Chapitre 163
« Si je touchais un aurelius à chaque tentative d’assassinat, je n’aurais pas besoin d’augmenter sans cesse les impôts. »
— Empereur de l’Effroi Pernicious, le Menacé
La commandante Joan Ansel avait feint la colère lorsque l’ogresse avait pris le commandement, car c’était ce que ses hommes attendaient d’elle. Au fond, pourtant, elle n’éprouvait qu’un pitoyable soulagement. Tout cela dépassait de loin ce qu’elle était capable de gérer. Elle avait fait partie de la Garde royale, autrefois, et combattu durant le siège de Laure, jusqu’à ce qu’une des portes cède et que les Praesi se répandent dans la capitale. C’était ce passé qui lui avait valu, dix ans plus tard, le commandement de la garde urbaine d’Ankou, mais ses hommes oubliaient qu’à l’époque, elle n’était qu’une capitaine. Que savait-elle du commandement des armées, des tactiques de campagne et du reste ? Son travail avait consisté à tenir ce putain de mur avec la compagnie placée sous ses ordres, et elle s’en était acquittée, et même fort bien. Ce n’étaient pas ses hommes qui avaient flanché quand l’Empire avait frappé à la porte. Mais ça, tout ça, dépassait ses capacités. La vérité, c’était qu’ils avaient été à deux doigts de se faire anéantir par l’ennemi avant même que les Légions ne les aperçoivent, et cette pensée lui faisait toujours courir un frisson de peur le long de l’échine. Cieux pleureurs, elle aurait encore fui si elle l’avait pu. Mais ce n’était pas une option.
La femme aux cheveux clairs jeta un regard sur les rangs derrière elle et aperçut cette silhouette solitaire à cheval, son manteau chamarré flottant dans le vent. La Reine Noire en personne était venue prendre les choses en main, et l’on disait qu’elle avait des opinions bien arrêtées sur la désertion. Joan dissimula un sursaut sous son casque. Tous avaient entendu parler des Gallowborne, arrachés directement au gibet et envoyés au combat jusqu’à l’épuisement sur des champs de bataille étrangers. Elle savait que Sa Grâce avait été nommée Vice-reine de Callow par la Tour, qu’elle ne détenait pas le trône de plein droit, comme les Fairfax, mais qu’importait. C’était un secret de Polichinelle : la Reine Noire avait cogné le Wasteland dans le ventre jusqu’à ce qu’il recrache une couronne qu’elle puisse porter. Elle n’a jamais perdu une bataille, se répéta Joan. Nous ne mourrons pas aujourd’hui. Elle s’accrocha à cette certitude en regardant les rangs des morts avancer. Des milliers et des milliers, pâles comme la tombe même sous le soleil matinal. Leurs armes n’avaient pas l’élégance de celles des Légions ; pas de couleurs assorties ni de lignes épurées. Seulement des pièces d’armure rafistolées sur un cadavre en marche, et des lames, des lances, toutes les armes qu’on avait pu se procurer à bas prix. Ils n’avaient rien d’effrayant, jusqu’à ce qu’on remarque qu’il n’y avait que la mort dans leurs yeux vides.
Au moins, ses hommes avaient de bonnes cottes de mailles et de solides lances. À Ankou, la garde urbaine se servait de gourdins et de couteaux pour maintenir l’ordre, mais cela faisait des siècles que la tradition voulait que tous s’exercent à la lance chaque mois. La ville était le dernier rempart entre Callow et ces putains de Procerans, au cas où les Vales tomberaient. On attendait d’elle qu’elle tienne jusqu’à l’arrivée des armées du royaume. Ankou a des remparts, songea-t-elle. Ici, il n’y a que de l’orge et de la terre noire. Tout cela serait bientôt rougi. Les mains de Joan tremblaient, des tremblements qu’elle avait méprisés quand elle était encore jeune. Mais à vingt ans, elle n’était qu’une idiote, non ? Elle avait cru que Laure pourrait tenir face au maudit Seigneur Charogne et à sa meute de monstres. À présent, elle approchait la cinquantaine et savait mieux que ça. On ne pouvait pas vaincre le Wasteland. Et plus nous nous battons, plus dure sera notre mort. La pensée était sombre, mais Joan ne s’était pas sentie aussi impuissante depuis des décennies. Le gouverneur impérial d’Ankou s’était contenté de presser le peuple jusqu’à la dernière goutte d’impôt et de l’ignorer pour le reste, jusqu’à la fin de son mandat, l’année précédente. Tous avaient poursuivi leur vie sans que personne ne se mêle d’eux.
À présent, Joan était de nouveau dans le viseur de la Tour, et elle avait juré de mourir en son nom.
« Commandante Ansel, fit la montagne. Vos hommes semblent abattus. »
Joan déglutit et leva les yeux vers l’ogresse. Légate Hune, avait-elle dit s’appeler. L’une des officières supérieures de la Quinzième, même si Joan n’avait jamais entendu parler d’elle, contrairement au Limier infernal ou à Hakram Deadhand. La créature était grande comme une douzaine d’hommes, et ses yeux l’observaient comme si elle n’était qu’un insecte, à un faux pas de se faire écraser. Dieux, songea-t-elle, pourquoi n’ai-je pas pris ma retraite ? Elle aurait eu du mal à joindre les deux bouts, mais mieux valait être pauvre que morte.
« Ils tiendront, madame », répondit-elle raide comme un piquet au monstre. « Ils connaissent les enjeux. »
Il n’était pas nécessaire d’être un grand général pour comprendre que la Reine Noire avait placé les hommes de Joan au centre parce qu’elle ne leur demandait que de tenir. Les ailes, de part et d’autre, étaient constituées de Légions, et ce seraient elles qui décideraient de l’issue de la bataille, pendant que les Callowans mourraient comme des chiens. Mais si le centre s’effondre, ce sera un massacre. Les morts scinderaient l’armée de la Reine Noire en deux et l’écraseraient par petits groupes. La femme aux cheveux clairs le savait, mais elle n’était pas sûre que ses soldats en aient conscience. Et même s’ils le savent, est-ce qu’ils en auront quelque chose à foutre quand on leur bouffera la gueule ? Joan frissonna. On voyait aisément comment tout cela pouvait virer au désastre.
« Ils tiendront », acquiesça calmement la légate Hune. « Faites savoir à vos officiers que les légionnaires de la Quinzième ont reçu l’ordre de tuer tous ceux qui fuiraient le champ de bataille. La lâcheté ne sera pas tolérée. »
Joan jeta un coup d’œil à la Reine Noire, toujours immobile au loin. Dieux, c’était sinistre, cette immobilité.
« La Vice-reine ne reviendra pas sur cet ordre, commandante, dit froidement le monstre. N’espérez pas trouver grâce auprès d’elle. Elle n’a aucune patience pour les couards. »
Facile à dire quand on est une putain de machine de guerre à soi toute seule, songea Joan.
« Nous tiendrons », dit Joan, en détestant la faiblesse de sa voix.
Elle inspira et expira, les mains plaquées contre ses flancs pour faire cesser leurs tremblements.
« Ici, dans la boue, c’est nous qui tenons la ligne », murmura-t-elle. Et cette fois, sa voix avait du fer.
La vieille chanson parlait de mourir libre, non ? Elle eut un sourire amer. Enfin, les chansons n’étaient que des chansons. La Création n’était jamais aussi belle qu’on le prétendait.
Orim des Chiens Goudronnés inspira profondément. L’air était vif et pur, ici, rien à voir avec la puanteur sordide de Laure. Il sentit la part de lui qui était le général s’effacer, laissant le chef qu’il avait été montrer de nouveau les crocs. Dieux, comme c’était bon de retrouver la guerre ! D’avoir un ennemi à mâcher, une armée à briser, disperser et piétiner. Voilà comment les orques étaient faits pour vivre, pas à jouer les putains de nourrices pour un troupeau de Callowans bêlants. Oh, il savait pourquoi le seigneur Noir l’avait placé en garnison à Laure. Le jour où il avait répandu le sang de cinq mille Praesi sur le sol du Wasteland résonnait encore dans les mémoires, murmure de peur et de mort pour quiconque le contrariait. Cela avait suffi à garder dans le rang les Mazus de ce monde et les déchets du coin. Mais devoir se montrer patient, bienveillant et s’occuper de ces centaines de petites corvées fastidieuses l’avait érodé. Orim avait cinquante-trois ans, à présent, mais aujourd’hui, il se sentait de nouveau jeune. Ce serait une bonne journée ; tout ce qu’il regrettait, c’était de devoir combattre sous les ordres d’une gamine verte plutôt que de Grem ou du Seigneur Charogne. Il ne comprenait pas ce que le seigneur Noir trouvait à ce Wallerspawn. Elle savait tuer, mais l’Empire ne manquait pas de tueurs. Peu d’entre eux se montraient aussi irritamment scrupuleux dans leur manière de faire le travail.
Entouré de son état-major, Orim étudia l’armée rebelle. Les spectres ne seraient pas une proie facile, mais cette bataille pouvait être gagnée. Le garçon des Terres désolées qui commandait le camp adverse avait épaissi ses rangs avant d’approcher, amassant les morts pour égaler la ligne des levées callowanes. Des lignes plus profondes, toutefois. La Quinzième et les levées comptaient dix mille hommes en tout, mais les rebelles devaient en avoir quatorze ou quinze mille devant eux. C’était comme Istrid l’avait prédit : Mirembe cherchait à briser le centre et à le scinder en deux. Mais les tactiques ennemies ne se limitaient pas à une seule vague. Un contingent de trois mille spectres avait été détaché du reste de la troupe et se dirigeait vers la Cinquième Légion d’Orim. Derrière le centre de l’armée rebelle, on distinguait les vivants : des troupes personnelles praesi et des mages, pas plus de deux mille. Trois mille autres spectres formaient un cercle autour d’eux, et c’était bien dommage. Les cavaliers d’Istrid auraient pu contourner le tout pour frapper les Praesi si ces morts n’avaient pas été là.
« La Générale Sacker semble avoir tiré le bon numéro aujourd’hui », fit remarquer son tribun d’état-major.
Orim grogna pour marquer son accord, sans regarder le Taghreb. La Neuvième de Sacker formait l’aile gauche, et contrairement à sa propre légion, aucune division détachée ne se dirigeait vers elle. L’orque se lécha les babines, les muscles atrophiés de son visage maintenant ses lèvres presque immobiles. Une faiblesse de naissance, qui lui avait valu le surnom de Sinistre, tant il lui était difficile de sourire. Il avait eu de la chance que cela ne se remarque pas lorsqu’il était bébé. Les orques nés avec une malformation ne survivaient pas aux longs hivers.
« Préparez-vous à les recevoir, ordonna-t-il. Accueil échelonné. »
Sa Sapeuse en chef renifla, puis s’adressa aux porte-drapeaux. Deux fois, le tissu rouge s’éleva, et moins de trente battements de cœur plus tard, les scorpions se mirent à tirer. Des javelots à la pointe d’acier transpercèrent le premier rang des trois mille spectres qui avançaient vers la Cinquième, aussi facilement que du papier mouillé. Les morts-vivants se trouvaient à moins de trois cents pieds, une bonne distance pour les abattre. La deuxième salve partit vingt battements de cœur plus tard, orientée cette fois pour transpercer plusieurs spectres par projectile. Les rebelles avaient équipé leurs morts d’armures bon marché, mais traverser chair et os exigeait quand même de la force : rares étaient les javelots qui en abattaient plus de deux. Comme Orim s’y attendait, les spectres accélérèrent avant le départ de la troisième salve. S’il avait eu davantage de temps pour se préparer, le chef aurait fait piéger leur avancée par ses sapeurs, mais les rebelles avaient été trop rapides. Peu importait. Les hordes de morts-vivants ne savaient pas se battre, même les plus malins, et celle-ci ne semblait pas disposer d’escarmoucheurs. Ils le paieraient cher. Les drapeaux se levèrent de nouveau et les lignes de sapeurs de la Cinquième s’élancèrent à travers le champ. Ils ralentirent juste avant que l’ennemi n’entre à portée, puis lancèrent leurs explosifs, qui creusèrent de grands trous dans les rangs ennemis dans un fracas assourdissant. Les gobelins se replièrent aussitôt à un rythme mesuré, leurs munitions explosant toutes les dix pulsations avec une précision disciplinée.
« À ce rythme, plus d’un dixième d’entre eux auront disparu avant d’atteindre notre mur de boucliers », observa son tribun d’état-major.
« C’est au corps à corps que les morts-vivants brillent, lui rappela Orim. Ça ne durera pas. »
Il l’avait appris à ses dépens lors de la marche sur Okoro, pendant la guerre civile. Les escarmoucheurs avaient fauché les premiers rangs de morts-vivants ennemis, et il avait cru que ce serait un massacre ; mais la victoire avait été si serrée qu’elle aurait tout aussi bien pu être un match nul. Les morts-vivants ne se fatiguaient pas, et ne rompaient pas quand ils perdaient trop des leurs. Impossible de faire céder leur ligne comme celle des vivants, puisqu’ils ne paniquaient pas et ne fuyaient pas. Ils ne s’arrêtaient que lorsqu’on les avait tous détruits, ou qu’on avait abattu les nécromanciens qui les tenaient en laisse. Trois mille spectres face aux quatre mille hommes de sa Cinquième semblaient représenter un gaspillage de corps, mais ce n’était pas le cas. Le garçon d’en face savait que les morts qui parviendraient jusqu’à leurs lignes occuperaient suffisamment la légion d’Orim pour l’empêcher de se redéployer pendant au moins une heure. Il va frapper le flanc droit du centre, songea l’orque. Les spectres envoyés contre la Cinquième devaient l’empêcher de le renforcer : Mirembe cherchait à créer une faiblesse par laquelle s’engouffrer. Mais cela ne suffirait pas, pas avec la légion d’Istrid en réserve pour colmater précisément ce genre de brèche. Alors, qu’est-ce que tu mijotes vraiment, Habitant des Terres désolées ?
Cent pieds avant que les spectres n’atteignent le mur de boucliers. Aucune arbalète n’avait tiré sur eux lorsqu’ils étaient entrés à portée, car cela aurait été un gaspillage de carreaux. Rien d’aussi léger ne pourrait abattre des créatures comme celles-là. Orim cracha sur le côté et prit sa décision.
« Les lourds en première ligne, dit-il. Mage en chef Dolene. »
« Oui, monsieur ? » répondit le Soninke.
« Pas de salves. Un Crochet, puis du Lancer jusqu’à nouvel ordre. »
Quel que fût le plan des rebelles, il reposait sur l’immobilisation de ses forces. Pour défaire leur stratégie, il devait déchirer leurs rangs aussi vite que possible. L’orque regarda les rangs de la Cinquième se redéployer sans heurt. Les sapeurs se mirent à l’abri tandis que ses hommes et les orques en lourdes armures prenaient la relève. Ils se fatigueraient vite, il le savait, mais les soldats réguliers n’auraient pas eu le même impact. Il prendrait le risque. Quelques instants avant que les spectres ne s’écrasent sur leur première ligne, des boules de feu jaillirent, s’élevant à angle aigu avant d’être rabattues vers l’arrière, en plein dans le premier rang des spectres. Crochet. Les flammes dévorèrent les morts-vivants, concentrées avec une telle intensité qu’elles s’attaquèrent avec voracité à leur chair morte. Les cors sonnèrent, et ses troupes lourdes poussèrent un grand cri, boucliers levés, avant de charger l’ennemi. L’acier s’entrechoqua dans un fracas de tonnerre, et les rangs de mages façonnèrent de nouveau les flammes pour les envoyer au milieu de la masse bouillonnante de spectres, loin de la ligne de front. Lancer, disait la doctrine. Une méthode destinée à affaiblir la pression ennemie pour pouvoir la dévorer par vagues.
Le soleil miroitant sur son heaume, Orim le Sinistre observa l’affrontement de l’acier contre la chair morte, et ses lèvres frémirent à demi en un sourire grotesque.
La Générale Sacker observa depuis sa plateforme surélevée la ligne des hommes d’Ankou ployer sous le poids des morts-vivants et fronça les sourcils. Son œil manquant la démangeait ; elle devait toujours lutter contre l’envie de gratter le tissu cicatriciel. Ou bien l’ennemi commettait une erreur, ou bien c’était eux. Les Callowans avaient le sang trop fluide et on ne pouvait s’attendre à les voir renverser le cours des choses, mais le centre tenait bon face aux spectres. Les légionnaires de la légate Hune stabilisaient les parties qui vacillaient, comblant les brèches d’acier peint en rouge et d’une discipline inébranlable. La Matriarche en était presque impressionnée. La majeure partie de la Quinzième sortait tout juste des camps et était composée de gens des territoires conquis, ce qui l’avait poussée à revoir ses attentes à la baisse ; pourtant, les hommes qu’elle voyait se battre le faisaient en véritables légionnaires. Les Noms ne sont donc pas les seuls à leur avoir valu leurs victoires. Voilà qui méritait réflexion. N’importe quel troupeau de chevriers pouvait remporter une bataille contre une armée si un demi-dieu se tenait à sa tête, mais l’Écuyer n’était pas encore intervenu. C’étaient les hommes de la Quinzième, seuls, et ils s’en tiraient plus que passablement. Les chiens de Sahelian avaient-ils fait la même erreur de jugement qu’elle, peut-être ?
Cela semblait peu probable. La Diaboliste avait affronté maintes fois l’apprenti du seigneur Noir, et vu la Quinzième à l’œuvre à deux reprises. Pourtant, l’armée de Fasili Mirembe se dirigeait vers la défaite si les événements continuaient à se dérouler comme à présent. Les hommes de Sacker taillaient régulièrement en pièces les spectres devant eux ; leurs explosifs creusaient des brèches que les tirs de mage élargissaient. Ses soldats repoussaient l’ennemi, lentement mais sûrement. Et lorsqu’ils n’auraient plus rien que le champ devant eux, ils prendraient de flanc les spectres qui affrontaient les Callowans. L’œil restant de Sacker n’était plus aussi perçant qu’à l’époque où elle était jeune Matriarche au sang sur les mains — les concoctions alchimiques pouvaient prolonger sa vie, mais pas inverser les ravages du temps —, mais elle voyait suffisamment clair. Et voici ce qu’elle constatait : il y avait trop peu de spectres face à sa Neuvième. Le seigneur Mirembe n’avait pas eu besoin de déployer quinze mille morts-vivants face aux dix mille soldats du centre. Une partie d’entre eux se trouvait maintenant devant ses légionnaires, mais pas assez pour expliquer leur nombre. Où étaient passés les autres ?
Au début de la bataille, il y avait eu une brèche entre la Cinquième d’Orim et le centre. Lorsque la Cinquième s’était retrouvée immobilisée, la légate Hune avait allongé sa ligne pour empêcher l’ennemi de les prendre de flanc par la brèche. En étudiant la masse silencieuse, mais agitée de mouvements, des morts-vivants, Sacker repéra un courant. Les rangs sont plus clairsemés à l’endroit où se trouvait la brèche, songea la gobeline. Ils amassent des spectres devant pour préparer une percée. De l’autre côté, Mirembe devait bien savoir que cela ne lui ferait pas gagner la bataille, même s’il perçait à cet endroit. Istrid chargerait, toutes dents dehors, et stabiliserait le centre. Et ensuite ? se demanda Sacker. Les Praesi avaient forcément encore un rituel en réserve. La supériorité de leur sorcellerie constituait leur plus grand avantage. Ils attendent qu’Istrid s’engage là-bas. Orim ne pourra pas se dégager des spectres qui l’assaillent, même s’ils ne représentent pas une véritable menace pour lui. L’orque s’était lancé agressivement contre les trois mille spectres envoyés vers lui, avait-elle remarqué, employant des tactiques que la doctrine des Légions recommandait habituellement contre les levées. Peu à peu, le tableau se dessinait. Si la Quatrième comblait la brèche, la seule force du champ de bataille qui n’était pas encore engagée serait constituée des cavaliers d’Istrid. Et si les rebelles frappent la Quatrième avec leur rituel, non seulement ils rouvrent la brèche, mais en plus ils nous coûtent des légionnaires plutôt que des Callowans.
Les cavaliers loups ne pourraient pas à eux seuls repousser les spectres qui s’engouffreraient par la brèche. Ils n’étaient pas faits pour les combats acharnés de ce genre. Que leur enverrait-on, alors, pour empêcher la propre légion de Sacker d’intervenir ? La vieille gobeline tourna les yeux vers les Praesi retranchés derrière le champ de bataille. Des troupes personnelles, environ un millier. La moitié de ce nombre en mages et officiers. Et quatre cents hommes en armure à écailles helikéenne, probablement des mercenaires. Seuls, ils ne représentaient aucune menace. Mais ils pourraient résister aux huit cents cavaliers loups si ceux-ci tentaient de charger les mages. Il ne restait donc plus qu’à laisser les trois mille spectres actuellement en cercle autour des Praesi immobiliser la Neuvième Légion, tandis que l’aile gauche s’effondrerait. Elle devait reconnaître que la stratégie était jolie. Conçue avec soin pour exploiter les faiblesses de leur armée. Elle ne tenait toutefois pas compte de l’Écuyer. Ils ne peuvent pas être assez aveugles pour faire l’impasse sur elle, songea-t-elle. Il manque encore une pièce au tableau. La trouver ou non déciderait de l’issue de la journée.
Abigail s’arracha la voix en hurlant et fracassa son bouclier sur le visage d’un mort. Son nez se brisa dans un craquement, mais ce salaud s’en fichait complètement et l’attaqua de côté. Une bonne cotte de mailles de légionnaire fit ricocher la lame, mais lui laisserait un bleu. La sueur ruisselant sur son visage, elle enfonça son épée dans la gorge du spectre et sentit sa colonne vertébrale céder sous l’acier gobelin. Elle lui trancha la tête tandis qu’il continuait à hurler contre elle, son bouclier se bosselant sous la force des coups. Même décapité, le spectre continuait d’attaquer, et un choc lui frappa le casque, faisant tournoyer sa vision. Quelqu’un la tira en arrière, et un grand orque occupa l’espace libéré, repoussant le spectre tandis que les légionnaires derrière lui le taillaient en pièces.
« Capitaine, vous êtes toujours avec nous ? demanda une voix d’homme. »
Abigail essuya la salive et la sueur sur ses lèvres, puis se concentra sur leur propriétaire. Le sergent Tadaaki avait le visage sombre plissé d’inquiétude. Elle lui tapota l’épaule, sentant la nausée monter.
« Je vais b- »
Elle se pencha sur le côté pour vider son estomac par terre.
« Bien, sergent, gémit-elle ensuite. Je vais bien. »
Elle ne saignait pas, alors il n’y avait aucune raison d’embêter les quelques guérisseurs dont ils disposaient. Le goût répugnant lui restait dans la bouche ; Abigail s’essuya le visage et regretta amèrement d’avoir goûté au « ragoût mystère » de son lieutenant. Une recette secrète taghreb, mon cul. Ce n’était pas plus appétissant à la sortie qu’à l’entrée. Je ne me ferai plus jamais avoir. Ce n’était pas du putain de lapin qui flottait là-dedans, quoi qu’il en dise.
« Prenez un peu de repos, madame, dit le sergent. Je m’occupe de la première ligne. »
« Ne prenez pas de risques, Tadaaki, répondit-elle. Nous ne pouvons pas nous permettre de pertes. La fichue milice est déjà assez nerveuse comme ça. »
« Ce sont vos gens », répliqua le Soninke avec un sourire en coin.
Abigail cracha la saleté qu’elle avait dans la bouche, en espérant que l’homme dont elle avait sali la botte ne s’en soit pas aperçu.
« Ce sont des Ankouans, rétorqua Abigail. Ils ont plus en commun avec des chèvres qu’avec une bonne fille de Summerholm comme moi. »
Tout le monde savait que les gens d’Ankou n’étaient presque plus vraiment callowans, à force de se mélanger aux Procerans. Le sergent Tadaaki la laissa au bruit des rires. Un type bien, celui-là, pour un Habitant des Terres désolées, en tout cas. La capitaine Abigail se fraya un chemin jusqu’à l’arrière de la ligne et défit les sangles de son casque. Elle le retira assez longtemps pour laisser ses boucles trempées de sueur se rafraîchir un peu. Dieux d’en Haut, songea-t-elle en regardant la mêlée devant elle, quel bordel. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait été assez saoule pour penser un jour que s’engager dans les Légions était une bonne idée. Abigail avait frôlé la mort deux fois au cours de l’année écoulée, et pouvait à présent se vanter de savoir quel goût avait le sang faë. Crier tout en tailladant des guerriers de l’Été avait ses inconvénients quand le sang giclait. Enfin, c’était toujours mieux que d’être tanneuse. La maison de sa famille avait brûlé dans des flammes vertes lorsque la Reine Noire s’était mesurée à l’Épéiste Solitaire, quelque temps auparavant, et son oncle lui avait clairement fait comprendre que, si elle voulait vivre sous son toit, elle devrait exercer son métier. Ses deux frères avaient cédé, mais elle avait décidé qu’elle ne passerait pas le reste de sa vie à puer le cadavre en décomposition.
Elle commençait à remettre cette décision en question, mais il lui restait trois ans de service, alors ça ne changeait rien. Dans la Quinzième, personne n’était assez idiot pour croire que la désertion était une option. La capitaine fit rouler ses épaules, rêvant de pouvoir retirer sa cotte de mailles, ne serait-ce que dix battements de cœur. Son gambison était trempé et, à présent qu’elle ne s’efforçait plus d’éviter de se faire tuer, elle se rendit compte que ses tétons la démangeaient terriblement. Pouah. Elle jeta un coup d’œil à la mêlée pour se changer les idées, sachant qu’elle devrait bientôt y retourner. Le tribun Ashan la dénoncerait, sinon, et la légate Hune était stricte en matière disciplinaire. Les spectres mordaient dans les lignes, mais pas autant qu’elle l’avait craint. Les Ankouans tenaient plutôt bien, pour une bande de bras cassés armés de lances. Le fait qu’ils empêchent les morts de s’approcher de trop près devait aider. Sa compagnie renouvelait assez souvent les combattants en première ligne pour que personne ne tombe d’épuisement, même si l’ennemi éprouvait les soldats réguliers comme elle. Ils frappaient plus fort que les vivants et, si leurs armures avaient été un tant soit peu meilleures, il aurait fallu cent Enfers pour les abattre. Dans l’ensemble, elle trouvait quand même que c’était mieux qu’à Dormer — mais « moins dangereux que des immortels cracheurs de feu venus d’un monde légendaire », c’était une barre assez basse, maintenant qu’elle y pensait. Au moins, elle ne s’était pas pissé dessus cette fois, c’était déjà ça ; mais si la bataille durait encore quelques heures, rien ne garantissait que ça resterait le cas.
C’est parce qu’elle se trouvait à l’arrière de la ligne qu’elle le remarqua. Elle pouvait voir le reste de l’armée et comparer sa position à celle de ses hommes. Comprendre que leur partie du front reculait, pas à pas. Ce n’était pas un grand renversement de la situation, ni rien de ce genre. Juste… une pression. Qui augmentait lentement. Et nous plions devant elle.
« Merde », lâcha-t-elle, et, après s’être forcée à l’enfiler, elle s’y reprit à plusieurs fois pour attacher son casque. « Merde, merde, merde. »
La cohorte du tribun Ashan, dont sa compagnie constituait la moitié, était le point d’ancrage du flanc droit du centre. Si elle rompait, rien n’empêcherait les spectres de déferler, et l’essaim les attaquerait de tous côtés. Dégainant son épée, Abigail retourna dans la mêlée en jurant, priant pour que quelqu’un, n’importe qui, remarque à quel point ils frôlaient le désastre.