southpool, c’est bien ça ? »
« La route pavée la plus proche, corrigea-t-il. Il y a des chemins de terre partout dans la région. »
Une demi-cloche s’était écoulée depuis l’aube, et il était temps de régler certaines affaires. Les prisonniers d’abord, puisqu’ils commençaient à peser visiblement sur nos réserves. Je regardai vers le nord, où se trouvait la route dont nous avions parlé.
« Nous commencerons à la périphérie d’Ankou, dis-je. Un tous les miles. »
« Un quoi ? demanda l’orc.
— Tu te souviens de ce qu’a fait Noir, après la Rébellion de Liesse ? demandai-je. »
Adjoint n’avait jamais été lent à comprendre.
« La Comtesse Marchford et la Marchioness Vale, dit-il.
— Clouées aux portes de leurs propres manoirs, méditai-je. Je n’en ai pas sous la main, alors le bord de la route fera l’affaire. Un tous les miles, Hakram. Crucifiés. »
Ils voulaient faire une putain de déclaration avec leur rébellion, hein ? Moi aussi, je pouvais en faire une. Vous venez ici et vous massacrez des Callowans ? Voilà ce qui arrive. Voilà ce qui arrivera toujours. Qu’ils y pensent chaque fois qu’ils passeraient devant un cadavre abandonné aux corbeaux.
« Tu as encore une liste en main, finit par dire Adjoint. »
« Occupe-toi des deux autres, dis-je. Et ajoute les mercenaires. Je n’ai aucune pitié pour eux. Ensuite, tu rassembleras les autres. »
« Dois-je faire dresser des potences ? demanda-t-il.
— Je crispai les doigts, puis les détendis. La nécessité et les dettes. Toujours le plus difficile des équilibres à trouver.
— Fais-le, dis-je enfin.
L’orc m’observa avec attention.
« S’en serviront-ils ? demanda-t-il.
— Cela ne dépendra que d’eux, répondis-je. Ils auront droit à la seule chose que chacun de nous obtient jamais : un choix. »
Je l’attendis dans ma tente, une bouteille d’aragh et les derniers rapports à portée de main, tandis qu’il s’occupait de tout. L’alcool taghreb était déjà sans saveur, mais il avait du répondant. C’était l’une des rares boissons que j’appréciais encore. À la cloche de midi, mes sapeurs avaient dressé les potences et les prisonniers restants avaient été tirés de leur camp et conduits dans les plaines. Quatre compagnies de lourds fantassins les encerclaient, tandis qu’autant de soldats réguliers veillaient à les maintenir en ordre. Ils avaient l’air hagard, constatai-je en sortant de la tente. Ils n’avaient été ni torturés ni battus, mais on les avait réduits à des rations minimales et enchaînés même pendant leur sommeil. Rien à voir avec les soldats resplendissants qu’ils avaient été, parés des plus belles armes et armures des Terres désolées. Adjoint se tenait à mes côtés quand je me plaçai devant eux, sa présence imposante s’ajoutant à la mienne. Je lui adressai un signe de tête ; il aboya ses ordres, et les légionnaires firent taire les murmures des prisonniers à coups de plats d’épée.
« Vous savez qui je suis, dis-je.
— Un prisonnier, au fond, lança quelque chose, et des rires fusèrent.
— Adjoint, dis-je.
Il s’en chargea lui-même. Même ceux qui avaient ri se turent complètement à la vue de l’homme qu’on traînait par les cheveux jusqu’à la potence, tandis qu’il se débattait et hurlait. Les gobelins lui passèrent la corde au cou, puis le levier fut tiré. Le claquement sec résonna comme le tonnerre dans l’assemblée étrangement silencieuse. Les pieds suspendus au-dessus du plancher, le cadavre se balançait dans la brise.
« Vous savez qui je suis, répétai-je, et cette fois personne ne répondit. Je serais en droit de vous pendre jusqu’au dernier. Honnêtement, ça me ferait ma journée. »
Je soupirai.
« Mais je ne suis pas une femme gaspilleuse, dis-je. Vous êtes morts, ne vous y trompez pas. Des tribunaux ont été constitués et un verdict rendu. »
J’avais déjà fait face à des soldats, autrefois, et prononcé des paroles semblables à l’intention de déserteurs. J’avais fini par m’attacher à eux, mais ce n’était jamais ce qui était censé arriver, n’est-ce pas ? M’attacher à eux avait été une faiblesse de ma part. Je ne risquais pas de la répéter avec cette bande.
« La manière et le moment de votre fin sont à ma discrétion, dis-je. Vos morts m’appartiennent. Et je préfère en faire usage plutôt que de les gaspiller. La dernière fois que j’ai proposé un tel marché, j’avais promis la libération et l’amnistie au terme du service. »
Ma voix se glaça.
« Vous n’aurez pas cette clémence de ma part, dis-je. Vous êtes des rebelles et des meurtriers, les complices volontaires d’une folle qui a connu la fin qu’elle méritait. Vous mourrez en combattant pour cette terre que vous avez massacrée, que ce soit demain ou dans dix ans. »
Je tournai le poignet et Hakram fit signe à un officier, qui avança une bannière et la planta dans la terre sombre. De l’or sur du rouge. Un nœud coulant doré sur fond cramoisi, avec les mots des morts inscrits dessous. Gallowborne. Les meilleurs parmi les pires.
« Vous pouvez refuser, dis-je. Dans ce cas, vous m’attendrez là-bas. Ou vous pouvez vous agenouiller et prêter serment. »
À la fin, ils s’agenouillèrent.
La Voleuse me trouva juste avant la cloche du soir, alors que je commençais à envisager de partir moi-même à sa recherche. Cette fois, elle ne prit pas la peine de se faufiler : elle entra tout droit dans ma tente et s’affala sur son siège en grognant. Vivienne prit la bouteille d’aragh sur la table et en but directement au goulot, sans demander la permission, avant de la reposer avec fracas.
« Ça pourrait être pire, finit par dire la Voleuse.
— Je ne m’attendais pas à ce que ton rapport soit une lecture plaisante, dis-je. Pas que tu prennes jamais la peine de l’écrire. »
« Habitue-toi, dit-elle. Je ne laisserai pas de traces écrites que les Yeux pourraient récupérer. »
D’accord, concédai-je. Je savais mieux que de croire à cette illusion qu’il ne restait aucun informateur payé par la Tour dans ma propre légion, encore moins dans toutes les autres qui campaient près de Liesse.
« Commence par le pire, dis-je.
— Southpool, grimaça-t-elle. Les anciens et les anciens nobles se réunissent. Toute la ville est furieuse que ses levées aient été anéanties. »
« Une rébellion ? demandai-je.
— Rien d’ouvert, répondit la Voleuse, mais s’ils veulent mettre la main sur des armes, il faut s’adresser aux nobles. Ce n’est pas bon signe qu’ils soient mêlés à l’affaire. »
Je me frottai l’arête du nez.
« Donne les noms à Ratface, dis-je. »
Son visage se figea.
« On m’a dit qu’il y avait un émissaire des Assassins dans son état-major, dit-elle. »
La question implicite était parfaitement claire.
« Pas avant qu’ils m’y obligent, répondis-je. Ils recevront d’abord un avertissement. J’ai vu assez de Callowans morts pour plusieurs vies. Mais s’ils se rebellent vraiment, Vivienne, il n’y aura pas qu’une poignée de vieillards qui finiront tués. Ça, je ne le permettrai pas. »
Elle acquiesça lentement. Je ne pouvais pas dire si je l’avais convaincue ou non.
« Le sud est en plein chaos, mais le soulèvement est la dernière chose qui les préoccupe, me dit-elle. Dormer et Holden sont vidées, et Liesse… eh bien, je ne sais pas quel mot employer pour décrire ce qui est arrivé à Liesse. Les réfugiés reviennent peu à peu dans les deux autres villes, mais, depuis la disparition de Liesse, tout ce qui se trouve à portée de vue du lac Hengest est sans loi. Des bandes de brigands se forment pour s’emparer de la nourriture restante, et les milices des villages n’hésitent pas à piller les villages voisins pour nourrir leurs familles pendant l’hiver. »
« J’enverrai un détachement au sud, grimaçai-je. Mais il faudra du temps pour organiser l’approvisionnement. Le gouverneur de Vale ne fait rien ? »
« Il repousse les réfugiés qui campent sur ses terres avec les derniers gardes de la ville, répondit sombrement Vivienne. La ville est sous loi martiale et il a commencé à rationner. »
Encore un problème à régler. Il y en avait toujours un autre qui nous attendait au tournant.
« Laure ? insistai-je.
— La Gouverneure générale a maintenu l’ordre, dit la Voleuse. Mes gens ont discrètement parlé avec ceux qui voulaient déclencher des émeutes pour en profiter et piller. Summerholm et Denier tiennent bon aussi ; les nouvelles arrivent encore au compte-gouttes. Attends-toi à des problèmes quand les rumeurs ne seront plus des rumeurs. »
« Ankou ? »
« Le Maréchal Grem y a envoyé une garnison, dit-elle. C’est calme pour l’instant : des orcs en armure qui défilent dans les rues ont tendance à faire réfléchir à deux fois avant de lancer des pierres. Et avant que tu demandes, le nord a à peine remarqué que le reste de Callow est en flammes. On a entendu le Baron de Hedges dire que le chaos au sud était un problème praesien, pas celui de son peuple, et qu’il ne donnerait pas même une pièce de cuivre pour aider. »
Ces enfoirés d’isolationnistes. Même pendant la Conquête, ils avaient à peine envoyé des hommes combattre l’Empire. Pour ces baiseurs de moutons, ils formaient leur propre royaume, quoi qu’en disent les cartes. Les gens de Southpool étaient peut-être des bouseux arriérés, mais au moins, ils faisaient leur putain de part du boulot quand le malheur frappait.
« On verra ça, marmonnai-je. Ils recevront bientôt une invitation à Laure. »
La Voleuse fredonna.
« En parlant de choses un peu plus proches, tu savais que… »
« Je sais, dis-je à voix basse. Je lui ai laissé une cloche par courtoisie. S’il ne vient pas me voir d’ici là, j’irai le trouver. Et je ne serai pas polie. »
« Tant que tu le sais, dit Vivienne. »
Je m’adossai à mon fauteuil.
« J’ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi, dis-je. Discrètement. »
Des yeux bleu-gris se posèrent sur moi.
« À quel point on parle de discrétion ? demanda-t-elle.
— Je te créerai un double illusoire et le garderai hors de vue, répondis-je. »
La Voleuse expira brusquement.
« Pourquoi ? »
Je pris l’aragh et remplis ma coupe.
« Il n’y a pas si longtemps, dis-je, on m’a donné à choisir entre des issues dont aucune n’était vraiment une victoire. Juste des compromis laids, chacun à sa manière. »
Je vidai mon verre et le reposai sur la table dans un tintement satisfaisant.
« Alors j’ai dû me demander : est-ce que je joue vraiment au bon jeu ? »
Je souris d’un air sombre.
« On va le découvrir. »
Les Gardes Noirs avaient aménagé leur petit camp à l’intérieur du campement. Ils avaient dressé des palissades, posté des sentinelles en permanence et interdit l’accès à quiconque. Peu importait. J’avais demandé à Adjoint de charger des hommes de les surveiller, et l’agitation qui avait parcouru les soldats un peu plus tôt ne pouvait avoir qu’une seule cause. Noir était réveillé. Il était réveillé, et ses quatre heures étaient écoulées. À présent, Scribe l’aurait mis au courant de tout ce qui se passait — de tout ce qu’elle savait, du moins. La courtoisie ne m’obligeait pas à davantage. Je me dirigeai droit vers la porte, qui n’était guère qu’une partie mobile de la palissade. Elle s’ouvrit, mais on ne me laissa pas aller plus loin. Une douzaine de Gardes Noirs bloquaient l’ouverture derrière elle, et l’un d’eux s’avança pour me parler. J’inclinai la tête sur le côté et inspirai son odeur. Je le connaissais.
« Lieutenant Abase, le saluai-je.
— Il releva sa visière, mais ne lâcha pas le pommeau de son épée.
« Madame, dit-il. Je suis capitaine, maintenant. »
Les Gardes Noirs ne portaient aucun insigne en campagne, car mon professeur n’aimait pas l’idée de laisser l’ennemi repérer facilement les officiers de son escorte.
« Félicitations, dis-je. Je sais qu’il est réveillé. Écartez vos hommes. »
Le Soninke grimaça.
« J’ai reçu l’ordre de ne laisser entrer personne, dit-il.
— Son ordre à lui ? Ou celui de Scribe ? demandai-je.
— Des ordres, répondit-il. C’est tout ce qui compte. »
Mon regard passa sur les hommes derrière lui. Je percevais leur peur. La sienne et celle des autres. Je me demandai si l’on pouvait considérer comme une sorte de distinction le fait d’inspirer une telle peur à des soldats qui avaient combattu aux côtés des Calamités pendant des décennies.
« Vous avez été bon avec moi, dis-je doucement. Chaque fois que vous le pouviez. Alors je vais vous donner une chance de reconsidérer votre décision d’être l’homme qui se met en travers de mon chemin. »
« Le devoir ne prend jamais fin, dit-il en Mthethwa.
— Cela avait l’intonation d’un dicton, pensai-je.
— Ma patience, si, répondis-je dans la même langue. »
L’Hiver s’embrasa, mais je ne tissai pas le même genre de brutales applications que j’avais autrefois utilisées pour broyer des gorges ou fracasser des corps. C’était plutôt une illusion, à vrai dire. Les yeux de l’homme s’écarquillèrent et il hurla, s’agrippant à son armure tandis qu’il sentait des ombres affamées lui déchirer la chair. Plus loin, des épées jaillirent de leurs fourreaux, et je fixai les soldats d’un regard calme. De petits fagots de vie et de chaleur, blottis dans leurs carapaces d’acier. Si fragiles, et qu’avaient-ils fait pour que je me retienne ? Ils n’étaient pas sous ma garde. Ils étaient des obstacles. Je levai la main.
« Ça suffit, retentit la voix de Scribe.
— Je la regardai. Elle ne montrait aucune peur, et je n’en sentais pas non plus. Tout au plus de l’impatience.
— Écarte-les, dis-je, la voix tintant comme de la glace qui se fend. »
« Baissez vos armes, ordonna la méchante.
— Je les regardai rengainer leurs lames, et ce ne fut qu’alors que je retirai le tissage qui enserrait Abase. Je passai devant lui sans un second regard, sentant peu à peu le dégel commencer en moi. Je m’étais attendue à éprouver de la culpabilité, même un soupçon. Elle ne vint jamais. »
« Il se remet, me dit sèchement Scribe. Vous auriez pu attendre demain. »
« Que vous prétendiez me dicter ma conduite, même maintenant, dis-je, voilà pourquoi un brave homme vient de hurler. Je vous ai accordé une cloche. Vous n’avez pas le droit d’en attendre davantage de moi, pas après ce qui s’est passé à Liesse. »
« Ce qui s’est passé, c’est qu’il vous a sauvé la vie, enfant, dit froidement Scribe. Un sentiment que vous méritez de moins en moins à chaque instant. »
« La loyauté est une belle chose, dis-je, jusqu’à ce qu’elle commence à vous aveugler. Regardez autour de vous, Scribe. Vous semble-t-il que quoi que ce soit ait été sauvé ? »
« Vous n’avez aucune idée des sacrifices consentis pour vous, dit la femme.
— Vous n’avez aucune idée des sacrifices auxquels j’ai été contrainte, répliquai-je. Cette conversation est inutile. Si je voulais le tuer, croyez-vous vraiment que vous pourriez m’en empêcher ? »
« Prenez garde, murmura Scribe. Cela ressemblait à une menace. »
« Je vous assure, dis-je tout aussi doucement, que si jamais je vous menace, vous ne pourrez pas douter de mes intentions. Écartez-vous ou conduisez-moi jusqu’à lui, peu m’importe. Mais j’y vais. Maintenant. »
Je n’avais plus peur d’elle, malgré la glace dans son regard. Ce que je sentis chez elle à cet instant, c’était du ressentiment, et tout s’emboîta. Je ris.
« Il t’a ordonné de me laisser entrer, n’est-ce pas ? dis-je.
— Son jugement est altéré, répondit-elle.
— Non, dis-je. Pas du tout. C’est juste qu’il me connaît bien mieux que toi. »
Je passai devant elle et elle ne tenta pas de m’arrêter. Elle marcha en silence à mes côtés tandis que je m’enfonçais dans le camp, notant distraitement que son agencement ne suivait pas la doctrine des légions. Sa tente aurait dû se trouver au centre, mais elle était plus en retrait. Je n’avais pas besoin d’un guide pour le comprendre. Il était assis quand j’entrai, Scribe sur les talons. Un pantalon simple, une chemise blanche ample, il était adossé à sa chaise devant une table. Pas d’armure, pas d’armes, à l’exception du couteau à sa hanche.
« Catherine, me salua-t-il. Ce sera tout, Eudokia. »
Je la sentis se raidir sans me retourner.
« Je reste, dit-elle.
— Non, répondit-il avec douceur. Pas toi. »
« Je ne te laisserai pas te faire tuer par l’épée d’une orpheline, tu m’entends ? siffla-t-elle. Nous valons mieux que ça. Toi, tu vaux mieux que ça. »
« Je connaissais les conséquences probables avant d’agir, dit-il en lui souriant. Va-t’en. Ne me pleure pas trop longtemps, si cela devait arriver. »
« Ce n’est pas comme ça que nous finirons, insista Scribe. Tu me l’avais promis, Amadeus, tu… »
« Jusqu’au dernier pas, murmura-t-il. Je m’en souviens. Nous ne choisissons pas toujours où il nous mène, vieille amie. »
Il se leva lentement et l’attira contre lui. Elle ne résista pas, et je fus mal à l’aise de voir à quel point elle se pressait contre lui tandis qu’il l’étreignait. Noir se recula après un instant et lui embrassa le front.
« Tout finit, murmura-t-il avec douceur. Nous l’avons toujours su. »
Il prononça quelques mots dans une langue que je ne connaissais pas, et elle lui répondit dans la même. Le regard qu’elle me lança avant de partir était chargé de haine, mais elle s’en alla tout de même. Je restai debout, silencieuse, tandis que Noir se rasseyait. Après un instant, il dégaina le couteau à sa hanche et le posa sur la table. Lentement, il tourna le manche vers moi.
« Si telle est votre intention, dit-il, ne perdons pas de temps. »
Il tira sur son col, pour une raison qui m’échappait, et dénuda sa gorge. Je m’assis en face de lui. Je ne pris pas le couteau, mais ne lui demandai pas non plus de le rengainer.
« Je poserai des questions, dis-je. Vous répondrez. »
Ses lèvres se retroussèrent, amusées, et j’eus envie de lui briser les dents.
« Un procès, songea-t-il. C’est approprié, je suppose. Demandez. »
« Quand nous avons préparé mon combat contre la Diaboliste, dis-je, j’ai parlé de l’attirer en Arcadie. Tu savais ce qui se passerait si je le faisais. »
Et tu ne m’as pas prévenue, ajoutai-je en silence.
« Il y a trois choses dont il faut se méfier lorsqu’on assaille le repaire d’un méchant : un pivot, une épreuve… »
« Et un monstre, terminai-je. C’était donc bien ton intention depuis le début. M’attirer là-bas et me lier, pour que je puisse la tuer sans difficulté quand elle tressaillirait. C’est pour ça que tu t’en es pris à son père dès le départ. »
« Je n’étais pas certain que nous puissions autrement franchir ses défenses, dit Noir. Sans un soutien magique conséquent, dont la disponibilité était douteuse. Il avait déjà été difficile de te mettre dans cette position. »
« Nous, répétai-je. C’est le premier mensonge que tu m’aies dit ce soir. Il n’y avait pas de nous. Tu as pris une décision et risqué de me voir réduite en esclavage, ou pire, si les choses tournaient mal. »
« C’est vrai, admit-il sans fioritures. Et j’ai pris cette décision en sachant que tu y verrais une trahison de confiance. Si tu ne l’avais pas compris toi-même, je te l’aurais dit ensuite. »
Son rythme cardiaque ne changea pas, mais, chez lui, cela ne signifiait rien : c’était lui qui m’avait appris à me servir de cette astuce et à la fausser. Il était aussi, je le savais, l’un des meilleurs menteurs que j’aie jamais rencontrés. J’avais autrefois eu une foi considérable dans sa vieille promesse de ne jamais me mentir, mais cette foi s’effilochait ces derniers temps. Mentait-il, à présent ? Il y avait des façons plus flatteuses pour moi de présenter ses actes, si telle était son intention. Le fait qu’il m’aurait révélé cette trahison après coup ne changeait rien à ce qui s’était passé, et il devait bien savoir à quel point cela ferait peu de différence à mes yeux. Cela me rendait folle de devoir chercher la tromperie dans chaque phrase d’un homme à qui j’avais jadis pu faire aveuglément confiance. Il nous avait privés tous les deux de cette confiance.
« Tu m’as laissée croire qu’elle t’avait fait prisonnier, dis-je. Tu pouvais me prévenir que ce n’était pas le cas. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
« En partie parce que je n’étais pas certain que tu pourrais la tromper, répondit-il. En partie à cause de l’histoire que tu as utilisée pour devenir Duchesse des Nuits sans Lune. J’avais compris que, si tu tuais Assassin en croyant qu’il était moi, cela empêcherait qu’un… schéma se répète. »
Le parricide, qu’il avait évité de nommer. Même maintenant, ni lui ni moi n’étions à l’aise avec les implications de ce mot.
« Tu t’es tiré une flèche dans le pied, dis-je. Non, pas seulement ça : tu as vidé un carquois entier, putain. Si tu m’en avais parlé, nous aurions peut-être trouvé une autre façon de régler ça. Mais tu ne m’as pas fait confiance, Noir, et voilà où nous en sommes. Tous les deux avec un couteau entre nous, et j’ai de véritables raisons de te tuer. »
« À l’époque, je croyais que c’était une solution élégante, dit-il. L’arrogance d’un vieil homme, avec le recul. On ne trompe jamais la Création aussi facilement qu’on le voudrait. »
« Il y a beaucoup de choses que je peux te pardonner, dis-je. Et que je t’ai pardonnées, même si je n’aurais pas dû. J’ai même fini par passer outre le fait que tu m’aies parlé par ton Aspect à Summerholm, une fois, après quelques années. Je me suis trouvé des excuses : j’étais moi-même sous influence et je risquais de commettre une erreur qui aurait pu me coûter cher. Mais ça… C’est pire, en fait. Avant même le début de la bataille, tu me traitais déjà comme un outil. Pas comme une égale, ni même comme une apprentie. Comme un putain d’outil. »
« C’est ce que je suis, me répondit-il avec franchise. Face à un conflit, j’agirai toujours ainsi. Je réduirai tous ceux qui y sont impliqués à de simples instruments, et je chercherai l’issue que je jugerai la meilleure. Je ne m’exclus pas de cette règle, mais je ne pense pas que cela améliore le principe de mon comportement, le moins du monde. »
Et cela ne l’améliorait pas, pensai-je. Cela ne changeait rien. J’avais cru le contraire autrefois, mais il n’y avait rien de louable à accorder si peu de valeur à sa propre vie qu’à celle de tous les autres. Cela faisait seulement de lui l’une de ses nombreuses victimes. Une sorte de folie qui semblait fondée sur des principes, jusqu’à ce qu’on la voie à l’œuvre. Jusqu’à ce qu’on voie ce qu’elle coûtait à tous ceux qui entouraient le fou. L’admiration que j’avais autrefois éprouvée n’avait été que de l’or sans valeur, son éclat emprunté à une série ininterrompue de victoires. Maintenant que la rupture avait eu lieu, il ne restait que la laideur de ce qu’elle avait toujours été. Noir était, je ne pouvais plus le nier, un homme fondamentalement mauvais. Le fait qu’il emploie des moyens pragmatiques, parfois bénéfiques, pour poursuivre ses objectifs ne rachetait en rien sa nature. J’avais honte d’être déçue, au fond, d’avoir attendu davantage de lui alors qu’il avait toujours été si honnête sur ce qu’il était. Parce qu’à mes yeux, il avait été charmant. Gentil, même aimant à sa manière. Mais toujours un monstre. Je dus faire un effort pour ne pas saisir le couteau.
« Tu as ignoré tout ce que je t’ai dit avant de détruire l’alignement, dis-je, d’un calme surprenant. J’ai… Dieux, on aurait presque pu appeler ça une supplication. Pour mettre fin au carnage. Pour épargner une nouvelle guerre à mon peuple. Tu n’as même pas pris la peine de répondre. »
Il inclina la tête en signe de désaccord.
« J’ai pesé le pour et le contre, répondit-il. Cela n’a pas fait pencher la balance. Je croyais alors, et je crois encore, que garder l’arme nous condamnait à coup sûr à voir les Héros détruire l’Empire. Je pense toujours que Malicia a mal calculé en estimant que la posséder, même sans l’utiliser, n’entraînerait pas une croisade. Cela ne la rendrait pas seulement inévitable, mais lancerait aussi une histoire qui rendrait la victoire pratiquement impossible. Elle n’avait pas tenu compte de la Barde, vois-tu. Sans son existence, une paix aurait peut-être été possible. Mais en lui donnant cette corde à utiliser, je pense que nous mourrons tous d’ici deux ans. »
« Toi non plus, tu n’as pas tenu compte de la Barde, dis-je. Elle était là juste avant que tu utilises ton Aspect. Et elle souriait. »
De tout ce que je devais prendre en considération, c’était peut-être la seule circonstance à mettre à son crédit. Il était humain, et on l’avait blessé comme un renard traqué pour le conduire jusqu’au piège, au bon endroit et au bon moment. Il était tombé sur quelqu’un de meilleur que lui à ce jeu, et nous en payions tous le prix.
« C’est assez inquiétant, dit-il avec douceur. Je ne la croyais pas capable d’agir indépendamment d’un groupe de Héros ou d’un Nom. J’ai des journaux qui contiennent des notes prises lors de mon séjour dans les Villes Libres, ainsi que sur plusieurs autres sujets. Ils vous seront remis. »
« Non, dis-je doucement. Je ne crois pas. »
« Je vous assure que leur contenu est à la fois exact et utile, dit-il. »
Je repoussai ma chaise et me levai.
« La chose la plus arrogante que tu aies dite ce soir, tu n’as même pas pris la peine de la prononcer, lui dis-je. Tu pars du principe que je suis toujours ton héritière. »
Malgré tous ses défauts, Noir n’était pas un homme stupide.
« Tu n’es plus l’Écuyer, dit-il.
— Il ne me reste pas assez de ce Nom pour que je puisse y prétendre, répondis-je.
— Alors… commença-t-il, la surprise et la fascination se disputant son visage.
— Je ne le sais pas encore, souris-je. Mais je respire mieux en sachant que tu ne l’avais pas prévu. Parce que je te connais. Si je sors de cette pièce après t’avoir tranché la gorge, cela fera encore partie de ton plan. Je jouerai toujours un rôle que tu m’auras attribué. »
Des plans de secours, imaginai-je, assureraient la mort des Calamités. Et je me retrouverais dans un partenariat inconfortable avec l’Impératrice, à préserver l’héritage qu’il avait voulu bâtir.
« Une part de moi voudrait simplement te laisser partir, dis-je. Faire table rase. Considérer que la dette est payée parce que je t’ai épargné. Mais ce n’est pas ce que je suis. Je ne suis pas toi non plus, cela dit, et je ne veux pas l’être. »
Je m’emparai du couteau et me jetai par-dessus la table pour le lui enfoncer dans le ventre. Il poussa un petit cri, puis je fis pivoter la lame.
« Tu survivras, dis-je. Mais tu garderas une cicatrice. Et chaque fois que tu la verras, je veux que tu te souviennes de ce soir. Du choix que je t’offre. Dieux me pardonnent, mais, monstre que tu es, je t’aime encore. »
Je plongeai les yeux dans les siens, ce regard vert pâle toujours aussi troublant.
« Je vais, dis-je, bâtir un monde meilleur. Même si je dois y traîner tout le monde en les tirant par les pieds et malgré leurs cris. Alors voici ton choix, Noir : soit tu deviens un homme qui mérite de vivre dans ce monde, soit tu n’es qu’un cadavre de plus que j’enjamberai pour y parvenir. »
Je laissai le couteau planté en lui, m’écartai, puis m’arrêtai au bord de la tente en sortant.
« Cela devrait aller sans dire, mais si tu es encore sur mes terres au prochain tour de lune, je ferai empaler ta putain de tête. »
Un battement de cœur passa et je souris, le poids des années quittant mes épaules.
« Prends soin de toi. On se reverra quand la guerre éclatera. »
Je partis sans me retourner.