Chapitre 176
« Entre la cour et un marécage, il n’y a pas grande différence. Les choses colorées sont empoisonnées, les cadavres sont nombreux sous la surface, et les crocodiles ne sont jamais loin. »
— Impératrice de l’Effroi Prudence Ire, la « Fréquemment vaincue »
Masego avait forgé sa première poche dimensionnelle à quatorze ans. Six mois d’un labeur éreintant lui avaient permis d’obtenir un espace accessible pas plus grand qu’un placard exigu. Les motifs d’accès et de récupération étaient irréprochables, mais le résultat présentait un défaut majeur : près de la moitié de la puissance investie dans le rituel avait été gaspillée malgré tous ses efforts. Père lui avait refusé une nouvelle tentative tant qu’il n’aurait pas amélioré sa technique, car le coût d’une telle entreprise était… prohibitif. Ce ne fut que dans les jours qui suivirent la Rébellion de Liesse, alors qu’il possédait sa propre tour de mage, qu’il retourna à la planche à dessin et réessaya. Le pouvoir de son Nom lui avait accordé une perception et une maîtrise qui dépassaient celles de tout mage mortel ; et, bien que Masego eût toujours méprisé le recours à ces pouvoirs, il détestait encore davantage l’idée d’un ouvrage imparfait. Il avait frôlé le dû d’un cheveu et, grâce à un tissage de Haute Arcane, créé une pièce entière à laquelle lui seul pouvait accéder. Il avait alors jugé le résultat digne d’éloges, même s’il restait loin de la perfection à laquelle il aspirait. Ses horizons s’étaient élargis depuis.
Depuis, il avait foulé les terres d’Arcadie, exploré l’Hiver, l’Été et les confins qui les séparaient. Il avait vu de ses yeux la frontière silencieuse entre la Création et les autres royaumes, l’avait façonnée et franchie selon son bon plaisir. Le chemin qui le menait à la compréhension de la Haute Arcane ne passait pas par l’étude des frontières, contrairement à celui de son père ; il avait pourtant appris. On ne pouvait contempler les coutures de ce que les Dieux avaient assemblé sans en tirer quelque enseignement. Le garçon qu’il avait été, qui avait vu le monde prendre fin, s’avançait dans la silhouette de l’homme qu’il était devenu et comprenait que, finalement, tout cela n’était qu’un mensonge. Un accord, un prêt de forme et de fonction qui, par définition, ne pouvait être que temporaire. Tout cela finirait un jour. Ce que l’on contemplait prenait la forme de celui qui le contemplait, et tandis que les runes tournoyaient autour de lui en figures mouvantes, le Hiérophante sourit. Le soleil lui avait brûlé la vue ; il avait donc fait du soleil sa vue, ouvrant la matière des miracles pour réclamer son dû.
Nul trône n’était si puissant qu’un écrit de fou ne puisse le renverser.
La Création chantait sous sa main directrice, sa mélodie tissée puis repliée sur elle-même. La trame du monde s’enroula autour des démons avant qu’ils ne puissent échapper à son emprise, les emprisonnant dans un royaume qui était la Création, sans l’être tout à fait. De l’écume sur la vague : l’espace d’un instant fugace, un royaume en soi. Un instant suffisait au Hiérophante ; tant que cette unité existait, il pouvait façonner son étendue. Masego s’avança dans la poche qu’il avait arrachée au néant, son mensonge rendu réel par la volonté qu’il lui imposait, et découvrit un royaume qui s’étendait à perte de vue. Père répétait toujours que chercher querelle aux démons dans un royaume clos relevait de la folie. Pourtant, le voilà qui contemplait un labyrinthe mouvant d’illusions et de fumée, sentant dans ses os les essences de ses ennemis se répandre. La Bête de la Hiérarchie brandissait la sienne comme un marteau, tentant de fracasser la structure, mais elle se trouvait dans une cage qui dépassait son entendement. Le royaume se brisa, mais cela ne fit qu’annoncer une fin. Le moment où elle surviendrait dépendait du Hiérophante, et il n’en avait pas encore fini avec sa création.
La folie murmurait un chant doux et insidieux, qui résonnait dans la brume et les espaces vides, mais ne trouvait aucune prise. Le conflit qu’elle cherchait à semer se réfléchissait sur lui-même, séparant la fumée sans la dévaster. Ce fut l’Apathie qui planta ses griffes dans le royaume ; les cicatrices qu’elle laissait derrière elle, partout où elle passait, dépassaient même ses capacités de guérison. Pas des sillons dans la matière, non, simplement… une inertie. La matière devenait si immobile, dans toutes ses incarnations, qu’elle aurait tout aussi bien pu être le néant. Elle était devenue la plus dangereuse des trois, mais cela n’avait rien d’imprévisible pour le Hiérophante. L’Apathie était le plus vieil ennemi de l’émerveillement, et l’émerveillement était désormais le prisme à travers lequel il percevait le monde. Masego savait que le véritable tour consistait à détruire son ennemi. Les Cieux accordaient aux leurs le pouvoir d’anéantir jusqu’à l’essence étrangère par une indignation ardente, car, à leurs yeux engourdis, une telle contamination n’avait pas sa place dans le monde ordonné qu’ils entendaient bâtir. Les Dieux d’en Bas n’offraient aucun don de ce genre ; ils avaient appris à leurs fidèles une tout autre leçon. Nous perdrons tous quelque chose dans cette invocation, mais qu’importe, tant que l’ennemi perd davantage ?
Pour le Mal, la victoire comptait davantage que les conséquences de ce glorieux instant.
Les cohortes d’Akua Sahelian l’avaient bien appris et avaient introduit leur arsenal de ruine dans le monde. Les liens vacillants qu’il voyait entraver les bêtes n’indiquaient pas qu’on les maîtrisait, mais qu’on les orientait. Une peste libérée avec la certitude qu’elle ravagerait tout sur son passage, jusqu’à ce que la peur tire sur la laisse et les arrache à la Création. Dans ce royaume, il aurait été enfantin pour le Hiérophante d’affûter sa volonté et de déchirer les runes. Mais ce faisant, il aurait détruit le moyen de les rappeler. L’invocation les avait changées en présences véritables, qui ne dépendaient plus du consentement des mortels. Il aurait été judicieux de capter la lumière des Cieux et de la faire briller comme une lanterne sur ce lieu, mais le Hiérophante en avait trop peu vu. Quelques aperçus de Contrition, avant de savoir comment observer, et le cadavre d’un ange dont il ne restait que des os blancs et secs. Aucun miracle à disséquer et à assembler selon sa volonté, pas même son ombre. Il ne pouvait ni les renvoyer ni les détruire ; il ne lui restait donc qu’une seule voie.
« Emprunter les crocs de la bête pour la frapper avec », soupira Masego. « Comme c’est grossier. »
Des runes s’embrasèrent autour de sa main ; sa peau se boursoufla comme de l’eau, puis s’ouvrit sans saigner et une goutte d’ichor s’en échappa. Elle était là depuis Marchford, si faible qu’on aurait pu la cautériser et la contenir, mais elle n’avait jamais entièrement disparu. La Corruption. Une goutte parfaite. L’homme à la peau sombre se tourna vers le labyrinthe qu’il avait créé et sentit le poids de l’attention de ses ennemis peser sur lui.
« Jouons à un jeu, créatures, dit-il d’un ton égal. Je l’appelle : “Brûler la maison avec tout le monde dedans”. »
La goutte d’ichor s’enfonça dans le sol et le Hiérophante passa à l’action.
Brandon Talbot, Grand maître de l’Ordre de la Cloche Brisée, se pencha sur sa monture. Les flancs d’Héliotrope étaient couverts de sueur sous son armure, mais le destrier de Liesse était encore loin d’être épuisé. C’était une race robuste, élevée pour la guerre. Autrefois les montures favorites de nombreux ordres chevaleresques, ces chevaux avaient été la fierté de Callow, avant de devenir les derniers vestiges de leur espèce. Mais ces vestiges tenaient encore debout, sous leur propre bannière, même s’ils étaient assujettis à la Tour par des liens de pouvoir et d’autorité complexes. Il y avait de quoi être fier, ne serait-ce qu’un peu, et aujourd’hui, le dernier rejeton de la Maison Talbot s’autorisa à l’être. Voilà, songea-t-il, le genre de bataille pour lesquelles il était né. Pour lesquelles ils étaient tous nés. Pas de luttes amères contre les faës ni de massacres mesquins de traîtres dans le camp même de son suzerain. Même si, aux côtés de ses chevaliers, l’infanterie était celle de la Légion plutôt que de la Garde royale, ils affrontaient tous deux le vieil ennemi. Des rejetons des Enfers vêtus de pierre, aux crocs et aux visages de chiens enragés qui aboyaient pour réclamer la mort de tous les hommes. Cet instant avait une pureté qui lui avait cruellement manqué depuis ses jours de vagabond rebelle dans le sud, une magnifique clarté. D’un côté chevauchaient des chevaliers, venus protéger le peuple de Callow. De l’autre se dressaient des diables et des sorciers, rejetons du cruel Est. C’était le genre de bataille que ses ancêtres avaient livrées, et l’honneur se trouvait là.
Le tableau était terni par une vérité : ses compagnons étaient souvent des peaux-vertes et des habitants des Terres désolées. Mais Brandon avait appris la patience à ses dépens, après le désastre que la Rébellion de Liesse avait infligé à leur cause. Sa tante avait autrefois compris cette leçon, avant de la rejeter, lorsqu’elle s’était mise à croire qu’elle ne vivrait pas assez longtemps pour voir renaître le royaume de sa jeunesse — à moins de conclure un marché avec les Procerans, de pactiser avec les diables de l’ouest qui prêchaient la fraternité tout en faisant autant la guerre que les Praesi. Brandon n’était pas encore assez vieux pour désespérer. Il avait donc examiné la situation du royaume et fait son choix. Mieux valait un tyran né à Callow que la laisse de l’Impératrice serrée autour de leur cou. Et il avait eu raison, il le savait à présent. Les Callowans étaient déjà nombreux dans la Quinzième, et plus la Reine Catherine romprait avec la Tour, plus elle s’appuierait sur son propre peuple. Pas de rébellion, non, pas du vivant du Grand maître. Mais ce jour viendrait. Callow serait alors un royaume en vérité, même si les Terres désolées lui en refusaient le nom. Une grande armée féroce, instruite par les vainqueurs de la Conquête, ferait hésiter la Tour si elle cherchait de nouveau à outrepasser ses droits.
Il jouerait sur le long terme, et il gagnerait.
Mais pour que son projet porte ses fruits, songea Brandon, il lui fallait d’abord survivre à cette journée. L’Ordre était sorti sur ordre de cette générale orque renfrognée qu’ils surnommaient le Limier infernal, et Talbot avait d’abord cru à une sottise. Une erreur de jeune fille, car, disait-on, la générale Juniper avait à peine vingt ans. Le Grand maître avait autrefois été l’héritier de Marchford et d’Elizabeth Talbot, jadis considérée comme la plus grande commandante du royaume de Callow, quand ce nom désignait autre chose qu’un rêve. Il n’avait participé à aucune guerre avant la campagne d’Arcadie, mais on lui avait enseigné la stratégie et l’art de la guerre, ainsi que la manière de mener les hommes au combat, comme ses ancêtres le faisaient depuis des siècles. Il avait jugé préférable de placer ses chevaliers sur le flanc des légionnaires, prêts à fondre sur l’ennemi lorsque celui-ci engagerait l’infanterie. Pourtant, le Limier infernal avait curieusement échelonné ses fantassins et l’avait envoyé dans les étendues sauvages, où il devait attendre le signal de la charge. Sa décision lui avait paru de plus en plus absurde à mesure qu’il lui obéissait et regardait, impuissant, les diables déferler hors du portail et s’étirer le long de la formation oblique de la générale. Oblique. C’était ce mot qui lui avait permis de comprendre.
Sa tante le lui avait expliqué quand il était enfant, dans son cabinet de Talbot Manor, alors qu’elle l’installait sur une chaise et disposait des figurines de fer sur une carte dessinée. Elle lui montrait les Champs de Streges. Il aurait été faux de dire qu’il s’agissait de la première bataille, car cette plaine avait vu cent affrontements entre Callow et Praes ; mais celle qu’elle lui présentait était la bataille qui avait précédé le massacre du Seigneur Charogne dans cette plaine. Lorsque l’Empereur de l’Effroi Nefarious, tout juste monté sur le trône et grisé par sa puissance, avait tenté une invasion. Le Bon Roi Robert avait affronté les anciennes légions et leurs hordes d’auxiliaires peaux-vertes sur un terrain plat, et avait échelonné son avancée de façon très semblable. Tandis que le Mage de l’Ouest combattait l’Empereur, le Chevalier Noir de l’époque avait ordonné aux peaux-vertes de dévaler le flanc échelonné et de le balayer. Ce fut un bain de sang, mais pas celui que souhaitaient les habitants des Terres désolées. Et Brandon se tenait à présent à la place des anciens ordres chevaleresques, sous une bannière de bronze et de noir, prêt à semer la mort au bout de mille lances.
Le scénario que la générale Juniper leur avait préparé était le suivant : à l’arrière se trouvait la Porte des Enfers. Un flot de diables en sortait encore, mais l’espace manquait et ralentissait leur progression. Face à la Quinzième qui avançait, les chiens-diables s’étaient en partie rangés en formation. La Quinzième était échelonnée en trois sections. Celle de droite était la plus avancée, suivie d’un temps par le centre, puis, un temps plus tard, par celle de gauche. Les rejetons des Enfers tenaient bon devant la pointe droite de cette ligne oblique, mais déferlaient sans se soucier de rien le long de son flanc gauche. Sans ligne, sans formation, sans même l’apparence d’ordres. De là où se tenait son cheval, Brandon distinguait la longue diagonale. À son extrémité se trouvait l’Ordre de la Cloche Brisée. Avant même que le Limier infernal ne fasse sonner les cors, le noble avait réparti ses chevaliers en trois coins. Trois lames prêtes à s’enfoncer dans le flanc ennemi. Le Grand maître leva sa lance et, en moins de dix battements de cœur, tous les chevaliers se turent en le voyant trotter devant ses cavaliers.
« Chevaliers de Callow, dit-il d’une voix claire qui porta à travers le champ de bataille.
La vérité n’est pas le but d’un discours avant la bataille, Brandon, lui avait appris tante Elizabeth. Enflamme leur cœur pour le combat qui les attend.
« Vous savez tous que c’est Sa Grâce qui nous a nommés. »
Le silence s’installa, pour mieux faire ressortir la suite.
« L’Ordre de la Cloche Brisée, reprit lentement le Grand maître en articulant avec soin. J’ai longtemps médité le sens de ce nom, car notre reine parle peu et pense beaucoup. »
Il leva sa lance bien haut, sa pointe d’acier brillant même sous ce soleil assombri.
« Ce n’était pas une offense, mes chevaliers, dit-il. C’était un rappel : par le passé, nous avons échoué. La fissure qui traverse notre bannière nous avertit et nous rappelle ce jour sombre où notre faiblesse a brisé Callow. »
Un murmure parcourut les rangs, mais personne ne protesta. Ils avaient tous grandi avec cette vérité : malgré toute la puissance de l’ancien royaume, celle des Praesi avait été plus grande encore.
« Mais une cloche figure toujours sur notre étendard ! cria-t-il. Nous avons encore un peuple, même sans royaume. Et voilà que les hordes des Enfers s’avancent pour détruire jusqu’à ce qu’il en reste ! »
Il haussa la voix.
« Chevaliers de Callow, dit-il. Allez-vous les abandonner aujourd’hui ? Ou allez-vous faire mentir votre étendard ? »
Les lances frappèrent les boucliers, faisant gronder le tonnerre des âmes et des mains des hommes. Non ! clama-t-on. La rédemption par l’acier ! répondirent les voix. Une fois, deux fois, trois fois, les cors sonnèrent. Que tous les chevaliers chargent ! L’appel était aussi ancien que l’âme de cette terre ancestrale. Les lances s’abaissèrent, les boucliers se levèrent et les chevaux traversèrent le champ tandis que les derniers chevaliers de Callow s’élançaient à la rencontre de leur vieil ennemi. Brandon Talbot rit comme un homme qui avait enfin trouvé sa place dans le monde.
Istrid fracassa le crâne d’un garçon qui, quelques instants plus tôt, avait été l’un des siens. Un de ces putains de revenants l’avait transpercé et, moins d’un battement de cœur après qu’il était tombé mort au sol, il s’était relevé parmi les ennemis. Les rebelles avaient inventé une nouvelle astuce. Relever les morts de la Légion n’avait rien d’inédit : ils l’avaient déjà fait une demi-douzaine de fois pendant la guerre civile. Mais autrefois, il s’agissait d’un rituel, exécuté d’un coup, puis terminé. On avait assez vu pour modifier les protocoles et charger les sapeurs de surveiller les tas de cadavres, mais sans s’alarmer outre mesure. L’orque avait cru qu’il s’agissait du même vieux tour, et qu’il avait échoué : ses gobelines avaient des munitions capables de réduire ses morts en pièces dès leur réveil. Mais le rituel n’avait pas cessé. Les revenants étaient devenus sauvages, et désormais, chaque légionnaire qu’ils tuaient se relevait. Ils broyaient ses premières lignes, chaque mort leur coûtant deux fois plus cher. La Sixième avait repris ses esprits après que Noir était parti se frayer un chemin meurtrier jusqu’au dénouement ; elle avait consolidé le terrain et mobilisé les sapeurs, mais à présent, la marée jouait contre eux. S’il s’était agi d’un raid, Istrid aurait ordonné la retraite. Mais voilà longtemps qu’elle ne partait plus tuer les siens pour leur voler du bétail et s’assurer la gloire : ceci était un champ de bataille. Se replier ici leur coûterait des milliers de morts, tandis qu’ils tentaient de se dégager de la horde des morts-vivants.
Alors ses hommes tinrent bon, combattirent et moururent.
La situation était pire encore pour les autres. La légion d’Afolabi avait essuyé de lourdes pertes pendant la campagne d’Arcadie, puis davantage encore en tentant de prendre le bastion central ; le brusque retournement l’avait surprise, ensanglantée et trop avancée. À présent, on la démantelait compagnie après compagnie, chaque brèche précipitant la suivante. Sacker et sa Neuvième livraient une bataille rangée dans les champs de pieux, au nord de ce chaos, mais aucun renfort ne permettrait à ses hommes de percer à temps. La Neuvième était trop peu portée sur l’offensive ; elle n’était pas faite pour les mêlées brutales. Cela soulageait un peu la pression : les revenants se déplaçaient jusque-là pour les tenir en échec, mais pas assez pour les tirer de ce pétrin. Même d’où elle se tenait, Istrid voyait que la Cinquième Légion était encore plus mal en point que la Douzième. Orim battait en retraite vers les palissades dont il s’était emparé, tandis que le maréchal Ranker se hâtait à son secours ; mais elle était trop loin et les revenants étaient sur ses talons. Combien resterait-il de la Cinquième lorsqu’elle serait à l’abri des palissades ? La moitié, peut-être moins. Contrairement à la Douzième, elle n’avait aucune autre légion pour protéger l’un de ses flancs.
Istrid cracha des glaires sur le sol détrempé de sang et quitta les premières lignes, des légionnaires comblant le vide qu’elle laissait. Il lui fallait un meilleur point de vue pour prendre une décision, ou mieux encore, connaître l’avis de Bagram. Son Légat avait dû observer la bataille depuis le début. Traverser les rangs serrés prenait trop de temps à son goût, mais ses hommes n’y étaient pour rien. Plus les revenants les pressaient, plus le mur de boucliers se resserrait pour tenir bon. Elle sentait le mouvement tandis qu’elle avançait, la façon dont ils perdaient du terrain centimètre après centimètre. La Sixième ne combattait plus en avançant : elle tentait de tenir ses positions — et échouait.
« Général, salua Bagram lorsqu’elle le rejoignit, le visage strié de sang et épuisé.
— Légat, répondit-elle d’une voix rauque. La Douzième. Combien de temps leur reste-t-il ?
— Tous les légionnaires seront morts d’ici une heure, répondit-il sans détour. L’étendard du général Afolabi est tombé il y a peu. Il est peut-être mort. »
Putain, songea Istrid. Elle n’avait aucune affection pour cet arrogant Soninke, mais les commandants de sa trempe ne poussaient pas dans les arbres, bordel. Il y avait peu de meilleurs généraux que lui pour tenir une forteresse, et ils allaient en avoir besoin lorsque Procer frapperait à leur porte. Elle se tourna vers le champ de bataille, et ses lèvres se pincèrent en voyant une autre compagnie de la Douzième se briser, puis se relever en hurlant contre ses camarades. La seule bonne nouvelle, à sa connaissance, était que ces putains de démons avaient disparu. Ils s’étaient volatilisés après que les gens du Sorcier les avaient libérés. Les Deoraithe avançaient pour combler le vide, du moins en partie. Leur armée était un véritable bordel ; la moitié gauche de l’infanterie et des archers était envoyée vers la Porte des Enfers. Là où sa propre fille tentait de tenir tête à tout un Enfer avec moins de dix mille hommes et sans l’aide de Ranker. Dieux, tout avait viré au fiasco plus vite qu’on ne pouvait cligner des yeux. Toute l’armée se désagrégeait, et elle était la seule à pouvoir agir.
« Je prends nos réserves, annonça-t-elle à son Légat. Nous allons soutenir la Douzième, puis nous nous replierons derrière les palissades. »
Bagram grimaça.
« Nos lignes seront clairsemées, général, dit-il. Si les revenants les enfoncent, toute la formation s’effondrera — nous n’aurons plus d’hommes pour combler la brèche.
— Si les hommes d’Afolabi cèdent, nous serons encerclés sur trois côtés, gronda-t-elle. Mieux vaut être ensanglantés qu’enterrés. »
Elle partit donc avec près d’un millier d’hommes. Des soldats lourds et des fantassins ordinaires, qui fauchaient les morts à ses ordres. L’avancée était lente, plus lente qu’elle ne l’aurait voulu ou que la Douzième ne pouvait se le permettre, mais que pouvait-elle faire d’autre ? En se hâtant, elle aurait livré ses hommes à l’ennemi, qui les aurait utilisés comme du renfort frais contre les siens. Ils s’enfoncèrent dans les revenants qui s’abattaient sur l’autre légion, lui achetant assez de temps pour se replier avec un semblant d’ordre. Inébranlables, un surnom bien mérité. Même après la perte de la moitié de la Douzième, la terreur ne régnait pas dans ses rangs. Les sorciers qui guidaient les morts-vivants ripostèrent en battant en retraite, et la horde se retourna contre eux comme une meute de chiens. Sa Sixième était faite d’une étoffe plus solide, mais le centre de la Douzième s’effondra comme du parchemin détrempé lorsque les revenants se jetèrent par-dessus les boucliers. Istrid dut mener des berserkers pour empêcher toute la formation de s’écrouler sur elle. Des hurlements emplirent l’air tandis que la Rage rouge contenait la marée là où la discipline de la Légion avait échoué. Elle cria jusqu’à ce que la Douzième recule en rangs et que la retraite soit consolidée. Écartant les hommes du coude, Istrid aux Boucliers Rouges avançait dans les rangs comme une flamme, renforçant la résistance. Elle fatiguait, le savait-elle, mais elle était loin d’avoir fini. Et cette bataille non plus, tant qu’elle aurait son mot à dire.
Elle trébucha à travers un groupe de légionnaires trop lents à se replier, gifla un homme derrière la tête et repoussa d’un revers de main un revenant trop pressé de tuer, tout en leur criant de se dépêcher. Elle avait été blessée, le sentit-elle tandis que le voile rouge s’estompait, mais rien qui puisse la tuer. Quelques cicatrices de plus, et des histoires à raconter. Pourtant, l’une d’elles la brûlait. Elle passa une main gainée d’acier sur la douleur, et son gantelet en ressortit jaune autant que rouge. Istrid cligna des yeux et se tourna pour examiner la coupure sur son flanc. Une petite égratignure superficielle, pensa-t-elle tandis que son cœur ralentissait. Juste assez profonde pour y laisser entrer le poison. Istrid Fléau-des-Chevaliers tomba à genoux, mais ses dernières pensées ne furent ni pour son mari ni pour sa fille. De l’acier gobelin, râpa-t-elle tandis que le monde s’assombrissait.
La coupure avait été faite par de l’acier gobelin.