Chapitre 180
« Des émeutes de la faim, hein ? Eh bien, j’aime quand un problème apporte lui-même sa solution. »
— Impératrice de l’Effroi Sanguinia Ire, la Gourmande
La haine était une chose amusante. Avant qu’une épée dans la poitrine me mette sur la voie du rôle d’Écuyer, je m’étais crue au-dessus de ça. Je pensais que savoir dépasser les rancunes et la colère me distinguait des Héros qui tombaient comme des mouches pendant que je grandissais. J’avais cru qu’en mettant la haine de côté, je pourrais agir librement, sans entraves, et apporter un changement durable, au lieu de fulminer contre la Tour pendant six mois avant de me faire trancher la gorge dans mon sommeil. C’était une forme d’arrogance assez particulière, mais ça n’en restait pas moins de l’arrogance. Aucun de nous ne pouvait être limpide comme l’eau d’une source, pas même Black. Sa vanité était simplement plus subtile que celle de la plupart des gens — car comment qualifier autrement que d’arrogance le fait qu’un homme se dresse seul contre tous les Cieux ? On pouvait marcher sur des fourmis sans même s’en apercevoir, aussi intelligentes soient-elles. Oh, entre Gens de Nom, nous n’appelions pas ça de l’arrogance. C’était de la volonté, ou de la folie, ou une demi-douzaine d’autres petits euphémismes qui nous aidaient à nous sentir un peu mieux par rapport à ce que nous faisions. Mais au bout du compte, une vérité finissait toujours par s’imposer : porter un Nom, c’était croire, jusqu’au fond des os, que la Création devait être d’une certaine manière. Après ça, il ne s’agissait plus que de chicaner sur les moyens d’y parvenir.
C’était de la présomption que de croire que je pouvais être davantage que ce que j’étais, un pur instrument au service d’un résultat ou d’un idéal. Quand j’avais combattu les plus grands monstres d’Arcadie, nous les avions appelés des dieux. Des dieux mineurs, bien sûr — même à voix basse, il fallait témoigner de la déférence aux susceptibles détenteurs des trônes avant-derniers — mais des dieux tout de même. J’aurais dû comprendre à ce moment-là, car que pouvait-on trouver de plus puissant parmi les faës que des Gens de Nom soutenus par le poids des millénaires ? C’était pour cela qu’ils avaient perdu. En descendant dans la Création, sur notre champ de bataille si désordonné, ils avaient été forcés de se façonner en personnes. En Arcadie, ils étaient parfaits : non pas sans le moindre défaut, non, mais comme un engrenage qui épouse exactement la forme et remplit exactement la fonction qui lui sont destinées. Un dieu forcé de se faire passer pour un mortel perdait le défaut fatal de la perfection. Mais nous, les Gens de Nom ? Oh, nous étions d’une autre espèce. Des mortels devenus dieux, ou du moins qui s’agrippaient au pied de ce piédestal doré. Nés d’une chose fracturée, nous en ramassions les arêtes tranchantes pour les brandir comme des lames et nous taillader les uns les autres. Un Aspect n’était pas une récompense remportée à une loterie ésotérique organisée par les Dieux : c’était une blessure. Une douleur, une déception, une rage changée en couteau.
Et en matière d’automutilation, j’avais peu de rivaux.
Alors je m’emparai de mes haines et les acceptai pour ce qu’elles étaient : les fondations de mon pouvoir. On m’avait un jour dit qu’un Nom ne pouvait naître du vide, mais c’était faux. Les Rôles, eux, étaient façonnés par les courants de la Création, comme des pierres polies et scintillantes laissées au fond du lit d’une rivière. Les Noms étaient quelque chose de plus… intime. Un ensemble d’instants tranchants, passés et à venir. Se blottir sous les couvertures, affamée, après la hausse du prix du pain. Le sang dans ma bouche tandis que je combattais un homme trop grand et trop fort pour que je puisse le vaincre, la défaite se rapprochant toujours davantage. Une leçon sur la nature des histoires, apprise sur des rivages calcinés. Un tribunal sans visage dont j’avais refusé le verdict. J’avais si longtemps essayé de tirer quelque chose de tout cela, de tisser un récit qui ne me donne pas la bile au bord des lèvres. Mais il n’y avait rien de sacré à dégainer sa lame, rien de louable à dire au monde qu’il devait plier ou rompre. Si je méprisais l’ordre de la Création établi par les Dieux, les bannières du noir et du blanc, alors il me fallait en créer un à moi — ou n’être rien de plus qu’une bouchère parmi les bouchers. Alors je pris ces instants éclatants et les façonnai en lame, et je la dégainai de nouveau. Tout pouvait commencer ici, sous le voile d’une nuit sans lune.
Et cela commencerait.
Les ténèbres ne s’étendirent pas : elles tombèrent. Il y avait un ciel au-dessus de moi, mais il était hors d’atteinte. Ce n’était ni une limite ni un plafond. C’était un gouffre suspendu, un vide mordant que rien ne pouvait combler. Devant moi, la main du mort-vivant se figea dans un claquement, et mon pied s’abattit, écrasant chair et os. Je sautai dans la rue et me retrouvai au milieu d’une armée de statues silencieuses. Seul régnait le silence tandis que j’avançais, le cuir grinçant doucement sur le sol gelé. La Diaboliste avait dressé devant moi une armée qu’un Écuyer n’aurait jamais pu disperser. Mais cela faisait un moment que je n’étais plus seulement cela, et là où Catherine Foundling aurait été arrêtée, la Duchesse des Nuits sans Lune avançait sans obstacle. Je n’étais pas vraiment en train de faire tout cela, songeai-je en traversant les rangs ; un mort-vivant s’effondra simplement en morceaux lorsque mon manteau effleura son corps. Ce n’était pas un sort, pas de la sorcellerie telle que je la concevais. C’était, comme l’avait dit Masego, un domaine. Le froid ancien et implacable de cet endroit en faisait autant partie que le noir ininterrompu du ciel. Mon propre royaume d’hiver et de nuit, et ici, tous les autres étaient des visiteurs. Je me demandai ce que cela disait de moi, que mon âme eût ainsi pris forme pour créer ce domaine.
Rien de bien réjouissant, me dis-je.
Les silhouettes et les édifices étaient juxtaposés, le savais-je instinctivement, sans être tout à fait absorbés par le domaine. Ils existaient à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, et moi aussi.Un domaine, pas simplement une arme, songeai-je. Il y avait là bien plus qu’un coup fatal surnaturel. La porte du palais ducal était fermée et avait jadis été protégée par des sorts. Mais nous étions en Hiver, le pays des morts douces et silencieuses et de la faim sans fin. Le froid dévora tout, dépouillant la porte jusqu’à ce qu’un geste de mes doigts suffise à faire tomber les battants de leurs gonds, tandis que les derniers vestiges de sorcellerie s’éteignaient. Derrière la porte m’attendaient des hommes et des diables, qui n’étaient pas aussi vides que les morts-vivants. Il restait en eux quelques étincelles de chaleur, pareilles à des bougies tremblotantes. Un regard indifférent suffit à les étouffer, comme si je pinçais la mèche entre le pouce et l’index. Je gravis les marches qui menaient à la salle, même dans ce monde silencieux qui était le mien, observant les sorts de protection et les morts-vivants s’éteindre autour de moi. Quelque chose se trouvait devant. Je le sentais. Une limite à cet endroit qui aurait dû en être dépourvu. Je traversai escaliers et galeries, foulant le cimetière que j’avais moi-même créé, jusqu’à ce qu’une chaleur haineuse luisît devant mes yeux. Une lumière rouge et jaune, un cercle qui tournait lentement, gravé d’images que je ne parvenais pas vraiment à distinguer.
Un sort de protection, conçu pour arrêter les faës.Les seuils doivent déjà devenir difficiles à franchir, n’est-ce pas ? La voix de Warlock murmura à mon oreille. Je soufflai dans l’air aussi froid que moi et fis rouler mon épaule pour l’assouplir, puis frappai le sort de toutes mes forces. Quelque chose se brisa, mais ce n’était pas la magie d’Akua. Comme un miroir fêlé, le monde autour de moi se craquela et s’effondra, tandis que couleurs et chaleur revenaient en trombe. Je me tenais de nouveau dans le même couloir, chaque surface couverte de glace et fumante. Tout avait donc une fin. Pas seulement les bonnes choses. Je fus tentée de dégainer ma lame et de tenter à nouveau de forcer le passage, cette fois devant une banale porte de chêne, mais je n’étais pas un rat courant dans le labyrinthe d’Akua. Je n’allais pas gaspiller mes forces contre les murs qu’elle avait conçus pour m’arrêter. À la place, je fermai les yeux et aiguisai mes sens, m’enfonçant plus profondément dans mon Nom. J’avais massacré mon chemin jusqu’ici, mais je n’avais pas tué tout le monde. Il devait rester des survivants. Au bout de dix longues respirations, j’entendis enfin des battements de cœur et des pas, mais pas sur les côtés. Là, il n’y avait que le silence de la tombe. Au-dessus. Je déployai ma volonté dans la glace qui recouvrait le plafond, l’épaissis et y enfonçai ses griffes dans la pierre jusqu’à la fissurer. Puis, sans plus de cérémonie, je m’accroupis et bondis vers le haut.
La pierre éclata autour de moi et j’émergeai sous une pluie d’éclats, pour atterrir sur un tapis éventré. Il y avait trois hommes dans la pièce, ainsi qu’une forme rampante qui n’avait rien d’un homme. Ils hurlèrent, sans surprise, et je remarquai avec un amusement distant que les murs et l’unique porte de la pièce étaient couverts de sorts de protection semblables à celui qu’Akua avait installé en dessous.
« Une erreur de débutant, leur dis-je. Vous n’avez pas protégé toutes les surfaces. »
La créature, faite de chair rose et boursouflée, ouvrit une gueule de lézard, dont on aurait arraché les écailles, et en fit sortir une longue langue noire. Trois yeux rouges y étaient disposés et, tandis qu’ils me fixaient, je sentis la torpeur s’insinuer dans mon corps. Je laissai l’Hiver inonder mes veines et l’assaut se dissipa comme la brume matinale. Mon épée jaillit du fourreau et, d’un mouvement fluide, tourna autour de ma main pour que je puisse clouer la tête du diable au sol. Les trois hommes étaient des Soninkés et des mages. La panique les tenaillait toujours, mais elle se muait en sorcellerie, en incantations précipitées qu’ils aboyaient. Une lance de flammes violettes siffla à côté de moi tandis que j’esquivais le sort, pivotant avec souplesse pour éviter le flot de liquide sombre et visqueux qu’un autre mage me cracha dessus. Le troisième, à mon grand amusement, ne tenta même pas de m’attaquer. Il disparut dans les airs, dissimulé par une illusion. J’avançai, tranchai la poitrine du lanceur de flammes puis l’attrapai par l’épaule et fis pivoter le mourant pour qu’il me protège de la pluie d’étincelles blanches lancée par l’autre. La chair fondit sous leurs coups, rongée jusqu’à disparaître, mais cela n’empêcha pas le mage d’être renversé lorsque je lui jetai le cadavre de son camarade. Tendue, l’oreille aux aguets, j’attendis le bruit de pas et repérai le dernier qui tentait de s’enfuir par la porte.
« Prévisible », le rabrouai-je.
Je fis claquer mon poignet et une lance d’ombre déchira l’illusion, traversa l’estomac de l’homme et s’écrasa sans dommage contre le mur protégé. Je n’accordai pas un regard au cadavre et me tournai plutôt vers le seul survivant. Il réussit à repousser le corps que je lui avais lancé, mais trouva la pointe de mon épée contre sa gorge. Il déglutit, sa pomme d’Adam remontant et redescendant.
« Pitié, Votre Altesse, croassa-t-il. Je me rends. »
« J’y ai pensé, répondis-je. Garder l’un de vous en vie pour me guider dans ce dédale. Mais il y a toujours un risque que vous mentiez, tu vois. »
« Je ne ferais jamais ça, jura-t-il. »
« Tu ne le feras pas », approuvai-je, et la pointe de mon épée s’abaissa pour se planter dans son cœur.
Il tressaillit, gargouilla et, tandis que la vie le quittait, je déversai l’Hiver dans son corps. Quand je retirai mon épée, ses yeux étaient déjà bleus.
« Debout, dis-je à mon nouvel assistant. Je ne t’ai pas abîmé la gorge, tu devrais pouvoir parler. »
Il se releva, mais ne dit rien. Je soupirai. Mort-vivant.
« Dis quelque chose, ordonnai-je. »
« Quelque chose », répondit le cadavre.
Je me frottai l’arête du nez. Il fallait bien l’admettre, je l’avais littéralement demandé.
« Raconte-moi tout ce que tu sais sur les défenses que la Diaboliste a installées dans le palais, ordonnai-je. Commençons par le sort de protection en bas : comment puis-je le franchir ? »
Il s’avéra que les morts racontaient bel et bien des histoires.
Sans surprise, la Diaboliste redéfinissait les notions de « complexité excessive » et de « paranoïa maladive ». Le palais ducal était en somme un labyrinthe de sorts de protection et de pièges dont elle seule connaissait parfaitement le tracé. On murmurait qu’Akua possédait une sorte de passe-partout métaphorique qui lui permettait de traverser tout cela sans encombre, mais ses nombreux sbires devaient se contenter d’être autorisés à passer quelques sorts tout au plus. Mon cadavre bavard ne pouvait même pas me faire franchir celui que je n’avais pas réussi à littéralement défoncer tout à l’heure. Il savait comment contourner l’équivalent au deuxième étage, mais ignorait comment aller plus loin. Ni lui ni ses camarades n’étaient assez haut placés dans la hiérarchie pour en savoir davantage. C’était quelque peu problématique, surtout après que j’eus confirmé qu’en cas d’attaque contre le palais, la première mesure prévue consistait à faire accourir tous les soldats situés à moins de dix pâtés de maisons pour le sécuriser. J’allais me retrouver ensevelie sous les ennemis si je ne me dépêchais pas, et tout cet endroit était conçu pour rendre la chose à peu près impossible. Je reconnaissais volontiers que les énigmes n’étaient pas vraiment mon truc ; l’idée de passer quelques heures assaillie par des morts-vivants tout en essayant de comprendre le fonctionnement de l’esprit de la Diaboliste ne figurait donc pas en bonne place sur ma liste de priorités.
J’avais donc choisi une autre approche.
Après avoir pressé mon Premier Volontaire, désormais rebaptisé, jusqu’à en tirer chaque goutte d’information qu’il connaissait sur les défenses du palais, je lui ordonnai de me conduire au prochain groupe de mages terrés quelque part. La Diaboliste avait construit ce labyrinthe ridiculement complexe pour m’y faire courir ? Très bien. Je pouvais m’en accommoder. Il me suffisait de tuer et de relever des mages jusqu’à en avoir assez pour qu’ils trouvent le chemin qui me mènerait à elle. Pourtant, il me fallut presque une heure avant de constater de réels progrès. Sept mages morts me suivaient lorsque j’arrivai enfin à une fenêtre, à l’extrémité de l’aile ouest, qui donnait sur la cour centrale. De là, je voyais le cœur du palais, où tous s’accordaient à dire que se trouvait la salle du trône. Je me tournai vers ma panoplie de morts-vivants et me raclai la gorge.
« T’aurais dû te baisser, dis-je. Cette partie du palais est-elle protégée par d’autres sorts de seuil ? »
Un homme à qui il manquait presque toute une joue me regarda de ses yeux bleus.
« Non », répondit-il.
Je jetai un coup d’œil à mes plus récentes recrues, Une Robe N’est Pas Une Armure et Étonnamment Hémophile, qui se tenaient parfaitement immobiles.
« Vous êtes déjà entrés là-dedans, l’un ou l’autre ? » demandai-je.
Ils secouèrent la tête en chœur. Apparemment, la Diaboliste avait réservé cette partie de son antre à son cercle intérieur, et je n’avais réussi à mettre la main sur aucun de ses membres. Je n’avais pas envie de m’y aventurer à l’aveuglette, mais j’avais déjà dû renoncer à un passage parce que les morts-vivants m’avaient rattrapée, et ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils arrivent ici aussi. D’après ces types, il me suffisait de briser la fenêtre et de traverser la cour à pied pour entrer. Ça sentait le piège, mais je n’avais pas les moyens de l’éviter. Si la Diaboliste détenait vraiment Black, lui laisser le temps de préparer un rituel était la pire chose que je puisse faire. On m’avait déjà arraché mon Nom dans cette ville, et même si j’ignorais si l’alignement qui avait permis cela existait encore, je n’avais aucune envie de prendre ce risque. Je n’ignorais pas qu’elle pourrait viser quelqu’un d’autre cette fois, si elle relançait ce rituel. J’envisageai un instant d’emmener les mages morts avec moi, mais j’abandonnai aussitôt l’idée. Emporter des cadavres dans un affrontement contre un sorcier de Praes, c’était s’exposer à se faire salement avoir.
« Vous allez vous détruire mutuellement par le feu, ordonnai-je. Le dernier mage en vie devra se détruire lui-même de la même façon. »
Ils s’inclinèrent et je haussai un sourcil. Je ne leur avais pas donné cet ordre. Plus je les gardais auprès de moi, plus ils devenaient intelligents. Je brisais la vitre avec le pommeau de mon épée lorsqu’un premier éclair de feu jaillit dans mon dos, mais je ne me retournai pas. J’atterris dans la cour en position accroupie et ne perdis pas une seconde à découvert. Tant mieux, d’ailleurs. Des traînées de flammes se mirent aussitôt à fleurir au-dessus de moi, puis à s’abattre dans ma direction. La pierre explosa derrière moi tandis que je courais, et d’autres traits de feu se formaient devant. Mieux valait éviter de se faire toucher, songeai-je. J’en sortirais probablement vivante, mais pas sans subir des blessures dont je pouvais me passer. Une entrée de service se trouvait plus loin, mais deux autres formations de flammes s’allumaient aussi ; je bifurquai donc et fonçai droit vers le mur. Il contenait de la sorcellerie, mais ne dégageait pas la même impression que les sorts qui m’avaient arrêtée. Ma perception n’était pas assez fine pour en déceler davantage. Mon Nom flamboyant, je roulai hors de portée d’un jet de feu qui laissa des traînées fumantes dans la pierre à l’endroit où je me trouvais un instant plus tôt, puis me redressai juste devant le mur. Je concentrai mon pouvoir dans mon poing et frappai la pierre. Je sentis avec triomphe qu’elle cédait, mais la suite fut moins agréable.
La meilleure comparaison que je trouvai, c’était de frapper une roue en rotation. La pierre céda un instant, puis la force me revint en pleine face et me projeta au sol. Des flammes jaillirent sur le côté ; je formai un panneau de glace à la dernière seconde, mais le feu le vaporisa et poursuivit sa course en grondant. Je me tournai de façon à ce que mon manteau encaisse le plus gros du choc, mais la moitié de mon épaulette fut tout de même arrachée, laissant derrière elle un amas fumant.Putain, pensai-je avec éloquence, avant de détaler pour éviter que la salve suivante ne me transforme en cratère fumant. Je ne misais pas davantage sur l’entrée de service. Même si je réussissais à l’atteindre sans encombre, je ne pouvais pas sérieusement croire que la Diaboliste n’aurait pas piégé l’accès le plus évident. Elle vivait là, il devait donc bien y avoir un passage pratique pour ses domestiques et ses serviteurs, mais cela ne voulait pas dire qu’elle devait lelaisseren place pendant une invasion. Il ne restait que… Je jetai un coup d’œil sur le côté. Un long détour menait à ce qui ressemblait à un jardin saccagé. Presque entièrement à découvert. Je bondis pour esquiver une autre attaque et glissai sur la pierre ; je remarquai alors que le premier tir avait été suivi de deux autres, presque aussitôt. Les formations faisaient-elles feu sur ma position ? Merde. Oui, le jardin était exclu. Je regardai le mur que je n’avais pas réussi à briser et me mordis la lèvre.Bon, Catherine, qu’est-ce qu’on fait quand on ne peut pas passer au travers ?J’inclinai la tête sur le côté, puis fronçai les sourcils. À vrai dire, ça ne pouvait pas être pire que le chemin du jardin. Probablement.
Je repartis vers le mur, esquivant de justesse une autre salve. Le sort de la Diaboliste avait repoussé mon coup, mais seulement quand j’avais essayé de passerau travers. Il y avait donc une chance que ça marche. Et que je meure, aussi, mais c’était une issue possible avec une régularité déprimante. Un mouvement de volonté fit apparaître une prise de glace à la surface du mur. J’avais vu les Veilleurs faire quelque chose de semblable, une fois — attends, non, je m’y prenais mal. Je me jetai contre le mur au moment où le feu s’abattait sur la surface et, bon sang, je fus presque aussitôt rejetée à quelques centimètres de là. Peu importe. J’atterris sur une plateforme d’ombre et commençai à grimper.Beaucoupplus facile. Monter au lieu d’aller de côté était plus délicat, mais cela faisait un chemin nettement plus court. Quatre allers-retours suffirent pour que je bondisse par une fenêtre qui m’avait semblé dépourvue de sorts de protection. Je roulai sur les éclats de bois et de verre, puis me relevai avec aisance. La fenêtre m’avait paru être un oubli. Ce n’en était pas un, compris-je presque aussitôt. Toutes les surfaces environnantes étaient protégées par des sorts plus discrets, et j’entendis derrière moi le feu jaillir par l’ouverture.
« Je n’arrive pas à croire que je sois tombée dans le panneau », reconnus-je.
J’aurais vraiment dû continuer à grimper jusqu’au toit, songeai-je. Je parvins à me jeter de côté avant que la formation ne m’incinère, après quoi la situation continua allègrement à empirer. J’aurais dû m’en douter : les Praesi ne rataient jamais une occasion de vous avoir deux fois de suite quand elle se présentait. Autour de moi se trouvaient les mêmes sorts rotatifs qu’à l’extérieur : lorsque les traits de feu heurtaient les murs, ils ricochaient dans toutes les directions. Trop vite pour que je les esquive. Je me cachai sous ma cape, mais l’impact suffit tout de même à me projeter contre le mur, qui me renvoya violemment dans l’autre sens, évidemment. Une autre formation tira alors du feu dans la pièce et, à ce stade, il y avait plus de flammes que d’espace libre. J’allais me résoudre à utiliser un Aspect pour me frayer un passage quand une nouvelle explosion retentit. La porte s’arracha à ses gonds et me frappa sur le côté. Je pris le choc sans broncher, fis pivoter le panneau de bois pour dévier un autre trait de feu et, du coin de l’œil, vis apparaître une vilaine trogne verte dans l’encadrement.
« Alors, dit Robber avec un grand sourire, pour cette promotion… »