Chapitre 187
« Le plus facile, c’est de gagner une partie quand personne ne sait que tu joues. »
– Impératrice de l’Effroi Maleficent II
Je ne pouvais plus rester plus de quelques instants dans une tente entièrement protégée par des défenses magiques avant que cette démangeaison me prenne. Elle commençait toujours dans mes paumes, par de petites piqûres que j’aurais prises pour de la sueur séchée si je transpirais encore. Puis elle gagnait la plante de mes pieds et, de là, ce n’était plus qu’une question de temps avant que j’aie envie de m’arracher la peau. La première fois, je l’avais fait sans me rendre compte de ce que je faisais avant d’avoir les bras lacérés de longues entailles laissées par mes propres ongles. Elles avaient saigné et, lorsque Masego avait examiné la blessure, son visage s’était plissé de surprise. Il n’était pas inexact, avait-il dit, de qualifier de sang ce qui coulait dans mes veines. Mais ce n’était plus seulement cela, désormais. C’était un réactif aussi utile que le sang des Fées, avait-il médité, et peut-être même davantage à certains égards. Le fait qu’il ne soit plus chaud était un indice en ce sens, mais sa théorie actuelle voulait que le liquide dans mon corps fût l’Hiver. Je me souvenais vaguement de mes veines gelées jusqu’à se solidifier, quand j’avais réduit son ouvrage en miettes. Ce n’était ni une métaphore ni quelque chose de passager. Il avait insisté pour étudier mon corps en détail après ça, et je n’avais pas vraiment protesté. Même nue, je ne sentais plus le froid, sauf comme une sorte de perception étrange : la chaleur et le gel étaient… des couleurs, plus que toute autre chose. J’aurais dû m’inquiéter de sentir les couleurs avec ma peau, mais l’inquiétude ne venait jamais vraiment.
Elle avait été atténuée. Ce monde tout entier me semblait assourdi, et je devais me forcer à trouver assez de colère pour le déplorer.
Les résultats de ses sorts d’exploration s’étaient révélés éclairants, de la pire des façons. Mes os n’étaient plus des os. Ils s’étaient brisés, m’avait-il expliqué, avant d’être refaits en ivoire. J’avais toujours cru que l’ivoire était une sorte d’os, mais je m’en remettrais à l’avis de Masego. Il avait marmonné quelque chose à propos des pores et de la moelle, puis m’avait annoncé qu’il lui faudrait plusieurs mois de procédures invasives et régulières pour comprendre clairement le fonctionnement de mon corps. Il avait ensuite ajouté distraitement que, même si mon cœur battait toujours, cela ne semblait avoir aucun rapport avec la circulation du sang — le dernier épisode en date de la série d’horreurs que j’avais fait subir à mon corps depuis que j’étais devenue l’Écuyer. Je lui avais naturellement expliqué que les études qu’il proposait n’étaient pas vraiment réalisables, et nous avions convenu qu’il m’examinerait quand nous aurions tous deux un peu de temps à y consacrer — ce qui, il fallait bien l’admettre, était assez rare. Les deux séances de trois heures que nous avions faites depuis avaient suscité chez lui un intérêt croissant, ce qui, d’ordinaire, quand un garçon regardait mon corps nu, avait des connotations bien différentes.
Deux faits que j’aurais presque préféré ignorer s’étaient imposés à moi. D’abord, il m’avait dit que je ne devais plus vraiment être considérée comme un corps. Objectivement, j’étais une « construction ». J’avais fait comme si je savais ce que cela signifiait et suivi le rituel habituel, en l’invitant à développer pour que je puisse comprendre grâce au contexte. Rien de naturel dans une construction, voilà ce qui m’avait le plus frappée. Elle est fabriquée, non engendrée, et ne fonctionne donc pas comme un véritable être vivant. Il avait refusé de l’affirmer catégoriquement, faute de preuves, mais j’avais fini par lui faire admettre que la « chair » et le « sang » dont j’étais désormais faite n’avaient presque rien à voir avec ceux que j’avais eus avant Liesse. J’étais née de nouveau, d’une certaine manière. Pas de la façon la plus agréable. C’était aussi pour cela que ma claudication avait reparu, malgré les soins des Hashmallim. Au-delà de ce qu’il m’avait dit, j’avais entrevu quelque chose qui avait réussi à ramener le goût de la peur dans ma bouche, même si ce n’était que faiblement. Les Fées étaient surtout connues pour leurs illusions. N’étais-je qu’un tour de lumière, une tromperie de la Création ? Pouvait-on me renvoyer, comme les fées et les diables ? Le fait que les défenses magiques me soient désormais funestes était peut-être un indice en ce sens.
Le second fait s’était d’abord noyé dans un flot de jargon magique indéchiffrable, tandis qu’il m’expliquait ce qu’il appelait « l’aliénation des principes ». C’était apparemment l’une des limites de la sorcellerie, et aussi la raison pour laquelle la diabolie était une branche si populaire de cet art. Au bout d’un moment, je l’avais amené à parler en véritable bas-miezan, et voici l’essentiel : tout mortel cherchant à manier le pouvoir était entravé par sa compréhension limitée de la Création et de ses multiples strates. Un mage ne pouvait pas employer les pouvoirs d’un démon, du moins en partie, parce qu’il ne percevait pas la trame du monde comme un démon. Voilà pourquoi les Praesi affectionnaient tant les créatures d’autres mondes qu’ils asservissaient, s’ouvrant ainsi l’accès à des pouvoirs qu’ils ne pourraient manier eux-mêmes. Je n’étais pas invocatrice, et le lui avais dit, mais sa réponse avait pris une tournure inattendue. Je maniais des pouvoirs inaccessibles aux mortels ; il s’ensuivait donc qu’à chaque fois que je les utilisais, je devenais moins mortelle.
Je ne m’étais pas sentie si différente après mon retour de Liesse, et une partie de moi s’était accrochée à l’espoir fou que les conséquences ne seraient pas aussi graves que je l’avais prévu. Son verdict avait fini par me détromper. Dès que je ferais appel à l’Hiver, mon esprit suivrait des chemins semblables à ceux d’une Fée. Mes pensées, mes perceptions, mes désirs : tout ce que je considérais comme étant moi deviendrait un pâle reflet de soi-même. Je n’avais pas échappé aux conséquences de ma nature féerique ; j’étais simplement devenue une… autre espèce. Plus je puiserais dans l’Hiver, plus je deviendrais une créature portant mon propre visage et, même si elle conserverait tout ce qui faisait de moi ce que j’étais, elle n’y croirait pas vraiment. Mes convictions ne seraient plus que des devoirs gravés dans la glace, aussi contraignants et immuables que ceux qui avaient condamné la Reine de l’Été. Je pouvais être libre et impuissante, ou inflexible et puissante. Je passai le reste de la nuit dans ma tente à boire autant que possible et à négliger une douzaine de tâches urgentes, en souhaitant que mes mains puissent encore trembler de terreur. J’avais toujours traité mon corps comme un outil, un véhicule pour me mener là où je devais aller. Maintenant qu’il était devenu exactement cela, je comprenais le gouffre entre dire quelque chose et le vivre.
Mais je n’avais pas de temps à consacrer à mes propres problèmes, pas avec les catastrophes qui se profilaient à l’horizon. Aussi, une fois dessaoulée, je fis convoquer le lendemain matin la Duchesse Kegan de la Maison Ismail. Le Hiérophante aussi, mais lui d’abord. Il avait une dent contre elle, et je voulais régler cela avant d’entamer l’autre conversation. Je me versai une coupe de vin tandis que Masego s’installait à ma gauche. Je m’humectai les lèvres avec le vin d’été de la Vallée et trouvai son goût presque aigre. Une partie de moi se demandait si c’était dû aux changements que j’avais subis ou si c’était encore le prix à payer pour avoir pleinement revendiqué le manteau. L’Hiver prenait tout. Peut-être même les plaisirs les plus simples. Je proposai une coupe au mage aveugle, mais il secoua la tête.
« Il est à peine passé l’Heure du Matin, dit-il. Tu as seulement pris ton petit-déjeuner ? »
Ce n’était pas le cas. Manger, même si cela restait plaisant à certains égards, ne semblait plus m’être nécessaire. Les faims que je ressentais encore n’avaient rien à voir avec la nourriture.
« Ranker, dis-je, décidant de changer de sujet. »
« Ah, fit Masego, ses yeux de verre s’orientant sous son bandeau dans ma direction. Est-ce enfin l’heure des sanctions ? Je pensais qu’elle serait présente pour ça. »
« J’ai demandé à Hakram d’examiner ta plainte, dis-je. »
Il haussa un sourcil.
« Trois lignes de mages ont essayé de m’enfermer dans une défense magique en plein jour, sous les yeux de près de cent mille soldats, dit-il. Qu’est-ce qu’il y avait à enquêter ? »
Si la situation dans les camps n’avait pas été aussi chaotique, le fait qu’il ait effectivement déposé une plainte officielle auprès des Légions aurait pesé lourd. D’autant plus que son père était qui il était. Mais la chaîne de commandement était fragile, en ce moment. Ranker était à la fois la commandante la plus gradée ici et la personne visée par la plainte ; et si je lui étais supérieure en tant que Nomée et Vice-reine de Callow, cette autorité était en partie fictive. Sa Légion resterait à ses côtés quoi qu’il arrive, probablement tout comme celle de la Générale Sacker. Je ne pouvais pas enterrer l’affaire, bien sûr. Non seulement je devais mieux que ça à Masego, mais elle s’était retournée contre un allié en pleine foutue bataille. Le problème, c’était qu’elle avait ses raisons, et qu’elles n’étaient pas mauvaises.
« Si j’ai bien compris, la défense n’était pas censée te faire de mal, dis-je. »
Il ricana.
« Elle m’aurait privé de sorcellerie au milieu d’hommes qui tentaient de me tuer, si elle avait fonctionné, dit-il. Un meurtre avec une lame empruntée. »
Je n’étais pas en désaccord, mais l’ancienne Matriarche avait pris soin de se couvrir avant d’agir. Devant témoins, elle avait scruté la Duchesse Kegan pour lui ordonner de ne pas faire de mal au Hiérophante. En pratique, cela n’aurait servi à rien : des parties entières de l’armée de Kegan venaient de voir des dizaines des leurs incinérés sans avertissement ; ils auraient attaqué quoi qu’elle dise. Mais cela donnait bien à Ranker une dénégation plausible. Ajoutées aux inquiétudes officiellement exprimées quant à la corruption du Hiérophante par des démons, ces circonstances faisaient qu’elle n’avait techniquement rien fait que je puisse lui reprocher. Et insister malgré tout, alors que la situation était si instable, risquait de déclencher des affrontements.
« Je ne peux pas vraiment punir un maréchal, Masego, admis-je. Avec l’Impératrice silencieuse et Black inconscient, je suis en théorie l’autorité suprême ici, mais je n’ai pas le soutien nécessaire dans les Légions pour imposer ma décision. En revanche, je peux proposer un compromis. »
« On a attenté à ma vie, Catherine, dit le Hiérophante en penchant la tête. Le soutien des Légions n’a aucune importance. Donne-moi deux lignes de mages et je transformerai son camp en cratère avec une demi-journée de préparation. »
« C’est justement ce que j’essaie d’éviter, dis-je. Tu as raison d’être en colère. Furieux, même. Mais tu ne peux pas exterminer quelques milliers de personnes à cause de la décision d’une seule femme. »
« Si, répliqua Masego, si elles la protègent contre les représailles. »
« Je ne te demande pas de laisser tomber, dis-je. Hakram a mené des pourparlers. Les lignes de mages impliquées seront punies. »
Heureusement qu’Adjoint avait besoin de si peu de sommeil, car depuis mon retour, je le faisais cavaler sans relâche. C’était sans doute la négociation la plus délicate que je lui eusse confiée jusqu’ici, vu les conséquences d’un échec. Je sentis le regard du Hiérophante peser sur moi, bien que ni ses yeux ni son corps ne bougeassent. Une attention discrètement lourde.
« Exécutés ? demanda-t-il d’une voix difficile à déchiffrer. »
« Rétrogradés au rang de soldats, dis-je. Puis mutés dans une autre Légion, avec une année de solde retenue. »
« Une tape sur les doigts, dit-il. Ce n’est même pas symbolique. Non, c’est plutôt le symbole du fait qu’ils s’en tirent à bon compte. »
Je m’étais attendue à cette réaction. Je n’avais pas tenu rigueur à Adjoint lorsqu’il était revenu avec ces conditions, même si elles m’avaient déplu. La maréchale Ranker n’était pas le genre de gobeline qu’on amenait facilement à plier l’échine, surtout quand elle se croyait dans son bon droit. L’époque où je considérais que les Légions relevaient de mon maître et étaient donc intouchables était révolue. Et les Praesi n’étaient pas les seuls à disposer de tueurs à gages.
« J’ai demandé à Adjoint d’insister pour qu’elles soient envoyées dans les Terres désolées, dis-je. »
« Les mettre hors de vue ne rétablit pas l’équilibre, dit Masego. »
« Non, admis-je. Mais l’état-major de Ratface compte maintenant un représentant de la Guilde des Assassins. Ces mages retourneront à Praes en passant par des villes que je contrôle. »
Masego fronça les sourcils un instant, puis son visage s’éclaira.
« Ah, dit-il avec un grand sourire. Tu sous-entends que tu les feras tuer avant qu’ils n’atteignent les Terres désolées. »
J’aurais préféré qu’il ne le dise pas aussi franchement, mais oui, c’était exactement ce que je sous-entendais. C’était du gâchis de tuer des mages sans doute compétents, mais Ranker aurait dû réfléchir à deux fois avant de s’en prendre à l’un des miens.
« Il faut que je sois “convaincu que justice a été rendue” aux yeux des autres, poursuivit Masego, l’air satisfait. Il essaya de me faire un clin d’œil, puis se rappela à mi-chemin qu’il n’avait plus de paupières. »
La scène était un peu dérangeante, mais je m’en remettrais.
« En gros, oui, dis-je. Pas besoin de frayer avec la gobeline qui a essayé de te tuer, mais cesse de réclamer publiquement son sang. »
« Je n’ai jamais l’occasion de manigancer, songea le Hiérophante, visiblement ravi. C’est plutôt agréable de participer à tes complots. »
« Je vais prendre ça pour un oui, dis-je. »
Il hocha la tête.
« Bien, dis-je d’un ton sombre. Parce que notre discussion avec Kegan te plaira beaucoup moins. »
Son expression s’assombrit, mais avant qu’il ait pu prendre la parole, j’élevai la voix et ordonnai aux légionnaires dehors de faire entrer la Duchesse. Je l’avais entendue arriver un peu plus tôt, mais il fallait régler cette affaire avant qu’elle ne s’en mêle. Masego serait plus facile à convaincre une fois calmé. Une partie de moi se demanda quel genre de personne je devenais, à manipuler sans hésiter l’un de mes plus proches amis. Mais cette voix n’était plus aussi forte qu’avant. Ni aussi convaincante. La Duchesse de Daoine écarta les pans de la tente et s’inclina à demi dans ma direction. Le regard qu’elle lança au Hiérophante était nettement moins amical.
« Votre Grâce, me salua-t-elle. Je suis ravie que vos ardues obligations vous aient enfin permis de m’accorder audience. »
Oui, je l’avais un peu mérité. Même au faîte de la puissance du royaume, seule la famille royale était plus haut placée que la cheffe de la Maison Ismail. Elle n’avait sans doute pas l’habitude qu’on l’éconduise, encore moins aussi ouvertement que je l’avais fait à plusieurs reprises.
« Asseyez-vous, Duchesse, dis-je. On m’a dit que vous aviez des griefs à présenter. »
« C’est peu dire, ricana Kegan avant de s’asseoir ostensiblement de l’autre côté de la table. Mes hommes ont été assassinés, et le meurtrier se trouve juste à vos côtés. Voilà qui commence mal. »
Le Hiérophante ouvrit la bouche, mais je levai la main.
« Laissez-la exposer les faits d’abord, dis-je. Vous pourrez répondre ensuite. Duchesse, vous avez la parole. »
« Soixante-treize morts, sans même des cendres à enterrer, dit Kegan. Trente-neuf blessés à vie. Dois-je faire comparaître des témoins ? Toute l’armée a assisté aux tueries. »
« Vos hommes ont aussi tenté de tuer le Hiérophante, dis-je, et son visage s’assombrit de fureur. »
« La défense de sa vie est-elle devenue un crime aux yeux de l’Empire ? lança-t-elle. »
« L’Impératrice n’est pas ici, dis-je calmement. Moi, si. Et je ne condamne pas leurs actes, je veux seulement établir tous les faits. Avez-vous quelque chose à ajouter ? »
« Le meurtre de Deoraithe constitue une violation de notre traité avec la Tour, dit froidement Kegan. Et je crois que, selon les règlements de vos propres Légions, le massacre gratuit de soldats alliés relève de la trahison. »
« C’est exact, convins-je, et je fus plus que soulagée d’avoir discuté avec Aisha avant cette entrevue. Le “massacre gratuit” étant défini dans ces mêmes règlements comme un “meurtre sans motif légitime”. »
« Prétendez-vous qu’il y avait quoi que ce soit de légitime là-dedans ? demanda la Deoraithe, d’un ton capable de geler l’huile. »
« Je pense que c’était une tragédie, dis-je. Mais aussi un incident en grande partie accidentel. Masego, tu pourrais expliquer ce que tu as fait ? »
Ses yeux de verre fixaient la duchesse avec une hostilité égale à la sienne.
« J’ignorais que je devais expliquer mes actes à des aristocrates, dit le Hiérophante ; le mépris qu’il mettait dans ce mot me rappela ironiquement celui des nobles qu’il regardait de haut. »
« Je te demande de préciser les raisons de tes actes, dis-je, afin qu’on ne les interprète pas de travers. »
Cette remarque, plus que toute autre chose, le poussa à parler. Brandir son rang ici n’aurait servi à rien.
« À mon retour du pli dimensionnel où j’ai combattu les trois démons, dit Masego, ma brusque juxtaposition à la Création a ramené une grande quantité d’essence démoniaque. Cette essence ayant corrompu des soldats, j’ai purgé les lieux avant qu’elle ne contamine davantage. J’ai tué les autres pour me défendre. »
« Les protocoles de purge autorisent le meurtre d’individus corrompus, quelle que soit leur citoyenneté praesie, précisai-je à l’intention de Kegan. Le Chevalier Noir les a invoqués dès que les rebelles ont fait appel à leurs démons. Le Hiérophante n’a pas enfreint les lois de la Tour et tuer des hommes qui l’attaquaient est tout aussi légal. »
« J’aurais pu en tuer deux fois plus, dit froidement le Hiérophante. Vous devriez me remercier de m’être retenu. »
Je faillis grimacer. Bon sang, j’aurais vraiment voulu qu’il ne dise pas ça. Masego n’avait jamais été doué pour lire une assemblée, mais même à son échelle, c’était une bourde. Comme prévu, le visage de Kegan se transforma en masque de fureur amère et venimeuse.
« Vous livrez mes gens aux démons, vous les assassinez, puis vous tuez ceux qui tentent de les protéger, siffla-t-elle. Et vous exigez des remerciements ? »
« Le seigneur Hiérophante s’est mal exprimé, tentant de dissimuler son profond regret devant la nécessité tragique de ses actes, mentis-je. Veuillez excuser son manque de manières. »
« Je suis la Duchesse de Daoine, répondit doucement Kegan de la Maison Ismail. Je n’oublie pas. Je ne pardonne pas. »
Il était assez triste que ce ne soit même pas le pire scénario que j’aie envisagé pour cette conversation. Masego semblait prêt à reprendre la parole, mais le regard que je lui lançai étouffa l’idée dans l’œuf.
« Profond regret, insistai-je. »
« Je ne voulais pas leur faire de mal, soupira le Hiérophante, et pour une fois, il avait l’air de son âge. »
Il était rare qu’il ait à répondre des dommages collatéraux qui accompagnaient nos actions. La plupart du temps, c’étaient nos ennemis qui en faisaient les frais. Cette phrase était sans doute le mieux que je puisse espérer, même si Kegan semblait, à juste titre, peu satisfaite.
« Avant que vous ne repreniez la parole, l’interrompis-je. Il ne pouvait pas savoir que vos hommes se trouveraient là où il réapparaîtrait. »
J’ignorais si c’était vrai et, franchement, je m’en fichais. Elle n’aurait de toute façon pas les moyens de me contredire : les mages capables de comprendre ce que le Hiérophante avait accompli sur le champ de bataille, dans tout Calernia, se comptaient probablement sur les doigts d’une main.
« Et ce n’est pas lui qui a ordonné à vos soldats d’avancer, poursuivis-je. C’était la maréchale Ranker. »
Il était injuste de lui faire porter le chapeau, à vrai dire. C’était Masego qui n’avait prévenu personne lorsqu’il avait fait… quoi que ce soit, au juste. Je savais comment il était face à une énigme : tout le reste passait à la trappe. Il faudrait que je corrige cette tendance à partir sans un mot. Réparer la boussole morale d’un homme élevé par un monstre et un incube dépassait mes compétences, mais je pouvais au moins lui en façonner une imitation en misant sur le pragmatisme. S’il comprenait que de telles discussions se répéteraient s’il ne changeait pas ses habitudes, il serait prêt à s’adapter pour éviter cette fastidieuse corvée. Par ailleurs, Ranker avait donné ses ordres en fonction de ce qu’elle croyait être la situation sur le champ de bataille et son erreur était, au bout du compte, compréhensible. D’après les rapports, elle avait cru que l’armée entière s’effondrerait si le centre n’était pas renforcé ; elle avait donc choisi ce qu’elle jugeait être le moindre risque. Mais Kegan détestait profondément Ranker, et ce depuis des décennies. La maréchale n’était pas des miens, bien au contraire. Si la maltraiter un peu pouvait préserver la paix, elle pouvait bien aller au diable.
« Quels que soient les ordres, il y a une faute, dit la Deoraithe, mais son venin s’était sensiblement atténué. Mes hommes sont morts de la main du seigneur Hiérophante. »
Ah, Black. Tes leçons me servent encore, même maintenant. On préférait toujours accuser un vieil ennemi, si on vous en donnait l’occasion.
« Et il y aura réparation, dis-je. Même si ces morts n’étaient pas intentionnelles, nous ne pouvons pas les ignorer. Pour commencer, le Hiérophante aidera vos mages à reconstituer le gestalt à Liesse. »
Masego se tourna vers moi, le mécontentement visible sur son visage, mais c’était bien la moindre des concessions que je pouvais et que j’allais faire. Kegan mit sa colère de côté un instant, plus intéressée par le prix que j’avais posé sur la table : la confirmation que personne ne contesterait les âmes de son peuple. En gardant ses sorciers à distance, j’avais, sans le vouloir, transformé ce qui avait dû autrefois sembler acquis en concession. Je comptais bien m’en réjouir.
« Ils auront pleinement accès à la ville ? insista-t-elle. »
« Sous supervision, dis-je, et, avant qu’elle ne puisse protester, levai la main. Ce n’est pas par méfiance, Duchesse. Cette ville est un cauchemar de pierre et ce sont mes gens qui la surveillent. Je fais ça pour éviter que vous ne perdiez quelques-uns de vos praticiens au passage. »
« Cela n’aurait pas été nécessaire si l’accès nous avait été accordé dès le début, dit Kegan, mais elle n’insista pas davantage. »
« Le Hiérophante mettra aussi ses considérables talents en sorcellerie à la disposition de vos praticiens, poursuivis-je, afin de les aider à s’assurer que le gestalt ne puisse plus être dérobé de la sorte. Ensuite, il ne révélera jamais ces mesures à qui que ce soit, par décret royal. »
« Catherine… commença-t-il. »
« On merde, on paie, lui dis-je sans détour. Ce n’est pas Praes, Masego. On n’est pas absous parce qu’on est Nomé ou puissant. Si les lois te protègent, elles les protègent aussi. »
Il prit un air boudeur, et c’était précisément pour cette raison que je ne l’avais pas prévenu à l’avance. Regardez-moi, Kegan, pensai-je. Je m’oppose à l’un de mes plus proches et puissants alliés pour réparer les torts. Souvenez-vous-en avant de décider que je suis votre ennemie. Je savais que l’irritation de l’aveugle passerait dès qu’il se plongerait dans les arcanes de la sorcellerie en jeu. Je n’avais pas choisi cette réparation parmi toutes les possibilités au hasard. La Duchesse verrait l’un des plus grands Només de l’Empire au service de son peuple, tandis que le Hiérophante oublierait qu’il s’agissait d’une punition dès le premier mois. Et si cela impliquait de partir quelque temps à Daoine, cela le tiendrait aussi hors de portée de l’Impératrice et des Calamités. Cela pouvait également servir. Mais je devrais offrir davantage pour obtenir ce que je voulais de Daoine. Masego n’avait rien à y voir, toutefois, et mieux valait qu’il n’y soit pas du tout.
« Les actes du Hiérophante ont eu lieu alors qu’il était sous mon commandement, dis-je à Kegan. J’en porte donc une part de responsabilité. En ma qualité de Vice-reine de Callow, je vous offrirai d’autres réparations, mais je considère que mon camarade a fait sa part. »
Masego semblait surtout ravi de ne plus avoir à participer à cette discussion, mais ce n’était pas lui que je surveillais. C’était la Duchesse. Je vis le dilemme dans ses yeux : réclamer une sanction supplémentaire et risquer de perdre les autres compensations que j’offrirais, ou faire preuve de bonne volonté qu’elle ne pensait pas qu’il méritait, en espérant que cela gonfle le pot-de-vin ? L’avidité l’emporta, comme je m’y attendais. La Duchesse allait traverser quelques années difficiles, si mes soupçons concernant le coût du remplacement des pertes de la Garde étaient fondés. Elle préférerait me soutirer de l’argent plutôt que d’essayer, probablement en vain, de faire punir davantage le Hiérophante.
« Ce volet du grief est considéré comme réglé, concéda-t-elle. »
Bien. Masego ne s’embarrassa pas des politesses et quitta la tente aussi vite que possible, mais nous avions des chats autrement importants à fouetter, tous les deux.
« Un instant, dis-je, et mon cœur s’arrêta. »
L’air de la tente se refroidit. Autrefois, toutes les surfaces visibles auraient aussitôt givré, mais je n’avais pas gagné que du pouvoir en revendiquant pleinement mon manteau. L’Hiver s’épaissit dans l’air, une brume pâle à peine visible. Personne ne pourrait scruter à travers, et mes perceptions s’étendaient assez loin pour que nul ne puisse s’approcher afin d’écouter sans que je le sache. Je sentis les légionnaires dehors remuer sous l’effet de la chute brutale de température ; ils m’étaient aussi visibles que si je me tenais devant eux. J’élevai la voix pour les renvoyer. Quand je reportai mon regard sur Kegan, elle avait pâli. La peur, notai-je. Elle émanait d’elle comme un parfum. Je la respirai et souris. Il me serait facile d’obtenir d’elle ce que je voulais. Il suffisait de me tisser dans son esprit comme un murmure discret, de me glisser dans son cerveau jusqu’à ce que la terreur la gouverne et que mes paroles soient son seul soulagement. Elle me supplierait de la servir. Si je la façonnais avec assez de soin, si je logeais au plus profond d’elle un éclat d’ombre et de glace, je pourrais la tourmenter de cauchemars et la tenir en laisse pour toujours. Mes doigts se crispèrent. Callowane, me dis-je. Elle est callowane. L’envie s’atténua. Elle rôdait toujours, mais le pouvoir n’attendait plus de se déchaîner.
« Dieux, dit la Duchesse. Vos yeux, ils… C’est donc vrai. Vous n’êtes plus humaine. »
Mes yeux ? Je haussai un sourcil et tapotai légèrement la table du doigt ; elle se couvrit de givre. J’observai mon reflet et n’y trouvai rien d’anormal, puis adressai un regard perplexe à la Deoraithe.
« Comme des étangs gelés, murmura-t-elle. »
Utile, pensai-je, s’ils étaient vraiment aussi inquiétants. La part de moi qui aurait dû frissonner restait parfaitement silencieuse.
« Personne ne nous entendra, dis-je. Seriez-vous tout à fait opposée à un peu de franchise entre nous, Duchesse ? Cela nous épargnerait bien des longueurs. »
Elle frissonna à ma voix, ou peut-être à cause du froid.
« Je n’y suis pas opposée, parvint-elle à répondre avec un sang-froid admirable. »
« Une guerre se prépare, dis-je. J’aimerais savoir de quel côté Daoine se rangera, et le savoir avant qu’elle n’arrive à nos portes. »
« Les termes de notre traité avec la Tour exigent que nous fournissions une armée d’au moins dix mille soldats en cas d’invasion étrangère, dit-elle avec prudence. »
« Si j’étais ici au nom de l’Impératrice, cette tente serait plus chaude, dis-je. »
Elle me fixa longuement.
« Vous parlez de rébellion, dit-elle. »
« Rien d’aussi… tumultueux, répondis-je. »
« Alors, de quoi parlez-vous exactement ? insista-t-elle. »
Je souris, largement, les dents acérées.
« Jouez-vous au shatranj, Duchesse ? demandai-je d’une voix étrangement résonnante. »
Cette fois, je compris pourquoi elle frissonnait.
« Oui, répondit-elle. »
« Pour jouer une partie, voyez-vous, il faut partir d’un présupposé tacite, murmurai-je : toutes les pièces vont obéir. »
Elle resta. Elle écouta.
Et, ensuite, elle conclut un marché.