Chapitre 183
« Le changement, mon ami, c’est reconnaître qu’on est loin de la perfection. Un doute de roturier, qui sied mieux aux souverains incapables de faire manger leurs propres mains à leurs ennemis. »
– Empereur de l’Effroi Revenant
J’avais choisi mon champ de bataille de façon à faire pencher la balance autant en ma faveur qu’elle l’avait fait pencher en la sienne lors de notre affrontement dans la salle du trône. Aussi irritant que ce fût à admettre, mon petit piège de feu n’avait aucune chance de tuer la Diaboliste : ce n’était qu’un piège mortel que je n’avais pas mené jusqu’au bout. Même entre méchants, ce genre de coup ne pouvait finir que d’une seule façon. Peu importait, puisque le but n’avait jamais été de l’abattre. Dieux, si seulement c’était aussi simple. J’avais réussi à la blesser avant de mettre le feu aux mauvaises surprises qu’elle m’avait réservées. On m’avait toujours clairement fait comprendre qu’attaquer un mage bien préparé était une Mauvaise Idée, et je dirais que cet avertissement valait doublement si le mage en question portait un Nom. Mais ici ? Nous étions sur mon terrain. Et quand j’avais dû choisir, j’avais opté pour un endroit où j’avais déjà versé le sang : les Champs de Wend. Honnêtement, je ne voyais pas de meilleur lieu pour tuer Akua qu’une étendue de glaciers mouvants et accidentés, large d’un mille, au cœur de ce qui avait autrefois été l’Hiver.
J’avais débouché au bord du glacier que les fées appelaient le Cœur Ondoyant, le plus haut de tous, dont le sommet était coiffé d’une plateforme parfaitement ronde, puis je m’en étais éloignée d’un pas vif. Est-ce que j’avais déjà tenu tête au Duc des Bourrasques Violentes, ici ? J’en avais l’impression. À vrai dire, lorsqu’il s’agissait de mes tractations diplomatiques, « insulter » était généralement une hypothèse sûre. Le seul inconvénient que je voyais, c’était que des fées intéressées par notre petite altercation risquaient de se pointer, mais même dans ce cas, j’avais l’avantage. J’étais toujours une duchesse titrée, et Akua avait manié les flammes de l’Été un peu plus tôt. Je ne savais toujours pas exactement comment les choses s’étaient arrangées après le mariage du Roi et de la Reine d’Arcadie, mais je supposais que cette assemblée n’apprécierait guère qu’on fasse usage d’un pouvoir manifestement arraché par la force. Et contrairement à moi, elle n’avait prêté aucun serment aux souverains pour garantir sa sécurité. C’était tout ce que je pouvais faire pour faire pencher la balance de mon côté avant que l’affrontement n’éclate, à moins de venir avec Woe dans mon dos.
Je laissai le portail féerique grand ouvert. Amener la Diaboliste ici faisait partie du plan, et puis je n’allais pas parier que je saurais mieux manier ce pouvoir qu’elle si j’essayais de le refermer et qu’elle tentait de le maintenir ouvert. Traitez-moi de sentimentale, mais si l’hubris devait me tuer, j’exigeais au moins qu’elle s’y prenne de façon un peu moins flagrante. Akua franchit le portail d’un pas indifférent et promena autour d’elle un regard vaguement curieux.
« Ah, Catherine, gloussa-t-elle d’une voix rauque. Ton mélange particulier d’ingéniosité et d’ignorance ne cesse donc jamais de blesser ? »
Je l’observai attentivement. Elle avançait trop lentement. Elle prenait la mesure de son environnement sans vraiment l’évaluer comme elle l’avait fait plus tôt : elle ne cherchait pas un bon endroit où se tenir ni ne repérait ceux qu’il valait mieux éviter. Son attention était donc ailleurs. J’aiguisai mes sens, mais tout ce que j’entendis fut le grondement assourdissant des glaciers qui s’entrechoquaient. S’il y avait des fées, pensai-je, je devrais au moins pouvoir discerner les contours de leur présence. Alors, que cherchait-elle ? Quoi que ce fût, je soupçonnais que le lui laisser trouver ne nous mènerait à rien de bon. D’une torsion de ma volonté, je refermai le portail.
« Réclamation, dit la Diaboliste d’un ton désinvolte, et elle m’arracha la propriété du portail. »
Il ne resta qu’un trou dans l’air, trop petit pour qu’on puisse même s’y glisser, mais elle venait de sacrifier un Aspect pour s’en emparer. J’inspirai profondément. On aurait dit que j’avais un problème sur les bras : Akua ne faisait jamais rien sans avoir au moins trois raisons de le faire. Je laissai l’Hiver inonder mes veines et constatai qu’il répondait toujours sans entrave à ma volonté. Alors quoi ? Non, ce n’était pas la bonne façon de procéder. Je me laissais entraîner dans son rythme, et dès que cela arriverait, j’étais perdue. Il valait presque toujours mieux perturber le jeu que réagir. Je fonçai sur elle. Plus tôt nous quitterions toutes les deux cette plateforme, mieux ce serait.
« Cette courtoisie vient bien tard, dit Akua, mais il convient tout de même de vous l’accorder. »
J’étais à moins d’un mètre d’elle lorsque le Cœur tout entier se mit à tourner. Je perdis assez longtemps le rythme pour qu’un trait d’ombre me frappe à la poitrine et me fasse glisser en arrière. Le tentacule noir resta autour de la Diaboliste, lové comme un serpent fidèle et impatient. Comment, bordel, avait-elle fait ça ? Le faire tourner, pas cette pâle imitation du tour de mon maître. C’était un lieu de pouvoir féerique ; elle ne devrait pas avoir d’emprise ici.
« Merci, Catherine Foundling, pour les précieuses leçons que tu m’as enseignées à Liesse, dit la Diaboliste. »
Je ne gaspillai pas mon souffle à lui répondre, mais mon sang se glaça. Ces mots faisaient écho à ceux que je lui avais adressés autrefois sur l’Île bénie, et à ceux que j’avais dits à Barika Unonti juste avant de lui loger un carreau d’arbalète dans l’œil. On ne prononçait pas ces paroles à la légère. Akua entamait toutefois un monologue, et c’était ma chance. La seconde fois, je m’approchai avec plus de prudence. Je sondai ses défenses d’un léger coup de lame et, lorsque le tentacule d’ombre jaillit, je me baissai pour passer dessous et me glissai derrière sa garde. Ma lame siffla en lui tranchant la gorge, mais merde, j’avais perdu le rythme et elle avait un coup d’avance : je n’avais fait que taillader une ombre, une illusion, et Akua réapparut en frissonnant à l’autre extrémité du Cœur. Sans hésiter, je pivotai et repartis à l’attaque.
« Cette nuit-là, quand tu m’as brisé les os, dit la femme à la peau sombre, nous avons entamé une conversation sur le pouvoir qui est restée inachevée. Reprenons-la ? »
J’expirai et m’efforçai de retrouver mon calme. M’agiter comme une idiote qui essaie d’attraper un poisson à mains nues ne me mènerait nulle part. C’était la méthode qui me permettrait de renverser la situation. D’abord, vérifier si ce que je voyais était réel. Je touchai à l’Hiver, cette désolation hurlante qui était plus épaisse encore ici, dans le lieu même où j’avais gagné mon manteau, et de la glace se forma autour des pieds de la Diaboliste. Elle ne lui accorda même pas un regard avant qu’elle ne commence à fondre, mais cela me confirma ce que je voulais savoir. Je bougeai alors, aussi vite que l’éclair.
« Mes méthodes ont leurs faiblesses, reconnut la méchante. Nos affrontements répétés me l’ont clairement appris. Mais tu sembles croire que cela les rend inutiles. Une hypothèse dangereuse. »
Je m’attendais à ce qu’elle frappe dès que je serais à moins d’un pied de portée, et elle ne me déçut pas. Je ne parvins à repérer les fines lames transparentes qui fendaient silencieusement l’air qu’en aiguisant ma vue. Cela me permit de les éviter, mais me coûta cher. Une sphère de lumières éblouissantes se forma devant mon visage et éclata aussitôt, imprimant une douzaine de couleurs brûlantes sur ma rétine. Je frappai à l’aveuglette là où elle s’était tenue, mais mon épée heurta quelque chose de solide et une autre chose m’attrapa la cheville pour me projeter au loin. Même en tombant à la renverse sur la glace et en roulant, je serrai les dents. Elle se jouait de moi. Elle aurait pu me faire de vrais dégâts, à cet instant, si elle l’avait voulu.
« Je te l’ai déjà dit : un Nom n’est pas un simple outil, dit Akua. Il a un sens. C’est le choix d’un camp, d’un Rôle. Emprunter son pouvoir tout en niant le Rôle, c’est se mutiler volontairement. »
Tandis que j’envisageais un autre angle d’attaque, une partie de moi se demanda si je ne m’y prenais pas de la mauvaise façon. Elle n’avait jamais réussi à me tenir tête aussi facilement, ce qui sentait la manœuvre ou le tour que je n’avais pas décelé. Si elle parlait autant, j’aurais déjà dû lui enfoncer mon épée dans la gorge. À moins que le moment ne soit pas le bon, me dis-je en fronçant les sourcils. La Création, même ici, faisait-elle pencher la balance jusqu’à ce qu’elle ait eu droit à son spectacle ? Elle n’aurait pas besoin d’en faire beaucoup, pensai-je. Pas même de m’affaiblir. Il lui suffirait de rendre la Diaboliste un peu plus chanceuse, d’infléchir légèrement ses instincts. De faire rouler des six à ses dés et de lui mettre tous les atouts en main.
« Ah, dit Akua. Tu commences à comprendre. Tu n’es qu’à moitié méchante. Ce n’est pas ta faute, ma chère. Un homme qui croit que le pouvoir vient de la méthode, de la philosophie, t’a mal enseignée. »
Devais-je la laisser continuer à parler ? Si je m’obstinais à vouloir porter un coup alors que tout était contre moi, je risquais de commettre une grave erreur et de recevoir une blessure qui m’empêcherait de profiter de l’ouverture. S’il y en avait une, ce qui était déjà une hypothèse. Mais si elle terminait son discours, je soupçonnais que j’étais foutue.
« Le pouvoir, dit la Diaboliste. Voilà notre philosophie. La seule qui soit. Tout le reste, nous le façonnons après nous être emparés du pouvoir, dans une vaine tentative de justifier ce qui n’a jamais été juste — car la justice n’est pas moins une invention que tout le reste, un bibelot fabriqué par la main des hommes. »
« Tu vends un monde vide, lui dis-je. Voilà pourquoi on te poignarde à la fin, Akua. Personne ne veut y vivre à part toi. »
« Veux-tu que je te confie un secret, Catherine ? sourit-elle. Le véritable autel devant lequel chaque homme et chaque femme de l’Empire s’agenouillent n’est pas dédié aux Dieux d’en Bas. C’est la Tour, ce dieu sans nom qui revêt des visages toujours changeants, oints du sang du précédent. L’Impératrice est morte, vive l’Impératrice. »
« La trahison n’est pas une putain de vertu, Diaboliste, lâchai-je entre mes dents. C’est pour ça que Praes échoue tout le temps. Pourquoi, malgré toute sa puissance, l’Empire a perdu contre Callow encore et encore pendant plus d’un millénaire. »
« Non, ce n’est pas une vertu, dit-elle. C’est une liturgie, une adoration plus sincère que n’importe quel pacte conclu dans l’obscurité au terme de prières anciennes. »
« Tu vois, ça ne sert à rien de discuter avec toi, dis-je. Parce que tu n’es pas impartiale, c’est ta religion. Et ta religion est un poison, nom de dieux. Même quand on te propose une véritable solution de rechange, tu préfères jeter une victoire concrète plutôt que d’envisager que tu aies pu avoir tort. »
« Ah, sourit la Diaboliste. Mais est-ce le cas ? »
« Avec toi, on en revient toujours à la même chose, dis-je d’un ton sombre. Jusqu’au moment même où quelqu’un te plante un couteau dans le corps, tu fais comme si le simple fait de respirer prouvait que tu as raison. Et tu n’es pas la seule. Malicia avait tort. Il aurait fallu une putain de purge après la guerre civile. On ne peut pas négocier avec des gens qui considèrent la négociation comme un péché. »
« Tu te méprends sur moi, dit Akua. Je te demande si toi, tu crois vraiment que j’ai tort. Tu te tiens devant moi, porteuse d’un manteau obtenu par le vol et le meurtre, les anciens sacrements de notre espèce. Tu as rassemblé une armée prête à te suivre contre l’Impératrice, et tu as attiré à ton service des talents méprisés par l’ancien ordre. Proteste tant que tu veux, le chemin que tu empruntes est ancien et bien battu. »
« Je ne suis pas toi, sifflai-je. »
« Non, acquiesça la Diaboliste. Tu manques de cette pureté de dessein, émoussée par ceux qui auraient dû l’aiguiser. Je vais t’en guérir, Catherine. »
« Je croyais qu’il restait une personne en toi, dis-je. Quelque chose de l’enfant qu’on avait battue jusqu’à en faire ce que tu es. Mais il n’y a rien, pas vrai ? Tu ne comprends même plus ce qu’est l’affection. »
Je ne pouvais pas me laisser entraîner trop loin dans cette discussion. Lentement, en silence, je rassemblai le pouvoir autour de moi. Tout dépendrait de cette unique ouverture. Si je parvenais à la submerger à cet instant, je pourrais transformer l’affrontement en une véritable mêlée, où elle serait parfaitement incapable de se battre.
« Pourquoi tant de pudeur ? rit Akua. Utilise le mot que tu voulais vraiment dire. L’amour. C’est là qu’ils t’ont dépossédée, Catherine. C’est la laisse dont ils se servent pour te tenir en ligne. Et voilà pourquoi tu te tiens devant moi en Écuyer plutôt qu’en Chevalier, espérant l’emporter sans avoir de poids. Quelle histoire te porte en ce lieu ? Quel Écuyer pourrait bien se tenir là où tu te tiens ? »
« Je suis un peu plus que ça, dis-je, et c’était ma seule chance. »
Je frappai. Tout le pouvoir que j’avais réussi à attirer explosa dans un claquement assourdissant, tandis que je remplissais le monde de glace. La moitié du Cœur se changea en un paysage hérissé de givre, et déjà je bougeais. Dieux sans pitié, pensai-je alors que la glace tremblait, elle ne peut quand même pas… La force de l’Hiver s’affaissa, la glace se brisa et, dans le sillage de mon attaque, de minces cordes de sorcellerie revinrent vers moi. Je luttai contre elles, mais elles étaient comme des canaux de drainage, par lesquels le pouvoir s’écoulait sans mener nulle part. Les liens se resserrèrent ; il n’y avait qu’une issue.
« Rupture, dis-je. »
Les cordes éclatèrent, et à cet instant précis, je sentis Akua sourire en avançant parmi les éclats de glace.
« Enfin, dit-elle. Lien. »
J’avais déjà ressenti quelque chose de semblable, à quelques pieds à peine de l’endroit où je me tenais maintenant, et l’ironie de la chose m’écœurait. De toutes les choses au monde, j’étais la seule prisonnière d’un bloc d’ambre. La sueur ruissela lentement sur ma joue, y laissant une trace salée, et lorsque la première goutte tomba avec un léger bruit sur mon armure, je sentis l’Hiver se figer. Pas tout l’Hiver. Autour de moi, les glaciers continuaient de craquer et de se briser dans leur danse sans fin, mais le manteau que j’avais pris au Duc des Bourrasques Violentes restait là, pareil à un chien obéissant qui n’osait même pas respirer. Non, c’était pire encore. Warlock m’avait prévenue : je n’étais plus tout à fait humaine. Le titre féerique avait été tissé dans mon Nom, son domaine devenu un Aspect ; ainsi, en liant l’Hiver, la Diaboliste avait aussi lié mon Nom. Je sentais mon esprit se débattre contre une paroi de verre, tâchant désespérément d’atteindre mon dernier Aspect — qui, même mal adapté, aurait pu faire quelque chose, n’importe quoi — mais il n’y avait aucune prise. Je ne régnai plus sur mon Nom, mon manteau ni même mon propre corps. Je fus alors horrifiée par l’arrogance dont j’avais fait preuve en essayant de tuer cette femme avec l’instrument même dont elle pouvait se servir pour m’écraser. Akua tourna lentement autour de moi, ses longs cheveux sombres luisant sous le givre fondu.
« Le combat aurait été intéressant, dit-elle, si tu ne faisais que séjourner dans la pénombre de la méchanceté au lieu d’embrasser ta véritable nature. Un Chevalier Noir oint par le dernier des Hivers aurait été… difficile à mater. J’aurais pourtant préféré que tu le sois. Ils nous ont privés toutes les deux de notre véritable acier. »
Elle n’avait eu qu’à parler, puis à me pousser à utiliser mon seul Aspect susceptible de briser son emprise. Même si la Diaboliste avait fait mine d’être absorbée par ses paroles, elle me menait à sa guise depuis l’instant où elle avait mis les pieds en Arcadie. La main d’Akua s’égara jusqu’à mon visage et elle essuya ma sueur presque tendrement. Ce contact, si fugace fût-il, me parut être une violation, rendue pire encore par ce semblant de chaleur.
« Tu ne m’aimeras jamais, me dit-elle. Mais tu apprendras à m’aimer, un jour. Nous accomplirons de grandes choses, toi et moi. Comme cela a toujours été notre destin. »
Elle sourit, comme une jeune fille qui confie un secret à une autre dans l’obscurité.
« C’est mesquin, mais je suis heureuse que tu aies du sang déoraithe. Même si ce n’est qu’en partie, me confia-t-elle. C’est un peuple supérieur au reste des Callowans. Presque aussi praesien quand il s’agit de régler ses comptes. »
À ses yeux, je n’étais pas une personne, compris-je. Juste du bétail à examiner, pour vérifier la qualité de mes dents et l’éclat de mon pelage. J’avais cessé d’être quelqu’un pour elle, si je l’avais jamais été, dès l’instant où elle avait décidé de se servir de moi. Elle retira sa main de mon visage et rajusta plutôt ma cape autour de mon cou.
« Tu aurais perdu dans la salle du trône aussi, médita-t-elle. Mais ici ? Oh, quelle erreur. Diaboliste, ma chère. Les lieux étranges comme celui-ci ne me sont pas étrangers. Tu nous as conduites dans un endroit marqué par l’usurpation et le meurtre ; même si tu as appris ces méthodes, tu n’en es encore qu’à tes débuts et tu t’y es mise bien tard. »
Ses lèvres se retroussèrent et elle s’éloigna.
« Tu réfléchis déjà à des moyens de me trahir, dit-elle. Alors laisse-moi te détromper. »
J’aurais dû, pensai-je. Mais j’étais engluée dans l’horreur que m’inspirait ma propre situation, et je commençais à comprendre à quel point j’avais merdé, et comment cela risquait de tout détruire. Même si Black réussissait par miracle à me tirer de là, je savais quel en serait le prix. Il n’y avait plus aucune issue heureuse. Ce combat était une catastrophe dont nous ne nous remettrions pas. Des légions entières brisées à la veille d’une grande guerre, une ville entière de Callowans perdue et condamnée à servir après la mort ; et, par-dessus tout, quelqu’un allait devoir mourir à cause de tout ça. Moi ou Black, ou alors — possibilité que, malgré toute ma confiance passée, je ne pouvais plus nier — peut-être que j’allais tout simplement perdre. Complètement, irrémédiablement, sans pouvoir me mentir. Il suffit d’une fois pour tout changer, avait dit la Diaboliste plus tôt. Ces dernières années, j’étais passée de victoire en victoire, laissant derrière moi des ruines fumantes tout en finissant malgré tout par l’emporter. Il m’était arrivé, certaines nuits, de me demander si quelques-unes d’entre elles pouvaient vraiment être qualifiées de victoires. Mais maintenant que je contemplais le visage d’une véritable défaite, je connaissais la réponse. La peau me démangeait et je comprenais avec une clarté cristalline à quel point tout ce que j’avais bâti était fragile. Comme un mauvais jour suffirait à tout défaire.
« Tu tueras le Chevalier Noir de tes propres mains et tu deviendras ainsi mon bras droit, dit Akua, me ramenant à l’instant présent. Car il n’y aura pas de retour en arrière, tu comprends. Les Calamités te traqueront, que tu aies porté ce coup de ton plein gré ou non. L’Impératrice, si elle doit choisir entre elles et toi, les choisira. Et ta seule chance de salut sera donc de me servir. »
Le ferait-elle ? Malicia le ferait-elle vraiment ? Peut-être pas si cela signifiait perdre Woe, mais peut-être ne les perdrait-elle pas vraiment. Hakram resterait à mes côtés, mais Masego avait grandi en considérant Black comme un oncle, et le professeur d’Archer était son amant. Je ne pouvais pas savoir où iraient leurs loyautés. La Voleuse pourrait se défiler avant d’en arriver là ; elle en avait l’habitude. Et si un camp comptait à la fois le Hiérophante et Warlock, ainsi que Scribe ? L’Impératrice ne pourrait pas se permettre de ne pas choisir ce camp, pas si elle devait faire face à une rébellion menée par la Diaboliste. Si Black mourait, les espions et les puissants mages seraient ce dont elle aurait le plus besoin dans les jours à venir.
« C’était toujours la présomption de votre camp, dit la Diaboliste avec affection. Vous pensiez qu’en étant assez rusants et rapides, vous pourriez obtenir le pouvoir sans en payer le prix. »
La femme à la peau sombre inclina la tête et, sans que j’aie à le lui ordonner, ma main se leva et déchira un portail vers Liesse. Je compris que mon geste ne visait pas à l’aveuglette. Traverser Arcadie, c’était comme enfiler une aiguille. Et puisque la Diaboliste possédait à la fois l’endroit où l’aiguille avait d’abord pénétré et celui où elle ressortirait, elle avait pu maîtriser exactement l’endroit où ce portail féerique conduirait.
« Il y a toujours un prix, Catherine, me réprimanda Akua. »
Elle franchit le portail, et je la suivis. De l’autre côté, Black attendait.