Chapitre 181
« Un héros ne devrait pas confondre frapper le Mal et faire le Bien, de peur que son Bien ne devienne l’acte de frapper. »
– Theodore Langman, Mage de l’Ouest
Je m’affalai contre le mur, le souffle court, et résistai à l’envie d’envoyer Robber au tapis d’un coup de poing. Il avait l’air de prendre beaucoup trop de plaisir à tout ça pour que ce soit sain. On était passés tout près du désastre, dans cette salle. À ce stade, j’ignorais si la Diaboliste cherchait vraiment à me tuer ou non – elle m’avait laissé entendre assez clairement qu’elle voulait faire de moi le Noir de sa Malicia de seconde zone –, mais me laisser griller par ces réseaux jusqu’à ce qu’il ne reste de moi qu’une pulpe carbonisée aurait suffi à me faire capturer, même si je n’y laissais pas la vie. Si les choses en arrivaient là, mourir serait peut-être préférable. À supposer que ça tienne, en tout cas.
« Comment vous avez fait pour entrer, putain ? » haletai-je.
Robber tout seul, j’aurais pu le croire. Il avait le chic pour ça. Mais ils étaient toute une file à rôder dans le couloir. Certains étaient blessés, remarquai-je, et pas seulement par des lames : leur équipement portait les marques révélatrices de sortilèges. Ils s’étaient battus avant d’arriver ici, mais je doutais que même la bande de maraudeurs du Tribun spécial ait eu l’audace d’attaquer ce palais cauchemardesque. Les gobelins étaient des lames qu’il valait mieux employer dans l’obscurité ou dans le dos de l’ennemi. Ce n’était pas pour rien qu’on ne les plaçait pas dans les rangs des boucliers.
« Le Tribun spécial Robber, prêt à faire son rapport », annonça le misérable, pétillant d’insolence.
Je sentais que j’allais le regretter. Mais j’avais au moins de bonnes chances de réussir à extraire quelques informations utiles du mélange de mensonges et d’exagérations éhontées qu’il allait me servir.
« Vas-y, soupirai-je. »
Le fait qu’il saluât de la mauvaise main avant de commencer à parler me parut annoncer assez bien la suite.
« Alors, dit Robber, on se promenait tranquillement, sans chercher d’ennuis. »
« Vraiment ? » rétorquai-je sèchement.
« Je crois fermement au caractère sacré de la loi et de l’ordre », déclara Robber en posant une main sur sa poitrine.
Je remarquai, alors qu’une migraine lancinante s’installait, qu’il recouvrait le mauvais côté pour protéger son cœur. Je levai distraitement les yeux et attribuai l’absence de tonnerre après ce blasphème audacieux à un signe de plus que les Dieux d’en Haut se lavaient les mains de toute cette affaire.
« Ensuite, des revenants ont commencé à essaimer autour des réseaux qu’on était censés faire sauter, ce qui ne posait pas de problème, m’expliqua le gobelin. Mais ensuite, des mages sont arrivés, et les endroits stratégiques ont été verrouillés à double tour. Alors le Capitaine Borer – c’est lui, là-bas, un récidiviste que j’ai dû dénoncer plusieurs fois… »
Je regardai dans la direction qu’il indiquait et repérai un gobelin plus petit, à la peau vert sombre, encore plus foncée à l’endroit où ses sourcils se trouveraient s’il n’était pas imberbe. On aurait dit qu’il fronçait perpétuellement les sourcils. Il avait l’air contrarié, mais aussi peu enclin à contredire ouvertement un officier supérieur.
« “On devrait semer la pagaille”, qu’il a dit, poursuivit le Tribun spécial avec désinvolture. C’est pathologique, chez lui. Je cherche à lui trouver un guérisseur de l’esprit. »
« Je les imagine bien te jeter un coup d’œil et s’enfuir en hurlant », méditai-je.
« C’est raciste, patron, m’informa Robber, en tentant de me faire les yeux doux, du moins à ce que je supposais. Le résultat ressemblait plutôt à un gobelin vêtu de la peau d’une pauvre biche, qui battait des paupières derrière cet horrible masque de chair. Enfin, en tant que voix raisonnable qualifiée, j’ai tapé du poing sur la table. J’allais chercher quelques personnes importantes à aider à dégringoler les escaliers quand on est tombés sur lord Black. »
Mon regard s’aiguisa et je me penchai en avant. C’était la première fois que j’entendais parler de mon professeur depuis notre séparation, à moins de compter les fanfaronnades de la Diaboliste, qui prétendait l’avoir capturé.
« Il n’est plus avec vous ? insistai-je. »
« Non », répondit le Capitaine Borer avant que Robber ne puisse me faire tourner en bourrique davantage.
« Un autre point de honte pour toi, capitaine, lui lança Robber avec un sourire narquois. Je veux que tu portes les vingt-trois sur la poitrine à notre retour au camp. »
« T’es pas obligé, lui dis-je, compatissante. Robber, arrête tes conneries. Je n’ai pas de temps à perdre. Où est Black ? »
Le gobelin prit un air sérieux, ou du moins aussi sérieux qu’il pouvait l’être.
« Il nous a emmenés rendre visite à un vieil ami, répondit-il. Le Général Fasili Mirembe. Le Seigneur Charogne a compris qu’il n’était pas dehors avec l’avant-garde. Il devait se trouver dans une salle d’où il pouvait commander sans risquer de se faire verser son sang, qui lui coûte très cher. »
« Pourquoi s’en prendre à lui ? demandai-je, les sourcils froncés. La Diaboliste est la tête du serpent. Si Fasili se fait occire, ça ne changera pas grand-chose. »
« C’est exactement ce qu’a dit Borer, mentit sans vergogne Robber. Mais en bien moins respectueux. Le Chevalier Noir a fait son sourire bizarre – je comprends d’où tu tiens ça, maintenant. C’était plutôt déplaisant de le voir sur un autre visage – et nous a dit que, si on voulait apprendre à enterrer un vilain, la première personne à aller trouver, c’était toujours son second. »
Mes doigts se crispèrent.
« Il cherchait quelque chose que Fasili aurait en sa possession, dis-je. »
« Une clé passe-partout, répondit le gobelin. Il ne devrait y en avoir qu’une, mais on ne peut pas poignarder son chef de guerre dans le dos si on ne peut pas l’atteindre. »
« C’est comme ça que vous êtes entrés, compris-je. Mais tes hommes ont l’air d’avoir combattu. Vous avez rencontré de la résistance ? »
« Il y avait toute une garnison de morts-vivants autour de lui, reconnut Robber. On n’aurait pas pu venir à bout d’un tel nombre, même en avançant discrètement. Alors lord Black a créé une diversion. »
Je fermai les yeux et jurai en silence. Putain d’Enfers, Black. Un pari dangereux, à l’heure la plus sombre, qui me permettrait de recevoir des informations cruciales au moment où j’en aurais besoin ? Ça expliquait pourquoi Robber était arrivé juste quand il me le fallait : mon professeur avait en quelque sorte tordu le bras de la Création pour s’en assurer. Au prix, semblait-il, de se faire submerger par les sbires d’Akua et capturer. Il jouait au shatranj avec nous tous, se considérant lui-même comme une pièce parmi d’autres. Je crachai sur le côté et reportai mon regard sur Robber.
« Si les choses se sont passées comme ça, il t’aura confié autre chose qu’une clé, dis-je. »
Un sacrifice d’une telle ampleur devait avoir des conséquences. Il devait me donner un avantage, d’une façon ou d’une autre.
« Il m’a chargé de te transmettre un message, dit le gobelin, et sa voix n’avait plus rien d’amusé. Ça disait : “Une seule frappe. Fais-la compter.” »
Et voilà. Le moyen d’échapper au piège que la Diaboliste m’avait tendu. Je serrai les dents. Nous aurions une discussion à ce sujet, s’il survivait à la journée.
« Combien d’hommes reste-t-il dans ta cohorte ? demandai-je à Robber. »
« À peine une centaine, répondit le Tribun spécial. Les mages retranchés sont difficiles à gérer. »
Vu que ça signifiait qu’il avait perdu la moitié de ses hommes, c’était un sacré euphémisme. Je me relevai et fis rouler mon épaule. Ces réseaux de feu m’avaient fait mal, cape ou pas.
« Bien, dis-je. Voilà ce que tu vas faire. »
Je lui expliquai le plan, et son sourire se fit beaucoup plus mauvais à mesure que je parlais.
On m’avait appris qu’il fallait prendre trois choses en compte quand on attaquait le repaire d’un vilain.
La première, c’était le monstre. Il ne s’agissait pas toujours d’un diable supérieur ou d’un démon, même si, je devais l’admettre, c’était le grand classique des Terres désolées. Une créature, généralement difficile à maîtriser, était tenue en laisse quelque part dans le repaire, prête à servir à écraser un ennemi trop puissant pour que le vilain puisse s’en charger lui-même. Il était vain d’espérer que ce soit, cette fois, le diable supérieur que nous avions poignardé avant d’entrer dans Liesse : il n’était qu’un gardien de portail et, même s’il aurait été difficile à affronter seule, ce n’était pas le genre de riposte brutale qu’une femme disposant des ressources d’Akua aurait pu garder sous la main. Un combat m’attendait, et il ne serait pas agréable. Mon avantage, ici, c’était que même selon les critères des vilains, Akua était terriblement arrogante. Apparemment, elle me voulait comme chien d’attaque ; elle n’ouvrirait donc pas les hostilités en lançant son monstre contre moi. Elle voudrait s’en charger personnellement, du moins jusqu’à ce que je la coince et que ce genre de considérations disparaisse. Vu que, l’année dernière, j’avais dû me frayer un chemin à travers les deux Cours faës, à des degrés divers, je pariais sur une créature liée à l’Arcadie. J’avais même envoyé Masego et l’Archer lancer l’Été à ses trousses quelques mois plus tôt : il était donc logique qu’on me le fasse payer d’une manière ou d’une autre.
La deuxième, c’était l’épreuve, car tuer un vilain ne se résumait pas à lui passer un fil dans le corps. Il y avait toujours un prix à payer, un creuset à traverser pour mériter cette mort. Le fils de paysan qui finissait par tuer le dragon ne ramassait pas simplement l’épée magique dans un tas d’ordures : il devait d’abord saigner. Ce qui faisait d’un héros un héros, ce n’était ni son arme fabuleuse ni son droit de naissance, mais son courage. Ou quelque autre qualité rebattue, et en fait assez répandue, qu’il avait toujours possédée. L’ombre de l’ancien propriétaire de l’épée lui imposerait une épreuve, ou le diable gardant le phylactère lui murmurerait une douce tentation. À mon avis, l’absence d’une telle épreuve expliquait pourquoi l’Épéiste Solitaire n’avait pas connu une fin glorieuse, mais simplement deux coups de pied dans la nuque. Nous nous étions opposés, oui. Mais rien de vraiment personnel ne nous liait, à part notre aversion mutuelle. Pour moi, il avait d’abord été un moyen, puis un fardeau. Pour lui, j’avais incarné tout ce qu’il voulait détruire. Au fond, aucun de nous n’avait vu en l’autre autre chose qu’un tremplin vers le véritable combat. Mais la Diaboliste n’était pas un briquet qu’on m’avait jeté à la figure par les Hashmallim. Plus nous nous élevions toutes les deux, plus il devenait évident que notre histoire ne pouvait s’achever qu’avec la mort ou l’agenouillement de l’une de nous. Je préférais la mort. Mais il y aurait un prix à payer.
La troisième, c’était le pivot. Les combats entre personnes dotées d’un Nom ne se résumaient jamais à savoir qui dégainerait ses aspects en premier ou qui manierait le mieux les sorts et l’épée. Alors que je n’étais qu’un cadavre animé, avec un manteau précaire et aucun aspect, j’avais battu une Héritière encore fraîche et l’Épéiste Solitaire à Liesse parce qu’au lieu de chercher le sang, j’avais cherché à comprendre l’histoire. Sur le moment, ça m’avait semblé compliqué à manœuvrer, mais avec le recul, c’était assez simple. Aujourd’hui, maintenant que nous étions revenues dans la ville même où j’étais morte autrefois, il y avait une quantité étourdissante de pièces en mouvement. Black. Warlock et les Woe. L’Impératrice. Et la Diaboliste elle-même. À mes yeux, ce dernier fil ferait ou déferait cette journée. Un moment approchait où le poids de l’attention de la Création reposerait sur nos épaules à toutes les deux ; lorsqu’il viendrait, celle qui ferait son choix la première serait celle qui repartirait vivante. C’était sacrément dangereux. Faire tourner cette roue avec William, c’était une chose : l’Épéiste Solitaire, malgré tous ses défauts, avait des principes. Il avait des limites qu’il hésitait à franchir, même pour gagner, si peu nombreuses fussent-elles. La Diaboliste n’en avait pas. Son principe, ironiquement, était le même que celui scandé par les Légions devant ses portes. La victoire comptait ; tout le reste n’était que rebut. Si je voulais gagner, je devais entrer dans cette salle prête à abattre quelque chose que j’aimais.
Elle avait Black. Cette situation prenait une tournure qui ne me plaisait pas du tout.
J’avais déjà dégainé mon épée lorsque je trouvai le cœur du palais. Les ducs de Liesse avaient autrefois été rois, et leur demeure ancestrale en avait encore l’allure. L’escalier devant moi n’avait pas été conçu pour qu’on le gravisse à la légère. Le granit était rugueux, les marches si hautes qu’on ne pouvait les gravir qu’une à une. Le large escalier d’apparat se rétrécissait à mesure qu’il montait, jusqu’aux hautes portes de bronze désormais closes. Derrière elles, je le savais, attendait la femme que j’étais venue tuer. La sorcellerie imprégnait l’air, si dense que chacun de mes mouvements semblait brasser des volutes invisibles. Si dense que je ne pouvais pas savoir si un réseau était dissimulé là, ce qui signifiait qu’il y en avait un. Le piège même, pensai-je, dans lequel Black s’est laissé capturer pour m’aider à le déjouer.
Je fis un pas en avant et me dédoublai.
Catherine Foundling, épuisée après un rude combat dans la Fosse, dormit à la Tanière du Rat. Elle ne tomba jamais sur un homme en train de violer une fille, ni sur les conséquences de ce viol.
Catherine Foundling paria sur elle-même à la Fosse et perdit sans l’avoir voulu. Ses économies fondirent. Elle ne gagna jamais assez pour entrer à l’École.
Le sergent de garde de Catherine Foundling avait une main autour de sa gorge et lui coupait le souffle. L’homme se mit à parler, mais une épée stridente jaillit de son ventre.
Ma botte toucha la pierre. J’étais moi-même, à travers trois vies que je n’avais jamais vécues et une que je vivais. Je commençai l’ascension dans un silence absolu.
Catherine se tenait dans la foule quand on pendit le gouverneur Mazus. C’était une juste réparation, scellée par les râles étouffés d’un homme qui n’était qu’une autre sangsue des Terres désolées. Mais la Tanière du Rat ne paierait plus ses frais de scolarité à Ater. Elle alla donc trouver Booker et conclut un marché. Les mois suivants, elle ne revint plus les soirs où les hommes payaient pour des ecchymoses. Elle gagna de l’or l’épée à la main, en répondant aux hurlements d’une foule qui ne se contentait de rien d’autre que la mort. Les pièces qu’elle gagnait étaient trempées de sang, mais le sang était le commerce qu’elle avait choisi et elle fit la paix avec cette vérité. Catherine ne connaissait pas bien les lames quand elle avait commencé, contrairement à ses adversaires. Elle apprit, mais lorsqu’elle se retrouva parmi les cadets attendant leur affectation dans une compagnie, elle n’avait plus qu’un œil et davantage de cicatrices qu’une fille de son âge n’aurait dû en porter.
Ce ne furent pas les complots d’ennemis qu’elle ne rencontrerait jamais, mais l’argent qui tua son rêve. Catherine vit ses économies partir en fumée, et Harrion lui annonça que la Tanière du Rat ne pouvait plus se permettre de payer ses études : le dernier clou fut enfoncé dans le cercueil. C’était une vérité amère, dont l’amertume s’infiltra jusque dans ses os. L’orphelinat lui avait appris de quoi devenir préceptrice ou artisane, mais cette idée lui soulevait la gorge de colère. L’impuissance était ce qui la blessait le plus. Quand le gouverneur Mazus fut pendu, elle n’était pas dans la foule : sa bagarre avec un garde aux mains baladeuses s’était terminée par la nuque brisée de ce dernier. Promise au cachot et bannie de la Fosse par Booker, elle accepta l’offre quand elle se présenta. Mieux valait les Contrebandiers que les Assassins ou les Voleurs, décida-t-elle.
Catherine ne croyait pas aux héros, mais elle croyait aux dettes. Lorsque deux monstres vêtus de noir surgirent dans la ruelle et attaquèrent son sauveur au milieu des cadavres encore chauds de ses agresseurs potentiels, elle choisit son camp. Ils ne survécurent que de justesse : l’Épéiste Solitaire perdit une main, emportée par une ombre mouvante, tandis qu’une femme de grande taille se métamorphosait en une abomination difforme. Ils s’enfuirent de la ruelle, de la ville, de la région. C’était perdu d’avance, elle le savait. Ici, les monstres gagnaient toujours. Mais, pour la première fois depuis sa naissance, Catherine Foundling respira un air libre, et c’était enivrant. William apprit à l’écouter après qu’elle eut tranché la gorge du premier Œil de l’Empire lancé à leurs trousses. C’est à Summerholm que son Nom la trouva. Écuyer, murmurèrent les Cieux. Elle savait qui devait mourir pour qu’elle devienne davantage.
L’École de guerre apprit à Catherine quelles étaient ses limites. Elle était douée. Rapide à l’épée, vive d’esprit et pleine de ressources inattendues. La compagnie du Tigre cultiva ses talents, voyant en elle une future lieutenante ou capitaine, et, pendant quelque temps, elle fut sergente sous les ordres de l’ogresse aux yeux froids qu’on appelait Hune. Ce ne fut pas le Limier infernal, déjà célèbre, qui lui mit du sang dans la bouche. Ce fut la Compagnie des Lézards : les brutes de Morok lui brisèrent le dixième et la laissèrent à terre, incapable de bouger. Un orque lui piétina deux fois le poignet en la traitant d’engeance de murailles, et il ne guérit jamais correctement. Elle ne pardonna jamais à leur peuple, non pour cette blessure, mais pour la haine aveugle et laide qu’elle avait aperçue dans l’œil de l’orque. Les gobelins formaient une tribu à part entière, quelle que soit leur compagnie, et les Praesi les plus convenables faisaient semblant de ne pas la voir. Les pires se moquaient d’elle, et régler ça à coups de dents laissées au sol la rendit aussi redoutée que solitaire. Elle avait le talent nécessaire pour devenir capitaine, mais ses pairs ne l’élurent jamais. Sergente : c’était le rang le plus élevé qu’elle atteignit à l’École.
Catherine pouvait désormais payer ses frais de scolarité – et dix fois plutôt qu’une, car elle savait bien mentir et maniait encore mieux le couteau –, mais elle ne voulait plus y aller. Elle avait entrevu le vrai visage de son peuple, au-delà des récits usés du Vieux Royaume. Chaque nuit, elle côtoyait des meurtriers et des voleurs, dont pas un n’était originaire des Terres désolées. Qu’y avait-il à sauver ? En moins de deux ans, il n’y eut plus que deux personnes au-dessus d’elle à Liesse qui appartenaient à la Guilde des Contrebandiers ; puis il n’en resta qu’une après un échange d’or et de chuchotements. Elle laissa le titre à l’autre, mais les rênes étaient entre ses mains. Les quotas imposés par la Tour l’irritaient, mais elle savait qu’il valait mieux ne pas provoquer la bête. Elle se tourna vers le reste des bas-fonds, les oubliés, les laissés-pour-compte. La Guilde des Haies fut la première à tomber, après qu’on eut retrouvé son mage le plus dangereux pendu en plein centre-ville. Le Roi des Voleurs déroba deux cargaisons à Mercantis pour l’avertir de ne pas nourrir de trop grandes ambitions ; alors, quand elle mit la main sur lui, elle fit fondre sa jolie couronne et lui versa le métal dans la gorge. Les Assassins proposèrent une trêve. Elle leur ordonna de s’agenouiller. Le sang coula.
Ils tuèrent leur première Calamité la veille des dix-huit ans de Catherine. Warlock était un monstre, mais un monstre qui aimait son fils. Ce fut ce qui le tua, et la moitié de Summerholm avec lui. La Lame du Pénitent décapita le sorcier parmi les cendres de sa tour, et l’Écuyer eut assez de bonté pour faire déposer le cadavre de l’Apprenti à ses côtés afin que les Praesi puissent l’enterrer. Ils grandissaient. Voleuse, Conjurateur Maladroit, Hunter et Barde. William les trouva et les rassembla, mais ce fut Catherine qui fit d’eux une épée et la brandit contre l’Empire. La rébellion était dans l’air. Ils parcoururent le pays de sa naissance comme des fantômes, suivis par un millier d’espions, et partout où ils passaient, gouverneurs et généraux mouraient. L’Impératrice en envoya davantage. Le Chevalier Noir les attira à Liesse et brûla la ville autour d’eux, mais ils avaient disparu, ils avaient traversé le cadavre d’un ange et revinrent bientôt le hanter. Procer leur offrit de l’or et des promesses, mais ils refusèrent les deux. Ils avaient juré de libérer Callow, quel qu’en soit le prix. Ils ne remplaceraient pas un maître étranger par un autre, tandis que les flammes montaient toujours plus haut et que les cimetières se remplissaient.
Elle avait vingt-trois ans quand la rébellion éclata à Callow. Bien longtemps après l’École, la Capitaine Foundling avait connu la chance, bonne comme mauvaise. La Quatorzième Légion, levée l’année suivant sa promotion, offrait de meilleures perspectives d’avancement que les anciennes légions déjà pleines de vétérans. Mais la paix, ah, la paix était son problème. Il lui fallut trois ans pour passer de lieutenante à capitaine, et les tribuns au-dessus d’elle étaient tous jeunes et en pleine forme. Sa compagnie était disciplinée et bien entraînée, mais l’aimait peu. La plupart étaient Praesi, et sa réputation à Ater l’avait suivie jusqu’au camp. La goutte qui fit déborder le vase, ce fut que la Quatorzième ne combattit jamais. On l’envoya tenir garnison à Summerholm pendant que les autres Légions combattaient, à disperser les émeutes et à patrouiller dans des rues désertes, tandis que ses compatriotes mouraient par milliers dans le sud. La preuve que l’Empire ne pouvait être combattu et vaincu. Une preuve qui ne laissait aucun espoir. La Capitaine Foundling n’avait plus fait preuve de bonté depuis longtemps, pas depuis qu’elle avait tué des hommes pour de l’or dans la Fosse ; sa conscience ne la tourmenta donc pas lorsqu’elle glissa du poison dans la bière de son supérieur. C’était ainsi que les choses se passaient dans les Terres désolées, et s’il fallait jouer, elle jouerait. Elle gravirait les échelons, quoi qu’il lui en coûte, à elle ou aux autres. Après cela, il ne s’agissait plus que de patience et d’adresse. Le Tribun d’état-major Foundling avait vingt-neuf ans quand la guerre civile éclata, et elle s’éleva encore plus haut dans le chaos.
La Guilde des Assassins lui coûta une main et lui laissa une claudication permanente, avant qu’elle ne la brise sur son genou. Catherine Foundling façonna sa couronne dans des caniveaux pleins de sang. Elle savait que l’Empire n’avait qu’un seul trône, mais, la nuit venue, de Harrow à Dormer, sa volonté faisait loi. On l’appelait désormais la Péageuse, car il n’y avait aucun péché sous le ciel de Callow dont elle ne prélevât sa part. Un matin, une femme aux mains tachées d’encre se présenta à elle et lui remit deux parchemins. L’un portait un sceau, celui de la Tour. L’autre était une liste de quotas. Ce n’était pas une négociation, et aucune des deux ne prétendit le contraire. Elle y repensa lorsque les héros vinrent lui demander de les faire entrer dans Summerholm sans se faire voir. Ils allaient tuer le Chevalier Noir, promirent-ils. Elle sourit et dit qu’elle s’en chargerait. L’or qu’elle obtint en vendant leur emplacement aux Praesi lui permit d’acheter un magnifique manoir à Whitestone, où les nobles de Laure s’entassaient encore en prétendant compter. Une fois les héros tous tués, elle y mit le feu. Parce qu’elle le pouvait. Parce qu’elle n’avait aucune raison de s’en abstenir. Pour rappeler aux aristocrates pansus qui y vivaient à quoi ressemblait la peur. Elle observa les flammes et se demanda à quel moment tout cela avait cessé d’avoir de l’importance.
Ma botte érafla la dernière marche et je me retrouvai devant la porte. Close, mais maintenue ainsi par sorcellerie. Elle s’ouvrit sans bruit quand je poussai, dévoilant devant moi la salle du trône. Des tapisseries pendaient des poutres comme des colonnes ; chacune représentait sur une étoffe colorée un ancien triomphe de l’Empire. Le contraste avec la pierre nue du sol était saisissant. Des runes brillaient sur les murs, et des sphères de flammes bleues éclairaient les ténèbres comme en plein jour. Mon regard se porta au fond de la salle, où la Diaboliste m’attendait. Nonchalamment étendue sur l’ancien trône des rois du sud, Akua Sahelian m’observait de ses yeux brillants. Black n’était pas là. Elle ne le gardait donc pas ici.
« La précipitation, Catherine, sourit-elle, a toujours causé ta perte. Tu n’as jamais appris la patience. »
« Brise, répondis-je froidement. »
Le trône se brisa comme un bibelot bon marché, et le mur derrière lui avec. La Diaboliste tomba à plat ventre en riant, et je n’avais aucune intention de la laisser lancer un sort. Du givre se forma au fil de mon épée tandis que je m’élançais, le granit se fissurant sous la force de mes pas.
« Ce que ton Hiérophante a forgé, je le revendique », déclara Akua.
Le dernier mot résonna. Un aspect, pensai-je. Puis je sentis une main se refermer autour de ma gorge et hurlai. Un étau m’enserrait, et tandis que mon Nom s’acharnait désespérément à l’écarter, je trébuchai tandis que la Diaboliste se relevait.
« Je te l’avais dit, non ? dit la femme à la peau sombre. Que tout ça finirait avec toi à genoux. Ce que je revendique, je le lie. C’est à moi. »
Je luttai. Mon genou trembla et commença lentement à plier ; alors, j’arrachai ma main à son contrôle et enfonçai ma lame dans ma jambe. La douleur envahit mon esprit, et je l’accueillis.
« À genoux, Catherine Foundling, ordonna Akua Sahelian. Et relève-toi, mon Chevalier Noir. »
« Va te faire foutre, haletai-je. Il est… »
« Mort, dit la Diaboliste. Ce n’était pas un homme qu’on pouvait facilement garder prisonnier. Pourquoi prendre le risque ? »
Je pliai, et un genou toucha le sol.
La rébellion se répandit dans Callow comme un feu de forêt. D’abord Liesse, puis le sud tout entier se souleva ; partout, on déterrait les lances des champs et des caves, et l’on martelait les socs pour en faire des épées. On dépoussiéra les vieilles bannières, et lorsque les chevaliers de Callow s’agenouillèrent devant elle, le royaume tout entier entra en ébullition. Ce fut un bain de sang comme Catherine n’en avait jamais vu. Des garnisons submergées par des foules en colère ; des mages tués à coups de pierres, de couteaux et de gourdins. L’Impératrice répondit d’une main de fer. Le lendemain de la libération de Summerholm, les Légions encerclèrent la ville et l’incendièrent au feu gobelin. La rébellion vacilla. L’Assassin les traquait à chaque pas, et alla jusqu’à trancher la gorge de Hunter ; malgré les deux fois où elle le tua avec l’aide de William, il revenait toujours. Ils affrontèrent les Praesi près de Marchford dans une bataille rangée, et ils auraient gagné si un commandant orque n’avait pas désobéi aux ordres de sa générale en attaquant au lieu de battre en retraite. Après cette défaite, la folie se répandit. Ils avaient perdu leur dernière chance de contenir la situation. Ce n’était plus une guerre, mais une centaine de conflits plus petits. Ils remportaient toutes les batailles, mais ne pouvaient pas être partout. Le sud tint bon, malgré tout, et même si le centre brûlait, la lutte était loin d’être perdue.
Alors Procer envahit le royaume et s’empara des Vallées de la Fleur Rouge.
Les Praesi s’y étaient préparés, contrairement à l’Écuyer. Ils se replièrent dans les cendres de Summerholm, détruisant tout sur leur passage. Champs salés, villages incendiés, puits empoisonnés. S’ils ne pouvaient pas avoir Callow, le royaume deviendrait aussi désolé que leur terre natale. La bannière du royaume se déchira, mais le peuple continua de se rallier à elle. Tous ceux et celles qui pouvaient tenir une épée en prirent une, et même si les levées mouraient par milliers, le cours de la guerre fut renversé. L’Épéiste Solitaire pendit sept princes et un Conjurateur, depuis longtemps débarrassé de sa maladresse, fit s’abattre les montagnes sur les Vallées. Elles furent fermées pour de bon. L’armée marcha vers les ruines de Summerholm, dernier bastion de Praes dans le royaume ; le Chevalier Noir l’y attendait. La bataille dura trois jours et trois nuits. Le Hwaerte rougit de sang. Mais, pour finir, Catherine Foundling enfonça son épée dans la nuque du Chevalier Noir, et de sa mort surgit à son tour un Chevalier, vêtu de blanc. Le monstre avait enfin épuisé son sac de tours, mais quel prix à payer ! Callow n’était plus un royaume : c’était un cimetière et une armée. On reprit les Champs de Streges, et Callow renaissant marcha à travers ces terres pour reconquérir l’Île bénie. Des chuchotements l’y attendaient. L’Impératrice de l’Effroi Malicia était morte, assassinée dans la Tour.
L’Impératrice de l’Effroi Magnifique, Première de son nom, les attendait elle aussi. Elle était accompagnée d’une armée comme on n’en avait pas vu depuis l’époque de Triomphante : des démons et des forteresses volantes, des nuées de diables et tous les peaux-vertes qui n’étaient pas enterrés dans les champs de Callow.
« À genoux, ordonna Akua Sahelian, couronnée d’effroi. »
La Générale Foundling avait passé un marché avec le diable. L’emprise de l’Impératrice s’affaiblissait depuis des années, et la Haute Dame Tasia Sahelian avait beau être une vipère, c’était une vipère en pleine ascension. Elle prêta les serments qui la condamnaient, et sur le cadavre de tous les autres officiers supérieurs de la Quatorzième, une générale se dressa. Elle combattit sur les champs de Callow, dans sa partie de la guerre. Les foyers de rébellion qui surgirent dans tout le Vieux Royaume lorsque les Praesi retournèrent leurs couteaux les uns contre les autres furent soigneusement intégrés à sa légion ; on leur promit de régler de vieilles rancunes contre les généraux mêmes qui avaient écrasé Callow pendant la Conquête. Même les chevaliers rallièrent sa bannière, après que les mages de la Haute Dame Tasia eurent brisé les bons esprits et les eurent remodelés pour les rendre plus accommodants. Les légions d’occupation se brisèrent les unes après les autres, tandis que la guerre devenait une horreur dans les Terres désolées ; de cette destruction, la Générale Foundling fit une force avec laquelle il fallait compter. Fléau-des-Chevaliers, tirée et extraite par des destriers de Liesse. Générale Sacker, à qui l’on trancha la gorge pour de bon, au lieu de celle que sa légion simulait. Orim le Sinistre, un sourire gravé sur les lèvres tandis qu’il se vidait de son sang. La Maréchale Ranker brûlée vive, à l’exception de la main noire qui avait fait sa gloire. Partout où elle allait, les légendes mouraient.
Presque tous les cadets qui avaient fréquenté l’École à son époque étaient morts, de sa main ou de celle des assassins de Sahelian. Ce furent Grem Borgne et son second, celui qu’on appelait le Limier infernal, qui brisèrent le siège de Summerholm et la repoussèrent au cœur de Callow. Avec une poignée de légions en lambeaux, ils la battirent de nouveau à Denier et l’écrasèrent une dernière fois près de Marchford. Cela n’avait pas d’importance. Tous les Hauts Seigneurs s’étaient soulevés et soutenaient un vilain pour la Tour, une certaine Héritière. On disait que c’était la propre fille de Tasia. Et si Borgne combattait la Générale Foundling à Callow, il ne gagnait pas la guerre pour Malicia dans les Terres désolées. Des rumeurs racontaient que l’Héritière avait rasé la moitié d’Ater en remportant un duel contre Warlock, que le Chevalier Noir s’était retiré dans les Steppes avec l’Impératrice pour lever une nouvelle armée. Le Maréchal Grem et le Limier infernal battirent en retraite vers Summerholm, et Callow appartenait enfin à Catherine. Les gouverneurs impériaux furent arrêtés et exécutés, même ceux qui s’étaient alliés aux Sahelians ; la Générale Foundling refusa la couronne, mais se prépara à la suite de la guerre. Elle n’eut jamais lieu : les braises furent étouffées par l’ouverture d’une Porte des Enfers au cœur de Summerholm. Le dernier véritable bastion de la résistance loyaliste fut anéanti en une nuit. Avant l’aube, précisément cent Callowans moururent pour chaque gouverneur qu’elle avait tué.
Un avertissement qui ne resta pas sans effet.
Procer s’empara des Vallées de la Fleur Rouge, proclama la Dixième Croisade et forma une coalition qui s’étendait sur la moitié de Calernia. La Générale Foundling entama des négociations avec le Premier Prince, mais elles prirent fin lorsqu’une ziggourat de pierre, aussi grande que Laure, projeta son ombre sur la ville elle-même. L’Impératrice de l’Effroi Magnifique, Première de son nom, était venue lui rappeler les serments prêtés.
« À genoux, ordonna Akua Sahelian, couronnée d’effroi. »
Les Praesi s’entre-déchiraient, mais qu’en avait à faire la Péageuse ? Les quotas ne changeraient pas, peu importe qui tenait la Tour. Mais voilà qu’un prodige se produisit : des mois passèrent, et la guerre continua. Puis les deux premières légions furent retirées de Callow pour renforcer les Terres désolées. Ce n’était que le début d’une occasion à saisir, non ? Catherine Foundling avait abandonné, avec ses jeunes années, l’illusion qu’il y avait quelque chose de remarquable dans son peuple, mais elle était toujours callowane. Pour de petits affronts, de lourdes représailles, et il y avait eu tant d’affronts depuis la Conquête. La Péageuse rassembla son empire de fantômes et de fripouilles, puis entama une valse avec les nombreux diables qui réclamaient la piste. Ce fut une nuit longue et sanglante, où chaque gouverneur impérial de l’ancien royaume trouva la mort à sa porte. Les nobles, incapables comme ils l’étaient, se réunirent dans des pièces secrètes et complotèrent la naissance d’une nouvelle nation. Elle ne s’intéressait pas aux rêves morts ; les bons chuchotements suffirent donc à faire arrêter les nobles par les Yeux de l’Empire pour trahison. On la cherchait aussi, bien sûr, avec les Légions. Mais on ne trouva rien, car son royaume n’était pas fait de châteaux, mais d’une centaine de pactes sordides conclus dans l’obscurité. Impossible de les assiéger, impossible de les combattre sur un champ de bataille.
Le sang attirait les prédateurs, et l’ouest s’agita. Procer marcha sur les Vallées, emplissant chaque recoin de ses morts avant que les Légions ne puissent les déloger. Une armée de Procerans s’avança dans les plaines centrales, prétendant être venue placer Gaston de Liesse sur le trône qui lui revenait de droit. La Péageuse le fit donc tuer, en plein milieu de sa précieuse petite armée. Elle n’avait jamais rien apprécié autant que de voir soixante mille étrangers tourner en rond, cherchant une justification à leur invasion. Ils finirent par parler de libérer Callow, et tandis qu’ils s’emmêlaient avec les légions restantes, Catherine trouva ses propres distractions. La marmite de la rébellion bouillait déjà, elle ne fit que raviver le feu. Des armes du Royaume d’en Bas, obtenues par l’intermédiaire de Mercantis, arrivèrent entre les mains des foules. L’Assassin vint la chercher, mais elle incendia l’entrepôt avec du feu gobelin volé ; quelle que fût cette créature, elle n’en ressortit pas. Elle apprit à vivre avec un trou dans le poumon et le souffle toujours rauque. Les derniers aristocrates de Callow trouvèrent un à un un couteau dans le dos ou du poison dans leur coupe, tandis que des chevaliers surgissaient du sud et combattaient les Procerans comme les Praesi pour la maîtrise du pays.
Il n’y avait aucun grand plan, quoi qu’en pensent ses lieutenants. Il n’y avait que la danse, et chaque jour où elle tenait bon face aux monstres était une victoire de plus. Le rebelle des Terres désolées l’emporta, même si, dans cette partie de la Création, ce nom était désormais deux fois plus mérité ; après s’être emparée de la Tour, elle marcha vers l’ouest avec toutes ses forces. Des Portes des Enfers s’ouvrirent partout dans le pays, et Procer se replia derrière les Vallées avant d’appeler à une croisade dont personne ne voulait. Les chevaliers luttèrent vaillamment contre la marée, et moururent tout aussi vaillamment. Au milieu des décombres, l’Impératrice de l’Effroi Magnifique, Première de son nom, arriva à Laure. Elle fut appelée, et la Péageuse se rendit à l’appel, car celle qui ne tenait à rien n’avait rien à perdre. Dans la salle du trône des anciens rois Fairfax, une Praesi se tenait debout et la regardait de haut.
« À genoux, ordonna Akua Sahelian, couronnée d’effroi. »
À travers trois vies que je n’avais jamais vécues et une que je vivais, je m’agenouillai. Un visage aussi beau que terrible laissa poindre un sourire triomphant.
Une seule frappe. Fais-la compter.
Moi/Générale Foundling/la Péageuse/le Chevalier Blanc me relevai et lui enfonçai ma lame dans la gorge.
Ma botte toucha la pierre. Je levai les yeux vers les portes de bronze, grandes ouvertes, et repris l’ascension en fredonnant l’air d’une chanson que je n’avais jamais entendue.