Chapitre 165
« J’imagine que les Hauts Seigneurs auraient protesté contre le contrôle mental si je ne m’étais pas emparé de leurs esprits, ce qui prouve bien que c’était la bonne décision depuis le début. »
— Empereur de l’Effroi Imperious
J’avais cru, autrefois, que c’était sa manière de penser qui distinguait Noir de ses prédécesseurs. Sa façon de calculer les gains et les pertes, de laisser les chiffres guider ses décisions plutôt que des élans plus sentimentaux. Je trouvais étrange qu’un homme né à Praes puisse seulement penser ainsi. Mais, en regardant mourir un millier d’hommes, d’une manière que j’avais tacitement acceptée au nom d’une stratégie d’ensemble, je compris que cette impression était fausse. La plupart des Praesi pensaient déjà ainsi, quand on creusait un peu. C’était le principe même du sacrifice, non ? Détruire quelque chose de précieux pour obtenir autre chose qu’on jugeait encore plus précieux. Quelques milliers de personnes contre une forteresse volante ? L’Empire comptait beaucoup d’habitants, mais possédait peu de machines de guerre ensorcelées. Des vrilles d’une chose surnaturelle s’insinuant dans votre esprit en échange de l’invocation d’un démon ? Quand on voulait gravir la Tour, le pouvoir avait plus de prix que la raison. Mon maître n’avait fait que prendre un concept au cœur de tout ce qui était praesi et le pousser jusqu’à sa conclusion logique, froide et implacable.
La Maison de la Lumière enseignait que les hommes pouvaient être pires que les diables, car les diables étaient poussés vers le Mal par leur nature et non par choix. Que se détourner de la lumière était un péché plus grave que de naître dans les ténèbres. Le choix : voilà le mot que les prêtres exaltaient par-dessus tous les autres. Les dieux avaient accordé aux hommes le droit de prendre des décisions, et ce qu’ils faisaient de ce droit définissait qui ils étaient. Car, pour les Enfants des Cieux, le péché réside dans l’acte, non dans la naissance. Je n’y croyais pas, pas vraiment. Malicia était un monstre, non parce qu’elle avait nourri une guerre civile qui avait duré des décennies et fait des dizaines de milliers de morts, mais parce qu’elle était capable de faire ce choix. Son péché, si je tenais à employer ce mot, c’était d’être une femme dotée de cette capacité. Même si elle était devenue sœur cloîtrée dans le sud de Callow et n’avait jamais fait de mal à une mouche jusqu’à sa mort, cette chose sinistre serait toujours tapie en elle. Le Mal n’était pas tant un acte qu’un état d’esprit, une manière de penser que j’avais été élevée à mépriser, en dépit de tous les efforts des orphelinats impériaux.
Mais moi aussi, j’avais cette noirceur en moi. C’était presque pitoyable d’avoir mis si longtemps à l’admettre, d’avoir dû sacrifier un millier d’hommes placés sous ma protection en guise d’appât pour ne plus pouvoir le nier, même au fond de moi. J’avais sacrifié les Ankouans, ainsi que des hommes de la Quinzième, afin d’attirer le piège rituel qu’Akua et ses chiens nous réservaient. J’aurais fait de même avec les hommes du Général Istrid ou avec n’importe quels autres soldats présents sur ce champ de bataille, parce que ce bain de sang répugnant m’avait semblé être le chemin de la victoire. Est-ce cela que tu voyais en moi, Noir ? Cette même absence de scrupules qui retient les gens meilleurs que moi. La décision n’avait pas été différente — ni pire — que celle d’envoyer l’avant-garde dans les mâchoires de l’Été à Dormer ou de provoquer un affrontement contre toute la puissance de la Cour en Arcadie. Mais, cette fois, mon égoïsme était à nu, impossible à dissimuler, même à mes propres yeux. Cela aurait dû m’accabler, mais, hormis une honte sourde, la vue des mourants ne m’avait pas émue. Si je ne peux être bonne ni juste, au moins serai-je victorieuse.
J’avais sacrifié ma dernière illusion d’être une personne décente pour remporter une victoire, et je ne parvenais même pas à éprouver le moindre regret à cette pensée. Peut-être la Diaboliste avait-elle dit vrai, quand elle avait affirmé que j’étais devenue comme les Praesi. Le fossé qui les séparait de moi n’était pas aussi large ni aussi profond que je l’aurais voulu. J’entendis Hune s’approcher en silence ; ses pas lourds ne ressemblaient à ceux de personne d’autre. Je ne me retournai pas pour l’accueillir.
« Légat, dis-je simplement. Vous avez un rapport à me faire ? »
Devant nous s’étendaient les restes de la journée. Mon petit tour de nécromancie, transformé de dague en épée par le manteau de l’Hiver, avait fait basculer le cours de la bataille au moment précis où il le fallait. Tandis que je menais mes propres morts contre les revenants, les légions avaient commencé à percer sur les flancs. La Quatrième d’Istrid avait ouvert la marche, suivie de près par le Général Orim et la Cinquième. La légion de Ranker n’avait pas tardé non plus, un quart de cloche tout au plus, et dès que la Neuvième avait pu se dégager, la bataille avait été terminée. Avec quatre brèches dans leurs lignes, la formation ennemie s’était effondrée, et les rebelles avaient alors cédé à la panique. Ils avaient fui, bien sûr. Mourir pour la cause n’était pas une vertu des Terres désolées. Pour empêcher toute poursuite, lord Fasili avait affaibli son centre et lancé tout ce qu’il pouvait contre les légions aguerries qui avançaient, tandis que lui-même et ses compagnons encore vivants s’enfuyaient. Cela n’avait pas suffi. Orim avait envoyé un détachement de mille hommes retarder les revenants censés lui barrer la route, puis s’était lancé à sa poursuite. Il n’avait renoncé que lorsque Fasili avait jeté sa dernière réserve de trois mille revenants contre la Cinquième. Le général d’Akua avait conduit vingt-trois mille soldats vers le sud et s’était enfui avec à peine deux mille hommes à la fin de la bataille de l’Aube morte.
À ma grande fureur, je n’avais pas pu participer à la poursuite. Une fois les nécromanciens partis, les revenants étaient devenus incontrôlables et s’étaient retournés les uns contre les autres comme contre mes soldats, mais leurs rangs ne s’étaient pas éclaircis assez vite. J’aurais pu les poursuivre à pied ou sur un cheval réquisitionné. Mais j’avais pesé le pour et le contre. Si je les poursuivais, je pourrais tuer le meilleur général d’Akua. Rien ne garantissait toutefois que j’y parviendrais, puisqu’il avait des centaines de mages et au moins un sort de protection qu’il croyait capable de me piéger. Si je restais, je pouvais réduire considérablement les pertes de mon côté en taillant dans les revenants désorganisés avec mon cortège de soldats morts. Un gain supérieur incertain, ou un gain inférieur garanti. Un an plus tôt, j’aurais poursuivi l’ennemi, mais depuis, on m’avait appris le prix de l’imprudence. Aussi puissants qu’ils soient, les vilains qui affrontaient seuls des armées en mouraient plus souvent qu’à leur tour.
« Deux cent trente-trois morts dans la Quinzième, dit Hune en me tendant délicatement un parchemin. Deux fois plus de blessés. Les chiffres des trois autres légions ne sont pas encore arrivés, et les Callowans ne disposent même pas de registres élémentaires, mais d’après les comptes rendus, je prévois au moins deux mille morts parmi les Ankouans. »
Un quart des forces ankouanes initiales avait disparu avant même que la cloche de l’après-midi ne sonne. Mon côté le plus froid estima que, malgré les cinq mille hommes de Southpool qui avaient sûrement péri, cette bataille m’avait tout de même permis de sortir gagnante de la sinistre arithmétique de la guerre. Du moins en apparence. La Diaboliste pouvait se permettre de perdre plus de soldats que moi. À ce rythme, je serais la dernière femme debout dans mon armée tandis qu’elle en aurait encore plus d’un tiers. Ou de ce que nous pensions être son armée, en tout cas. Les murs de Liesse empêchaient toute scrutation, et tenter d’évaluer la population de la ville au moment où elle s’était élevée dans les airs relevait du cauchemar logistique. Les réfugiés ne déclaraient pas exactement leur intention de voyager, et les fées ne fournissaient pas de rapports de pertes.
« Nous avons donc prouvé de manière décisive que les Légions peuvent vaincre des revenants quand les armées alignent des effectifs similaires, dis-je après un long silence. »
« Je nuancerais cette affirmation, répondit l’ogresse. Un tiers de nos effectifs était composé de gardes ankouans. Cela dit, Liesse est une ville fortifiée. Les conditions de l’affrontement y seront différentes. »
« Ce sont ses mages qui vous inquiètent, risquai-je. »
Ce n’était pas difficile à deviner. Ils m’inquiétaient aussi.
« Ils ont eu des mois pour préparer le terrain, dit Hune. Leur supériorité magique et leur avantage numérique pèseront lourd contre nous, Votre Grâce. »
« Supériorité magique, répétai-je avec un sourire las. Je ne crois pas qu’ils puissent s’en prévaloir tant que nous avons le Hiérophante. »
« Un seul homme, dit-elle. »
« Un seul Porteur de Nom, répliquai-je. »
« Ils en ont un aussi, Votre Grâce, me rappela l’ogresse. Si l’on ne m’avait pas informée que le temps nous était compté, j’aurais préconisé un siège prolongé plutôt qu’un assaut. »
Le temps nous était compté, hein. Une façon détournée de dire que tout le monde s’inquiétait de ce qu’Akua Sahelian pourrait manigancer si nous ne défoncions pas sa porte assez vite. L’idée de l’ogresse n’aurait pas été mauvaise d’un point de vue tactique, si l’on faisait abstraction de la Diaboliste. Mais, stratégiquement, c’eût été une erreur. Plus nous tarderions à écraser les rebelles, plus Procer risquerait d’attaquer pendant que la moitié des légions serait immobilisée autour de Liesse. L’ogresse n’était pas assez haut placée pour être au courant, même si je pariais qu’elle avait entendu quelques rumeurs. Elles se multipliaient ces derniers temps, et je doutais que ce fût une coïncidence. Je soupçonnais l’Impératrice de préparer l’opinion publique aux guerres à venir. Même si elle avait un plan qui lui permettrait de ne jamais les mener. Malicia n’était pas du genre à laisser le moindre angle mort. Je n’avais aucune intention d’en parler à l’ogresse, cependant, et changeai donc de sujet.
« Fasili Mirembe, dis-je. Qu’en pensez-vous ? »
« Compétent, répondit aussitôt le Légat. Il a manifestement étudié en profondeur la doctrine des Légions. Il a correctement évalué le temps qu’il faudrait aux légions pour venir à bout des revenants lancés contre elles. Son jugement tactique est également solide. Les Ankouans étaient la bonne cible pour son rituel. »
« Tactique de terreur, murmurai-je. Il comptait sur la débandade des Callowans pour remporter la bataille. »
« Ils ont manifestement prévu de limiter votre capacité à agir sur le champ de bataille, Votre Grâce, dit Hune. Je ne comprends pas très bien comment ils ont pu se laisser tromper par un leurre. »
« C’était la Voleuse. Si l’on dissimule le pouvoir d’un Nom, il peut être difficile de les distinguer à distance. Ça ne marchera pas deux fois, mais ça ne devrait pas être nécessaire. Utiliser des sortilèges de protection contre Masego, c’est comme essayer de noyer un poisson. »
« Je dois avouer que je m’inquiète de la place que nous accordons aux Porteurs de Nom dans nos tactiques, fit remarquer l’ogresse. »
Elle semblait, pensai-je, presque parler comme mon maître. Ne compte jamais sur un artefact ou un pouvoir pour remporter la victoire. Ils te lâcheront toujours au pire moment. Personne n’est invincible, mais se passer de béquilles dont les faiblesses sautent aux yeux contribuera grandement à prolonger ta vie. Il y avait du vrai là-dedans, mais le nombre de Porteurs de Nom dans mon camp constituait mon principal avantage. Il aurait été stupide de ne pas l’exploiter au maximum.
« Nous le retrouverons à Liesse, dis-je en ramenant la conversation à lord Fasili. »
« Je le classerais en dessous de la plupart des généraux impériaux, notamment du Général Juniper, dit l’ogresse. Les batailles sont toutefois rarement assez simples pour qu’un tel écart de compétence suffise à décider de leur issue. »
Elle avait raison. Sur un terrain découvert, avec des armées identiques, cela changerait beaucoup de choses. Mais lors d’une immense bataille rangée autour de Liesse ? C’était une autre histoire. J’avais confiance en la Limier infernal, mais je ne pensais pas qu’elle dirigerait une armée traditionnelle des Terres désolées mieux qu’un homme intelligent élevé précisément pour cela. Nous gardons une large avance en matière d’officiers expérimentés. Ils dépendront de la magie pour contrôler les revenants, et cela les empêchera de manœuvrer rapidement. Juniper préparait un plan d’attaque pour Liesse depuis un bon moment, qu’elle peaufinait et améliorait chaque jour. Je lui ferais confiance, comme elle me faisait confiance. En silence, je regardai les légionnaires entasser les cadavres aux quatre coins du champ de bataille et préparer les bûchers qu’on allumerait avant la tombée de la nuit. Les revenants finissaient par s’arrêter une fois suffisamment endommagés, la sorcellerie qui les animait cessant alors d’agir, mais certains cadavres se débattaient encore lorsqu’on les emportait. Ils brûleraient quand même.
« Vous pensez être une bonne personne, Hune ? demandai-je soudain. »
« C’est une manière humaine de voir le monde, répondit l’ogresse. Tracer des lignes et dire que le fait de se tenir d’un côté ou de l’autre définit qui l’on est. »
« Alors, comment les ogres voient-ils les choses ? demandai-je en lui jetant un regard. »
Le Légat esquissa un sourire ténu, ses lèvres épaisses se pinçant en une ligne.
« Nous sommes ce que la Création nous permet d’être, dit-elle. Croire que nous pouvons décider est le premier mensonge, et le plus ancien. »
« On m’a enseigné le contraire, dis-je. »
« Et quel contrôle aviez-vous là-dessus ? demanda-t-elle. »
Elle secoua la tête avant que je puisse répondre.
« Je dois reprendre mes fonctions, Votre Grâce, poursuivit-elle. Je vous laisse à vos réflexions. »
J’inclinai la tête pour la congédier, peu désireuse de la garder auprès de moi. Une autre conversation m’attendait, après tout. Tandis qu’elle s’éloignait à grands pas, je cherchai les six cent quarante-neuf morts-vivants qu’il me restait parmi ceux que j’avais relevés : un amas grouillant au fond de mon esprit. Je pouvais voir par leurs yeux, guider leurs mains et leurs pieds, mais il y avait… un danger à cela. Ils étaient trop nombreux, plus que je ne pouvais réellement en maîtriser. Des ordres qui n’étaient guère plus que des pensées pouvaient les diriger en groupe, mais si je m’enfonçais davantage, j’étais certaine que cela aurait des conséquences. Un dieu, peut-être, n’en aurait pas été troublé. Mais m’emparer de son manteau ne m’avait pas élevée au rang de déesse : cela m’avait seulement permis de revendiquer une part de ce pouvoir. La sécurité résidait dans la superficialité. Mon instinct me poussait à libérer les morts de leur service, maintenant que la bataille était terminée, mais j’y réfléchis à deux fois. J’avais déjà prouvé que je pouvais causer de lourds dégâts en remplissant des animaux morts de munitions. Six cents soldats parfaitement sacrifiables étaient un outil trop utile pour que je m’en débarrasse sans bonne raison.
« Je sais que vous êtes dans les parages, dis-je. »
La Voleuse claqua la langue et apparut devant moi. Elle était assise sur le dos d’un mort, mais, sous cet angle, je ne pouvais pas savoir s’il s’agissait d’un des miens ou d’un revenant. Elle porta une gourde à ses lèvres, l’air assez mal en point.
« Je ne m’habituerai jamais à cette odeur, dit Vivienne Dartwick. Elle vous colle à la peau, d’une façon ou d’une autre. »
« Je pensais la même chose après ma première vraie bataille, dis-je. Maintenant, je la remarque à peine, pour tout te dire. »
La Voleuse m’adressa un sourire acéré.
« Et ça ne t’inquiète pas ? »
« Les vilains ne sont pas les seuls à se battre, dis-je. Ni les seuls à avoir un nez, d’ailleurs. »
Elle n’insista pas, et je ne m’y attendais pas. Parler avec Vivienne, pensai-je, ressemblait beaucoup à un duel d’escrime. Des pas légers, des feintes pour sonder les faiblesses ; un jeu où la victoire et la défaite ne cessaient de changer de camp pour les deux adversaires.
« Quelle grande victoire, lança la Voleuse d’un ton traînant. Dois-je te féliciter ? »
« Une escarmouche, dis-je. »
« Quarante mille hommes se sont battus sur ce champ, dit Vivienne. »
« Même pas le tiers des effectifs de nos véritables armées, dis-je. De simples fractions de l’ensemble. C’est donc une escarmouche, aussi importante soit-elle. »
« Si ce n’était qu’une escarmouche, dit Vivienne, pourquoi la Diaboliste a-t-elle risqué son meilleur général ? »
Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent.
« Je me suis posé la même question, murmurai-je. »
À voir tout cela, certains éléments ne collaient pas. Je pouvais généreusement estimer mes pertes à cinq mille hommes aujourd’hui. La Diaboliste, de son côté, en avait perdu vingt mille. Même en comptant les cinq mille habitants de Southpool qu’elle tuerait et relèverait, j’avais gagné dix mille âmes dans cet échange. Ce n’était pas un marché si terrible pour elle. Plus je perdais de soldats, moins j’en avais pour donner l’assaut à ses murs. Mais elle a envoyé Fasili et des centaines de mages. En sachant qu’elle pouvait les perdre. Akua n’agissait jamais avec une seule intention en tête.
« Les sortilèges de protection qu’ils ont utilisés pour m’enfermer, reprit la Voleuse. J’aurais pu en sortir quand je le voulais. Ils n’étaient pas réglés sur moi, si tu vois ce que je veux dire. »
« Tu crois qu’elle voulait savoir si elle pouvait m’enfermer à volonté, dis-je. »
« Je ne suis pas générale, dit la femme aux cheveux noirs. Mais j’ai l’impression qu’à armées égales, elle te bat. Ce que tu as de plus qu’elle, c’est une bande de Porteurs de Nom, et tu es sans doute la plus puissante d’entre eux. »
Je n’en étais pas si sûre, pour être honnête. Pour tuer des adversaires isolés, peut-être, et surtout des Porteurs de Nom. Mais le Hiérophante pouvait désormais effacer une compagnie de la surface de la Création sans même reprendre son souffle. Quant à l’Archer… eh bien, elle était difficile à contenir, faute d’un meilleur terme. Elle incarnait à elle seule le grain de sable qui enraye la machine. L’Adjoint n’était pas écrasant à lui seul, mais ce n’était pas le rôle de son Rôle. Il était censé renforcer un autre Porteur de Nom ; et même s’il fonctionnait mieux avec moi, il pouvait remplir cette fonction auprès d’autres aussi.
« Ce serait imprudent de sa part de risquer autant de mages juste pour obtenir une réponse, dis-je. »
« Si tu étais restée coincée derrière ces protections, dit la Voleuse, aurions-nous gagné cette bataille ? »
Je grimaçai. Peut-être. Mais peut-être pas. Et si la Diaboliste avait anéanti trois légions et un contingent de la Quinzième juste avant notre dernière bataille, eh bien, je n’aurais eu aucune chance de prendre Liesse. La campagne pouvait survivre à la perte de la garde municipale ankouane. Quatorze mille légionnaires, c’était autre chose.
« Il y a trop de choses dont nous ne sommes pas sûrs, finis-je par dire. Les conjectures et les manigances sont son fonds de commerce ; nous n’en sortirons pas gagnants si nous continuons à jouer selon ses règles. »
La Voleuse resta silencieuse un long moment, les yeux rivés sur moi.
« Tu veux que j’aille à Liesse, dit-elle. »
Je hochai lentement la tête.
« Pas pour me battre, précisai-je. Mais j’ai besoin d’avoir des yeux dans la ville avant de l’attaquer. J’ai essayé à plusieurs reprises de prendre l’initiative, Vivienne, mais elle a toujours un coup d’avance sur nous. »
« Ma dernière visite là-bas ne se répétera pas, dit la Voleuse. Elle sait que je fais partie de ta petite bande de vauriens. Elle aura pris des mesures. »
« Je sais, dis-je à voix basse. Je te le demande quand même. »
« C’est le moment, dit-elle, où tu déploies ton éloquence pour me convaincre. »
Je levai les yeux vers le ciel bleu et souris avec amertume. Je pouvais la manipuler, pensai-je. J’avais entrevu les leviers sur lesquels appuyer au fil de nos conversations. Je savais quelles menaces et quelles pressions la feraient céder. Mais cette envie de la plier à ma volonté, que je sentais jusque dans mes os ? C’était ainsi que les vilains forgeaient la lame qui finirait par les tuer. J’ignorais si cet instinct acéré venait de mon Nom, de l’Hiver ou, plus inquiétant encore, d’aucun des deux. Mais je ne céderais pas.
« Tu crois être une bonne personne, Vivienne ? demandai-je à la place. »
« Le bien n’a aucune importance, répondit la Voleuse. Il y a des dettes, réglées ou non. Le reste, c’est de la décoration. »
« Cent mille Callowans, dis-je. Tués et réduits en esclavage. Je crois que c’est la dette de toute une vie. Aide-moi à la régler. S’il te plaît. »
Vivienne ne répondit pas et but à sa gourde. Elle s’essuya les lèvres et eut un rire sombre.
« Je croyais qu’il n’y aurait pas besoin d’héroïsme idiot de ce côté de la barrière, dit-elle. Comme cette certitude me manque. »
Je n’insistai pas davantage. Au bout du compte, il fallait que ce soit sa décision. Toute autre façon de faire aurait un prix, tôt ou tard. Je ne veux pas d’esclaves, pensai-je, encore hantée par la conversation que j’avais eue avec Hune sur une colline. Mais une part de moi murmurait que la bonté pouvait être un joug tout autant que la peur, à sa manière, et que ce que je voulais importait bien moins que ce que je faisais réellement.
« Ne traîne pas en chemin vers le sud, dit la Voleuse. Je serai prudente et je me retirerai si le danger devient trop grand. »
« C’est tout ce que je peux te demander, dis-je, et l’affaire fut réglée. »
À la tombée de la nuit, les bûchers brûlaient. Cent chandelles de chair qui cuisait dans la nuit. La Voleuse partit vers le nord, en direction du repaire ennemi. Je fis escorter les Ankouans jusqu’à nos lieux de rassemblement par les trois légions du Général Istrid, puis repartis vers le sud avec le reste de mes hommes. Vers la Quinzième, vers Juniper et le Hiérophante, vers les plans qui décideraient du sort de Callow.
Et, comme je l’appris, vers Noir.