Chapitre 175
« Ne parle jamais de victoire avant que le dernier ennemi soit mort. »
— La reine Elizabeth Alban de Callow
Juniper des Boucliers Rouges cracha sur le côté. Ça allait être une sale affaire, et elle le fit savoir à Aisha.
« Lord Warlock devrait pouvoir tenir la porte jusqu’à notre arrivée, répondit son amie de longue date. »
Le Nom avait fait surgir une tempête d’acide vert devant l’ouverture et, pour l’instant, rien n’en sortait. Mais le sort s’amenuisait déjà.
« Ce putain de lord Warlock veut qu’on établisse une tête de pont de l’autre côté, dit la générale. Il a intérêt à se donner à fond s’il veut que ça se fasse. »
Les lanceurs de sorts, toujours une bande de délicats. Les orques, en règle générale, n’accordaient guère de crédit à ces gens-là. Les Miezans avaient massacré en bloc les anciennes lignées de chamans, et ce qui en restait n’était guère plus que des liseurs d’os et des mystiques. Ils organisaient des cérémonies qu’on pouvait tolérer, mais au combat, ils ne servaient que de décoration. Les Clans vivaient et mouraient par l’acier. Les Praesi, eux, étaient faits pour la magie : ils tripatouillaient toutes sortes de saloperies dans leur sang pour mieux maîtriser le « Don ». Pas étonnant que toute leur engeance soit à moitié folle. Les mages avaient leur place dans les Légions modernes, comme artillerie de campagne et soigneurs, mais un personnage comme le Souverain du Ciel Rouge ne pouvait que la mettre mal à l’aise. On ne pouvait détenir un tel pouvoir sans qu’il vous coûte quelque chose ailleurs. Même Catherine avait changé depuis qu’elle s’était frayé un chemin jusqu’à un titre faë à coups de massacres ; et pas seulement parce que son humeur gelait désormais les tables. Elle n’avait plus qu’un pied sur terre, avec le reste d’entre eux. Juniper pouvait vivre avec ça. L’esprit de Foundling avait toujours été un sac de blaireaux enragés ; tant qu’elle les dirigeait contre l’ennemi, ce n’était pas un problème insurmontable.
Elle avait ordonné à la Quinzième de commencer à se réorienter avant même de recevoir l’ordre de lord Black, après avoir évalué le terrain. Il fallait que quelqu’un colmate la brèche, sans quoi la Quatrième serait coupée du reste de l’armée, et seule sa Légion était bien placée pour intervenir. Les Deoraithe étaient techniquement plus proches, mais c’était le bordel chez eux, pour le moment. Quand les gens de Sahelian avaient fait surgir les démons, ils avaient non seulement perturbé la scrutation des Légions, mais aussi dressé un mur infranchissable au centre ennemi. Les trois Légions envoyées en première vague avaient manœuvré sans accroc : la Cinquième avait pris à gauche et la Sixième à droite, suivie de la Douzième. Mais les soldats de Kegan n’étaient pas des légionnaires. La plupart n’avaient connu le combat qu’aux côtés de la Quinzième, et s’étaient ramollis depuis que les Clans ne pillaient plus les Marches. Le hachoir qu’avait été la Campagne d’Été avait déjà éliminé les plus faibles, mais avoir reçu le baptême du feu ne les avait pas mieux entraînés. Le Duché de Daoine ne passait généralement pas à l’offensive, et ça se voyait cruellement aujourd’hui.
La première vague d’archers, juste derrière les trois Légions, s’était scindée en deux. Chaque moitié s’était dirigée vers un côté, contournant la zone des démons. Mais ils s’y prenaient comme des manches. Ils avaient perdu toute cohésion, leur formation s’étirant en une colonne ondulante au lieu des rangs serrés qu’ils auraient dû former. Toute l’aile gauche avait ralenti jusqu’à ramper dès l’ouverture de la Porte des Enfers : craignant d’être prise à revers, elle s’y exposait justement en piétinant comme un troupeau affolé. L’infanterie derrière elle s’en sortait encore plus mal, d’une certaine façon. Elle avait gardé la longue formation rectangulaire dans laquelle on l’avait envoyée en avant, mais ces putains d’idiots continuaient d’avancer. Quand les premiers rangs avaient compris qu’ils allaient soit percuter l’arrière des deux contingents d’archers, soit s’approcher trop près de la zone des démons, ils avaient tenté de s’arrêter. Mais les officiers à l’arrière n’avaient pas encore compris. Rien de tel que de voir plus de dix mille guerriers deoraithe trébucher les uns sur les autres pour se demander comment ces abrutis avaient bien pu tenir le Mur face à son peuple pendant plus d’un millénaire.
La maréchale Ranker commandait désormais l’armée et s’efforçait de réparer le désastre avant qu’il ne les fasse tous tuer. Mais la scrutation restait capricieuse, même si le rejeton du Sorcier avait enfermé les démons dans une sorte de bulle en forme d’œuf. Au moins, ils ne ravageaient pas tout sur leur passage — si le Hiérophante tenait bon jusqu’à la fin de la bataille, elle l’embrasserait à pleine bouche. Elle ne se plaindrait même pas de ses vilaines dents de vache, molles et laides. Suivant le protocole, les Légions étaient revenues aux signaux par drapeaux et cors, mais les Deoraithe ne connaissaient pas la plupart d’entre eux. Essayer de les diriger ainsi ne ferait qu’ajouter au chaos. Juniper avait réussi à établir un lien de scrutation avec l’un des officiers d’état-major de la maréchale Ranker et à obtenir temporairement autorité sur les Deoraithe, mais elle avait déjà envoyé des messagers à pied auprès de la duchesse Kegan. Ça la contrariait de rompre ainsi la chaîne de commandement, mais c’étaient ses hommes qui allaient maintenant entrer dans la brèche. Elle ne prendrait aucun risque, même si cela froissait quelques susceptibilités. Juniper observa la bataille qui se déroulait devant elle, étalée sous ses yeux, puis ferma les paupières. Elle expira et laissa les pièces bouger.
La Cinquième du général Orim avait réussi à prendre le bastion le plus à gauche après que Catherine eut taillé en pièces les mages qui s’y trouvaient, mais peinait à s’enfoncer davantage. La Sixième de sa mère tenait le bastion le plus à droite, mais elle avait trop avancé sous le commandement du Chevalier Noir : elle ne pourrait reprendre l’offensive avant d’avoir consolidé ses lignes. La Douzième Légion du général Afolabi se faisait étriller en attaquant le dernier bastion, mais elle avait gagné son cognomen à la dure. Inébranlables. Elle avait prouvé qu’elle le méritait à Dormer, face aux nobles de l’Été, et le démontrait à nouveau : les pertes étaient lourdes, mais elle avançait sans broncher. Par les dieux, la Douzième ne serait plus qu’un squelette de Légion à la tombée de la nuit. La Neuvième de la Générale Sacker n’avait même pas tenté de contourner toute l’armée pour atteindre la Porte des Enfers ; elle se dirigeait tout droit vers les champs de pieux qui couvraient les flancs au-delà de la palissade droite. Si elle arrivait assez vite, elle pourrait prendre les revenants de flanc et soulager la Sixième.
Bien. Le front ne risquait pas de s’effondrer, tant que le général Orim restait prudent et que le Hiérophante ne laissait pas tomber la balle. La Quatrième de la maréchale Ranker avait effectué un demi-tour impeccable et se dirigeait maintenant vers la Porte des Enfers par l’arrière, mais il lui faudrait près d’une heure pour y arriver sans épuiser ses hommes. Juniper n’avait que deux flèches à son arc : la Quinzième et tous les Deoraithe qu’elle pourrait rassembler. Huit mille hommes sous son commandement direct, soit cinq mille légionnaires et demi. Et deux mille cinq cents cavaliers lourds. Des chevaliers callowans. Il y avait au moins de quoi faire, de ce côté de la porte. Elle ne savait pas ce qui se trouvait de l’autre côté ; l’approche initiale devait donc viser à avancer et à contenir l’ennemi. Il faudrait attendre d’avoir sécurisé la zone avant de forcer la brèche, et elle n’avait aucune envie d’y envoyer des hommes. Elle détestait seulement devoir y penser, mais Nauk lui manquait. C’était un brute émotionnel sans finesse, mais, pour envoyer une avant-garde en Enfer, c’était le genre d’officier qu’on voulait en tête. La tribune supérieure Jwahir était plus posée que ne l’avait été le légat, mais elle n’avait pas la même mordante assurance.
« Juniper, dit Aisha. La tempête s’est dissipée. Je ne sais pas combien ils ont rassemblé de l’autre côté, mais ce n’est pas un mince filet qui en sort. Des bataillons entiers et… merde. Akalibsa. Ce sont des akalibsa. »
Un mot emprunté au taghreb. L’esprit de l’orque remonta jusqu’aux leçons de l’École de guerre, jusqu’à ce qu’elle retrouve où elle l’avait déjà entendu. La guerre civile impériale, la bataille des Champs Noirs. Le Sorcier de l’époque les avait invoqués pour renforcer l’expédition du Chancelier usurpateur dans les Steppes.
« Des chiens-démons, dit Juniper. »
Des incarnations de la haine aveugle. Un vieux favori des mages taghreb, à l’instar des walin-falme chez les Soninké. Pas d’ailes, mais ils couraient vite et portaient leurs propres armes et armures. Dans les temps anciens, les tribus du désert n’ayant pas les moyens d’en équiper les démons qu’elles invoquaient pour la guerre, cela leur avait valu les faveurs de ces derniers. La générale ouvrit les yeux et regarda le flot se déverser.
« Aisha, fais sonner les cors, dit-elle en montrant les dents. Que la cavalerie se décale vers la gauche et attende mon signal pour charger. La Quinzième avancera par échelons, dans cet ordre : droite, centre, puis gauche. »
Le visage fin de son amie se plissa, mais elle hocha la tête. Juniper regarda sa Légion se mettre en mouvement et attendit. La danse avait commencé.
Le Hiérophante pencha la tête sur le côté.
Il se trouvait à un mile de ses ennemis, mais cela avait peu d’importance, désormais. Ses yeux avaient été touchés par le soleil de l’Été dans toute sa gloire, et peu de choses sous le ciel pouvaient leur échapper. Ce qui n’avait été que la vision des formes de la sorcellerie, accordée par les enchantements dont son père avait doté ses lunettes, faisait maintenant partie de lui ; et la flamme faë avait affûté ce don jusqu’à en faire une lame. La masse de soldats en sueur et en sang entre lui et sa proie disparut de son champ de vision à sa simple pensée. Il ne resta que l’ennemi. Une invocation triple les avait amenés dans la Création, une anomalie qu’il aurait aimé discuter avec son père s’il en avait eu le temps. Il avait cru le concept discrédité : en théorie, le chevauchement des Duels réduisait la puissance nécessaire, mais, en pratique, le réglage minutieux qu’il exigeait le rendait trop risqué au regard des bénéfices. Aucun mage assez fou pour prendre des risques en invoquant un démon ne survivait longtemps, et encore moins trois.
Il fallait reconnaître qu’en contenir trois à la fois avait représenté un certain défi. Il devait s’agir d’un seul sort : maintenir trois protections distinctes d’une telle ampleur dépassait ses capacités, et s’il avait tenté de diviser la tâche entre une protection couvrant deux démons et une autre couvrant le troisième, le déséquilibre des forces aurait été… difficile à gérer. L’efficacité globale diminuait quand on contenait des entités si différentes avec le même sort, mais cette méthode réduisait les risques d’un échec catastrophique. Malgré tout, l’ampleur des fuites lui déplaisait fortement. Le démon de l’Ordre était le plus difficile à maîtriser, comme son père l’avait prévu. Il ne pouvait pas être certain que la Bête de la Hiérarchie fût réellement l’ancien monstre qui avait brisé la cité de Shango et l’avait arrachée à la Création, mais elle se révélait particulièrement difficile à contenir. De par leur nature, ces démons étaient difficiles à maîtriser, même si, heureusement, ils étaient bien moins susceptibles de provoquer une infection à propagation rapide que la Folie ou la Corruption. Le problème, c’était que l’effet du démon sur la Création était… sélectif, faute d’un meilleur terme.
Les Bêtes de la Hiérarchie prenaient les lois de la Création, l’ordre du monde établi par les dieux, et les remplaçaient par quelque chose de superficiellement similaire, mais qui poursuivait des buts contraires. L’air existait toujours, mais on ne pouvait plus le respirer. Le solide devenait liquide, et le frottement apparaissait là où il n’aurait pas dû exister. Des points devenaient fixes sans rime ni raison, et quantité d’autres tissages se produisaient : le démon de l’Ordre pouvait agir d’autant de façons qu’il existait de lois de la Création, voire davantage. Il y avait eu des rapports selon lesquels… ah, peut-être une autre fois. Masego fronça les sourcils quand le démon de l’Apathie cessa d’essayer de s’infiltrer à travers le Globe d’Ivoire et rassembla plutôt son essence en lui-même. Malin. Les démons n’étaient pas vraiment doués de conscience, bien sûr, ou du moins pas d’une manière que les mortels puissent comprendre. Au mieux, ils pouvaient imiter l’intelligence. Mais ils étaient capables de résoudre des problèmes, malgré tout, et celui-ci tentait de retourner sa propre Corruption contre la protection qui le contenait. Apathie, tel était le titre qu’on avait donné à cette espèce, mais le phénomène allait plus loin. Elle ralentissait puis arrêtait le mouvement de toutes les forces, physiques comme métaphysiques. Le démon cherchait à figer sa protection, à la rendre si cassante qu’elle finirait par se briser.
Des runes se dessinant sous ses doigts, le mage aux tresses fredonna. Le globe d’ivoire purificateur éclata et le démon se déplaça sans hésiter — il en était incapable, à vrai dire —, mais le Hiérophante n’était plus un jeune garçon naïf. Il avait vu des merveilles et des horreurs qui s’étaient imprimées si profondément dans son âme qu’elles avaient changé jusqu’à sa nature.
« Éclat sur le verre, volé mais gagné, murmura-t-il. Gemme fugace, couronne de l’ennemi : aube. »
Pendant un instant glorieux, il revit tout. Le soleil de l’Été, dans toute sa puissance furieuse et implacable. Au simple souvenir de cette lumière, le sol autour de lui fut brûlé sur trente pieds, en un cercle parfait. Le démon ne fut pas mieux traité. Une lumière cuisante brûla l’enveloppe de peau épaisse et trouble qui entourait son noyau, la déchira en lambeaux noirs, tandis que la créature émettait un son qui n’était ni de la douleur ni quoi que ce soit d’autre — sa simple manifestation pesait sur la Création partout où elle se faisait entendre, ralentissant tout ce qu’elle touchait. Le démon se replia sur lui-même, abandonnant son essence extérieure, et, dès que l’aube se fut dissipée, Masego reforma le Globe d’Ivoire autour de lui. Il avait avancé de vingt pieds, constata-t-il. Encore quarante et il serait assez proche pour affecter les soldats à proximité, qui auraient paniqué s’il leur était resté assez d’esprit pour cela. Le contact de l’Apathie s’estomperait au bout de quelques instants, mais ne les quitterait jamais tout à fait. Il resterait toujours en eux ce vide, qui les rongeait de l’intérieur.
La Bête de la Hiérarchie avait modifié une loi pendant qu’il était distrait et, les lèvres pincées, Masego ajusta la fréquence du Globe d’Ivoire. Beaucoup trop passait malgré tout. Maintenir le démon à sa position actuelle ne serait pas le problème, songea-t-il. Il ne pouvait pas appliquer son essence au Globe d’Ivoire lui-même, car le Hiérophante s’était emparé des propriétés du divin pour les créer. Son étude du cadavre de l’ange près de Liesse avait porté ses fruits à cet égard. Leur lutte se jouait pourtant, en fin de compte, sur l’étendue de leur répertoire. Tant que Masego parvenait à saisir la loi de la Création qui était remplacée et connaissait un sort capable d’y remédier, l’influence du démon hors de la protection resterait très limitée. Mais s’il échouait sur l’un ou l’autre point, la propagation gagnerait le champ de bataille. Le démon de la Folie lui donnait déjà assez de fil à retordre à ce sujet. Il ne risquait pas de s’échapper, mais, à l’instant même où sa protection faiblissait, un fragment de l’essence de la créature s’était infiltré. Avec l’Ordre et l’Apathie, c’était regrettable, mais sans grande conséquence. La Folie, c’était autre chose.
Son effet persistait, s’accumulait et se propageait. Déjà, sur vingt pieds autour de lui, la trame de la Création était irrémédiablement souillée ; il faudrait la purifier au point de la rendre méconnaissable, faute de quoi quiconque s’aventurerait sur ces terres, jusqu’à la fin des temps, risquerait d’être frappé de folie rouge. Ce n’était pas l’espèce la plus dangereuse à combattre, mais le véritable pouvoir de ces démons résidait dans leur capacité à se propager. Plus ils demeuraient là, plus ils devenaient dangereux. Pas étonnant que, lorsque Triomphante était arrivée à Liesse, parmi ses myriades de démons issus de tous les Enfers, elle en ait envoyé un de la Folie contre la ville. Une demi-nuit avait suffi à détruire la cité entière, et la corruption se serait étendue à toute la région si elle n’avait pas été enrayée bien plus tôt. Tandis que Masego ajustait de nouveau le Globe pour contenir la Bête de la Hiérarchie, il comprit qu’il n’était qu’un homme seul qui tentait de retenir une crue à mains nues. Avec le temps, il échouerait. Archer lui avait appris que certains artistes du Levant marchaient sur des cordes tendues très haut dans les airs, pour divertir des paysans hurlants, et l’image lui parut peut-être appropriée. Le mage à la peau sombre était bel et bien capable de marcher sur cette corde métaphorique.
Mais il ne pouvait pas continuer ainsi des heures sans finir par tomber.
Réajustant le Globe — la Bête devenait plus rapide à reconnaître quand elle ne parvenait pas à passer, ce qui était inquiétant —, le Hiérophante tourna les yeux vers la haute plateforme de pierre toujours aux mains des rebelles. Il y avait un terme technique pour la désigner, se dit-il, mais il ne s’en souvenait pas. Tour basse et plate ? Fortin trapu ? Cette imprécision le démangeait comme une irritation impossible à apaiser, mais il se força à passer à autre chose. Une sorcellerie d’une ampleur considérable y était à l’œuvre. Allaient-ils recommencer à attaquer ses protections ? Cela avait été fort désagréable. Incapable de les frapper directement, il avait dû dépenser sa puissance pour colmater les brèches, ce qui l’aurait épuisé au point de le rendre négligent s’ils avaient continué plus longtemps. Il ne pouvait tout simplement pas tolérer la négligence. Ses yeux de verre embrassèrent une plus vaste étendue des fils de sorcellerie entrelacés, mais il écarta cette piste au bout d’un instant. De la nécromancie, qui ne le concernait pas. Il reporta son regard sur les démons. Repoussant une tresse, Masego se rappela une conversation qu’il avait eue avec Catherine, des années auparavant. Ils avaient parlé du héros Hunter, qui vivait encore à l’époque, et elle avait prononcé cette étrange expression : quand un homme de cette trempe souriait, ce qu’il montrait, disait-elle, s’appelait des pare-flèches.
Il lui avait naturellement expliqué que, même pour un Nom, essayer d’attraper une flèche avec ses dents risquait fort de lui briser les dents ou de laisser la flèche lui traverser le palais. Elle l’avait regardé de son air amusé et indulgent, puis lui avait expliqué que c’était ça, la plaisanterie. Une plaisanterie bien médiocre, à son avis, mais il fallait reconnaître que la plupart des choses issues de Callow étaient désespérément minables. Malgré tout, cette petite conversation lui était restée en mémoire. Il regarda les démons et traça des runes, toutes issues de la Haute Arcane. Les Globes d’Ivoire s’éteignirent.
Le Hiérophante montra les dents et tenta d’attraper une flèche.
« Bénis soit cet enfant, dit doucement la maréchale Ranker en regardant la Quinzième manœuvrer. Elle a hérité du meilleur de ses deux parents. »
La gobeline n’était pas une vieille sorcière décrépite comme les Matriarches des Eyries, obsédées par les lignées. Il était vrai que les gobelines issues des lignées matriarcales étaient plus grandes, plus fortes, plus intelligentes, et vivaient même plus longtemps — mais Ranker avait découvert pourquoi en devenant Matriarche, et elle se demandait si le prix à payer n’était pas trop élevé. Son peuple avait commis des actes atroces pour survivre à la surface, après avoir perdu son ancien royaume souterrain aux mains des nains. Pourtant, même si elle accordait moins d’importance à la lignée, nul ne pouvait nier que peu de filles avaient été mieux faites pour la guerre que Juniper des Boucliers Rouges. Istrid Fléau-des-Chevaliers était une légende vivante, dont le prestige s’était forgé aux Champs de Streges, et le père de la jeune fille avait lui aussi inspiré des récits de son vivant. Oguz Main-Tranchante était la raison pour laquelle Grem le Borgne portait ce nom, et peu de champions avaient été plus célébrés parmi les Clans avant que ses jambes ne soient brisées. Non, la générale Juniper méritait son rang, malgré sa jeunesse. Elle avait commencé à envoyer la Quinzième en avant avant même de recevoir les ordres, et, tandis que Ranker regardait la Légion avancer par échelons quand la cavalerie se détachait, un sourire carnassier fendit son visage. Elle connaissait cette formation pour l’avoir étudiée dans ses livres d’histoire. Les Callowans en avaient utilisé une très semblable lorsqu’ils avaient écrasé l’Empereur de l’Effroi Nefarious aux Champs de Streges.
Peu de ses propres officiers auraient pensé à recourir aux tactiques de l’ancien royaume, même avec des chevaliers sous leurs ordres. La doctrine des Légions avait beau être souple et complète, elle incitait à penser dans les limites d’un certain éventail de possibilités. Parmi les outils les plus redoutables de Calernia, certes, et ils avaient prouvé leur valeur maintes et maintes fois. Pourtant, pour qu’un commandant puisse prétendre au rang de maréchal, il devait prouver qu’il savait sortir de ce cadre. La fille d’Istrid avait cette trempe, même si elle n’était pas encore convenablement forgée. Grem revient, songea-t-elle. Le flambeau allait être transmis à des mains dignes de le porter. La Quatrième comptait davantage de sapeurs que la plupart des Légions ; son retournement après l’ouverture de la Porte des Enfers n’avait donc pas été aussi lent qu’il aurait dû. Les troupes régulières prendraient un peu de retard, mais si la générale Juniper parvenait à s’emparer de ce côté de la porte, les sapeurs seraient utiles, même seuls, pour le tenir. Il fallait tout de même se dépêcher. Cette petite Sahelian les avait pris de vitesse avec cette porte, qu’elle avait déployée juste après que la Légion de Ranker soit allée trop loin pour faire demi-tour à temps.
Orim était le dindon de la farce, comme après la Conquête, quand on l’avait envoyé garder Liesse et une bande de Callowans querelleurs. L’Écuyer avait déferlé sur ce flanc comme une avalanche de mort et défoncé le bastion de part en part, mais elle était partie, et la Cinquième devait tenir bon face à des ennemis qui la surpassaient largement en nombre. Les revenants privés de nécromanciens pour les guider ne représentaient toutefois pas une grande menace et, à vrai dire, ils n’avaient guère impressionné Ranker. Si l’armée du Roi Mort était composée de soldats de cette trempe, les Procerans devaient être encore plus nuls soldats qu’elle ne l’avait cru. Aucun pays menant autant de guerres ne devrait être aussi mauvais à la guerre, mais elle n’allait pas cracher sur une aubaine, vu les combats à venir. Sa Quatrième était à mi-chemin de la Porte des Enfers quand elle sentit la perturbation. Elle la sentit, comme si elle avait été physique. Ses yeux chassieux se tournèrent vers la bataille derrière elle, et ce qu’elle vit lui glaça le sang.
Les rebelles relevaient les morts. Ça, ils l’avaient prévu. C’était une vieille ruse des Terres désolées : retourner les morts de l’ennemi contre lui à mi-bataille. Les Légions avaient suivi le protocole et placé des sapeurs près des amas de cadavres, quand c’était possible. Mais ce n’était pas tout. Les revenants : c’étaient eux, la véritable cible. Ils avaient cru qu’en tuant les mages, les morts ne pourraient plus être contrôlés, qu’il faudrait d’autres lanceurs de sorts. Mais à présent, la marée se retournait d’un seul coup contre les Légions trop avancées. Et les morts n’étaient plus dépourvus d’esprit. Les morts-vivants se tenaient maintenant en rangs, en formation, au lieu de former une masse désordonnée. Ils se déplaçaient et tuaient avec détermination. La maréchale Ranker avait connu plus de batailles que presque quiconque dans l’Empire. Elle comprit alors, avec une clarté parfaite, qu’il s’agissait d’un piège depuis le début. De la disposition des démons au centre pour diviser leurs forces aux replis qu’on leur avait accordés, tout visait à les attirer le plus profondément possible, avec des renforts dispersés et trop loin derrière. Les rebelles avaient sacrifié des centaines de leurs propres mages, les fils et les filles préférés de Praes, pour préparer cet instant où les mâchoires se refermeraient sur les Légions de la Terreur. Ils avaient trop pris l’habitude de gagner, comprit Ranker avec angoisse. Nous n’avions pas cru qu’ils apprendraient.
L’esprit en ébullition, elle déroula le scénario à venir. La Cinquième, trop profondément enfoncée, était sur le point d’être submergée. La Douzième Légion d’Afolabi allait être broyée contre le flanc de la Sixième jusqu’à ce que celle-ci cède, déjà affaiblie. Et bien que le flanc droit tienne, Orim finirait par rompre et les revenants se déverseraient dans la brèche. Ils contourneraient Istrid, ou fonceraient sur les arrières de la Quinzième pendant qu’elle tentait de contenir la porte. Si la Cinquième était mise en déroute, la bataille était perdue.
« Faites sonner les cors, ordonna Ranker d’une voix rauque. Nous allons renforcer Orim. Maintenant, et à toute allure. »
Puis les protections qui contenaient les démons s’éteignirent, et des cris dépassant l’entendement des mortels retentirent dans le ciel obscur.