Chapitre 178
« Les souverains doivent faire preuve de retenue. Chaque action se répercute dans la Création et entraîne trois conséquences imprévues pour chaque conséquence anticipée. »
– Extrait des journaux personnels de l’Empereur de l’Effroi Terribilis II
« Eh bien, moi, je ne m’approcherai pas de ça », annonça l’Archère.
Leur arrivée sur le bastion avait été quelque peu chaotique, songea Hakram, mais les choses avaient pris une tournure franchement désastreuse en quelques instants. Avant même qu’ils aient eu le temps de prendre leurs repères, une bonne demi-douzaine de protections avaient explosé et des mages s’étaient mis à hurler, la chair bouillonnant et se tordant violemment. L’orque observa calmement la scène tout en se relevant, les yeux passant d’une forme convulsive à l’autre. Ce n’était pas de la sorcellerie, conclut-il. Ou pas seulement. Les effets étaient trop variés. Certains rebelles voyaient des spores pousser sur leur peau, d’autres avaient des os qui leur transperçaient la chair en une couronne de pointes, et d’autres encore… subissaient des transformations plus étranges. La robe de soie d’une femme s’était changée en carapace, tandis que le rubis serti dans son épais collier d’or clignait comme un œil. Il avait déjà vu pareille chose, à Marchford. Quand une bande de jeunes porteurs de Noms s’était attaquée à plus fort qu’elle et avait frôlé l’anéantissement par arrogance. Le reste des pièces du puzzle s’assembla sans effort. La Diaboliste avait cédé le démon qu’elle y avait libéré dans le cadre des conditions de règlement à Liesse, et sa garde avait été confiée à Masego.
L’Adjoint eut envie de frissonner. C’était une chose, songea-t-il, que Catherine combatte le feu avec de l’huile. C’en était une autre que le Hiérophante fasse de même. Les conséquences d’une erreur de Masego seraient bien plus graves à maints égards. Pour la première fois, il lui vint à l’esprit qu’ils avaient peut-être trop bien appris l’insouciance de la femme qu’ils suivaient. Nous ne sommes pas des Calamités, songea l’orque. Nous avons été forgés dans le creuset du désespoir, et nous avons appris à la fois le meilleur et le pire de cette expérience. Une victoire contre toute attente, arrachée aux mâchoires de la défaite, ne s’obtenait jamais sans payer un prix. L’habitude leur avait appris à ne pas en tenir compte, car des mains plus sûres se chargeaient toujours de réparer les dégâts derrière eux. Mais ces mains sûres étaient en train de mourir. S’ils n’apprenaient pas à réfréner cette insouciance, elle les ensevelirait. Ou pire, songea l’orque en regardant la corruption s’emparer des mages. Au loin retentit un bruit semblable au crissement de mille aiguiseurs, et le Hiérophante regagna la Création dans une tempête de puissance. Les yeux de l’orque filèrent vers lui, et son visage s’assombrit.
Les Deoraithe avaient avancé jusqu’à l’endroit où se tenaient les démons, avant que Masego ne les emporte ; à présent que le sorcier aveugle était revenu, il avait réapparu au milieu d’eux. Des tentacules de puissance balayèrent le cœur des archers, répandant la corruption dans leur sillage. Ils avaient troqué trois grandes catastrophes contre deux moindres. Hakram s’empara de la sérénité, la laissa pénétrer son esprit et en chasser les doutes et les peurs. La lucidité lui ôta les écailles des yeux, et il évalua la situation sur le bastion. Des mages corrompus, plus d’une centaine. La corruption ne se propageait plus activement, mais la souillure les avait entièrement gagnés. Les troupes de la maisonnée praesienne hésitaient, tiraillées entre le devoir de se débarrasser des deux porteurs de Noms qui venaient de surgir parmi elles et la vague conscience que les mages qu’elles étaient censées protéger n’étaient peut-être plus de leur côté. Ni de celui de personne. Lui et l’Archère pouvaient-ils à eux seuls venir à bout des deux forces ? Non, estima-t-il. Leur objectif, ici, avait été de semer le désordre, et le Hiérophante y était parvenu sans eux. Il leur fallait désormais contenir la situation, et ils n’étaient pas de taille à deux. Sans hésiter, il prit sa décision.
« Qui est aux commandes, parmi vous ? » lança-t-il aux soldats.
« Ferme ta putain de gueule, face de salade— »
L’Archère lui décocha une flèche dans le palais avant qu’elle ait fini de parler et en encochait déjà une seconde.
« Ce n’est pas la réponse qu’on attendait, mes chéris », sourit-elle.
« Vos sorciers sont corrompus, dit Hakram. Il faut les éliminer avant qu’on y passe tous. »
La puissance se mit à emplir l’air, si dense qu’il pouvait la goûter, mais quelque chose clochait. Comme de l’eau stagnante.
« Écoutez-moi », aboya l’Adjoint, et son Nom s’embrasa.
Comme une plume trempée dans un encrier, le vide se remplit de dessein. Ce n’était pas tout à fait la Parole. Il n’était pas Catherine, capable de combler à force d’entêtement l’écart laissé par un Nom trop jeune et trop ténu. Mais il était l’Adjoint, et eux, des soldats. Aux yeux de la Création, cela comptait. Ils se tournèrent vers lui ; une lueur dans leurs yeux indiquait qu’ils attendaient des ordres. Une simple lueur, mais elle suffirait.
« Demi-tour, ordonna-t-il. Avance rapide, gardez vos rangs. Frappez avant qu’ils ne puissent entamer leurs rituels. »
Un battement de cœur, le silence, puis le monde bascula. Ils se mirent en mouvement.
« Archère, commença-t-il en se tournant vers l’autre porteuse de Nom.
— Perturber tout ce qui a de l’ampleur, soupira-t-elle. Je sais comment ça se passe. Dieux, tu gâches tout le plaisir. Ça aurait pu être une vraie mêlée bien sanglante, mais voilà que tu mets de l’ordre là-dedans. »
L’Adjoint leva sa hache et rejoignit les rangs des hommes qu’il s’apprêtait à tuer quelques instants plus tôt. La sorcellerie fusa vers lui ; il lui montra les crocs en réponse.
Wekesa avait toujours considéré les créations des gobelins avec une affection mêlée d’un mépris bien réel. Créatures à la vie brève, les leurs s’évertuaient à laisser derrière elles un héritage d’acier et de ficelles pour tirer le rideau sur la tragique fragilité de leur existence. On trouvait parfois des éclairs de génie dans le rebut, mais, au bout du compte, même les meilleures machines ne parvenaient qu’à reproduire une seule des nombreuses astuces qu’un mage dûment formé avait à sa disposition. C’était une chose qu’Amadeus, avec les préoccupations de tout un empire sur les épaules, y trouve de la valeur. Les sorciers dignes de ce nom étaient rares, et plus rares encore ceux qui acceptaient d’avoir affaire aux Légions. Mais lui ? Les jouets d’enfants méritaient rarement un second regard, et ceux qui en valaient davantage attiraient généralement… une attention fâcheuse. Warlock était certain de survivre au carnage qui suivrait la réception d’une troisième Lettre Rouge, mais on ne pouvait en dire autant de l’Empire. Malgré tout, si utiles que se révélaient les petites machines sous ses ordres pour éliminer les démons, elles ne justifiaient en rien pareille mesure.
Il était difficile de saisir exactement ce qui attirait le courroux des gnomes, mais ils toléraient depuis des siècles l’existence des scorpions et des munitions gobelines. Une plus grande efficacité dans l’utilisation des deux ne devrait pas provoquer de remous.
La Quinzième s’empara rapidement du côté de la Création de la porte, puis s’engouffra de l’autre côté de la Brèche en bon ordre. Le char de Warlock culbuta dans les airs au-dessus des rangs qui avançaient, franchissant une frontière que peu de vivants auraient pu sentir. L’Enfer qui l’attendait de l’autre côté offrait un paysage étonnamment ordinaire, selon les critères du genre. D’interminables étendues de sable jaune s’étalaient dans toutes les directions, entre dunes mouvantes et vents brûlants. Le ciel, d’un rouge cramoisi profond, était dépourvu de tout astre — un indice sur la position de cet Enfer dans leur ensemble. Bien que ses compatriotes jurassent par le Dessous, quand ils juraient, ils se trompaient largement. Les Enfers se trouvaient, dans la mesure où une direction pouvait s’appliquer à eux, quelque part à gauche de la Création. Tenter de les cartographier était bien sûr une tâche insensée. Des empereurs et des impératrices avaient essayé des dizaines de fois, ruinant Praes dans le processus, mais il avait fini par devenir indéniable que le labyrinthe des paysages infernaux changeait constamment. C’était une fosse de serpents grouillants, qui se déplaçaient à chaque battement de cœur. On disait que dès qu’un esprit mortel imaginait un Enfer qui n’existait pas, celui-ci prenait forme. Wekesa n’était jamais parvenu à prouver ou réfuter cette maxime de façon concluante, mais il avait bien établi que les Enfers ne cessaient de s’étendre. Cela l’avait contraint à revoir certaines théories sur la nature de la Création.
Wekesa soupçonnait depuis longtemps que les anges et les démons existaient parce que les Dieux ne pouvaient intervenir directement dans la Création ou dans les royaumes qui lui étaient adjacents. Non pas, comme l’affirmait le Livre de Toutes Choses, parce qu’un pari le leur interdisait, mais parce que les Dieux étaient la Création. Leur pouvoir avait été incorporé au monde où vivaient tous les mortels, et ne pouvait en être retiré sans que tout l’édifice ne se défasse. D’où la mise en place de pions définis comme opposés, mais qui, au bout du compte, servaient le même objectif : faire avancer l’expérience. C’était une œuvre magnifique, avait-il pensé. Qui méritait amplement le qualificatif de divine. Pourtant, si les Dieux s’étaient investis dans la création de la Création, quelle puissance nourrissait l’expansion des Enfers ? Les Cieux et leurs Chœurs, après tout, ne grandissaient pas. Mais ils ne diminuaient pas non plus, ce qui constituait peut-être un indice. Des anges avaient été tués ou avaient chuté par le passé, mais aucun Chœur n’avait jamais été affaibli de manière mesurable. Sa théorie actuelle était qu’une quantité fixe de puissance alimentait les Cieux et les Enfers, et que le Dessus avait opté pour un nombre fixe, là où le Dessous avait préféré une mutabilité infinie — au risque d’en diluer la substance. Après tout, rares étaient les démons capables de soutenir le seul regard d’un ange.
Ah, tant de choses à étudier, et il lui fallait pourtant régler ces irritantes distractions avant de revenir à l’essentiel. Wekesa traça quelques runes, et une ligne d’obscurité faucha les premiers rangs de démons rassemblés devant la Brèche, permettant aux légionnaires en difficulté d’établir une solide tête de pont. Le char s’éleva de nouveau dans le ciel et son regard balaya le lointain. Les démons semblaient ici innombrables, bien qu’ils ne le fussent pas. Deux douzaines de colonnes serpentaient néanmoins vers la Brèche à travers les dunes, pareilles à des serpents géants faits de soldats. Quelle corvée. Warlock aurait pu commencer à les massacrer, mais il ne pouvait se permettre une telle dépense de pouvoir s’il voulait poursuivre le travail de la jeune Sahelian. Créer de toutes pièces un effet durable mettait déjà à l’épreuve les limites de ce qu’il pouvait accomplir sans s’épuiser. Aussi déplaisante que fût cette idée, il allait devoir s’en remettre aux hommes de l’Écuyer. Le nez plissé de dégoût, il guida le char vers le sol. Les roues tournoyèrent follement dans le sable, projetant des gerbes jaunes tandis qu’il retenait les chevaux-démons, et Wekesa sauta légèrement à terre.
Son regard balaya les soldats à la recherche d’un gradé assez important pour mériter qu’il s’adresse à lui ; il repéra une femme dont les épaules portaient les insignes d’une tribune supérieure. Cela ferait l’affaire.
« Vous, lança-t-il d’un ton traînant. Il me faut un espace dégagé pour travailler. Un cercle de soixante-dix pieds de diamètre, avec une douzaine de pieds de plus autour où vos soldats ne devront pas mettre les pieds. Il faudra être précis. »
La femme pâlit.
« Monsieur, cela risque de prendre du temps, répondit-elle. La résistance est forte, même avec votre aide, et les machines doivent— »
« Les contraintes pratiques ne m’intéressent pas, la coupa sèchement Wekesa. Faites-le. Maintenant. Je marquerai les limites bien en évidence, par égard pour votre général, mais ne vous attendez pas à ce qu’un légionnaire qui les franchit survive à l’expérience. »
Les personnes comme Ranker et Istrid lui manquaient vraiment. Leurs officiers savaient qu’il ne fallait pas remettre ses ordres en question. Warlock n’avait aucun goût pour la flagornerie, mais il pensait qu’une bonne dose de terreur, de temps à autre, ferait beaucoup de bien à ces jeunes pousses. Comme promis, il commença par délimiter le périmètre : des points de lumière rouge se formèrent autour de la zone qu’il s’appropriait, et les légionnaires s’empressèrent de s’écarter avant que les conséquences ne s’ensuivent. Une fois cela réglé, le véritable sortilège pouvait commencer. D’abord, une protection extérieure. Circulaire, d’un diamètre de soixante-treize pieds. Rien de plus qu’un filtre empêchant les éléments de toucher à son œuvre. Wekesa claqua du poignet ; trois flammes rouges apparurent, brûlantes, et se mirent en mouvement. D’un effort de l’esprit, il les créa et les guida, leur faisant vitrifier le sable en un cercle parfait. Tandis qu’elles commençaient à développer ce motif initial, il entra dans le cercle et s’agenouilla au centre. Chaque rune secondaire qu’il ajoutait au fil de ses mouvements menait jusqu’à lui. Warlock ferma les yeux et laissa le temps s’écouler. Les flammes tissaient des motifs complexes dans le sable, des figures et des runes qu’il renforçait en tirant des focalisateurs de sa dimension de réserve.
Des améthystes prélevées sur des terres sans vie, leur clarté touchée par la mort pour empêcher les fuites de se propager. De la calcédoine tirée d’un lit de rivière, pour nourrir les courants de sorcellerie sans qu’ils ne luttent les uns contre les autres. Des branches d’aulne encore vivantes, pour la précision ; du plomb arraché directement à la terre, pour attirer les impuretés. Des ingrédients secondaires, mais il n’osait pas introduire dans ce rituel des matériaux aux propriétés inhérentes. La sorcellerie d’Aspect était déjà assez difficile à façonner sans ajouter de variables à la formule. Il ne sut pas combien de temps il y consacra. Mais, finalement, il ouvrit les yeux : autour de lui, une série complexe de réseaux runiques entrelacés couvrait le sol de l’Enfer. Wekesa en inspecta soigneusement les moindres imperfections, sans prêter attention aux combats qui faisaient rage devant lui et sur les côtés. Il n’en vit aucune et se força à vérifier une dernière fois ses calculs. Il avait déjà réalisé des travaux de nature similaire, mais jamais exactement les mêmes. Cela suffirait, décida-t-il. Il serait presque vidé de ses forces, mais conserverait assez d’énergie pour se défendre si nécessaire.
« Je vous présente mes excuses », murmura-t-il, en s’adressant à la jeune Sahelian qui ne l’entendrait jamais. « C’est une œuvre magnifique, vraiment, et il est inconvenant d’y toucher. Mais vous êtes devenue un obstacle. »
Imbriquer, prononça son esprit, et l’Aspect frissonna à travers ce royaume. Fermer la Grande Brèche était bien sûr impossible. Le rituel s’illumina autour de lui, d’une lumière aveuglante pour le monde entier, et le Souverain du Ciel Rouge concentra sa volonté sur l’étendue de la porte. L’essence même de la sorcellerie avait toujours été l’usurpation. Ce qu’on ne pouvait pas fermer, on pouvait le détourner. Le pouvoir se déversait hors de lui à une vitesse alarmante, mais Wekesa s’empara de cette frontière ténue et y fixa l’œuvre de son Aspect. Là où se trouvait jadis une Brèche menant à la Création, il y en avait désormais une autre menant à un Enfer, et ses veines brûlaient sous l’effort nécessaire pour intégrer cette modification à la nature même de la Porte des Enfers. S’il en faisait moins, il ne ferait que retarder l’inévitable. Haletant doucement, le plus grand sorcier vivant de son époque se releva. C’était fait. Le vacarme des légionnaires paniqués lui parvint, bourdonnement de mouches. Wekesa les observa, songeant à leur nombre. Quelques centaines ? Un bon millier ? Il aperçut même quelques Deoraithe. Sans la Brèche dans leur dos, les soldats étaient déjà encerclés. Ils étaient coincés, après tout.
Lui ne l’était pas.
Époussetant sa robe, Warlock monta sur son char et lança ses chevaux au galop. Il n’avait pas l’intention de s’attarder ici, et le retour à la Création serait long.
Les gens de Ranker avaient un dicton sur les miracles : les aubes soudaines aveuglent. La traduction en miezan inférieur lui faisait perdre presque toutes ses nuances. Le mot ordinaire pour désigner l’aube dans la langue gobeline signifiait « première lueur après l’obscurité », mais ici, le contexte sous-entendu était la Lumière plutôt que la lumière, et la nuit des pillards plutôt que l’obscurité. La Lumière, c’était la haine brûlante maniée par les Héros, et la nuit évoquait les conflits associés aux nombreuses défaites des Légions depuis la soumission des Tribus. C’était un rappel : les revirements soudains finissaient toujours par foutre les gobelins dans la merde, d’une façon ou d’une autre. Comme la plupart des dictons gobelins, celui-ci prenait un sens tout autre dans la langue des matriarches. Le mot pour « soudain » signifiait « vision étroite de la célérité », et celui pour « aveugler », « manquer par ignorance délibérée ». Les matriarches n’étaient pas mises en garde contre la poigne impitoyable des Cieux. Elles l’étaient contre la tentation de chercher un salut momentané au prix d’un immense coût ultérieur. La vieille maréchale observait la Seconde Bataille de Liesse se dérouler autour d’elle, et constata que les deux sens s’appliquaient.
L’explosion sur le bastion devait être l’œuvre du Hiérophante, car cette première détonation sorcière avait été suivie d’un beau bordel de corruption démoniaque. Une lutte féroce faisait rage là-haut tandis qu’elle observait, entre deux membres de Woe et l’œuvre d’un troisième. Si ces deux-là n’avaient pas été là-haut… Elle se tourna vers Kolo, son mage supérieur chauve et perpétuellement nerveux.
« Vous êtes sûr que le réseau de contrôle tient toujours ? » demanda-t-elle pour la troisième fois.
Le Soninke se lécha les lèvres et hocha la tête.
« Il n’est pas utilisé ; les mages ne guident plus les revenants — ils doivent suivre leurs dernières instructions — mais il est toujours en place, confirma-t-il. Ils pourraient en reprendre le contrôle s’ils essayaient. »
Par tous les Enfers brûlants et sanglants, ils avaient de la chance que le jus démoniaque ait tendance à abrutir ceux qu’il touchait quand le démon n’était pas là pour les guider. Mais le désastre menaçait toujours. Si les mages corrompus répandaient la corruption dans les arcanes qui leur permettaient de contrôler les morts-vivants… Voilà le genre de catastrophe qui détruisait des villes. Des royaumes, même, si on ne l’arrêtait pas à temps. Et rien ne garantissait qu’un rebelle ne comprendrait pas ce qui se passait avant qu’on les élimine et ne se mette à pisser dans la mare, au sens figuré. Et ce n’était même pas le pire.
« Essayez de le localiser de nouveau, dit Ranker. Forcez le sort s’il le faut.
— Madame, on pourrait affecter la moitié de nos lignes de mages à ce rituel, ça ne changerait rien, répondit Kolo. Essayer de toucher le Hiérophante, c’est… Il doit avoir quelque chose de l’Été en lui, parce que même regarder de trop près fait s’évaporer toute la coupe de scrutation. »
Il grimaça.
« La pierre aussi, madame, ajouta-t-il. Cette foutue pierre. »
Le fils unique de Wekesa avait émergé de la folie sorcière à laquelle il s’adonnait en plein milieu des archers deoraithe qui avançaient. C’était déjà assez grave — au moins une centaine avaient péri simplement parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit à son retour —, mais le poison dans le vin, c’était qu’il était apparemment revenu au beau milieu d’une foutue tempête de corruption. Celle-ci avait éclaboussé une demi-douzaine de compagnies. Le garçon s’était aussitôt mis à balayer la zone de flammes, ce qui était la bonne décision. Mais cela signifiait aussi qu’il se frayait maintenant un chemin en brûlant à travers les troupes de la première vague, envoyées pour renforcer le centre, et tuait des dizaines de soldats à chaque battement de cœur. L’infanterie qui suivait les archers ignorait qu’il ne tuait que les corrompus : elle croyait à une trahison, et toute la ligne de front était désormais un désastre. Kegan hurlait aux cris de trahison par les liens de scrutation et, même après qu’on lui eut expliqué ce qui se passait réellement, menaçait de retirer entièrement ses troupes. Ranker lui avait dit que, si elle le faisait, elle serait traduite en cour martiale et exécutée avant la fin de la journée, mais rien ne pourrait remettre le fruit sur la branche. Daoine réclamerait du sang après ça, porterait l’affaire devant la cour s’il le fallait. Et nous avons perdu trop d’hommes aujourd’hui pour nous permettre une rébellion dans le nord. Tout cela, et la question la plus dangereuse n’avait pas encore été posée.
Le Hiérophante avait-il été corrompu ?
Ranker l’avait vu émerger dans un foutu tourbillon d’essence démoniaque. Elle ne pouvait pas simplement fermer les yeux là-dessus. Un porteur de Nom manifestement aussi puissant, avec un démon qui lui soufflait à l’oreille, représentait un risque que l’Empire ne pouvait se permettre. Ni Calernia, pour tout dire. Il était tout à fait possible qu’il faille abattre le garçon, et maintenant. Mais si elle prenait cette décision, elle n’aurait pas les moyens de la mettre à exécution, et les conséquences seraient… Warlock les tuerait tous, même s’ils avaient raison. Même Black ne pourrait pas le retenir, pas quand il s’agissait de sa famille. Et Foundling avait fait du Hiérophante l’un de sa petite bande de catastrophes ambulantes. La gobeline était bien renseignée : la fille avait perdu la tête lorsqu’un légat avait été si grièvement brûlé par la Cour d’Été que la moitié du Vieux Dormer en avait été détruite. Quelle crise piquerait-elle si elle perdait un porteur de Nom ?
La seule consolation dans ce fiasco de bataille, c’était que Wekesa avait fait son travail et que la Porte des Enfers était fermée. Ou quelque chose comme ça, en tout cas. Ses lignes de mages n’étaient pas capables de lui donner une réponse claire, mais elles s’accordaient à dire que, puisque la porte était devenue transparente, plus rien n’en sortirait. Les troupes qui l’avaient franchie n’étaient toutefois pas revenues, et Ranker doutait qu’elles le fassent un jour. Elle avait tout de même ordonné à la Quinzième de renforcer le centre, et elle était en route — la vue de ces légionnaires marchant vers ses gens avait largement contribué à faire taire Kegan. Les revenants étant sans guide pour le moment, les flancs tenaient bon. Cette bataille, songea la maréchale, pouvait encore être renversée. À condition d’être prudents, chanceux et d’éviter tout nouveau revers majeur. Les yeux de la vieille gobeline se posèrent sur le Hiérophante, seul au milieu d’une tempête de flammes, entouré de cadavres calcinés ; elle se lécha les lèvres. Son mage supérieur resta silencieux à ses côtés, sachant qu’il valait mieux ne pas parler.
Une décision s’imposait, et la maréchale Ranker la prit.