Chapitre 16
« J’ai découvert que le meilleur moyen de gagner au shatranj consiste généralement à se changer en serpent géant et à arracher la gorge de son adversaire. »
— Impératrice de l’Effroi Vindicative III
Nous nous étions arrêtés pour déjeuner tardivement avant d’apercevoir Ater. Noir avait avancé notre leçon particulière habituelle, car la soirée serait sans doute consacrée à me présenter à la Cour impériale. Il parlait davantage qu’il ne trempait son pain de millet dans le bouillon préparé par les Gardes Noirs.
« Les premiers Noms praesi étaient répartis selon les ethnies, expliqua l’homme aux yeux verts tandis que je dévorais mon propre bol. Les Taghrebiens avaient des figures comme le Renard Rouge — généralement un voleur, toujours malin — et le Lion Gris, souvent le chef le plus puissant de son époque. Les Noms soninkés étaient associés aux souverains de leurs royaumes, même si certaines variantes du Champion apparurent au cours de guerres particulièrement brutales. »
« Mais ils ont tous disparu, maintenant ? » demandai-je en avalant prestement ma bouchée lorsqu’il haussa un sourcil.
« Aucun n’a été vu depuis plus d’un millénaire, confirma-t-il. Les Rôles reflètent généralement les peuples dont ils sont issus, vous verrez. Or, cela fait longtemps que les humains de l’Empire ont renoncé à toute velléité d’indépendance. Pourquoi se contenter de régner sur une fraction d’un royaume quand on peut prétendre à la Tour elle-même ? »
Je comprenais son raisonnement. C’était l’un des aspects les plus séduisants de la philosophie impériale, à mon avis : dans l’ancien Callow, le trône n’avait jamais quitté les différentes branches de la dynastie Fairfax. En théorie, l’un des duchés aurait pu les renverser — certains en avaient eu envie. Les ducs de Liesse, en particulier, n’avaient jamais tout à fait oublié qu’ils avaient été rois avant l’unification de Callow. En pratique, toutefois, le fait que la couronne s’accompagnât le plus souvent d’un Nom leur avait permis de régner sans opposition. À Praes, en revanche, n’importe qui pouvait revendiquer la Tour, à condition d’être assez rusé et impitoyable. Les Hauts Seigneurs y accédaient plus souvent que les gens du peuple, certes, mais les chroniques de l’Empire regorgeaient d’exemples d’hommes ou de femmes dotés de grands pouvoirs ou d’une vision plus ambitieuse qui s’étaient frayé un chemin jusqu’au pouvoir dans le sang. Il n’y avait pas de dynastie impériale : la famille qui avait gardé la Tour le plus longtemps n’avait jamais dépassé trois générations, et elle avait été exterminée jusqu’au dernier membre lorsque le troisième empereur avait été renversé.
« Je ne me souviens pas avoir entendu parler de Noms peaux-vertes depuis la Déclaration de l’Empire, remarquai-je. C’est bizarre, vu que certains ogres ont obtenu des Rôles, alors qu’ils sont bien moins nombreux que les orcs et les gobelins. »
Noir posa son bol et m’accorda toute son attention. Nous n’étions pas réconciliés, pas vraiment. Je n’oublierais ni ne pardonnerais de sitôt ce qui s’était passé le jour de notre départ de Summerholm, et il avait flairé le piège dans la manière dont l’Épéiste Solitaire avait réussi à s’enfuir. Malgré tout, il parlait et j’écoutais. Pour le meilleur ou pour le pire, la Calamité était le professeur qu’on m’avait donné, et j’avais bien l’intention d’apprendre tout ce que je pouvais auprès de lui. Ses victoires, aussi horribles fussent-elles, n’en restaient pas moins des victoires. Et puis, j’avais semé les graines d’une guerre ; autant me préparer à la mener quand le moment viendrait.
« Pour ce qui est des Clans, nous le devons aux Miezans, dit-il. Ils ont méthodiquement démantelé chaque aspect de la culture orque. Ils sont allés jusqu’à raser les terres sacrées de la Horde du Bois-Brisé, qui était alors la plus grande cité de Callernia. Les Rôles ne surgissent pas de nulle part, Catherine. Il leur faut un fondement, une nécessité culturelle. Si les Clans s’étaient détachés de Praes après la Déclaration, nous aurions peut-être vu renaître leurs anciens Noms, mais la première Impératrice de l’Effroi a réussi à les garder dans le giron de l’Empire à un cheveu près. »
« C’est plutôt triste, admis-je. »
« Leur Nom le plus répandu était le Seigneur de guerre, marmonna Noir. On le connaissait surtout pour sa propension à réduire des villages entiers en cendres et à ramener leurs habitants dans les Steppes pour en faire des esclaves. »
« Bon, pas si triste que ça, alors », méditai-je.
Il eut un petit rire. « Pour les Tribus, la question est plus compliquée. Elles n’ont jamais été conquises de front par les Miezans, vous le savez. Elles se sont soumises après leurs premières défaites et ont ainsi conservé la majeure partie de leurs terres. »
« Il n’y a pas grand-chose sur les gobelins dans les livres que vous m’avez donnés, lui dis-je. Quelques trucs sur leurs alchimies et le moment où ils se sont intéressés à l’ingénierie, mais même l’explication sur les Matriarches restait assez vague. »
« C’est parce qu’il n’existe presque aucune source fiable à leur sujet, répondit Noir. Elles sont exaspérément secrètes, même si elles ont de bonnes raisons de l’être. Personnellement, je soupçonne qu’elles ont des Noms. »
Je haussai un sourcil. « Et elles n’ont jamais quitté les Nids-Gris, c’est ça ? Les Rôles sont un peu plus spectaculaires que ça. »
« Peut-être pas, dit le Chevalier, si la culture qui les a engendrés place le secret au-dessus de tout. »
Tiens. C’était tordu, mais ça se tenait, en fait. Pour tout ce qu’on en savait, les Matriarches elles-mêmes avaient peut-être reçu un Nom sans jamais le révéler à personne. Certains aspects de Rôles comme celui d’Assassin permettaient de se soustraire aux regards ; ce n’était donc pas inédit. J’avais une autre question à poser, sur le Nom de Chancelier et les raisons de son interdiction — le simple fait de le revendiquer semblait relever de la haute trahison —, mais avant que je puisse ouvrir la bouche, Scribe apparut de nulle part. Et, plus accablant encore, juste à côté de moi.
« Par tous les Enfers, comment vous faites ça ? lâchai-je. Nous sommes au milieu d’un champ, Scribe. Il n’y a que des rochers ici. »
Elle ne répondit pas, mais je suis presque certaine qu’une lueur amusée traversa son regard.
« Scribe, fronça les sourcils l’homme aux yeux verts. Vous n’interrompez généralement pas les leçons. »
Sans un mot, elle lui tendit un parchemin. Je vis qu’il était scellé de cire noire et portait le sceau impérial officiel. Ça a l’air sérieux. Noir brisa le sceau et parcourut le contenu des yeux. Il pâlit à mi-chemin.
« Vous en êtes sûre ? » lui demanda-t-il.
« J’ai trois témoins différents. Dignes de confiance », répondit la femme au visage quelconque.
« Putain », jura le Chevalier Noir, et j’ouvris de grands yeux. C’était la première fois que je l’entendais jurer. « Ces lois existent pour une raison, Scribe. Même Triomphante n’a pas eu la stupidité d’enfreindre le Décret, alors qu’elle a violé presque toutes les autres lois jamais consignées. »
Par les Cieux en pleurs, il avait vraiment l’air inquiet.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
L’homme à la peau pâle se frotta l’arête du nez et laissa tomber le parchemin sur ses genoux.
« La Tour vient de recevoir une Lettre rouge, dit-il d’un ton sombre. »
J’éclatai de rire. « Vraiment ? Les gnomes frappent à la porte ? Vous auriez au moins pu soigner la chute. »
Mon rire retomba à plat quand aucun de leurs visages ne changea d’expression. « Vous êtes sérieux, compris-je. Vous me dites qu’ils existent vraiment ? »
« Oui, confirma Noir d’un ton neutre. Et c’est la deuxième Lettre rouge que la Tour reçoit en ce siècle. Si nous en recevons une troisième, les conséquences seraient… terribles. »
« Les gnomes, ceux qui ont les énormes armures de métal et les machines volantes qui hurlent ? On parle bien de ces types-là ? »
« Avez-vous déjà entendu parler de Kerguel, Catherine ? » demanda Noir.
Je haussai les épaules. « La cité perdue que les Dieux ont engloutie dans l’océan. Il y a une quantité phénoménale de poèmes médiocres à son sujet. »
« C’était un lieu réel, m’apprit le Chevalier. L’une des nations les plus puissantes du monde, à une époque où les grandes cités baalites n’étaient qu’un amas de huttes de boue. Ses habitants s’intéressaient aux lois naturelles de la physique et les étudiaient sans retenue, jusqu’au jour où ils reçurent une lettre dans un étui de cuir rouge. »
Ce n’était pas l’histoire qu’on m’avait racontée. Je l’écoutai donc en silence.
« La lettre leur ordonnait de cesser leurs recherches, sous peine d’être exterminés, reprit Noir dans le silence des Terres désolées. Les seigneurs de Kerguel en rirent et la rejetèrent comme une plaisanterie ésotérique. Ils rirent encore lorsqu’une lettre plus ferme leur parvint un mois plus tard. »
Il marqua une pause et poussa un profond soupir.
« Ils cessèrent de rire quand ils perdirent tout contact avec leurs colonies. Il était déjà trop tard. Les Yan Tei sont les seuls à avoir conservé des archives sur le sujet, et selon eux, la flotte de navires métalliques venue s’en prendre à Kerguel avait obscurci le ciel lui-même — on pouvait la voir à des kilomètres. »
« Vous voulez dire qu’ils… » Je laissai ma phrase en suspens.
« Ils ont englouti l’île dans la mer, dit Noir. Les sortilèges que Kerguel avait passé des décennies à perfectionner glissaient sur les navires comme l’eau sur le dos d’un canard. Les explosions étaient plus puissantes que tout ce qu’on a pu voir avant ou depuis. Quand les gnomes eurent terminé, pas une âme ne vivait plus sur ces rochers désolés. »
Je restai assise, hébétée, à regarder mon professeur se rembrunir de colère.
« Vous comprendrez donc qu’après que cette machine agricole sous Nefarious nous a valu une Lettre, je sois un peu agacé que la tribu des Faiseurs de foyer ait été assez stupide pour commencer à jouer avec des poudres. »
« Qu’allez-vous faire ? » demandai-je à voix basse.
« Il faut les purger, soupira-t-il. Jusqu’au dernier, et détruire leurs recherches. Les Matriarches vont piquer une crise, mais nous n’avons pas le choix. »
« Vous pourriez les combattre, dis-je. S’ils vous menacent, c’est que vous avez trouvé quelque chose qui leur fait peur. »
Noir eut un sourire sans joie. « À l’échelle du monde, Catherine, je ne suis que le petit seigneur de guerre d’un royaume perdu aux confins du monde. La seule nation de notre continent qu’on puisse considérer comme autre chose qu’une puissance régionale, c’est le Royaume d’En-dessous. Quand l’une des vraies puissances mondiales ordonne quelque chose à l’Empire, nous obéissons. Je ne laisserai pas l’Empire être détruit par orgueil. »
Eh bien, merde. Quand quelqu’un d’aussi sûr de lui que mon professeur vous disait que vous n’étiez pas de taille, il y avait peu de chances qu’il se trompe. Les gnomes détruiraient-ils aussi Callow s’ils venaient ? Pour l’instant, le royaume faisait partie de l’Empire. J’espère ne jamais avoir à le découvrir.
« Nous partons donc pour Foramen ? »
Noir fronça les sourcils. « Pas vous. Il est encore trop tôt pour que vous ayez affaire aux Matriarches. »
Je ricanai. « On ne peut pas savoir sans essayer, si ? »
« C’est bien le genre de remarque de quelqu’un qui n’a jamais partagé une pièce avec ces vieilles harpies rusées, répliqua mon professeur, vaguement amusé. Non, vous irez à l’Académie jusqu’à ce que j’aie terminé. »
Comme les choses étaient drôles, parfois. Un mois plus tôt, c’était le plan ; et maintenant, on aurait dit que j’allais obtenir ce que je voulais.
« Scribe, dit l’homme aux cheveux noirs. Y a-t-il une compagnie à laquelle il manque un officier ? »
La femme au visage quelconque répondit aussitôt. « La Compagnie des Rats. Elle n’a plus de lieutenant depuis la semaine dernière et attend toujours qu’on lui en affecte un. Elle commence des manœuvres à la vallée de la Rancœur ce soir. »
Noir réfléchit à voix haute. « À la dure, donc. Ça tombe bien. Pouvez-vous faire apporter un équipement de légionnaire à Catherine en chemin ? »
Scribe inclina légèrement la tête. « J’ai déjà envoyé un coursier. »
Le Chevalier eut un petit rire. « Que ferais-je sans vous ? »
« Les mêmes choses, répondit Scribe sans émotion. Mais moins bien. »
Il tourna les yeux vers moi, et je haussai les épaules pour approuver. Ce n’était pas comme si j’avais autre chose de prévu cette semaine.
L’École de guerre était la seule école d’officiers de l’Empire. Tout officier qui souhaitait faire carrière dans les Légions de la Terreur était donc censé être diplômé de ses augustes salles. Il existait bien sûr d’autres camps d’entraînement pour les légionnaires, disséminés dans l’Empire, mais tous ceux qui voulaient intégrer directement les rangs des officiers devaient passer par l’École. L’institution existait sous une forme ou une autre depuis la fondation de l’Empire, même si, jusqu’à récemment, l’admission était réservée aux enfants de l’aristocratie impériale — et, à une époque plus ancienne encore, aux seuls garçons. L’Impératrice de l’Effroi Terribilia Première avait promptement mis fin à cette forme particulière de stupidité en se servant du directeur comme munition pour ses dernières catapultes. Mon propre professeur avait procédé de façon assez semblable en défenestrant la dernière directrice lorsqu’elle avait refusé d’accueillir de « sales peaux-vertes » dans ses classes.
L’École se trouvait à la périphérie d’Ater, dans un grand bâtiment de pierre de deux étages essentiellement composé de salles de cours. Les casernes des cadets et les terrains d’entraînement occupaient cependant tout le quartier de la ville appelé les Cinq Rues des Épées. Vers la fin du règne de l’Empereur de l’Effroi Nefarious — qu’on pourrait plus justement qualifier de début du règne de l’Impératrice de l’Effroi Malicia —, la réforme et l’expansion rapide de l’armée impériale avaient contraint les Légions à établir plusieurs camps semi-permanents à l’extérieur d’Ater, où dormait en réalité la grande majorité des cadets. De nos jours, les anciennes casernes de l’École étaient réservées aux élèves de dernière année, et les cours pratiques se déroulaient dans les Terres désolées plutôt qu’en salle de classe.
Dans la semaine suivant leur arrivée, les élèves étaient affectés à une compagnie de cent autres cadets, qui leur servait d’unité mère jusqu’à la fin de leur formation. Comme l’École accueillait environ mille cadets, les élèves étaient répartis en dix compagnies. Chacune avait un nom et un étendard, généralement à l’effigie d’un animal des Terres désolées, à l’exception de la compagnie en tête du classement mensuel : on l’appelait simplement la Première Compagnie, et la lutte pour décrocher ce titre n’avait rien de moins que brutal. Les notes individuelles obtenues dans les cours théoriques influençaient le classement des compagnies, mais le meilleur moyen de gravir les échelons consistait à remporter les manœuvres organisées chaque semaine dans la vallée de la Rancœur.
Il y avait dans la vallée un vieux fort, vestige de l’époque où l’Ordre de la Main Blanche avait parfois poussé ses croisades jusqu’à Ater. Après la Conquête, il avait cessé d’être occupé par une garnison et était devenu le principal terrain des manœuvres de l’École. On privilégiait les scénarios les plus simples : généralement, un exercice d’attaque et de défense opposant deux compagnies tirées au sort, même si le directeur organisait parfois des affrontements plus vastes entre plusieurs compagnies. La vallée se trouvait à une demi-journée de marche de la capitale et était assez grande pour accueillir des armées de plusieurs milliers d’hommes. Le fort se dressait sur une colline qui protégeait la route d’Ater et descendait en pente vers le fond de la vallée, où une tour de guet solitaire surplombait des bois profonds et quelques ruisseaux. Après une longue marche, la pente remontait pour mener à un cercle de collines, bordé d’une véritable forêt d’affleurements rocheux. C’est là que la Compagnie des Rats avait choisi de camper, au milieu des collines. J’avais aperçu la fumée de ses feux de camp bien avant de distinguer la compagnie elle-même.
Je traversai le camp en tenue de légionnaire, que j’avais enfilée plusieurs heures plus tôt, et me félicitai qu’un manuel sur les Légions ait figuré dans la pile de livres de Noir. Les Cieux savaient à quel point tout ce vocabulaire m’aurait paru incompréhensible, sinon.
La manœuvre opposait deux compagnies, ce qui signifiait que les cent cadets de chaque camp obéissaient à un seul capitaine. Sous ses ordres, cinq lieutenants dirigeaient chacun une « ligne » de vingt soldats, et chaque lieutenant avait sous ses ordres un sergent. Si le champ de bataille l’exigeait, les lignes devaient pouvoir se diviser en deux « dizaines » ; le sergent prenait alors le commandement de la seconde. Je me sentais mal à l’aise dans ma cotte de mailles réglementaire, après avoir passé si longtemps dans une armure mieux ajustée, mais cet équipement appartenait à l’Écuyer. Tant que je fréquentais l’École, j’étais la « lieutenant Callow », et je n’étais pas censée avoir accès à ce genre de matériel. Je trouvai ma ligne rassemblée autour d’un feu à moitié monté, occupée à manger ses rations d’un air maussade. Heureusement, je repérai facilement mon sergent : un grand orc à la peau plus brune que verte, dont l’épaulette arborait l’unique bande rouge de son grade. Il discutait avec une gobeline particulièrement maigre portant le même insigne. À mon approche, ils s’interrompirent ; l’orc se redressa aussitôt pour claquer un salut, tandis que la gobeline se contentait de me jeter un regard curieux. « Sergent Hakram, c’est bien ça ? »
« C’est bien moi, répondit l’orc d’une voix rocailleuse. Vous êtes donc notre nouvelle lieutenante ? »
« Lieutenant Callow », confirmai-je en lui tendant le bras.
Hakram émit un grondement satisfait et me saisit l’avant-bras. « La petite crevette à côté de moi, c’est le sergent Robber, de la quatrième ligne. »
« Enchantée, lieutenant, me salua la gobeline. Je ferais mieux de retourner auprès de mes hommes avant que Pickler ne remarque mon absence. Bonne chance au combat, Hakram. »
« Baigne-toi dans leur sang, Robber », répondit son sergent, l’une des formules d’adieu orques les plus courantes. La gobeline détala autour de la colline après m’avoir adressé un salut délicieusement négligé.
« De quelle compagnie avez-vous été transférée, lieutenant ? » demanda Hakram.
« Je suis nouvelle, répondis-je. Je n’ai jamais été dans une compagnie. »
« Que les dieux nous viennent en aide, jura Hakram. Le capitaine va piquer une crise. On est déjà derniers au classement, et voilà qu’on nous colle une bleusaille ? » L’orc marqua une pause avant de m’adresser un regard presque contrit. « Ne le prenez pas mal, mais une lieutenante aguerrie aurait peut-être pu faire la différence demain, poursuivit-il. On affronte la Première Compagnie, et c’est elle qui sera en défense. »<
« Je ne le prends pas mal », répondis-je, un peu perplexe. « La Première Compagnie est si forte que ça ? »
« Elle n’a pas perdu une seule manœuvre, grimaça Hakram. La capitaine Juniper est surnommée le Limier infernal pour une raison. »
« Ils opposent la meilleure compagnie à la pire ? méditai-je. Ça ne me paraît pas très équitable. »
« C’est le hasard du tirage au sort, répondit le sergent avec un sourire désabusé. Ratface jure comme un charretier depuis l’instant où il a tiré notre numéro. »
« Le capitaine s’appelle Ratface ? » m’exclamai-je en riant, surprise. Je savais que quiconque s’engageait dans les Légions pouvait choisir le nom sous lequel il servirait, mais qui, par tous les Cent Enfers, choisirait de s’appeler Ratface ? Hakram me rendit mon sourire ; ses dents acérées rendaient la scène plutôt intimidante.
« J’ai entendu dire que les instructeurs l’avaient affecté à la Compagnie des Rats rien que pour l’ironie, dit l’orc. Vous feriez mieux de vous rendre à la réunion des officiers, lieutenant. Je m’occuperai des tours de garde pour la nuit. »
« La tente de commandement est de l’autre côté de la colline, c’est ça ? »
« Elle porte un étendard orné de crânes de rats, sourit Hakram. Impossible de la manquer. »
Je saluai l’orc, qui me rendit mon salut avec précision, puis pris le sentier de terre qui montait la colline. Après un mois à traîner en armure de plates, celle de légionnaire me semblait étonnamment légère sur les épaules, même avec le lourd bouclier rectangulaire attaché dans mon dos. Mon épée me manquait déjà, mais je devais rester discrète à l’École, et porter autre chose que du matériel réglementaire était le meilleur moyen d’attirer des questions gênantes. Contrairement à certains légionnaires dont j’avais lu les exploits, les soldats de la Compagnie des Rats ne semblaient pas équipés d’arbalètes à levier. Ils étaient probablement destinés à servir dans une compagnie d’assaut.
Comme mon sergent me l’avait dit, impossible de manquer la tente de commandement. Elle était d’abord deux fois plus grande que les autres, et même si j’avais réussi à ne pas voir l’étendard à côté, les épées d’argent croisées de l’École de guerre étaient brodées sur chacune de ses faces. Deux légionnaires montaient la garde à l’entrée, mais après un coup d’œil aux deux bandes rouges sur mon épaule, ils me laissèrent passer sans un mot. Quatre légionnaires en armure étaient accroupis près d’une caisse sur laquelle quelqu’un avait cloué une carte. La plupart levèrent les yeux au bruit de mon arrivée. Je parcourus la pièce du regard et remarquai que seuls la moitié des lieutenants présents étaient humains. La seule gobeline continuait de tracer quelque chose du bout de ses doigts crochus sur le bord de la carte ; elle paraissait presque comiquement petite à côté de l’orc massif et musclé qui se tenait à ses côtés. Un garçon d’une beauté saisissante, aux yeux gris et à la peau olive, m’examina brièvement avant de pousser un grognement mécontent.
« Vous êtes bien le lieutenant Callow, je suppose ? » demanda-t-il.
« Au rapport, capitaine… » Je m’interrompis, me demandant si je devais vraiment l’appeler par le nom qu’on m’avait donné. Ça m’avait paru drôle en parlant avec Hakram, mais la situation devenait plutôt gênante.
>« Ratface, acheva sèchement le capitaine. Vous ne figuriez pas dans les registres de l’École avant d’être affectée à la Compagnie des Rats. J’imagine que vous êtes une bleue ? »
« J’ai déjà combattu, répondis-je. Et pas avec des épées émoussées. »
« Ah oui ? » Ratface sourit sans la moindre chaleur. « Tant mieux pour vous. Malheureusement, ça ne vaut rien pour moi, lieutenant. Que vous ayez castré un ogre en combat singulier m’est égal : vous restez une bleue de la Légion, bon sang, qu’on m’a collée la veille d’une manœuvre contre la Première Compagnie. »
Je pris une profonde inspiration et me demandai si frapper mon supérieur en plein visage, avec son gros air suffisant, dès le premier jour de mon affectation entacherait mon dossier. Probablement. Je réprimai donc ma colère pour le moment. Il pouvait bien râler autant qu’il voulait ; je lui montrerais ce que je valais sur le champ de bataille.
« Encore du poids mort, jura tout bas en kharsum le grand lieutenant peau-verte. C’est exactement ce qu’il nous fallait. »
Mes yeux s’embrasèrent de colère. Ma patience avait ses limites. « Tu as la langue bien pendue pour un jeune qui n’a jamais combattu, répliquai-je dans la même langue. Tu cherches la bagarre ? »
L’orc éclata de rire. « Tu as du répondant, sourit-il d’un air menaçant. Calme-toi, la bleue. Ce serait dommage que je doive t’arracher tes jolies petites dents humaines. »
Le capitaine soupira et passa une main dans ses courtes boucles.
« Nauk, arrête de draguer la nouvelle, dit-il en mthethwa. Nous avons des choses plus urgentes à régler. Asseyez-vous, lieutenant. Je suppose que vous n’êtes pas responsable de votre affectation. »
J’acceptai ses excuses tacites d’un signe de tête, puis m’accroupis avec les autres autour de la carte. Le parchemin représentait le groupe de collines où campait la Compagnie des Rats, les affleurements rocheux derrière nous et la vallée qui nous séparait du vieux fort que j’avais aperçu plus tôt.
« Juniper aura rempli la vallée de leurs éclaireurs, annonça Ratface, mais notre meilleure chance reste de les attaquer cette nuit. Si nous tentons un assaut nocturne demain, ils auront forcément eu le temps de préparer une embuscade. Kilian, qu’ont vu vos hommes quand ils sont allés jeter un œil tout à l’heure ? »
Une lieutenante aux cheveux courts et roux se racla la gorge et désigna la tour de guet au milieu de la vallée. « Il y avait au moins deux lignes qui préparaient des feux de joie, murmura la jeune femme. Si nous parvenons à les éliminer sans trop de pertes, nous aurons peut-être une chance de prendre le fort. »
« Mes sapeurs ont assez de fumigènes pour enfumer un rempart entier, dit la lieutenante gobeline. La mêlée sera brutale une fois les échelles posées, mais si le lieutenant qui défend le mur panique, nous avons de bonnes chances de percer jusqu’à l’étendard. »
« Nauk, dit Ratface en s’adressant à l’orc. Vos hommes mèneront le premier assaut. Callow, vous serez juste derrière eux. »
« Compris », répondis-je.
« Le sergent Hakram connaît son métier. Franchement, je préférerais l’avoir comme lieutenant à la tête de votre ligne, mais la vie est pleine de déceptions, poursuivit le capitaine. S’il vous dit que vous faites quelque chose de stupide, écoutez-le. » Après avoir longuement examiné la carte une dernière fois, Ratface cracha dans la poussière et leva les yeux vers nous. « Nous partirons deux heures avant l’aube, annonça-t-il aux officiers réunis. Laissez vos lignes en demi-garde ; je veux que nos soldats soient aussi reposés que possible pour le combat. Nous nous reverrons dans quelques heures. » Nous nous levâmes et saluâmes, puis quittâmes la tente un par un, laissant le capitaine à sa carte.