Chapitre 179
« Un dilemme n’en est pas un s’il est inflammable. »
– Impératrice de l’Effroi Sulphurous, la « techniquement dans le vrai »
Liesse avait l’air d’avoir passé quelques années à barboter dans du jus de cauchemar, mais au moins, le vieux plan de la ville tenait encore à peu près la route. J’avais déjà pris cette ville, et même si cette fois je m’étais présentée sans armée derrière moi, je connaissais toujours le chemin. Ses nouveaux occupants, en revanche, posaient problème. D’abord, ils étaient tous morts, ce qui n’était pas une qualité recherchée chez les habitants de ce qui avait été l’une des villes les plus florissantes de Callow. Ensuite, l’endroit tout entier avait été envoyé en Enfer. Au sens propre. Akua avait apparemment conçu sa garnison comme un généreux assortiment de démons lâchés dans les rues. Ce qui, bon, n’était pas un problème si je restais sur les toits. Mais les démons ailés en étaient un, et la pénombre qui enveloppait Liesse comme un voile ne suffisait pas tout à fait à me dissimuler. Les longues périodes que je passais blottie sous le premier abri venu me laissaient le temps de ruminer, et ma colère s’aiguisait de minute en minute. Comme si Diaboliste n’avait pas déjà massacré tous ceux qui se trouvaient entre ces murs — la population de la deuxième plus grande ville de Callow et tous les réfugiés du sud qui fuyaient les Faë —, il fallait encore qu’elle détruise la ville elle-même.
Après ça, il serait impossible de sauver Liesse. Sans même parler des petits auxiliaires de cette folle, qui avaient désormais le champ libre dans les rues, la ville tout entière avait été transformée en putain d’instrument rituel de Praes. Des runes partout, des protections dont je sentais le bourdonnement quand je m’en approchais, et même le tracé des rues avait été foutu en l’air. Akua ou l’un de ses sbires avait fait de l’enchevêtrement déjà chaotique des rues de Liesse un labyrinthe d’impasses effondrées et de barricades. La ville n’était plus habitable. Elle le redeviendrait peut-être un jour, mais il faudrait des années de travaux hautement dangereux et exécutés par des professionnels, ainsi qu’une somme que je ne pouvais qualifier que de colossale. Et même si j’avais eu cet argent — ce qui n’était pas le cas, parce que reconstruire un pays ravagé par deux guerres et mon propre domaine dévasté n’avait rien de bon marché —, je n’aurais pas pu me le permettre. Parce que, encore une fois, va te faire foutre, Akua : cette petite crise meurtrière allait pousser toutes les nations de Calernia capables d’épargner une armée à marcher vers les Vallées de la Fleur Rouge. Au mieux, je pourrais entourer cette ruine de protections et en interdire l’accès par décret impérial.
Chaque pièce que je pourrais épargner irait à la fortification de Callow et à empêcher sa population de mourir de faim cet hiver, ou les suivants. Je doutais que la Dixième Croisade soit terminée dans un an. Ce serait une longue et brutale guerre d’usure entre les nations les plus puissantes du continent, et mon peuple y était dangereusement mal préparé.
J’avançais lentement, mais j’avançais. Plus je m’enfonçais dans la ville, en me faufilant dans les ombres et les cachettes, plus les patrouilles se faisaient nombreuses. Je m’étais à moitié attendue à ce que Diaboliste poste une armée de dix mille revenants juste à la sortie du tunnel par lequel Black et moi étions entrés dans la ville, mais il n’y avait eu personne en vue. Seulement un ensemble de réseaux runiques dissimulés que mon maître avait aussitôt déchiquetés avec son ombre, avant que nous ne filions. De quoi me rendre méfiante. Diaboliste appartenait à l’ancienne école, mais elle n’était pas idiote. Je devais me le répéter sans cesse, ces derniers temps, mais cela n’en était pas moins vrai. Nous avions beau avoir détruit son avant-garde à l’extérieur de Liesse, cela ne signifiait pas qu’elle avait abandonné ; si quoi que ce soit, le cœur de son plan devait se trouver ici. Quant à savoir en quoi consistait ce plan, je n’en avais toujours pas la moindre idée. Certes, elle avait ouvert une Grande Brèche au pire endroit et au pire moment pour notre armée. À ce désastre, elle avait enchaîné en nous envoyant trois démons, ce qui obligeait Warlock et Hiérophante à s’occuper des dégâts. Mais combien de temps pensait-elle que ça durerait, franchement ? L’une de ces deux menaces finirait par céder, et le Nom libéré se chargerait alors de nettoyer les revenants restants.
Black et moi étions entrés dans la ville avant les autres, mais je m’attendais à ce que les Légions nous rejoignent d’ici peu. Je ne serais même pas surprise que la Garde ait déjà commencé à débarquer au fond du gouffre. C’était donc ça, son plan ? Nous forcer à combattre dans un tunnel étroit qu’on ne pouvait pas vraiment contourner ? Ça pourrait marcher un temps, là encore, mais nous avions dehors deux sorciers qui rivalisaient avec elle, voire la surpassaient, et je doutais vraiment que son petit tour pour sortir de la Création puisse résister à tout l’arsenal de Warlock. Pour l’instant, je ne voyais pas comment elle pouvait s’en tirer vivante. Elle tiendrait un moment, c’était indéniable. Elle nous ferait même payer un prix effroyable avant que tout soit terminé. Mais ce soir ou dans une semaine, même sans que Black et moi levions le petit doigt, cette voie la menait à une tête fichée sur une pique. Ou à la Salle des Cris, si l’Impératrice se montrait vindicative. Ce qui signifiait qu’il me manquait quelque chose, parce que Diaboliste ne prévoyait jamais sa défaite que si elle en tirait quelque chose qu’elle voulait, et elle était bien trop arrogante pour se soucier d’un avantage qui découlerait de sa mort. La cause d’Akua Sahelian, c’était elle-même : tout le reste était, en fin de compte, sacrifiable. Ce n’était pas le genre de raisonnement qui poussait une femme à se sacrifier pour défendre une quelconque idée philosophique.
Et de toute façon, ça ne marcherait pas. Black avait déjà clairement annoncé qu’après la Seconde Liesse viendrait une purge exhaustive et interminable de tout ce qui se rattachait, de près ou de loin, aux Sang-Purs.Et elle doit le savoir, pensai-je.Elle lui a donné le prétexte qu’il attend depuis des décennies. Aux yeux de Diaboliste, il existait une issue où elle sortirait victorieuse de cette journée, à l’abri de toute représaille. Il allait falloir que je la trouve et que je la poignarde jusqu’à ce qu’elle cesse de tressaillir.
La première étape consistait à repérer le Palais ducal, où Diaboliste devait s’être retranchée. Sans doute sur un trône outrageusement orné, en train de boire un vin hors de prix. Je savais bien que son armure serait plus belle que la mienne. Dommage pour tout le sang dont j’allais la couvrir. Je finis par atteindre un toit qui surplombait l’extérieur du palais et grimaçai en y regardant de plus près. J’avais interrogé Robber après son infiltration du lieu, quelques mois plus tôt, puis Voleuse après la sienne, bien plus récente ; ils n’avaient pas eu tort de le qualifier de forteresse. Tous deux m’avaient expliqué que l’espace devant les remparts extérieurs était dégagé, les boutiques et les manoirs qui s’y trouvaient autrefois ayant été rasés pour rendre toute approche discrète encore plus difficile. Mais cette partie-là avait changé, constatai-je. Elle était désormais entièrement occupée par des rangées serrées de revenants immobiles, en armes et en armure. Combien étaient-ils ? Des milliers, au bas mot. Cet espace dépassait facilement la superficie du plus grand marché de Laure, qui pouvait accueillir autant de monde pendant les fêtes. Derrière les murs, j’apercevais des runes, des démons en maraude et même des groupes de mages qu’elle avait gardés en réserve.
Un assaut frontal n’avait rien de très faisable, mais aucune porte dérobée évidente ne s’offrait à moi. J’avais peut-être espéré un peu trop que ce serait le cas : Diaboliste ne manquait pas d’hommes pour couvrir le moindre recoin. Une diversion, peut-être ? Quelque chose d’assez bruyant pour qu’elle envoie des hommes rétablir l’ordre, nous ouvrant ainsi une brèche pour nous faufiler à l’intérieur.Mais elle s’y attendra, pensai-je.Elle sait que nous sommes dans la ville. La patience était peut-être notre seule véritable option. Attendre que les Légions débarquent et qu’elle soit forcée de déplacer ses troupes pour les contenir, puis frapper à la tête du serpent. Et même là, rien ne serait garanti. Je détestais quand mes adversaires étaient compétents, ça compliquait tout. Je me mis à l’abri et observai les patrouilles et les sentinelles immobiles pendant ce qui dut bien être une demi-heure, mais aucune ouverture ne se présenta. À ce rythme, Black me rejoindrait et je n’aurais aucun plan à lui proposer.
L’explosion me prit par surprise.
Pas parce qu’il y avait eu une explosion — c’était quasiment certain dès que j’avais envoyé la cohorte de Robber dans la ville par le passage que Voleuse m’avait trouvé —, mais parce qu’elle avait sonné faux. Ce n’était pas le genre de détonation que produisaient les munitions gobelines. La situation empira quand je changeai discrètement de toit pour voir d’où venait le bruit : une aile du Palais ducal s’était en partie effondrée et une traînée de fumée s’élevait dans le ciel.Merde, pensai-je. Si c’était bien ce que je croyais…
« Un bon plan, dit Diaboliste. Enfin, il l’était la première fois que tu l’as utilisé. »
Ma lame était sortie avant qu’elle n’ait fini son premier mot. Je me retournai d’un mouvement sec et découvris Akua Sahelian dans toute sa splendeur, appuyée au bord du toit, le regard posé sur ses rangées de revenants. Je m’étais trompée en supposant qu’elle porterait une armure. À la place, elle avait drapé ses courbes généreuses d’une robe complexe, rouge et or, bordée de soie d’un blanc de neige. Un voile bas orné de motifs en pierres précieuses couvrait sa nuque, et la coupe oblique de sa jupe révélait des jambes moulées dans un pantalon de cuir souple. Même ses bottes, me dis-je, devaient coûter un an de salaire. Ma première pensée fut : eh bien, vingt deniers. La seconde tenait plutôt de la réaction : je formai une lance d’ombre et la lui jetai à la gorge. Elle traversa la silhouette, y creusant un trou aux contours lumineux, qui se referma presque aussitôt. Une illusion. Diaboliste haussa un sourcil.
« Quelle grossièreté, réprimanda-t-elle. Comme je le disais, votre idée avait une certaine astuce. Envoyer Voleuse chercher la clef de voûte de mon rituel pendant que je surveillais le Seigneur Charogne et toi. »
« Une certaine astuce, répétai-je d’un ton neutre, sans quitter les revenants des yeux. C’est très aimable à toi de le reconnaître. »
Ceux que je pouvais voir ne bougeaient pas, du moins. C’était bien peu rassurant, vu l’endroit où je me tenais.
« Très chère Catherine, minauda Diaboliste, l’air amusé. Tu as employé cette même ruse pour dérober le soleil même de l’Été. Tu pensais vraiment que cela passerait inaperçu ? J’avais évidemment pris mes précautions. »
« C’était un piège, soupirai-je. »
Toute la ville en était un, je le savais depuis le début, mais j’avais espéré que mes petites précautions lui échapperaient.
« Ce n’est pas parce que la clef de voûte devait se trouver là une fois qu’elle devait y rester, dit Akua d’un ton languissant. Même si ta petite voleuse survit à mes précautions, elle ne trouvera rien à dérober. »
Je fronçai les sourcils.
« C’est une séance d’autocongratulation, Akua ? demandai-je. Parce que je suis un peu occupée. Tu sais, à étudier les moyens de te tuer. »
Elle écarta mes paroles d’un geste aérien. C’était vraiment dommage que je ne puisse la tuer brutalement qu’une seule fois. Je me sentais un peu lésée par cette réalité.
« Je ne suis pas pressée, dit-elle. Toi, si. Après tout, ton armée est en train de perdre la bataille à l’extérieur de façon spectaculaire. »
Je me figeai. Elle pouvait mentir, bien sûr. C’était même très probable. Quand j’étais partie, les deux tiers de ses mages étaient morts, Masego avait emprisonné ses démons et les revenants étaient en train de s’effondrer sur deux fronts. Juniper se dirigeait vers sa Porte des Enfers pour la contenir, Warlock sur ses talons ; si la situation n’était pas sous contrôle, elle ne devrait au moins pas nous foutre complètement dans la merde dans un avenir proche. D’un autre côté, depuis le début, j’avais trouvé que tout se passait trop bien, compte tenu du temps qu’elle avait eu pour préparer ses défenses. Il y avait une chance, aussi mince fût-elle, qu’elle ne mente pas comme une arracheuse de dents.
« Istrid Fléau-des-Chevaliers est morte, dit Diaboliste. Le Général Orim et le Général Afolabi aussi. Leurs Légions ont été décimées autour d’eux, puis se sont relevées à mon service. Les commandants restants ne tiennent plus qu’à un fil, qui s’amincit à chaque battement de cœur. Même s’ils parviennent à battre en retraite, impossible de qualifier cela autrement que de défaite. »
Mes doigts se crispèrent.
« Si c’est vrai, ça va nous coûter cher, dis-je. Mais ça ne change pas grand-chose, si ? Dès l’instant où tu as utilisé ton rituel, tu as fait de tout ça une affaire de Noms. Même si tu anéantis toute mon armée, ton camp s’effondrera à ta mort. »
« En es-tu capable ? demanda Diaboliste, d’un ton sincèrement curieux. Mets de côté ta fierté et ta haine un instant. Crois-tu vraiment que, même si tu te retrouvais devant moi, tu sortirais victorieuse de cette confrontation ? »
« J’ai tué des choses bien plus terrifiantes que toi, Akua Sahelian, sifflai-je. »
Elle rit et, d’un geste gracieux, décrivit un arc du bras pour désigner notre environnement.
« Non, sourit la Soninke. Non, ce n’est pas le cas. Je ne suis ni une déesse enchaînée que tu peux tromper, ni un vulgaire outil vidé de sa substance par les Cieux. Je suis l’héritière couronnée par sa lignée, au sommet de sa puissance. Si je prends la peine de maintenir ces remparts entre nous, c’est par pure considération : je pourrais te briser d’un mot, Catherine. Tu as gravi les échelons trop vite. Cela t’a rendue fragile. »
« Je crois que je suis censée te prendre en pitié, dis-je. Parce que tu es si profondément perdue que tu ne comprends même pas quelle créature répugnante tu es, ni que cela te mènera à ta perte. Le pire, Akua, c’est que tu as tous ces talents. Tu es sacrément capable, et j’ai tellement besoin de gens capables que j’aurais peut-être même fermé les yeux sur le monstre que tu es, si tu n’avais pas prouvé encore et encore que tu empoisonnes tout ce que tu touches. Mais il a fallu que tu franchisses ces limites, celles qui m’obligent à t’abattre, quel qu’en soit le prix. »
Diaboliste soupira.
« Faut-il encore que tu te donnes la peine de feindre la vertu, à cette heure tardive ? dit-elle. Cela devient de plus en plus fastidieux. »
« C’est le moment où tu essaies de me dire qu’on n’est pas si différentes ? lançai-je. Va te faire foutre, toi et ta forteresse volante meurtrière, Sahelian. J’ai fait des choses ignobles, mais toi ? Tu n’as aucune limite. C’est pire qu’une maladie mentale, parce que tu as choisi d’être ainsi. Tu en fais l’éloge. »
Elle eut l’air amusée, et cette expression me révéla bien des choses que j’aurais préféré ne pas voir. Je vis l’Impératrice tisser des intrigues qui me liaient toujours plus étroitement à son règne ; je vis Black me transmettre une leçon toujours aussi brutale que pragmatique. Nous avions été élevées dans l’ombre des mêmes monstres. Cela nous avait marquées toutes les deux, et le souvenir de cette même marque me laissait un goût amer en bouche.
« Dis-moi, vieille amie, dit Akua avec affection. Quels sont donc tes principes, exactement ? J’entends sans cesse parler de ces limites et de la façon dont je les franchis, mais tu ne précises jamais lesquelles. J’ai tué pour servir mes ambitions, c’est vrai. Mais toi aussi. Est-ce simplement l’ampleur du massacre qui te dérange ? »
« Amie ? Par les dieux, quand on dit que les tiens s’enivrent de pouvoir, je ne pensais pas que c’était à ce point littéral. Tu as lâché des démons sur des innocents, Akua, dis-je froidement. Tu invoques des diables pour les employer à la guerre. Tu es raciste, perfide et totalement amorale. Tu as massacré de sang-froid cent mille de mes compatriotes pour faire passer un putain de message. »
« La plupart de ces actes ont également été commis par ceux que tu appelles tes alliés, répondit Diaboliste avec douceur. Ton propre maître a méthodiquement massacré des Callowans pendant des décennies pour les soumettre. Peut-être jamais cent mille à la fois, je te l’accorde. Mais entre la Conquête et l’occupation ? Ma chère, j’ai brisé une ville. Lui a brisé une nation, et l’a maintenue ainsi. Je dirais que le nombre de cadavres à son actif dépasse celui de mes cimetières de quelques longueurs. »
Elle s’étira avec nonchalance.
« Tu as toi-même conclu des pactes avec des entités hostiles à la Création, poursuivit-elle. Et tu portes encore leur manteau, une diaboliste de givre plutôt que de soufre. Tu as systématiquement fait passer les vies callowanes avant celles des Praesiens et des peaux-vertes, ce qui témoigne d’un certain… mépris. Quant à la trahison, faut-il reparler des origines de la Rébellion de Liesse ? »
Elle rit, d’un rire riche, presque assez envoûtant pour empêcher mon envie de la tuer de me faire serrer les poings.
« Et cette même rectitude morale dont tu me reproches si souvent le manque, reprit-elle en soutenant tranquillement mon regard. Catherine, quand en as-tu toi-même fait preuve ? Je croyais qu’il fallait faire davantage pour être vertueuse que de commettre de petits péchés au lieu de grands. »
« La différence, répondis-je froidement, c’est que je suis poussée à tuer, alors que pour toi, c’est le point de départ. »
« Quelle différence y a-t-il vraiment, demanda Diaboliste, si nous finissons toutes deux par tuer ? Hésiter avant de souiller ta lame t’exonère-t-il d’une quelconque manière de la nature de tes actes ? »
« La différence, c’est qu’à un moment donné, je m’arrête, Akua, dis-je. J’ai un objectif final. Toi, non. Tu enchaînes les massacres jusqu’à ce que quelqu’un t’abatte. Tout le mal que je fais de mes mains ou sur mes ordres a pour récompense la paix. Une paix réelle et durable. Une issue au cercle vicieux qui accable nos deux peuples depuis la Première Aube. Et toi, Diaboliste, qu’as-tu à gagner ? Des atrocités toujours plus grandes, jusqu’à tomber sur quelqu’un de plus fort que toi ? »
« Voilà, dit Akua avec un sourire, qui ressemble à une justification. »
Je tressaillis, parce que c’était juste assez vrai pour faire mal.
« T’es-tu jamais demandé pourquoi tous ces méchants de renom t’ont témoigné tant d’affection dès le premier instant ? reprit Diaboliste. Ou as-tu simplement cru que tu étais d’un charme irrésistible ? Tu as toujours représenté une menace pour l’ordre même qu’ils ont passé leur vie à bâtir, même lorsque tu t’es mise à leur service. »
« Je sais qu’on se sert de moi, répondis-je d’un ton neutre. Je peux vivre avec ça, tant que je me sers d’eux aussi. »
La Soninke claqua la langue contre son palais d’un air désapprobateur.
« Le sentimentalisme est un bandeau, Catherine, dit-elle. Considère les faits. Depuis que tu es devenue Écuyer, Callow a subi une moisson sanglante après l’autre. T’es-tu déjà demandé si ce n’était pas un accident, mais bien le but recherché ? »
Elle se pencha en avant.
« T’es-tu déjà demandé si Callow ne pouvait pas se rebeller parce qu’il était trop occupé à brûler ? dit-elle. Les cendres d’un royaume sont plus faciles à soumettre entièrement qu’une nation renaissante sous ta houlette. »
« Je sais exactement ce qu’ils cherchent, répondis-je froidement. »
« Tu ‘sais’ ce que t’ont raconté deux des méchants les plus subtilement manipulateurs du monde, corrigea Diaboliste. Quelques marques d’affection suffisent-elles donc à te lier à eux ? »
« Tu pensais qu’un beau discours suffirait à me faire changer d’avis ? dis-je. Je sais ce que tu es, Akua. C’est ce que je serais si je ne croyais en rien. Si je pensais être la seule chose qui compte dans la Création. »
« Tu me haïras, dit Diaboliste. C’est comme il se doit. Mais je te connais aussi, Catherine Foundling. Et il y a une vérité que tu as évité de regarder en face, parce qu’elle te déplaît : l’Impératrice et le Seigneur Charogne ont un plan pour Callow, même si tu leur es attachée. Moi ? »
Elle haussa les épaules.
« Son existence m’est indifférente, tant que le tribut est payé, dit Akua. Alors je te le demande : existe-t-il vraiment un pont que tu ne brûlerais pas, si cela devait améliorer le sort de ton peuple ? »
Son sourire était fin et tranchant, une lame d’ivoire entre ses lèvres rouges.
« Voyons cela, dit-elle. Nous commencerons, je crois, par couper les liens qui te retiennent. »
Elle tourna les yeux vers le Palais ducal, parfaitement désinvolte.
« Dépêche-toi, Catherine. Je détiens le Chevalier Noir. »
Mon sang se glaça, tandis que l’illusion se dissipait et que les morts-vivants en contrebas se mettaient en mouvement. Autant de rappels que, aussi convaincante qu’elle pût être, je me trouvais à quelques mètres de milliers des miens qu’elle avait assassinés et réduits en esclavage. Certaines choses ne pouvaient pas être effacées par l’éloquence. Les volutes de sorcellerie laissées par Diaboliste se remirent à tournoyer et, alors que je m’apprêtais à les dissiper de force, une silhouette se forma et ma main s’immobilisa. Une seule phrase me fut adressée, puis la silhouette disparut avant même que j’aie pu ouvrir la bouche. J’avalai bruyamment ma salive. Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent tandis que je regardais les revenants commencer à grimper vers moi. Au loin, les mages tissaient leurs sortilèges et les démons prenaient leur envol : Diaboliste déployait enfin toute sa folie sur le champ de bataille. Je fermai les yeux, expirai et apaisai mon esprit. Quand je les rouvris, une main de cadavre agrippait le bord du toit.
« Tombe, dis-je, et les ténèbres obéirent. »