Chapitre 164
« Retenez bien mes paroles : la bannière impériale flottera au-dessus de Summerholm avant le solstice d’été. »
– Impératrice de l’Effroi Regalia II, peu avant le déclenchement de la guerre de Soixante Ans
« Sonnez les cors », ordonna la générale Istrid.
La Rage rouge palpitait au fond de son crâne, doux chant du massacre qui l’appelait. Elle avait appris à l’ignorer depuis qu’elle avait prêté serment à la Légion, tant d’années auparavant. L’envie persistait pourtant : lâcher le hurlement et planter ses crocs dans une proie après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne reste d’elle que la joie et le sang. Les orques ne s’apprivoisaient jamais vraiment, même quand on les entraînait et qu’on les revêtait d’armures humaines. Leur seigneur de guerre l’avait compris ; jamais il n’avait cherché à en faire autre chose que ce qu’ils étaient. À la place, il leur avait donné des ennemis et leur avait appris à mieux tuer, à unir la sauvagerie à la discipline et à servir quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Certains des jeunes peaux-vertes, de nos jours, pensaient que cette chose grandiose était l’Empire, mais ils étaient nés à une autre époque. Istrid aux Boucliers Rouges ne vénérait que l’autel des Légions de la Terreur, la plus grande machine à tuer que Calernia eût jamais connue. Que représentait Praes à ses yeux ? Une bande d’humains querelleurs, parés de soie et couverts d’or. Si elle en recevait un jour l’ordre, elle réduirait en cendres tout ce qu’ils avaient bâti et couvrirait de sel les terres de leurs demeures ancestrales.
Les choses pourraient bien en arriver là. À cette pensée, la Rage martelait ses tempes comme un tambour. Le petit apprenti hargneux de Noir faisait chanter les hommes à la révolution, ces temps-ci, et Sa Majesté l’Impératrice de l’Effroi se salissait même les mains dans les Terres désolées. Une fois cette fille Sahelian éliminée, l’ancien ordre allait connaître une révision. Elle savourait par avance les morts à venir, et pour bien des raisons. Le clan des Boucliers Rouges n’avait pas une lignée ininterrompue comme les Loups Hurlants ou les Crocs d’Ivoire, mais les chamans racontaient encore les histoires du clan mort qui avait donné naissance au sien. Celles du temps où les hordes de peaux-vertes pillaient Wolof et Okoro à leur guise, prélevaient le tribut des rois d’Aksum à genoux et livraient de grandes batailles contre les Deoraithe dans la Floraison Dorée. Même avant l’arrivée des Miezans, la puissance de son peuple s’était étiolée face aux hautes murailles et aux sorcelleries rusées, mais la Création était une roue qui tournait sans cesse. Chaque chien avait son heure, pour peu qu’il sût attendre. Celle de son peuple lui semblait proche.
La Quatrième n’utilisait pas les cors fabriqués à Praes pour transmettre ses signaux. Istrid avait fait fabriquer les siens avec les os des grands drakes dont les restes jonchaient encore les Steppes : d’immenses instruments sculptés qu’un ogre devait souffler. Leur appel, profond et glaçant, évoquait le cri creux de créatures mortes depuis longtemps sur ces terres. C’était une promesse de mort, et les légionnaires d’Istrid marchaient à son son contre les derniers râles de l’ancien ordre.
La légate de l’Écuyer avait fait de son mieux, mais ces Callowans étaient des gardes, pas la Garde royale. Quand les revenants avaient pressé là où la ligne était la plus mince et que les soldats de la Quinzième avaient commencé à tomber, le flanc gauche du centre avait vacillé. Istrid avait ordonné de sonner les cors avant que la ligne ne s’effondre tout à fait, puis avait regardé ses légionnaires raffermir le front avant de repousser les Callowans sur le côté. La Quatrième avait gagné son surnom sur l’ordre de Noir lui-même, après les Champs, pour avoir repoussé les tueurs montés du royaume. Inflexibles. Beaucoup en avaient conclu qu’elle avait levé sa légion pour défendre, encaisser les coups et les rendre. Pure ignorance. Istrid Fléau-des-Chevaliers s’était hissée jusqu’au sommet où elle se tenait en massacrant tout ce qui se trouvait sur son chemin : chefs rivaux, seigneurs des Terres désolées ou chevaliers de Callow. Elle avait façonné son armée à son image : la force brute faite hôte. Elle comptait moins de sapeurs que n’importe quelle autre légion en service, juste le nombre réglementaire de mages, et la Quatrième était la seule armée de Praes dont les lourds dépassaient les soldats ordinaires dans les rangs. Elle savait bien pourquoi on l’avait associée à Sacker. Sa vieille amie ferait preuve de finesse là où elle n’en avait pas, tempérerait ses instincts belliqueux. Mais aujourd’hui, nul besoin de réfléchir à fond.
Des morts se dressaient devant elle, et elle allait les fracasser. Rien de plus.
L’orque resserra les attaches de son casque et se lécha les babines. Sa garde personnelle se pressait autour d’elle, aussi impatiente d’en découdre qu’elle, et Istrid se tourna vers sa légate la plus ancienne.
« Bagram, annonça-t-elle. Le commandement est à toi. »
« Baigne-toi dans leur sang, Fléau-des-Chevaliers », répondit l’orque en montrant les crocs.
Il avait prolongé son sourire un peu trop longtemps pour que ce soit tout à fait convenable, mais le vieux bougre avait toujours été porté sur la galanterie. Istrid assouplit ses épaules vieillissantes d’un roulement et dégaina sa lame. Devant elle, les lignes s’entrechoquaient dans un fracas grisant, et elle accéléra. Les légionnaires s’écartèrent à son passage, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien devant elle que les morts : une masse grouillante de chair pâle et d’acier, avançant par vagues silencieuses. L’orque frappa le sol du pied et poussa un cri rauque. Une centaine d’autres lui répondirent, des peaux-vertes des Steppes du Nord comme des Petites Steppes. Des berserkers comme elle. Certains prétendaient que la Rage rouge n’avait plus sa place dans ce petit monde ordonné que bâtissait la Tour. Qu’il n’y avait plus de place pour les vieux brutes stupides du Nord.
« Os et chair déchirés, murmura-t-elle en kharsum, laissant les vieux mots l’envahir.
Son père les avait prononcés, et sa mère avant lui. Ils remontaient jusqu’à la Horde des Bois Brisés et aux années où la Création tout entière s’était inclinée devant les orques.
« Enduits de malheur, masqués de cendre
Rouges toujours, crocs et griffes dehors
Comme une gueule immense, vide et béante. »
La vieille comptine l’aida à entrer dans la transe, comme elle était censée le faire. Le corps d’Istrid fut secoué de spasmes tandis qu’un cri qui n’était pas le sien emplissait l’air. Ses muscles se tendirent, ses os craquèrent et le monde prit des teintes cramoisies. Le revenant devant elle frappa, mais elle aussi ; son épée déchira l’os et la chair, tordit l’acier et l’envoya s’écraser contre un autre mort-vivant.
« EN AVANT ! » hurla-t-elle en riant comme une folle.
Et ils avancèrent, apportant le malheur au monde entier.
Abigail continua de jurer tandis que le mage soignait ce qui restait de son œil. Elle sentait encore les dents s’enfoncer dans sa chair, la déchirer et la lacérer tandis qu’elle s’efforçait de repousser le revenant. La journée en disait long, puisqu’elle comptait parmi les chanceux. Toute sa ligne avait été anéantie alors qu’elle tentait d’empêcher ces foutus Ankouans de fuir : les gardes ayant cédé du terrain, sa vingtaine de soldats s’était retrouvée encerclée et massacrée en quelques instants. Si une ligne de mages ne lui avait pas ouvert une voie de retraite, elle serait dans la gueule d’un revenant, comme le reste de ses soldats.
« Bande de lâches », cracha la capitaine. « J’espère qu’elle les fera tous pendre. »
« Peu probable, fit remarquer la lieutenante Salome. Et si vous continuez, je ne peux pas vous promettre que vous recouvrerez jamais la vue. »
Abigail ferma sa gueule d’enfer, même si elle commençait à se faire des opinions sur les guérisseurs de la Légion. Ils travaillaient moins vite que les frères et sœurs de la Maison de la Lumière, et leur manière de s’occuper des patients était bien moins agréable. Ils étaient aussi moins doués pour soigner. L’absence de douces exhortations à assister plus souvent aux sermons ne compensait pas le risque de perdre la moitié de sa réserve d’yeux.
« Voilà, dit le Taghreb solennel. Ça devrait suffire. Gardez à l’esprit qu’il ne s’agit que d’un rafistolage, capitaine. Une véritable restauration demanderait des heures de travail minutieux et devra attendre que le champ de bataille ne soit plus actif. »
« Je connais les protocoles de triage, grommela Abigail. J’ai suivi ces foutues conférences. »
Les Légions devaient être la seule armée au monde à vous faire asseoir comme une écolière après les exercices. Heureusement qu’elle savait lire, aussi, car c’était indispensable pour devenir tribun. Or, elle convoitait justement cette promotion. Les officiers de ce rang n’étaient pas censés se retrouver aussi souvent en première ligne, ce qui devrait considérablement augmenter son espérance de vie.
« La légate Hune a demandé aux soldats de votre section de se présenter pour être réaffectés, lui annonça la mage à la peau olive. Évitez de vous faire tuer, capitaine Abigail. Ce serait dommage que mon travail n’ait servi à rien. »
« Vous avez vraiment un cœur d’or, Salome », répliqua sèchement la femme aux cheveux sombres.
Elle avait beau détester l’idée de retourner au cœur de la mêlée, la Callowane s’était attendue à ce qu’on la rappelle. La moitié de sa compagnie avait survécu, mais elle ne retournerait pas là où elle avait été décimée : la Quatrième occupait désormais cette position et y avait foncé en frappant fort. Et en hurlant. Dieux d’en Haut, que de hurlements ! Ça devait être un truc d’orques. Les légionnaires renversaient la situation, du moins. Leur première ligne était composée de lourds et ils avaient foncé sur les revenants comme une charrette emballée, reprenant en un quart de cloche tout le terrain perdu. À présent, ils enfonçaient un coin dans les morts-vivants, ce qu’elle supposait être le prélude à une attaque générale. Abigail fit le tour des positions et récupéra les restes de sa compagnie, auprès des guérisseurs qui s’étaient occupés d’eux ou sur les terrains où ils s’étaient effondrés d’épuisement, avant de se diriger vers le commandement. Le tribun principal Locks fut celui qui l’accueillit ; l’origine de son ridicule nom d’emprunt légionnaire devint claire quand elle aperçut ses boucles sombres qui dépassaient de son casque.
« Pour l’instant, nous vous gardons en réserve, capitaine, lui dit le Soninke. Vous serez probablement rattachée à une autre compagnie qui a subi des pertes, puis envoyée pour maintenir les levées en ligne. »
Maintenir ces foutus Ankouans en ligne, c’est comme ça que j’ai perdu la moitié de ma compagnie, espèce de sale con imbu de lui-même, pensa-t-elle.
« J’ai hâte », répondit Abigail en forçant son accent de Summerholm pour que le sarcasme ne s’entende pas.
Elle passa ensuite une demi-cloche derrière les lignes, comme si elle attendait son exécution, mais elle ne pouvait pas se plaindre. Mieux valait attendre que combattre. Elle n’était pas tacticienne, mais elle aurait parié qu’à cet instant les choses tournaient en faveur de son camp. Sur le flanc droit, la Cinquième était toujours aux prises avec les revenants, mais les morts-vivants commençaient à s’éclaircir. La Neuvième progressait moins vite dans les rangs ennemis, mais au prix de moins de pertes ; quant à la Quatrième, elle s’enfonçait dans les morts-vivants comme si c’était le solstice d’été et qu’elle n’avait rien mangé depuis une semaine. On pouvait dire, en étant généreux, que le centre tenait bon, mais guère plus. Aucune erreur flagrante ne justifiait de la renvoyer dans la mêlée, et elle se promit d’allumer un cierge dans une Maison pour ça. À condition que ça ne coûte que des cuivres, en tout cas. Elle n’allait pas lâcher de l’argent pour les gens d’en Haut, pas avant d’avoir obtenu une promotion et mis le grappin sur un joli garçon doté d’une souplesse surnaturelle au lit.
Elle regretta aussitôt son blasphème.
Une bande de beaux seigneurs des Terres désolées se tenait en retrait derrière les morts-vivants depuis que les lames étaient sorties ; ils venaient enfin de se décider à agir. Ils s’en prenaient à la Reine Noire, et Abigail devait reconnaître qu’il fallait avoir du cran pour tenter le coup. Catherine Foundling avait la réputation de régler les problèmes en les massacrant sans pitié ; ils avaient donc du courage à assumer si ouvertement cette étiquette. Au loin, des panneaux de lumière aveuglante se formèrent autour de l’Écuyer et se mirent à tourner lentement. Abigail aurait bien regardé de plus près, mais cela lui faisait mal aux yeux, et pas seulement à cause de la lumière. Les formes qu’elle distinguait n’en étaient presque pas, et un simple coup d’œil suffisait à lui donner les prémices d’une migraine. À vrai dire, elle ne s’inquiétait pas trop. Piéger la Reine Noire, c’était un peu comme mettre un feu de joie dans une boîte : ça marcherait pendant un bref instant, jusqu’à ce que tout prenne feu, puis vos mains s’enflammeraient aussi, et à ce stade il serait bien, bien trop tard pour faire quoi que ce soit. Contrairement à certains de ses compatriotes plus stupides, Abigail ne trouvait rien de glorieusement patriotique à remplacer un monstre de Praes au pouvoir par un monstre de Callow, mais Dieux d’en Haut, comme elle était heureuse d’appartenir à la Quinzième plutôt qu’aux pauvres abrutis chargés de l’affronter.
Il y avait quelque chose à gagner à être du côté des vainqueurs et, monstre ou non, Foundling avait toujours fini par être la dernière femme debout sur le champ de bataille.
Le problème, c’était que les panneaux lumineux restaient en place. Aucune tempête hurlante ne les déchira. Abigail se dit que ce n’était pas bon signe. Le reste de l’armée devait être du même avis, car un frisson parcourut les rangs. Pas les vieux légionnaires, faits d’une autre trempe, mais les Ankouans vacillaient. Et les hommes de la Quinzième… C’était difficile à décrire. Inutile d’aimer la Reine Noire pour se fier à sa légende. Aux récits de la fille qui avait soutiré la résurrection aux anges et s’était frayé un chemin à travers les armées et les héros. Abigail l’avait vue à Dormer, quand elle avait dressé des escaliers de glace et balayé les faës d’Été hors des murailles. C’était comme assister au déchaînement d’une force de la nature, pas d’une personne. Parfois, la capitaine se réveillait encore avec les doigts glacés, même quand elle dormait près du feu. On ne pouvait pas voir pareille chose sans y croire, ne serait-ce qu’un peu. Alors pourquoi ne sort-elle pas de sa cage ? Les Praesiens saisirent l’occasion, et si l’histoire de Callow s’était jamais résumée à une phrase, c’était bien celle-là.
Abigail avait entendu des récits de la Conquête. Tous les enfants en entendaient, peu importe où ils avaient grandi dans le pays. Mais ils parlaient de batailles et de sièges, de ruses ingénieuses et d’actes odieux. Ça n’a rien à voir avec tout ça, pensa-t-elle. Des ténèbres se changèrent en fumée au-dessus des silhouettes lointaines des mages qui psalmodiaient, et cette fumée se mit en mouvement. Elle rampa dans le ciel sans nuages, s’étendant comme de l’encre dans l’eau. Ce ne fut qu’en atteignant l’armée qu’elle se rassembla en une boule au-dessus des troupes. Puis elle explosa de nouveau, en une centaine de tentacules sombres qui balayèrent le centre de l’armée. Partout où ils passaient, les hommes mouraient. Ils s’étouffaient, hurlaient, se griffaient la gorge tandis que la fumée pénétrait leurs corps et empoisonnait quelque chose en eux. Des larmes noires traçaient sur leurs visages des sillons semblables à des traînées de cendre. Le sang d’Abigail se glaça, et elle comprit alors pourquoi les vieillards appelaient Praes l’Ennemi. Ce n’était pas la guerre, c’était… Elle ne connaissait aucun mot assez laid pour le décrire.
Combien étaient morts en dix battements de cœur ? Un millier, au moins. Un gouffre béant s’était ouvert en plein milieu de l’armée, et les revenants s’y engouffraient déjà. Abigail crut presque entendre un craquement, quand le moral des Ankouans se brisa. Ils allaient se faire la malle, pensa-t-elle. Les gardes allaient fuir et ils allaient tous mourir. La fumée s’amincit et commença à se dissiper, ne laissant derrière elle qu’un champ de cadavres. Et un seul soldat. Cette unique survivante retira son casque, libéra sa queue-de-cheval, et le cœur de la capitaine se noua dans sa gorge.
« Relevez-vous », ordonna Catherine Foundling, et les morts obéirent.
Le mot avait été prononcé à un demi-mile de là, et pourtant Abigail l’entendit comme s’il lui avait été murmuré à l’oreille. Des Ankouans et des légionnaires se relevèrent, les yeux d’un bleu froid et brillant, et les morts se jetèrent sur les morts. Quelque chose d’ancien et de rude remonta dans les veines de la capitaine, quelque chose qu’elle s’était crue trop endurcie pour ressentir. Ce n’était pas de la fierté, car comment être fière qu’une des leurs rivalise en horreur avec le cauchemar des Terres désolées ? Mais cela s’en rapprochait, quand elle songeait aux mages ricanants de l’autre côté, qui avaient fauché des milliers d’hommes comme des insectes. Ayez peur, pensa-t-elle. Comme nous. Comme nous avons toujours eu peur. Craignez le monstre qui vient pour vous tous, car elle n’a pas la moindre trace de pitié ni de clémence.
« Tuez-les tous, Reine Noire », murmura Abigail d’une voix rauque, et elle pensait chacun de ses mots.
Sacker regarda le givre se répandre sur le sol, les morts s’acharner sur les morts, et sentit son corps frissonner d’une manière qui n’avait rien à voir avec le froid soudain. Elle avait vu lord Noir déployer toute sa puissance, transformant les hommes derrière lui en une épée qu’aucune armée ne pouvait repousser. Mais ceci était autre chose. C’était la folie et la puissance des anciens Tyrans mises au service d’un dessein implacable, et la part d’elle-même qui aimait les Tribus par-dessus tout pleurait à cette vue. Ô Seigneur Charogne, qu’as-tu fait ? L’Écuyer était une armée à lui seul, une enfant courroucée qui avait dérobé le manteau d’un dieu mineur et ravagerait le monde avec jusqu’à ce qu’il corresponde à sa vision de l’ordre des choses. La gobeline était une véritable fille des Eyries Grises, fille et petite-fille de Matriarches ; elle connaissait les vieilles histoires et les sombres vérités qu’elles recelaient. Aucune Impératrice n’avait été aussi terrifiante que celles qui se croyaient dans leur bon droit. Celles qui pensaient faire ce qui était nécessaire. Les Praesiens s’agenouillaient devant l’autel de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante — puisse-t-elle ne jamais revenir — et la proclamaient plus grande Tyran que tous ceux qui l’avaient précédée ou lui succéderaient. Mais elle n’avait été qu’une tempête à laisser passer, rien de plus.
Il n’y aurait pas moyen d’attendre que Catherine Foundling passe, elle le savait. La fille avait été formée par le plus patient des monstres et avait dépassé sa plus grande faiblesse : le manque de puissance.
Est-ce là l’héritage que tu veux laisser, Amadeus de l’Étendue Verte ? Vas-tu nous abandonner après nous avoir joué une dernière farce, en sachant que le monde brûlera dans ton sillage ? Sacker éprouvait pour le Chevalier Noir plus de respect qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir en accorder à un humain ou à un mâle, mais elle ne pensait pas pour autant qu’il méritait un bûcher aussi vaste que Calernia tout entière. L’amertume n’en était que plus forte, car elle savait que l’Écuyer serait nécessaire dans les guerres à venir. Ils avaient besoin de gens comme elle pour repousser Procer, étouffer la Dixième Croisade dans l’œuf. Je t’en veux un peu, vieille amie, de savoir que tu as façonné une situation où nous n’aurons d’autre choix que de l’accueillir à bras ouverts. Chaque fibre de Sacker lui disait qu’elle devait tuer cette fille, la tuer sur-le-champ avant qu’elle ne franchisse un point de non-retour. Mais suivre son instinct reviendrait à paralyser l’Empire et les Tribus avec lui, à la veille de la plus grande guerre qu’ils eussent connue depuis des siècles.
La gobeline laissa la peur et le chagrin l’étreindre un instant, puis reprit le contrôle de son esprit. Elle avait des ordres à donner. Les rebelles avaient joué leur carte et échoué. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’Istrid et Orim ne percent les lignes ; alors, la bataille serait pratiquement gagnée. Il ne restait qu’à achever le travail.
« Levez les bannières, ordonna la générale Sacker à son état-major. Les lourds en première ligne ; mages, tirez à volonté. Finissons-en avec cette mascarade. »
Elle aurait dû avoir l’impression d’avoir remporté la victoire, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce qui les attendait. Son peuple vénérait les Dieux d’en Bas, tout comme les Praesiens, mais il avait donné un nom au plus ancien visage de ces divinités : le Dévoreur. Selon les Tribus, quand la Création était née, le Dévoreur avait recraché tous les peuples du monde. Les derniers et les plus petits, qui avaient rampé hors de sa gueule béante et épuisée, étaient les gobelins. Les filles des lignées de Matriarches apprenaient en secret qu’elles étaient les dernières à être venues et qu’elles seraient les dernières à partir. Que les calamités frappant les peuples plus grands leur seraient épargnées, car elles resteraient cachées dans leurs profondeurs.
En voyant l’Hiver se répandre parmi les morts, gelant et fracassant tout sur son passage, Sacker douta pour la première fois depuis sa naissance de la véracité de cette croyance.