Chapitre 185
« Ainsi les Dieux nous accordèrent le premier bienfait : nous vivons pour mourir, et en mourant, recevoir notre juste récompense. »
– Le Livre de toutes choses, quatrième verset du deuxième hymne
Je m’agenouillai et arrachai le collier du cou d’Akua ; les maillons d’argent cédèrent sans résistance. L’obsidienne était chaude au toucher et mes doigts se refermèrent dessus. Black m’avait dit de le détruire. Ce n’était pas le genre d’homme à se tourmenter de la mort d’un nouveau-né si celui-ci servait d’instrument aux ennemis. La tentation était grande de faire ce qu’il m’avait demandé, de resserrer légèrement ma prise et de le regarder se briser. Mais l’Impératrice m’avait adressé une phrase, et cela m’avait fait hésiter. Il était trop tôt, pensais-je, pour commencer à fermer des portes. Je me relevai et lançai le cylindre à la Voleuse, qui le rattrapa sans manquer son geste.
« Foundling, dit-elle. Est-ce que tu… »
Les mots lui manquèrent ensuite. J’imagine qu’il n’existait pas de manière délicate de demander à quelqu’un s’il avait encore toute sa raison.
« À peu près, répondis-je. Cache-le. À moins que je te dise d’avouer le contraire, il a été détruit. »
Les yeux de l’autre femme se plissèrent. Elle n’était pas comme les autres, me dis-je. Adjoint et Hiérophante, même Archer, me disaient ce qu’ils pensaient, mais refusaient presque jamais un ordre. La Voleuse et moi étions liées d’une autre façon. Elle ne s’était rangée sous ma bannière qu’après avoir parié sur moi, seul acteur sur scène qui semblait vouloir empêcher la destruction de Callow. Dès que cette voie ne serait plus la mienne, elle se retournerait contre moi. Je pouvais presque goûter cette vérité dans l’air.
« Cent mille, dit Vivienne Dartwick. Au moins. Peut-être la moitié de plus avec les réfugiés. Elle les a massacrés et réduits en esclavage, Catherine. Elle les a même privés d’une sépulture décente. Et tu veux garder ça ? »
Je l’observai de près, les yeux plus perçants qu’ils n’auraient dû l’être. Je n’avais plus besoin d’y insuffler une parcelle de mon Nom pour améliorer ma vue. Revêtir pleinement le manteau avait eu des conséquences qui dépassaient le seul domaine métaphysique. Dans l’air frais de la pièce, je sentais sa chaleur, cette masse de vie qui me donnait une faim écœurante. L’Hiver ne créait pas ; il prenait. Jusqu’à ce qu’il ne reste rien. La Voleuse n’était pas sortie indemne du carnage de la journée, malgré toute son énergie. Le feu avait léché ses cheveux courts et sombres sur un côté de la tête, leur donnant une allure déséquilibrée, et sous les mèches ébouriffées, j’apercevais une peau brûlée et noircie. Le côté gauche de son vêtement de cuir était éclaboussé de sang, et presque entièrement imbibé près de sa jambe. Je distinguais encore les trous dans ses vêtements, là où des éclats de pierre et de métal lui avaient déchiré la chair. Cela passerait. D’ici un mois, elle serait de nouveau comme avant, son Nom effaçant les marques de son apparence. Elle n’était pas en état de se battre pour le moment, mais son Nom n’avait jamais été fait pour ça.
« Tu sais pourquoi on me tord sans cesse le bras ? demandai-je. Pour avoir un moyen de pression, Voleuse. C’est ce qui me manque le plus. Ils ont tous des choses que je veux ou dont j’ai besoin, et moi, j’ai bien peu à leur offrir en retour. Ce petit morceau est un moyen de pression utile. Il se peut que je ne m’en serve jamais, et que je le brise d’ici un mois. Mais une série de choix m’attend juste devant moi, et je ne vais pas m’y engager en me privant d’une carte à jouer. »
« Elle ne pourra pas revenir, Foundling, dit Vivienne. Pas après ça. C’est une limite à ne pas franchir. »
Une part de moi, celle qui regardait déjà le tournant à venir, rechigna à se faire dicter sa conduite par une subordonnée. J’inspirai, puis expirai, avant de repousser cette colère froide. Elle ne me servirait à rien. La colère rendait aveugle, et j’avais déjà trop de bandeaux sur les yeux.
« D’accord », dis-je.
La Voleuse acquiesça lentement et, d’un élégant mouvement du poignet, fit disparaître le cylindre dans cet endroit où elle rangeait tout son butin. Elle m’avait laissé entendre plus d’une fois que c’était un aspect de son Nom. Cela devait le mettre hors de portée de quiconque tant qu’elle vivrait, et la Voleuse était très douée pour rester en vie.
« Et maintenant ? demanda Vivienne. J’imagine qu’on a gagné, mais ça ne ressemble pas à une victoire. »
« Ce n’est pas encore fini », répondis-je en baissant les yeux vers le cadavre de la Diaboliste.
Je savais que je pouvais la ramener d’entre les morts. Sans âme pour l’habiter, elle ne serait qu’une enveloppe vide, mais une enveloppe très puissante. Cela pourrait servir dans les guerres à venir. Encore une tentation, parmi tant d’autres à venir : le pouvoir obtenu réclamait toujours qu’on s’en serve.
« Une partie de la ville devrait être en flammes, dis-je.
— Je connais bien le stratagème Foundling, oui, ricana la Voleuse. »
Vu le nombre de fois où le feu gobelin avait été ma solution aux situations épineuses, je supposais que je ne pouvais plus nier que ce nom me convenait. Cela m’agaçait malgré tout que ma marque de fabrique soit des flammes vertes dévorant amis et ennemis sans distinction.
« Jette son cadavre dedans. Je dois trouver Black. Il sera au cœur du chaos. »
« Et quand tu l’auras trouvé ? demanda Vivienne.
— On fera des offres, répondis-je. Puis il faudra choisir. »
Que les Dieux me pardonnent, mais j’espérais faire le bon choix.
Liesse avait été deux fois revendiquée par la mort. D’abord, quand la Diaboliste avait tué les habitants de la ville et les avait ramenés à la vie, transformant leurs demeures en un royaume de non-mort sous son trône. Et maintenant, tandis que le palais ducal brûlait comme un cierge vert dans la pénombre, toute la ville était devenue une nécropole. Personne n’y régnait plus. Ni moi, ni Black, ni l’Impératrice. Les revenants, à demi tenus en laisse, s’étaient emparés des rues, tandis que les derniers rebelles vivants se recroquevillaient dans leurs bastions, espérant échapper à l’épée de la Tour ou aux crocs de leurs propres créations. Je n’étais pas disposée à faire preuve de clémence. Il faudrait donner l’exemple, il faudrait en donner un si je voulais garder Callow sous ma coupe après tout ça. Un massacre d’une telle ampleur ne pouvait rester impuni. Même si l’idée de fermer les yeux ne m’avait pas répugné, une injustice aussi flagrante et manifeste aurait alimenté une rébellion que ni Callow ni Praes ne pouvaient se permettre. Elle pourrait même faire naître des Héros, envoyés par les Cieux pour abattre les dernières Calamités. Ou moi. L’époque où je pouvais prétendre que mes méthodes n’étaient pas maléfiques — peut-être même pas le moindre mal, songeai-je en parcourant les ruines de ce qui avait été le cœur du sud — était depuis longtemps révolue. Je n’étais pas coupable du carnage perpétré par la Diaboliste et ses semblables, mais il s’était déroulé sous ma surveillance. Peut-être pas coupable, mais je ne pouvais nier ma part de responsabilité.
Il y aurait des comptes à rendre, le moment venu. Les Praesiens aimaient dire que la Tour finissait toujours par obtenir son dû, mais les Cieux étaient encore moins souvent privés du leur.
Je sentais au loin le cœur du dispositif battre comme un être vivant, et je laissai mes pas m’y conduire. Je commençais à comprendre l’ampleur de ce que la Diaboliste avait fait ici, et qu’elle n’avait considéré que comme un moyen de se procurer des fantassins sacrifiables. Liesse avait autrefois été une ville foisonnante de basiliques et de commerces, première destination des richesses qui affluaient de Mercantis par Dormer. C’était la plus grande ville de Callow après Laure, le cœur battant de la culture du sud. Sa destruction avait éventré tout le sud. Cent mille personnes. J’avais mieux supporté cette réalité quand il ne s’agissait que d’un nombre de soldats que la Diaboliste pouvait déployer, mais à présent qu’elle avait été tuée, je devais regarder en face la vérité : une part considérable de mon peuple avait… disparu. À jamais. Des hommes, des femmes et des enfants, des vieux et des jeunes. Pas des soldats, mais des gens : la partie de ce pays qui comptait vraiment. Que les combats fauchent soldats et conscrits, c’était une chose ; mais ça ? C’en était une autre. Cela ne pouvait être ni pardonné ni oublié. Quand j’étais petite — quelle pensée arrogante, me moquai-je, pour quelqu’un qui n’avait même pas vingt ans — j’avais choisi d’économiser assez de pièces pour entrer à l’École de guerre parce que la réforme était le chemin qui coûterait le moins de vies. Le moins de dégâts. Une part de ce qui m’avait poussée à prendre cette décision tenait à la peur, je pouvais me l’avouer. J’avais grandi au son des récits de la Conquête, des victoires écrasantes des Légions, et j’avais cru que Praes ne pouvait pas être vaincu.
Il était désormais évident que c’était possible.
Akua avait-elle voulu semer le doute avec son Passage quadruple ? Je ne savais pas dans quelle mesure je pouvais me fier à ces visions, si elles avaient été façonnées par l’illusion ou si elles étaient vraies, mais dans l’une de ces vies, j’avais chassé Praes de ma patrie. Au prix de lourdes pertes. Des visions oniriques de massacres innombrables vacillaient dans un coin de mon esprit. Mais face à Liesse, sachant que le Principat rassemblait ses armées, je devais me demander si les massacres de cette libération seraient pires que ce qui s’était déjà produit — et ce qui allait encore se produire. L’Empire était fragile, cela ne pouvait plus être nié. Malgré tous les efforts de mon mentor pour en faire une nation reposant sur les hommes et les institutions plutôt que sur les Nommés, ce nouvel ordre était imposé par le gourdin que représentaient les Calamités. Et, derrière elles, par les nombreuses purges discrètes de l’Impératrice de l’Effroi Malicia. Mais cette métamorphose espérée n’était pas achevée. Elle s’était heurtée à l’argent ancien et au pouvoir ancien, et même si les Sang-vrais en avaient été le visage visible et odieux, je ne croyais plus qu’ils en fussent les seuls responsables. C’étaient les alliés de Malicia qui m’avaient trahie à Laure, quand j’étais entrée en Arcadie. Qu’elle n’ait pas pu l’empêcher ou qu’elle ne s’en soit pas donné la peine en disait long : son emprise sur les Terres désolées était loin d’être aussi forte qu’elle voulait nous le faire croire.
Elle avait pratiquement purgé les Sang-vrais, pour l’instant, et muselé leurs successeurs. Mais cela me semblait n’être que des rides à la surface d’un étang. Les Hauts Seigneurs étaient toujours aussi riches qu’une douzaine de rois, installés dans des places fortes et forts de siècles de sorcellerie accumulée. Pour l’instant, ils obéissaient. Cela ne signifiait pas qu’ils continueraient, et, quand ils cesseraient, je devrais me demander : quelle ville callowane serait la prochaine à être rasée ? Cette guerre n’avait pas été une guerre callowane, mais un concours d’ego pour la possession de la Tour. Pourtant, l’une des nôtres avait été rayée de la carte, et cent mille habitants de Liesse transformés en abominations, non pas même comme conséquence, mais comme élément du plan d’une Praesienne. J’avais accepté de soutenir l’occupation impériale tant qu’elle représentait le moindre mal, et même maintenant, je croyais qu’un royaume client de la Tour, où je maintiendrais la paix, s’en tirerait mieux qu’un protectorat proceran. Mais à quoi bon payer moins d’impôts et profiter d’une administration plus efficace si, tous les dix ans environ, une ville disparaissait dans une lutte de succession ? Je ne pouvais pas considérer cela comme une exception ou un cas isolé, pas tant que les Hauts Seigneurs resteraient puissants.
Tant qu’ils existeraient en tant que force influente, tôt ou tard, une nouvelle Akua Sahelian verrait le jour. Et la suivante serait un peu plus intelligente, un peu plus prudente dans son ascension au pouvoir. Pire encore, dans l’attente, je devrais lutter bec et ongles contre les mêmes gens qui soutiendraient cette future Héritière, pour empêcher que mon peuple soit assassiné et dépouillé au profit de la noblesse étrangère. Ces derniers temps, je me lassais de devoir mendier et quémander le strict nécessaire à la survie de mon peuple auprès de gens dont il devenait évident qu’ils avaient besoin que je reste au pouvoir. Malicia réussirait peut-être à réformer les Terres désolées, un stratagème après l’autre. Les institutions que Black avait bâties finiraient peut-être par supplanter l’ancienne noblesse en matière de pouvoir et d’influence. Mais miser là-dessus était un pari, et je n’avais plus beaucoup de raisons de le faire. Au cours de l’année écoulée, j’avais compris que, pour sortir enfin du cycle sans fin des guerres entre Callow et Praes, il fallait que l’un des deux camps l’emporte définitivement. Puisque l’Empire occupait déjà ma patrie, travailler à l’intérieur de ces limites m’avait paru le meilleur choix. Mais à présent, je devais considérer le prix de cette position, et il n’était pas léger. Même si Praes était dompté, autant qu’un tel endroit puisse jamais l’être, il y aurait une guerre avec le Principat. Et cette guerre se déroulerait aux frontières de Callow.
Je croyais que nous pouvions vaincre Procer seul. Les Vallées de la Fleur Rouge pouvaient être défendues, même contre les immenses armées que le Premier Prince pouvait rassembler, et le Principat ne pouvait se permettre de longues guerres coûteuses. Ses frontières du nord ne pouvaient rester sans défense, et tôt ou tard, les princes recommenceraient à se quereller. Pour l’instant, le souvenir de leur récente et sanglante guerre civile maintenait la paix. Mais cela ne durerait pas éternellement, et contenir quelques principautés frontalières n’avait rien d’impossible. Mais si le Principat revenait encore et encore, en tant que cœur d’une armée de croisade, la donne serait tout autre. Rien ne me garantissait que la successeure de Cordelia Hasenbach ne continuerait pas à mener sa politique de guerres à l’étranger pour préserver la paix chez elle. Les croisades n’avaient jamais été clémentes envers Callow, même quand elle se tenait du côté du Bien. J’avais prêté serment à la Tour pour empêcher que ma patrie ne devienne un champ de bataille tous les quelques décennies, mais je devais maintenant envisager que j’avais peut-être simplement changé le visage de l’envahisseur — sans même épargner à Callow les massacres perpétrés par les habitants des Terres désolées. Rien de tout cela ne pouvait continuer comme avant.
J’aimais Black, malgré toutes les horreurs dont je savais qu’il s’était rendu coupable. J’aimais aussi Woe, et la famille que j’avais trouvée au sein de la Quinzième. Mais je n’avais pas emprunté cette voie par amour, et je n’y resterais pas par sentimentalisme. L’Impératrice m’avait adressé une phrase, portée par la sorcellerie qui déferlait sur les œuvres de la Diaboliste. Elle avait mérité le droit de me faire cette offre, pour les services qu’elle m’avait rendus. Cela ne voulait pas dire que je l’accepterais. J’avais dit un jour à Hakram que je n’avais pas été choisie, que c’était moi qui choisissais. Pourtant, malgré tout le pouvoir qui était désormais à ma portée, je n’étais pas plus près de voir mes choix prendre vie. L’écho de la défaite finale qu’Akua avait failli m’infliger persistait en moi, avec la prise de conscience de ma fragilité. Je pouvais me tromper, comme tout le monde. Je pouvais être la pire chose qui soit arrivée à Callow, précisément ce que je m’efforçais de détruire, une bataille ruineuse après l’autre. Et si c’était le cas… Il fallait faire des choix, et l’orgueil n’avait pas sa place dans leur élaboration.
Alors même que cette pensée m’effleurait, je découvris le cœur du grand dessein de la Diaboliste. Il se trouvait au fond du palais, derrière des réseaux de protection qui m’accueillirent : j’avais la clé que Fasili avait fabriquée et que Robber lui avait prise. Je ne savais pas comment Black était entré, mais je soupçonnais que l’emprisonnement du père d’Akua lui avait ouvert des portes. Il n’hésitait pas à faire saigner des hommes pour obtenir des réponses. C’était le cœur du dispositif, pensai-je, mais pas la pièce d’où elle en aurait commandé chaque rouage. Celle-là était cachée ailleurs. Mais c’était la clé de voûte, là où son âme avait autrefois servi d’outil pour déchirer la Création, avant qu’elle ne la dissimule elle aussi. C’était autrefois une cour, entourée de murs mais spacieuse. À présent, des runes gravées couvraient chaque pierre, et la puissance s’écoulait vers le réseau vide au centre, comme les affluents d’un fleuve. Des panneaux de force translucides s’élevaient très haut dans le ciel, jusqu’à l’endroit lointain où les âmes de siècles de Déorathes tourbillonnaient, confinées. Un autel d’obsidienne se dressait au milieu d’un cercle de pierres gravées, et au bord de ce cercle, je trouvai Black, immobile. Je savais objectivement que je le dépassais désormais en taille. Pourtant, en contemplant sa silhouette solitaire, vêtue d’une simple armure d’acier et d’une cape noire élimée, j’eus l’impression que c’était lui qui me dominait. Il leva la main pour saluer mon arrivée, sans se retourner. Je vins me placer à ses côtés, et nous observâmes tous deux le cœur de l’appareil qui avait causé tant de morts.
« Encore une rivale morte, dit-il. Mais tu l’as payé cher. Tu empestes l’Hiver, Catherine. »
« Elle n’était pas ma rivale, répondis-je, peu désireuse de parler de l’autre sujet pour l’instant. Pas vraiment. Son histoire n’a jamais beaucoup eu à voir avec Callow, n’est-ce pas ? Et c’est là que se joue la mienne. »
Après un instant de silence, Black inclina la tête en signe d’assentiment.
« Elle aurait dû être tuée il y a des années, dit-il doucement. Je regrette de ne pas avoir agi sans attendre l’autorisation. Quelques mois de folie ont déraciné des décennies de travail. Quel gâchis absolu. Il faudra des décennies au sud pour s’en remettre. »
Je ne m’attendais pas à ce qu’il exprime de la peine pour la mort de mon peuple, sauf dans la mesure où cela nuisait à ses propres projets, et je ne fus donc pas déçue par la nature de ses sentiments. L’amour était une belle chose, pensais-je, mais il ne m’aveuglait pas sur la nature de cet homme. Ce n’était ni de la coquetterie ni de l’affection quand, la nuit de notre première rencontre, je l’avais traité de monstre. C’était la vérité sur lui. Charmant parfois, si facile à aimer, mais monstre malgré tout.
« Ça s’arrête maintenant, dis-je.
— En effet, acquiesça doucement l’Impératrice de l’Effroi Malicia. »
Il y avait eu des changements en moi, et le fait que je voie au travers de l’illusion par laquelle elle était venue à nous en était le signe avant-coureur. Quelle que fût l’astuce dont l’Impératrice s’était servie pour détourner l’appareil de la Diaboliste à son profit, ce n’était qu’une pâle imitation de ce que le glamour pouvait accomplir ; et tandis que j’y pensais, je sus soudain que je pouvais manier le glamour aussi bien que n’importe quelle fée. Mes doigts se crispèrent. Les manteaux n’accordaient jamais de pouvoir sans prix.
« Malicia, dit Black. Ta présence n’a plus rien d’inattendu.
— Amadeus… commença-t-elle.
— Le Cercle fermé, Alaya, dit-il calmement. Tu ne pouvais pas passer à côté. Tu possèdes deux de ses membres. »
Je me tournai vers l’illusion. Cette fois, ce n’était pas une marionnette de chair : l’Impératrice était là dans toute sa gloire, venue nous honorer de sa présence. Même à travers la sorcellerie, sa beauté était incomparable. Grande, sculpturale, plus parfaite qu’aucelle mortelle ne pouvait l’être, elle portait ses couleurs de prédilection, le vert et l’or, dans une robe de soie au décolleté plongeant qu’il était difficile de ne pas regarder. Beaucoup la disaient la plus belle femme du monde. En d’autres circonstances, je me serais accordé un instant de culpabilité pour admirer le spectacle. Mais les paroles qui venaient d’être prononcées m’interdisaient pareille distraction.
« C’est pour ça que tu m’as fait cette offre, dis-je. Parce que tu as compris que la Diaboliste n’aurait pas pu faire tout ça sans se faire remarquer. »
« Qu’elle ait déterré Still Waters dépassait mes prévisions, dit l’Impératrice. Cela m’a prise au dépourvu autant que toi. »
« Ce n’est pas une putain d’excuse, sifflai-je. C’est précisément ce que vous êtes censés faire. Garder les Terres désolées sous contrôle pendant que je maintiens Callow de son plein gré dans le giron. Black a passé presque toute l’année dans les Villes libres, et je ne vais même pas l’excuser ici, parce que les gens de la Scribe auraient dû repérer ça. Vous avez des réseaux d’espions qui couvrent la moitié du continent, bordel de dieux. Ce n’est pas un simple échec. J’ai tenu ma part du marché. Pas vous. »
Black observait Malicia, et quelque chose passa entre eux sans qu’ils échangent un mot. Ma fureur redoubla.
« Non, cette histoire ne va pas être balayée sous le tapis, dis-je entre mes dents serrées. Vous n’allez pas régler ça tous les deux à huis clos. Cent mille personnes sont mortes. Une grande ville a été transformée en tombeau, et j’apprends maintenant que ça faisait partie d’un plan ? Rien de tout cela n’est acceptable. J’ai tout accepté parce que vous êtes censés être les personnes raisonnables, celles qui étouffent ce genre de conneries dans l’œuf. Bon sang, je n’ai pas déclaré la guerre à la Diaboliste il y a un an parce qu’on avait convenu qu’elle serait contenue. Ma compréhension de vos “préoccupations politiques” ne va pas jusqu’à tolérer que vos éléments gênants commettent un putain de génocide. »
Le visage de Black était sombre.
« Il n’y a aucune excuse, admit-il. Sur ce point, je t’ai complètement laissée tomber. »
S’il avait dit autre chose, s’il avait même prétendu se soucier des morts, je l’aurais peut-être frappé. Mais cet aveu sans détour me coupa l’herbe sous le pied pendant un instant. Je tournai vers Malicia un regard brûlant. Black et moi réglerions nos comptes une fois que le reste serait abordé.
« Ce n’est pas toi qui commandes, dis-je. C’est elle. Et elle a l’air d’avoir été mieux informée que toi. »
« Je n’ai pas saisi toute l’ampleur de l’affaire, dit l’Impératrice. »
« Tu crois ? grognai-je.
— La façon dont nous en sommes arrivés à la situation actuelle est regrettable, et je prendrai les mesures qui s’imposent pour réparer le tort causé, dit Malicia. Cela ne change rien aux choix qu’il nous faut désormais faire. »
C’était une façon pragmatique de voir les choses. Du moins en apparence. La vérité était moins reluisante.
« Si, ça change tout, dis-je. Tout ça, les serments et les compromis ? Ça marche parce que je peux vous faire confiance. Pour poursuivre les Réformes, maintenir les nobles sous contrôle, ne pas laisser tacitement une méchante de la vieille école massacrer des gens et transformer des villes callowanées en armes magiques capables de créer des portails. Vous trouviez vraiment ça pragmatique, dans la Tour ? Parce qu’autour de moi, je vois six légions presque anéanties à la veille d’une croisade, et une histoire qui constitue le meilleur appel à la rébellion que j’aie entendu depuis cette putain de Conquête. Bon, j’ai merdé plus d’une fois depuis qu’on m’a confié Callow. Je l’assume. Mais je dois dire que je n’ai encore jamais merdé à ce point. »
« Nous ne pouvons pas, dit l’Impératrice, résister à une croisade. »
« Praes ne le peut pas, corrigeai-je froidement. Convaincs-moi que Callow ne devrait pas ouvrir les portes des putains de Vallées au Principat, parce que là, tout de suite ? Je me dis que ce serait peut-être le moindre mal. Combien de tes propres légions resteraient avec toi si la nouvelle se répandait que tu as sciemment laissé la Diaboliste accéder au pouvoir ? Si je sors de cette pièce en promettant de pendre tous les Hauts Seigneurs et de faire la paix avec le Principat, je parie qu’aucune légion à l’ouest de l’Île bénie ne restera fidèle à la Tour. »
« Si tu fais cela, Callow cessera d’exister en tant que nation, dit Malicia. Il ne reste aucune classe dirigeante dans cette région, seulement les vestiges de l’ancienne noblesse. Le Premier Prince arrangera des mariages avec eux afin de lier son nouveau protectorat frontalier à Procer et installera à Callow toutes ses fantassins dépossédées pour en faire une force de garnison. En tant que méchante, tu seras naturellement tuée ou exilée. Des seconds fils et des secondes filles de familles royales gouverneront ton pays à partir de ce moment-là, qui deviendra un champ de bataille permanent comme les principautés du nord. En trois générations, la culture callowane ne sera plus guère qu’un ensemble de particularités locales, tandis que la loi procerane s’appliquera dans tous les autres domaines. Callow deviendra une série de nouvelles principautés, tout sauf de nom, jusqu’à ce que même cela lui soit refusé. »
Je serrai les poings jusqu’à ce que mes jointures blanchissent. Voilà donc un argument contre le fait de se coucher devant Cordelia Hasenbach. Mon sort personnel n’était au fond qu’un détail : s’il fallait que je disparaisse pour que Callow cesse enfin de saigner, je n’hésiterais pas à appuyer sur la détente. J’avais eu un bon professeur pour m’apprendre à ne pas me mettre des bâtons dans les roues. Mais échanger l’occupation praesienne contre l’annexion procerane, ce n’était pas ce à quoi j’avais souscrit. Je n’ignorais pas que Malicia était responsable d’une bonne partie de ce qu’elle prédisait : elle et Black avaient éliminé la noblesse callowane, un assassinat après l’autre, et c’étaient eux qui avaient veillé à ce qu’il y ait des soldats démobilisés mécontents à Procer, en attisant les flammes de la guerre civile. Mais la question de la responsabilité ne résoudrait rien, même si l’idée de réparer un désastre que je n’avais pas causé me déplaisait au plus haut point.
« C’est peut-être vrai, dis-je. Ça ne rend toujours pas le fait de rester avec vous plus séduisant. Callow se fera toujours baiser sous la Tour, même avec moi entre vous et le royaume. Les gens du Principat sont des connards, mais au moins, ils ne transforment pas les villes en cimetières. “Faibles impôts et petit génocide de temps en temps”, c’est une offre facile à battre. »
« Il n’y aura pas de deuxième fois, dit l’Impératrice. C’était un événement exceptionnel — une erreur — qui a été toléré face à une menace exceptionnelle. »
« Les Hauts Seigneurs…
— Sont brisés pour une génération, maintenant que tu as tué Akua Sahelian, dit Malicia. Une génération me suffira pour m’assurer qu’ils ne se relèvent jamais. »
« Et que se passera-t-il quand la prochaine menace exceptionnelle surgira ? insistai-je. Ce sera au tour des Vallées ? »
« Ah, tu m’as mal comprise, sourit l’Impératrice. Il n’y aura pas de prochaine menace. Tant que nous ne serons plus les agresseurs — ce que nous pouvons garantir d’une manière qui te conviendra — nous disposerons d’un moyen de dissuasion capable d’étouffer dans l’œuf tout appel à la croisade. Il n’est pas nécessaire d’utiliser l’arme, Catherine. Il suffit qu’elle existe. »
C’était ce qu’elle avait dit, juste après que la Diaboliste m’eut parlé. Sa phrase. Prends cette ville sans la détruire, et il n’y aura plus de guerres. Et elle avait peut-être raison, pensais-je. Si toute armée d’invasion en train de se rassembler était aussitôt sanctionnée par l’ouverture d’une Porte des Enfers au cœur de son territoire, les appels à partir en croisade s’en trouveraient sérieusement refroidis. Et si elle ne leur fournissait jamais de bannière sous laquelle se rallier en attaquant les pays voisins, combien de souverains seraient vraiment prêts à risquer un tel désastre pour une question de principe ? Ce ne serait pas la paix idéale que j’avais imaginée, mais croire qu’on pouvait parvenir à un résultat sans tache ne m’avait valu que des catastrophes. Et pourtant.
« Des réparations, dis-je. Si tu es vraiment sérieuse, tout ce qui a été détruit pendant une guerre praesienne sera reconstruit aux frais de Praes. Et il n’y aura plus de compromis à l’intérieur de nos frontières. La loi callowane, telle que la décrète la couronne, primera. Plus de légions en garnison dans nos villes ni de Praesiens pour les gouverner. Callow pourra désormais lever sa propre armée, qui ne répondra qu’à moi. »
L’Impératrice m’étudia.
« Tu demandes une nation indépendante sous l’autorité nominale de la Tour, finit-elle par dire. »
« La Diaboliste a fait un sacré tour du côté de la folie, mais elle avait raison sur un point : il y a toujours un prix à payer, dis-je. Tu veux que je garde Callow dans le giron ? Très bien. Voilà mon prix. »
« J’exigerai que Liesse passe sous contrôle impérial direct, dit Malicia, et sa voix avait un goût de triomphe. »
« Je voudrai aussi des soldats dans la ville, répondis-je sans détour, en me maîtrisant. Vos gens ont déjà appuyé sur la détente une fois. Ça ne se reproduira pas sans ma permission. »
« Tu ne peux pas être sérieuse, dit Black, d’une voix véritablement consternée. »
Je me tournai vers lui, mais il ne quittait pas Malicia des yeux.
« Catherine est jeune, et je lui pardonne de chercher une solution facile, dit-il. Mais toi, Alaya ? Nous avons bâti cet empire sur les os d’hommes qui construisaient de telles forteresses. Nous les avons vues échouer. »
« Nous les avons vues utiliser ces armes et échouer, Amadeus, dit l’Impératrice, comme si je n’étais même pas dans la pièce. C’est différent. Nous évitons entièrement le conflit. »
« C’est un appel retentissant pour tous les Héros de ce putain de continent, rétorqua durement Black. »
Je faillis tressaillir, même à cet instant. Il était rare de l’entendre jurer, et plus encore sur un ton aussi glacial.
« Pense au-delà de ta précieuse guerre, Amadeus, lâcha l’Impératrice. Elle ne peut pas être gagnée. Elle ne peut même pas être menée sans que nous risquions tout. »
« C’est ça qui risque tout, cracha-t-il. Ne parlons même pas de l’image que nous donnerions en gardant une arme bâtie sur des cadavres callowans : c’est déjà une folie en soi. Nous dépendrions d’un appareil que nous n’avons pas fabriqué et que nous contrôlons à peine, et cette dépendance suffirait à nous enterrer. »
« Cela attirera les Héros, dit Malicia. Je ne le nierai pas. Mais nous en avons déjà tué beaucoup. Et désormais, ils n’auront pas de souverains pour les soutenir. Un Héros privé du soutien d’un royaume n’est qu’un vagabond dangereux, Amadeus. Une menace moindre qu’une croisade entière, selon tous les critères objectifs. »
« Ce ne seront pas de jeunes recrues ni des orphelins débrouillards qui viendront frapper à notre porte, Malicia, dit Black. Tous les vieux monstres cachés dans quelque recoin lointain sortiront de leur trou pour nous anéantir. Tu crois que le Chevalier Blanc est la lame la plus acérée dont disposent les Cieux ? »
« Tu parles de repousser la moitié du continent et tu me dis que c’est là la menace ? répliqua Malicia, le ton plus tranchant. Mets de côté ton orgueil sanguinaire un instant et réfléchis. Nous n’avons pas bâti cet empire pour que tu le jettes aux orties parce que tu veux faire couler le sang des Cieux pour une question de principe philosophique. »
« Nous n’avons pas bâti cet empire pour que tu joues son destin sur une astuce magique au lieu de t’appuyer sur quarante années de préparatifs, rétorqua-t-il, d’un ton tout aussi acerbe et deux fois plus méprisant. »
« Ta méthode a fait de Callow un champ de bataille pour la quatrième fois en trois ans, Black, dis-je. Et vu leur sursaut, je compris qu’ils avaient complètement oublié ma présence. Je ne peux pas accepter ça. Tu ne peux pas me demander d’accepter ça, alors que je regarde ce qui nous entoure et qui en est responsable. C’est… assez. On a déjà fait bien trop de mal. Si les Héros viennent, on les tuera. Bon sang, cette forteresse n’a pas besoin de rester ici. On peut la faire voler jusqu’au milieu de la Mer Tyrrhénienne et couler leurs bateaux à leur approche. Les Héros viendront de toute façon avec la croisade. Qu’est-ce qu’on perd vraiment en faisant ça ? Si l’arme est détruite, eh bien, les armées ne se seront pas volatilisées, si ? »
« Ton propre apprenti est de mon avis, dit Malicia. Ce n’est pas ta méthode, mais qu’est-ce que ça change si elle fonctionne ? »
Black ferma les yeux. Je sentais tout le poids de la décision s’abattre sur nos épaules à tous deux, au point de bascule de cet empire.
« Maddie, souffla l’illusion. Fais-moi confiance. Une dernière fois. Un dernier saut. »
Il tressaillit comme si elle l’avait frappé, et il me sembla déplacé d’assister à cela. Comme si je les voyais dépouillés de leur peau, de toutes ces couches de tromperie et de protection accumulées depuis leur jeunesse, la mienne. Mais les rouages à l’œuvre nous dépassaient tous. Le point de bascule en entraînait d’autres. Mon manteau s’agita. La Tour m’accorderait la royauté, par le Nom et par le droit. Mais pas comme aux souverains de l’Ancien Royaume, non. Mon règne ne serait pas aussi immaculé. Si je devais être reine, je serais une reine vêtue de noir, les mains rouges de sang. Le Nom prenait forme, encore jeune et inachevé. Il m’appelait. Derrière mon mentor et l’Impératrice, j’aperçus une silhouette appuyée contre le mur du fond. Une femme aux longues boucles sombres, vêtue d’un cuir taché sans soin. Elle tenait une flasque d’argent et en buvait une longue gorgée. Elle croisa mon regard tout en s’essuyant la bouche du revers de la main. Je te connais, pensai-je. Pas ce visage, mais je te connais. Elle me fit un clin d’œil, puis disparut. Je vis que Black avait rouvert les yeux et levé la main.
« J’en ai fini, dit le Chevalier Noir, avec les demi-mesures. »
Je bougeai, Malicia parla, mais nous étions toutes deux trop lentes.
« Détruis », dit Amadeus de l’Étendue Verte, et son Nom pulsa.
Le réseau se brisa et les âmes des morts nous balayèrent tous comme une marée.