Chapitre 161
« Ce qui ne peut plier est voué à rompre. »
– Proverbe taghreb
Je ne dirais pas que l’aragh m’était devenu familier, mais c’était l’alcool fort le plus répandu parmi les légionnaires. J’avais toujours trouvé ça étonnant : des hommes et des femmes qui portaient déjà tant de poids sur tant de kilomètres trouvaient encore le moyen de glisser une bouteille quelque part. L’alcool finissait toujours par se frayer un chemin, pas vrai ? Je n’avais pas demandé à Ratface de m’en procurer, mais une bouteille était apparue comme par magie dans mes quartiers après que j’avais fait cesser la disparition des couteaux à éplucher dans nos réserves. Mon intendant était un fieffé roublard qui avait plus d’une dent contre les gens, mais c’étaient des attentions comme celle-là qui me le rendaient si sympathique. Il fallait faire confiance à un Praesi pour comprendre qu’après une journée de merde, on pouvait avoir besoin d’un breuvage un peu plus fort que du vin. Je m’en versai un doigt dans un gobelet d’argent que les hommes de Robber avaient « trouvé » en Arcadie, consciente que j’en boirais au moins le tiers de la bouteille, mais réticente à m’en servir un verre entier. Cela aurait eu un petit goût d’aveu. Je l’avalai d’un trait et laissai échapper un grognement tandis que le feu me descendait dans la gorge, secouant la tête.
« Par les dieux, ça tuerait un enfant, dis-je d’une voix rauque. Je t’en sers un aussi ? »
La Voleuse faisait la moue quand elle apparut, passant du néant à ma vue en l’espace d’un battement de cœur. Elle s’assit à califourchon sur la table, le cuir crissant contre le bois, et me tendit un calice d’or. Je l’examinai de plus près. Ces cloches gravées sur le côté… C’était bien l’emblème de la Maison Fairfax, non ?
« Tu as volé ça à Laure ? lui demandai-je. Dans mon propre trésor ? »
« Volé ? fit-elle. Comment osez-vous, Votre Grâce ? La Vice-reine de Callow elle-même me l’a offert en récompense de mes services. »
« J’ai payé d’avance, en fait, marmonnai-je, mais je versai l’aragh, qui clapota dans son bien mal acquis. L’orphelinat ne m’a jamais appris à négocier avec les voleurs ; avec le recul, c’était une lacune de la part de Noir. »
La Voleuse goûta l’alcool et grimaça, prise d’une quinte de toux.
« Tu bois ça ? croassa-t-elle. De ton plein gré ? »
« On s’y fait, mentis-je. »
Elle me lança un regard des plus sceptiques, mais réussit à avaler sa deuxième gorgée sans que sa trachée ne se révolte. Je m’adossai à mon fauteuil et m’accordai un deuxième doigt.
« Comment tu fais, au juste ? demanda la Voleuse. Comment tu sais que je suis là ? J’étais protégée par un aspect, et je me suis tenue à quelques centimètres d’hommes en plein jour sans qu’ils sourcillent. »
« On pourrait appeler ça un truc de Nom, répondis-je. Tu n’as jamais eu de maître, pas vrai ? »
« Aucun Nommé, répondit-elle en fronçant les sourcils. »
« Alors je vais partager avec toi le fruit de mon expérience, dis-je avec bonne humeur. Tu te souviens de ces instincts qui s’étaient manifestés juste sous ta peau quand tu avais reçu ton Nom ? »
La femme aux cheveux bruns pencha la tête sur le côté.
« J’avais plutôt l’impression qu’une main guidait la mienne, dit-elle. »
« C’est assez proche. Quand tu es sur le point d’être blessée ou tuée, tu ressens un picotement du même genre. »
Elle hocha lentement la tête.
« Je n’avais pas l’intention de te frapper, fit-elle remarquer. »
« Oui, mais tu me regardais, répondis-je. C’est pareil, seulement… plus faible. Noir avait fait suivre mes déplacements pendant des semaines à Ater, jusqu’à ce que j’apprenne à le repérer. »
« Et si je bouge sans regarder ? demanda-t-elle. »
« Je ne pourrais probablement pas savoir que tu es là, répondis-je. Je ne crois pas que ce soit connu de tous, de toute façon. La plupart des Nommés qu’on affrontera ne connaîtront sûrement pas cette astuce. »
La Voleuse vida son calice et me le tendit pour que je le remplisse. D’humeur généreuse, je daignai m’exécuter.
« Tu es sûre que tu aurais dû me dire ça ? demanda soudain la Voleuse. Si je me retournais contre toi, ça me permettrait peut-être de porter le premier coup sans être vue. »
Je bus une nouvelle gorgée d’aragh ; la brûlure du breuvage commençait à céder la place à une vague chaleur dans ma poitrine. Je fis un geste nonchalant de la main.
« Tu le feras ? demandai-je au lieu de répondre. Te retourner contre moi ? »
« Si je le juge nécessaire, répondit la Voleuse ; malgré son ton détaché, son regard était sérieux. »
« Tu dis ça comme si c’était rare, lui fis-je remarquer. Tu crois que Masego obéit au doigt et à l’œil ? Par les dieux, ne parlons même pas de la Tireuse. Même mes soldats ont des limites qu’ils refusent de dépasser pour me suivre. »
« Tu n’as pas parlé de l’Adjoint, remarqua l’autre Callowana. »
« Hakram est la seule personne dans ce monde maudit à qui je fais une confiance absolue, répondis-je, peut-être avec trop d’honnêteté. S’il se retourne contre moi, je suis foutue de toute façon. Inutile de m’en inquiéter. »
« Il fait plus que tu ne le crois, dit la Voleuse. »
« C’est ça, la confiance, répondis-je. Ne pas avoir besoin de savoir ce qu’il fait. Je devine que vous avez eu une conversation pénible, toutes les deux. Tu as quelque chose à me dire ? Je t’écouterai, si c’est le cas. »
Elle m’étudia un moment, puis secoua la tête.
« Rien que je ne puisse régler moi-même, dit-elle. »
Je levai mon gobelet en guise de toast, puis en bus le reste.
« Alors, qu’est-ce que tu as pour moi ? demandai-je. »
« Moins que tu ne le voudrais, répondit-elle en haussant les épaules. Ils sont douze mille, je n’ai eu le temps d’examiner que les officiers supérieurs. »
« Et ? insistai-je. »
« Rien d’anormal, à ce que je peux en dire, répondit la Voleuse. S’il y a des ordres implantés, ils sont trop subtils pour mes sens. J’ai du mal à percevoir la sorcellerie en dehors des protections, donc c’est possible. »
« Je déteste avoir affaire à Akua, soupirai-je. L’arsenal de tours qu’elle a hérité de ses ancêtres est une vraie plaie. »
« Je ne vois pas pourquoi tu penserais que ces légions seraient sa cible, dit-elle. Ne les as-tu pas éloignées du front ? »
« Elle devait savoir que je rassemblerais toutes les forces possibles avant de lui tomber dessus, répondis-je. Les légions d’Istrid formeront le cœur de notre offensive contre Liesse. Si elles craquent à mi-chemin de l’assaut, on sera dans de beaux draps. »
« La Quinzième semble pourtant une meilleure cible, remarqua la Voleuse. Elle a été levée récemment et sa réputation de promouvoir ses soldats sur le champ de bataille n’est plus à faire. »
« Masego surveille la Quinzième depuis plus d’un an, répondis-je. Si elle essaie d’enchanter l’un de mes officiers supérieurs, l’Hiérophante le repérera. Ces trois légions, je ne les ai pas vues depuis des mois. »
« Et tu crois qu’elle a des agents dans leurs rangs ? demanda la Voleuse. »
« Je sais qu’elle en a, grognai-je. Il n’y a même pas matière à débat, c’est la base de la moitié des manœuvres que je l’ai vue mettre en œuvre au fil des ans. »
Je remplis mon gobelet, puis le sien lorsqu’elle me fit comprendre qu’elle en voulait encore.
« La Diaboliste a été trop… directe, dis-je. C’est une digne héritière de la tyrannie de ses ancêtres, je ne le nie pas, mais Akua a toujours excellé dans les manœuvres indirectes. Sa gigantesque armée de morts-vivants, les pièges qu’elle a préparés autour de Liesse — tout ça est dangereux, mais ce ne sont pas les seules flèches à son arc. Ce sont des instruments grossiers, alors qu’elle, c’est une fille qui raffole des dagues. »
« Elle a passé des mois à préparer le rituel dans la ville, dit la Voleuse. C’est là que je chercherais sa lame la plus acérée. »
Je bus et grimaçai, mais cette fois, ce n’était pas à cause de l’aragh.
« Ça m’inquiète aussi, dis-je. Enfin, il faudrait être folle pour ne pas s’inquiéter d’un putain de rituel impliquant des siècles d’âmes accumulées, mais il y a autre chose. La Diaboliste croit que ce qu’elle a préparé va la placer au sommet de la hiérarchie, et elle a beau avoir des œillères, elle n’est pas stupide. »
« Je ne comprends pas, admit la femme aux cheveux noirs. »
« Vois les choses comme ça, dis-je. Akua a une grande armée et des soutiens dans les Terres désolées, mais pas assez pour affronter l’Empire à pleine puissance. Imaginons que nous marchions sur Liesse, qu’elle fasse s’abattre le ciel sur nos têtes et que toute notre armée soit anéantie. Elle perdrait quand même, parce qu’elle n’a plus de dieu à invoquer et que l’Empire tient toujours debout. Affaibli, certes, mais il lui reste d’autres armées à déployer et d’autres commandants. Elle ne gagnerait pas ; elle ne ferait que retarder sa défaite. »
Les yeux de la Voleuse se plissèrent.
« Tu sous-entends qu’elle peut utiliser le rituel plus d’une fois, dit-elle. »
« Exactement. Sinon, ça n’a aucun sens. Et ce n’est pas digne des pires cauchemars ? Soit le rituel ne fonctionne qu’une fois, mais produit un effet permanent — sauf qu’elle n’a pas parlé de s’élever au rang de déesse quand nous avons discuté, donc je n’y crois guère —, soit elle peut répéter plusieurs fois ce qu’elle s’apprête à faire. Et pas seulement deux ou trois. Si je meurs, elle devra affronter Noir, et ce n’est pas le genre d’homme à reculer devant un long combat d’usure. »
« La grande sorcellerie a toujours un prix, dit la Voleuse, mais son visage trahissait son inquiétude. »
« Elle s’en fichera si ce n’est pas elle qui le paie, répondis-je. Nous devrons livrer cette bataille en sachant qu’elle a peut-être à la fois ses armées actuelles et une catastrophe prête à être déployée dans sa poche. On ne peut pas affronter ça et gagner avec des traîtres dans nos rangs, Voleuse. Ce sera déjà assez serré comme ça. »
Ma compatriote de Callow prit un air sombre.
« Je vais examiner la question de plus près pendant notre marche, et étendre mes recherches à tes hommes aussi, dit-elle. »
« Je t’en prie, répondis-je en levant paresseusement mon gobelet pour trinquer. Et tant qu’on en parle, j’en ai assez de t’appeler Voleuse tout le temps. Je suppose que tu as un nom ? »
« Juliet, répondit-elle sans ciller. »
Je plissai les yeux.
« Tu mens, dis-je. Ton cœur s’est accéléré. »
« Hélas, tu m’as démasquée, répondit-elle d’un ton traînant. Samantha. »
Je plissai les yeux davantage.
« Tu as accéléré volontairement les battements de ton cœur pour rendre ce nouveau mensonge plus convaincant ? demandai-je. Parce que c’est vraiment impressionnant. »
« Est-ce que j’ai fait ça ? Vivienne, dit-elle. »
« Ton cœur s’est emballé encore une fois, soupirai-je. Maintenant, tu te fiches juste de moi. »
« Jamais je n’oserais vous défier, Votre Grâce, dit la Voleuse d’un ton blessé. »
« Je t’appellerai Boris, menaçai-je. Ne crois pas que je n’en suis pas capable. Robber en aura fait une chanson avant la prochaine lune, et je te le promets. »
Elle repoussa sa frange, visiblement amusée.
« Vivienne Dartwick, dit-elle. »
Tiens, ça sonnait comme un nom de haute naissance. Je ne l’aurais pas devinée noble, mais ce n’était pas impossible. Beaucoup d’anciens nobles avaient connu des jours difficiles après la Conquête.
« Je me doutais que c’était celui-là, mentis-je sans vergogne. »
J’avais parié sur Juliet, et j’étais presque en train de prétendre que j’avais utilisé un truc de Nom pour savoir que c’était le vrai. Et dire qu’on prétendait que je ne saurais jamais faire preuve de prudence. Je me tournai pour lui proposer de la resservir, mais il n’y avait plus qu’un espace vide. J’attendis un long moment, sans sentir son regard sur moi.
« Je me suis peut-être tiré une balle dans le pied, admis-je. »
Je finis par m’écarter de l’itinéraire que Masego m’avait tracé. La porte féerique s’ouvrit à quelques lieues au sud-ouest de l’endroit prévu, même si, pour être honnête, il fallait reconnaître que c’était peut-être davantage ma faute que celle de l’Hiérophante. Allais-je présenter les choses ainsi lors de notre prochaine conversation ? Non, absolument pas. Pourtant, il était difficile de garder la destination à l’esprit quand j’ouvrais le premier portail, surtout si je ne m’y étais jamais rendue. Ce n’était guère une catastrophe. Nous aurions notre campement prêt au coucher du soleil plutôt qu’à la Cloche de Midi, et quelques heures de retard ne valaient pas qu’on s’en inquiète, puisque j’avais réussi à mener quatorze mille légionnaires de Holden au centre de Callow en à peine neuf jours. La générale Istrid était du même avis.
« Le tour que tu as dans ta manche est sacrément efficace, grogna l’orc. Les Procerans vont se pisser dessus la première fois que tu apparaîtras sans prévenir au milieu de leurs champs. »
Nous étions parties toutes les deux avec l’avant-garde, qui, pour une fois, n’était pas composée de mes soldats. Istrid chevauchait un loup de la taille d’un poney, mais nettement plus large. Zombie le Troisième me faisait dominer l’orc, pour une fois, car les grands loups se tenaient plus près du sol. Le mien avait aussi des ailes, mais ce n’était pas une compétition. Cela dit, s’il y en avait eu une, le cheval mort-vivant volant aurait été difficile à battre. Tout le contingent de cavaliers-loups d’Istrid nous avait précédées : une horde de huit cents bêtes dont la seule vue réveillait de vieilles peurs primales. Ces créatures montées par des cavaliers tout aussi sauvages avaient ravagé Callow pendant des siècles. Elles ne faisaient pas le poids face aux chevaliers du royaume sur le champ de bataille, mais pouvaient dévaster de vastes territoires avant de se replier, à moins qu’on ne les arrête assez vite. Le rappel qu’elles étaient de mon côté sonnait un peu faux quand la monture d’Istrid claquait parfois des mâchoires en direction de la mienne, dévoilant des crocs longs comme des poignards.
« Ça ne se passera peut-être pas aussi simplement, répondis-je. Noir m’a dit qu’ils avaient un Nommé capable de lire l’avenir. Je me dis qu’il y a de bonnes chances qu’une armée m’attende de l’autre côté du portail. »
Aucune de nous ne prétendait que la guerre contre Procer n’était pas imminente.
« Alors ils devront retirer des milliers de soldats de la frontière pour t’attendre, dit Istrid avec un sourire féroce. Leurs armées ne marchent pas si vite, Écuyer. Tu sautes vers le sud, puis vers le nord, et voilà leur armée divisée en trois — ou bien la Quinzième brûle leurs champs et empoisonne leurs puits. Procer est un grand pays. Il ne sera pas facile à défendre. »
Je fredonnai sans la contredire. Je n’en étais pas convaincue pour autant. Si Cordelia Hasenbach obtenait sa Croisade, cette cause attirerait bien plus que des armées. Il y aurait aussi des héros, et ceux-là avaient le chic pour se trouver au bon endroit au bon moment et ruiner les plans de ceux qui œuvraient de mon côté de la frontière. La Quinzième suivait juste derrière l’avant-garde, et j’aperçus la haute silhouette de Hune qui avançait, entourée d’une douzaine de formes plus petites. Mon regard avait dû s’attarder un peu trop longtemps, car Istrid le remarqua.
« Je croyais que tu les aimais plus petites que ça, ricana l’orc. »
« Ce n’était pas ce genre de regard, répondis-je. »
La générale n’était pas vraiment quelqu’un avec qui j’avais envie de parler de mes partenaires de lit, aussi n’en dis-je pas davantage. Même si, à vrai dire, Istrid Fléau-des-Chevaliers était heureuse en ménage depuis plusieurs décennies ; sur ce plan, elle se débrouillait sans aucun doute mieux que moi. Sa propre fille m’avait appris que, dans le bas-miezan, le mot était bien « marié » et non « accouplé », quoi qu’en disent certains livres praesi. Ce n’était pas une traduction exacte du terme kharsum, qui se rapprochait plutôt de liés par la fortune, mais le sens était le même, même si les coutumes différaient un peu.
« Ah, je vois, grogna la générale Istrid avec amusement. Elle t’a tapé sur les nerfs, c’est ça ? »
Je lançai un regard impassible à l’orc, qui ne sembla guère impressionnée.
« Nous avons eu un léger désaccord, répondis-je avec diplomatie. »
« Elle ne t’aime pas, dit l’orc sans détour. »
Je grimaçai.
« C’est une interprétation possible, oui, répondis-je. »
« Tu traînes avec les Nommés depuis trop longtemps, dit la générale. Ce genre de choses compte avec une bande de méchants, mais elle, c’est une officier. »
« Je peux travailler avec des gens qui ne m’aiment pas, répondis-je. Bon sang, Juniper ne m’aimait pas non plus quand on a commencé. »
« C’est une gentille fille, ma fille, balaya Istrid avec désinvolture. Les ogres sont plus difficiles à gérer. »
Je fixai la générale en silence. Juniper. Juniper, gentille ? Je l’avais vue rabrouer un homme si durement à cause de son équipement mal entretenu qu’il en avait les larmes aux yeux. Même Robber avançait à pas feutrés quand elle était de mauvaise humeur, et le gobelin chevauchait régulièrement des créatures mortes-vivantes que j’avais bourrées d’explosifs pour les envoyer sur les champs de bataille.
« La commandante de mes cavaliers, précisa l’orc. La meilleure que j’aie jamais eue, de loin supérieure à l’homme que j’avais pendant la Conquête. J’ai encore envie de lui casser les dents chaque fois qu’il ouvre son sourire suffisant. Mais je n’ai pas besoin de l’aimer ni de lui faire confiance ; au bout du compte, nous servons sous la même bannière. Peu importe que tu ne puisses pas supporter ton légat : ce sont les Légions qui passent d’abord. Fie-toi à ça plutôt qu’à la femme. »
Sauf que ma bannière n’est pas vraiment celle de Malicia, pas vrai ? Elle était du même côté, je m’en étais assurée autant que possible. Mais nos intérêts n’étaient pas tous les mêmes. L’ogresse n’avait pas eu tort de dire que la Quinzième était plus susceptible d’obéir à mes ordres qu’à ceux de la Tour, si la situation l’exigeait. Le fait que Hune ne le ferait probablement pas me semblait problématique, mais je ne pouvais pas y changer grand-chose. Sans même parler du fait que le Limier infernal s’opposerait fermement à tout transfert de l’ogresse, je ne pouvais pas vraiment prendre « loyauté envers l’Empire avant moi » comme motif pour agir. Je n’étais même pas sûre que je devrais le faire. Quelle était la probabilité qu’elle soit la seule soldate de la Quinzième à penser ainsi ? Nous avions beaucoup de Callowans, ces jours-ci, mais la plupart de mes officiers du rang de tribun et au-dessus venaient de l’École de guerre, autrement dit, c’étaient des Peaux-Vertes et des Praesi. Je n’aimais pas l’idée d’avoir un porte-étendard pour ceux qui partageaient cette conviction, mais il y avait aussi des risques à ne pas leur donner la parole. Je crispai les doigts, puis les détendis. Cela devrait attendre la fin de la guerre, de toute façon. Remplacer la commandante en second de la Quinzième juste avant la plus grande bataille qu’elle ait jamais livrée aurait été d’une pure stupidité.
« J’ai eu droit à une leçon sur les opinions des ogres, soupirai-je. Ce n’était pas une conversation agréable, mais elle en valait la peine. »
« On n’a jamais accusé Nim d’être une grande boute-en-train, fit remarquer Istrid. C’est pour ça qu’on l’a affectée aux Terres désolées. Mok est plus sympathique. »
Le maréchal Nim : c’était d’elle qu’Istrid parlait. L’ogresse qui commandait la Septième Légion et dirigeait l’ensemble des légions de Praes. L’autre, c’était le général Mok, commandant de la Troisième et actuellement posté à la frontière procerane sous les ordres de Grem le Borgne. Les deux ogres les plus puissants de l’Empire, à en juger par la façon dont Istrid parlait d’eux, on ne l’aurait pas deviné.
« Je suis surprise qu’une ogresse soit devenue maréchale, finis-je par dire. Je n’avais pas l’impression, d’après Hune, qu’elles tenaient particulièrement à s’impliquer dans le reste de Praes. »
« Oh, elles savent bien parler, concéda la générale. Mais elles aiment la bagarre autant que n’importe qui. De toute façon, elles ne savent rien faire pousser dans leurs collines, alors il leur faut acheter leur nourriture avec de l’argent. »
« Thalassina est tout près, fis-je remarquer. »
En tant que principal port commercial des Terres désolées, c’était là que passaient les céréales importées de l’étranger. Cela aurait des avantages, si le commerce était ce qui nourrissait la Salle des Crânes.
« Même si ça ne doit pas être agréable tout le temps, ajoutai-je après un instant. »
Les inconvénients d’avoir un Haut Seigneur praesi installé si près de chez soi parlaient d’eux-mêmes. Istrid renifla.
« Qu’elles en parlent quand elles auront une frontière commune avec Wolof, dit-elle. Ou avec ces foutus Wallerspawn. »
Un instant plus tard, elle se rappela que mon teint hâlé ne venait pas uniquement du soleil et se racla la gorge.
« Aucune offense, dit Istrid. »
Je n’avais pas envie de me disputer avec une orc sur la question de savoir qui avait tort dans des guerres frontalières vieilles de plusieurs siècles, assez fréquentes pour que Daoine juge bon de bâtir un mur gigantesque. Je laissai donc passer. C’était sans doute mieux ainsi, car nous fûmes interrompues peu après. L’un de mes mages se hâta à nos côtés pour nous transmettre les dernières nouvelles de la scrutation. La Diaboliste était en mouvement ; des morts-vivants avaient déferlé hors de Liesse. Ils se dirigeaient, me dit-on, vers le sud. Vers les huit mille hommes qu’Ankou avait envoyés sur mes ordres.
La deuxième bataille de Liesse allait donc avoir droit à un lever de rideau.