Chapitre 171
« Alors, soyons méchants,
Soyons la ruine la plus écarlate,
Déchirés, brisés, tordus,
Au cœur noir et cruels.
Alors, soyons le fléau,
De l’ami comme de l’ennemi.
Déployez l’étendard du désespoir,
Nous, les pires des pires.
Levez-vous, levez-vous, méchants de tout poil,
Fripons et déments,
Réclamez fièrement la scène
De cette époque merveilleuse.
Nous ne sommes ni bons ni justes,
Et ne méritons aucune victoire.
Nous ne sommes que poussière,
Promis à la misère.
Alors, souriez, tyrans,
Et soyons méchants. »
— Monologue final des « Nombreuses Morts du Traître », pièce sur le règne de l’Empereur de l’Effroi Traître
Au plus profond de la ville de Liesse, au-delà de couches et de couches de protections et de pièges, se trouvait une pièce. Elle avait été lentement perfectionnée pendant plus d’un an, après qu’Akua Sahelian eut passé des jours et des nuits à en affiner les plans. Elle en avait éliminé les impuretés et les inefficacités, équilibré la facilité d’emploi et l’étendue des effets, afin qu’une seule âme, dans toute la Création, puisse s’en servir comme prévu. Même si elle vivait cent mille ans, elle ne créerait jamais rien d’aussi grand : c’était l’aboutissement de tout ce qu’elle était. De tout ce qu’elle avait aimé et haï, de tout ce qui l’avait façonnée et combattue. Jadis, une enfant avait contemplé des pyramides de boue et de sang avec émerveillement. Elle s’était émerveillée de l’habileté, de l’ampleur, du pouvoir qui y résidait encore ; et même si Tasia Sahelian s’était acharnée à vider cette fillette de sa substance pour n’en faire qu’une coquille creuse, un simple réceptacle de ses ambitions, cette étincelle d’émerveillement n’avait jamais été étouffée. Elle était devenue une flamme, et cette brûlure sacrée coulait aujourd’hui dans ses veines. Elle lui murmurait le mot triomphe.
La Diaboliste sentait la ville palpiter comme un être vivant. Des réseaux de sorcellerie s’étendaient à travers elle tels des artères, toutes reliées au cœur qu’elle était. En cet instant, elle le savait, elle était à moitié divine. Comme il aurait été facile de s’enivrer de cette puissance, si elle avait été d’une lignée moindre. Mais elle était une Sahelian, du sang des premiers meurtriers. Les assassins de la première impératrice, qui avaient écrit dans le sang et la trahison la vérité de Praes. Ses ancêtres avaient été rois et reines, et Tyrans plus d’une fois. Régner, posséder le pouvoir, si éphémère fût-il, était son droit de naissance. Les murs de pierre sculptée qui l’entouraient n’étaient qu’un étang, et sur leurs façades réfléchissantes, elle vit les Légions de la Terreur alignées derrière un homme. Le Chevalier Noir, songea-t-elle, s’exprimait bien. Pourtant, il n’aurait pas dû être celui qui prenait la parole. Cela aurait dû être Catherine Foundling, son égale et son reflet. Sa main droite écarlate en devenir. Elle avait jadis sous-estimé l’Écuyer, qu’elle croyait n’être qu’un outil et un obstacle, mais elle avait depuis appris à la connaître. Fasili avait un jour regretté que Foundling ne soit pas née praesie, car elle portait en elle les germes de la grandeur, mais Akua savait mieux que lui.
Il fallait que cela se passe ainsi. C’était le feu, la juste indignation qui faisait de l’Écuyer ce qu’elle était : une brûlure qui n’avait rien à envier à celle de la Diaboliste. Si elle n’avait jamais été piétinée, elle ne se serait jamais relevée, crocs dehors. La Soninke ferma les yeux et sourit. Elle entrevoyait déjà la fin de leur histoire, en saisissait la forme du bout des doigts. Akua briserait Catherine Foundling, la réduirait en morceaux irréparables, et la créature aux angles acérés, rongée par la haine, qui en resterait tomberait à ses pieds. Quel monstre redoutable elle serait, une fois sortie de ce creuset ! Elle balayerait les ennemis de la Diaboliste sous le feu et l’acier, semant la ruine sur son passage, digne du nom qu’on lui avait donné. Rien que d’y penser, Akua en frissonnait de plaisir. La Diaboliste rouvrit les yeux et laissa les paroles du Seigneur Charogne lui emplir les oreilles. Seul le remuement de son père à ses côtés la distrayait, car il n’y avait qu’un seul siège dans cette pièce, et il ne souffrirait que sa présence à elle.
« Il n’a pas tort, Mpanzi, dit Dumisai of Aksum. De nos jours, on raconte que les légions ont gagné cette guerre civile, les orques et les gobelins, mais je m’en souviens encore. Les Calamités en étaient maîtresses corps et âme : elles les définissaient autant que leurs Noms. Mieux vaut ne pas les affronter du tout. »
Ainsi le décrivait-on, songea-t-elle : comme un homme qui aurait pu devenir Warlock, mais qui avait préféré l’obscurité à l’incertitude du combat. Elle savait que les chances n’auraient pas été en sa faveur. Le Souverain du Ciel Rouge avait commencé à mériter son titre alors qu’il n’était encore que l’Apprenti ; et même si les prétendants gagnaient en puissance en embrassant leur prétention, Lord Wekesa aurait disposé de toute la puissance de son ancien Nom. Pourtant, rien ne garantissait qu’un Apprenti devienne le Sorcier. Les Noms praesiens ne s’obtenaient jamais sans peine. Akua aimait son père, mais elle ne nierait pas que, devant la grandeur qui s’offrait à lui, il avait flanché.
« Je ne les hais pas, dit la Diaboliste. Pas plus que l’Impératrice. Malgré tous leurs défauts, ils ont cherché à élever notre peuple. Je ne suis pas Mère, Papa : je ne méprise pas ce qu’ils sont. C’est une erreur commise de bonne foi, et les tuer n’a jamais été le but de tout ceci. Je les surpasse. S’il faut pour cela leur ôter la vie, qu’il en soit ainsi. »
Et depuis combien de temps rêvait-elle à cela, à se libérer de ses chaînes ? Le Seigneur Charogne avait eu en partie raison. Ils ne pouvaient gagner la guerre en répétant la même défaite avec une centaine de nouveaux visages. Mais le couple qui gouvernait Praes avait tout abandonné de ce qu’étaient les peuples des Terres désolées pour éviter une nouvelle humiliation ; et cette trahison dépassait de loin un simple échec.Ils pouvaient gagner sans cesser d’être praesiens, Akua le savait.Va volontiers à ta tombe, Chevalier Noir, pour avoir appris cette vérité — malgré toutes tes faiblesses, tu étais un patriote.Elle ne nierait pas la profondeur redoutable de cette loyauté, aussi dévoyée fût-elle. Les paroles de l’homme s’achevèrent sur le vieil adage des Légions, que les soldats hurlèrent en réponse, et la Diaboliste se leva.
« Va-t’en, dit-elle à son père. Et reste en sécurité. Tu comptes plus pour moi que de mesquines victoires. »
Il l’enlaça et, le temps d’un battement de cœur, elle redevint une enfant, le menton de son père posé sur sa tête.
« Vis, murmura-t-il. Quel qu’en soit le prix, quelles qu’en soient les conséquences. Vis. Rien d’autre ne compte. »
« Crois en moi, demanda-t-elle. »
« Jusqu’à mon dernier souffle et au-delà, promit-il. »
Ce n’étaient pas des paroles en l’air, venant d’un sorcier qui connaissait les mystères qu’il connaissait. Il partit ensuite, et la chaleur de son étreinte persista. La Diaboliste se tint devant les murs couverts de runes et posa un doigt dessus. Ils s’illuminèrent comme un ciel étoilé, se reliant à une centaine de réseaux répartis entre maisons, bastions et fosses. Le Seigneur Charogne avait parlé au nom de l’ordre établi, au nom de la femme qui détenait la Tour. À elle, alors, de parler au nom des Terres désolées. Au nom de l’Empire d’hier et de demain, au nom de la grandeur qu’on n’avait pas encore oubliée. Akua Sahelian se tenait fière, car elle était bien plus que de l’ambition à l’état brut.
« Nous sommes, dit-elle doucement, les derniers des Praesiens. »
Ils l’entendraient, sa voix portée par une sorcellerie antique et usée. Ils l’entendraient et sauraient qu’ils pouvaient être méchants, mais qu’ils n’avaient pas tort.
« La Tour, dit Akua, est aux mains d’une femme qui veut nous gouverner pour l’éternité. Face à nous se tiennent ses légions de dupes, menées par son chien le plus fidèle. Vous les avez entendus parler de redevances, et vous savez donc qu’ils nient la plus ancienne vérité de notre empire : il n’y a pas d’égaux. »
Prononcer des paroles qu’elle pensait réellement, au lieu de ce qu’il fallait dire pour obtenir quelque chose, c’était comme boire l’eau d’une source. Un soulagement, après des années à ramper dans l’obscurité, de pouvoir enfin brandir son véritable étendard.
« Il y a ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, dit-elle. Les grands et les petits. Le nier, c’est nier les dieux eux-mêmes, car c’est ainsi qu’ils nous ont faits. Et maintenant, notre Impératrice s’incline et rampe devant un peuple conquis, fermant les yeux sur la réalité qui a causé sa défaite. »
Elle laissa le silence retentir.
« Le pouvoir, siffla-t-elle. »
Dans les pays étrangers, certains qualifieraient cette vérité de laide, mais elle s’adressait aux Praesiens : au peuple des autels et des pactes, de l’ambition impitoyable et sans fard. Ce qu’elle leur offrait à présent, c’était le chant de leurs ancêtres, repris à neuf avec une promesse nouvelle.
« Il y a vingt ans, nous étions plus puissants que le peuple de Callow, poursuivit-elle. Il y a vingt ans, nous étions meilleurs qu’eux, car au-delà des mensonges et des récits, voilà la vérité nue de la Création : les puissants possèdent le monde. »
Un rire lui échappa, cinglant de mépris.
« Ils prétendent être d’une autre espèce, ces hypocrites, mais que voyez-vous devant vous ? De simples soldats. »
Et son peuple connaissait l’acier, ce vieil ami de l’ambition. Combien de leurs ancêtres avaient pris la Tour les armes à la main ?
« Au bout du compte, ils ne sont qu’un mouvement de plus dans le Grand Jeu. L’ennemi est peut-être puissant, mais vous n’avez pas à le craindre. »
Elle se pencha en avant, le regard dur.
« Le fer aiguise le fer, et quand nous sortirons vainqueurs, nous serons une lame si affûtée que le monde en tremblera. »
Akua sourit. Une telle démonstration aurait dû être indigne d’elle, mais, à ce dernier tournant de sa vie, elle ne l’était plus.
« Réjouissez-vous de ce jour, fils et filles de Praes, dit-elle. L’Âge des Merveilles s’ouvre devant vous ; et, si sa grandeur et son horreur vous éblouissent, que la Création se souvienne de ceci : nous aussi, nous sommes grands et terribles. »
Et dans le sillage de ses paroles, tandis que les Légions avançaient et que les forces de flanc passaient à l’attaque, la sorcellerie s’épanouit. Les gens des Terres désolées ne poussèrent pas d’acclamations effrénées. Ils saluèrent l’événement en déchaînant la mort. Mille mages se mirent en mouvement et frappèrent avec la fureur d’un peuple privé de son destin. Depuis combien de temps Calernia n’avait-elle pas vu les meilleurs de Praes partir en guerre ? Trop longtemps. Chaque éclair et chaque tempête de flammes rétablissaient l’équilibre ; face à l’acier, une vague déferlante de puissance s’abattit. Elle aurait balayé les légionnaires comme fétus de paille si elle les avait atteints.
Mais elle ne les atteignit pas, car le Souverain du Ciel Rouge avait pris part à la bataille.
Très haut dans le ciel naquit une étoile, qui fit son entrée dans le monde en poussant un cri perçant. Elle aspira la sorcellerie comme une marée qui se retire, l’attira vers le haut jusqu’à en être saturée, puis un anneau de sorcellerie déchaînée explosa dans le ciel avec un grondement de tonnerre. Les lignes de mages des Légions, ces demi-mages fabriqués puis sacrifiés comme du cuivre bon marché, ripostèrent. Une douzaine de rituels s’embrasèrent et d’immenses lances de flammes furent projetées sur les bastions d’Akua, mais qu’en avait-elle à faire ? Ce n’étaient que de pâles imitations, face à l’original qui se dressait contre elles. La moitié des lances se dispersèrent presque aussitôt, leurs formules déchirées comme les plaisanteries bâclées qu’elles étaient ; les autres se retournèrent contre ceux qui les avaient lancées. Les flammes se muèrent en bêtes — lions, serpents et tigres — qui attaquèrent les légionnaires en marche dans de sourds rugissements. Des dizaines d’hommes furent incinérés en quelques instants, avant que le Seigneur Charogne ne fasse peser la puissance de ses aspects sur les soldats et ne les mène à travers l’enfer. Mener, songea Akua. Conquérir. Pas des outils pour tuer des Héros, mais pour conduire des armées ; et lorsque le manteau du Chevalier Noir les recouvrit, les légionnaires devinrent plus. Plus rapides, plus forts, indifférents aux flammes déchaînées.
La Diaboliste ne frappa pas lorsque la Sixième Légion suivit le Seigneur Charogne dans sa grande avancée ; elle leva plutôt les yeux au ciel. Une silhouette solitaire y chevauchait une monture ailée dérobée à Arcadie, sa cape multicolore flottant derrière elle. Un artefact en devenir, qui prenait du poids à chaque armée défaite dont il se parait. Akua soupçonnait déjà que la sorcellerie glisserait dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard, bien qu’il fût encore loin de sa forme véritable. L’Écuyer frapperait au cœur de l’ennemi, c’était dans sa nature. Pas au moyen de ses aspects, il était trop tôt pour cela ; mais Catherine Foundling avait une autre signature. Sa monture ailée passa au-dessus des rangs de morts qui tenaient les palissades fortifiées, évitant habilement les tirs magiques des bastions tandis qu’un simple couteau tranchait les liens des sacs attachés aux flancs de sa monture. Quand la première flèche prit son envol depuis une distance impossible, enveloppée de flammes, la Diaboliste faillit rire. La voilà. Une, deux, trois… huit en tout. Chaque sac de feu gobelin s’enflamma alors qu’il tombait encore et s’abattit comme une pluie verte sur les revenants. Certains atteignirent les bastions remplis de mages et de machines de guerre, mais des écrans de force les attendaient. Le feu gobelin les brûla, mais ils furent projetés de côté, sans que ses sorciers soient touchés. Les expériences minutieuses de son général sur les armes les plus dangereuses des Légions avaient porté leurs fruits.
La Diaboliste regagna son siège et s’installa contre le dossier de bois, les yeux toujours rivés sur la bataille qui se déroulait. Bientôt. Elle aurait préféré laisser les Légions s’engager trop loin, mais Warlock ne tarderait pas à passer à l’offensive, et il n’était pas à prendre à la légère. Elle vit que la Quinzième ne participait pas à l’assaut. Une réserve, probablement gardée pour le moment où les murs seraient percés. Elle aurait un autre rôle à jouer, mais Akua n’en était pas mécontente. De toute façon, elles seraient occupées, hors jeu. C’est ainsi que ses ennemis perdraient, en fin de compte. Dispersés pour parer une demi-douzaine de menaces, ils tomberaient l’un après l’autre. La Sixième Légion atteignit le champ de pièges extérieur, et les mages d’Akua activèrent leurs réseaux. En trois battements de cœur, le champ jusque-là désert se remplit de démons inférieurs hurlants.
Et ils moururent.
La Diaboliste se figea, le sang glacé. Chaque démon invoqué par les réseaux s’était changé en poussière rouge avant même d’avoir porté un coup. Warlock ne pouvait qu’en être l’auteur, mais comment avait-il su ? Il aurait dû commencer son incantation avant le déclenchement des pièges, ce qui signifiait… Quelqu’un a étudié le tracé de nos défenses, comprit-elle. Et avec une grande précision. Les doigts d’Akua se crispèrent sur les accoudoirs de son fauteuil. On pouvait supposer que les démons des réseaux secondaires subiraient le même sort ; sans eux pour ralentir l’avancée des Légions, les palissades seraient bientôt prises d’assaut. Et le feu gobelin avait déjà décimé les rangs des morts : elles céderaient. Maintenant. Il fallait agir maintenant.
La Diaboliste expira et son esprit s’apaisa. Sept ans s’étaient écoulés depuis qu’elle avait séparé son âme de sa chair terrestre. Cela lui avait jadis épargné une fin atroce dans cette même ville ; aussi ses ennemis avaient-ils probablement cru que cette mesure visait à la préserver. Ainsi, même si son corps était détruit, elle pourrait en investir un autre et poursuivre ses plans. En réalité, ce n’avait été qu’un heureux effet secondaire. Akua avait séparé son âme en prévision de quelque chose… de plus grand. Au fond du palais ducal, là où l’attendait l’ancre de son grand ouvrage, un petit cylindre d’obsidienne pure couvert de runes s’illumina. Son âme y était enfermée, mais ce n’était pas un simple phylactère. C’était une clé. Son âme toucha les millions de morts de Deoraithe qu’elle avait emprisonnés, les reliant à la grande trame. Dans toute la ville de Liesse, les runes s’embrasèrent ; leur seul éclat fit fondre la pierre et éclater le bois alentour, tandis que s’amorçait le plus grand rituel qu’eût connu Praes depuis l’époque de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante.
Des lettres runiques se formèrent devant elle, composant un contrat ; puis elle donna forme à la sorcellerie.
Dans les plaines, sur le flanc des légions qui approchaient, un point de flamme jaune apparut. Le contrat qu’elle avait rédigé y brillait, et la flamme grandit. Un cercle vide se forma, d’un demi-mile de diamètre, puis la flamme jaune se solidifia. La Création hurla, hurla de protestation tandis qu’on la déchirait de force et que s’ouvrait la Porte des Enfers. Pas une Brèche mineure, mais une Brèche majeure. La première depuis la chute de Keter, et, contrairement au Roi Mort, elle ne serait pas privée d’une seconde. Les âmes des Deoraithe n’étaient pas consumées, seulement affaiblies ; elles se reformeraient en quelques jours. Il lui faudrait bien plus longtemps pour stabiliser la sienne, mais la véritable terreur de son ouvrage tenait à son échelle. À puissance suffisante, la distance ne comptait pas. Elle aurait pu ouvrir une porte au cœur des terres du Principat sans même bouger, si elle l’avait voulu. L’armée d’Akua Sahelian, c’était la totalité des Enfers ; lorsque le premier démon franchit sa porte, lié à sa volonté par le contrat qu’elle avait inscrit dans la flamme, elle éclata de rire. Son armée était sans fin, et elle avait conçu ce rituel pour qu’il ne puisse répondre qu’à elle. Le réseau faisait partie d’elle, autant qu’un membre ou une goutte de sang.
Des vagues de puissance gaspillée déferlèrent dans les dispositifs de dérivation qu’elle avait conçus avec tant de soin, alimentant des protections qui auraient exigé des centaines de mages ; et, ainsi, Liesse… disparut. Elle fut repoussée d’un demi-pas hors de la Création. Elle avait choisi la ville du sud parmi tous les gouvernorats qu’elle aurait pu obtenir pour une raison précise. Le cadavre de l’ange, bien qu’il eût été laissé derrière, avait fait en sorte que Liesse demeure légèrement de travers par rapport à la Création. Plus facile à déplacer, et ses limites étaient clairement définies par les antiques protections qui l’entouraient. La ville était désormais hors d’atteinte, à l’exception d’une seule entrée qu’elle avait elle-même aménagée. Celle-ci se trouvait au cœur de ses fortifications dans les plaines, et l’ennemi s’épuiserait à tenter de s’en emparer. Les généraux avisés d’en face avaient tout planifié, et pourtant, les voilà : les forces censées prendre les murailles sur les côtés ne servaient plus à rien, tandis que le flanc découvert de l’armée subissait un assaut sans fin.
Les Enfers se déversèrent par la Brèche, et la Diaboliste sourit comme une femme sur le point de conquérir le monde.