Chapitre 15
« Toute leçon digne d’être apprise est trempée de sang. »
— Impératrice de l’Effroi Triomphante, première et unique de son nom
Nous prîmes la route d’Ater.
Je me forçai à rester éveillée pour mes leçons d’escrime et poursuivis mes lectures, mais je n’avais pas adressé un mot à Black depuis Summerholm. Les Champs s’étendaient à perte de vue autour de nous, entre fermes et prairies, mais la plupart étaient désertes. Les fermiers avaient l’air de savoir qu’une troupe impériale allait passer et s’arrangeaient pour ne pas nous voir. Je passais mes soirées en silence, à fixer des livres fermés et à penser à la ville que je venais de quitter. J’avais commis une erreur. Certains aspects de ma réaction le jour des pendaisons me troublaient, et je n’avais pas vraiment d’explication à leur donner. Oh, j’étais toujours plus écœurée que je n’aurais su le dire. J’avais déjà pris des vies, mais apprendre l’existence des sacrifices, c’était autre chose. J’avais tué au nom de la justice, quand personne d’autre n’était disposé à la faire régner. J’avais tué au combat, quand mes ennemis ne m’avaient laissé aucun autre choix. Savoir que trois prisonniers, quels qu’aient été les crimes qui les avaient conduits dans le couloir de la mort, avaient été abattus comme du bétail pour me garder en vie me donnait toujours la nausée. Ils n’étaient pas morts pour une grande cause, mais pour moi. On les avait saignés comme des bêtes. Leur mort n’avait pas été réclamée, et elle n’était pas de ma faute, mais j’en étais tout de même responsable.
Quant aux pendaisons… Maintenant que la tension du moment était retombée, je voyais bien qu’ils étaient condamnés d’avance. Le Chevalier n’avait pas tort : ils avaient commis une trahison. Les épargner aurait affaibli l’autorité impériale et laissé en liberté une bande de conspirateurs qui avaient déjà participé au meurtre d’un gouverneur. Mais cette réflexion ne s’appliquait pas aux sympathisants morts comme les autres. Combien, parmi les partisans de la Couronne perdue, avaient vraiment appartenu aux Fils de Streges ? Le groupe était resté restreint et inefficace jusqu’à l’intervention de l’Épéiste Solitaire. Ils n’étaient sûrement pas cinquante, et c’est le nombre de ceux qui ont fini la corde au cou. Étaient-ils innocents ? Non, peut-être pas. Mais leur principal tort était de haïr l’Empire. Et comment leur en vouloir ? Si Black pendait tous les sympathisants de Summerholm, il ne resterait plus personne dans la ville, à part les Légions.
Mais ça n’expliquait pas tout. Il y avait autre chose. Le fait que j’aie failli mourir la nuit précédente et qu’on m’ait annoncé la mort de plusieurs personnes dès mon réveil n’avait rien arrangé. Mes mains tremblaient encore quand je repensais à quel point j’avais frôlé la mort cette nuit-là, à agoniser sur le sol en perdant mon sang pendant que le héros s’éloignait. S’il avait été un peu plus méticuleux, un peu moins certain que ma blessure me tuerait… Je pris une profonde inspiration et stabilisai ma main. À l’idée de devoir retourner au combat, l’effroi me remontait le long de l’échine, et je détestais chaque instant de cette sensation. Les murmures de la foule m’avaient poussée, d’une certaine façon. J’avais beau avoir tenu bon en marchant, leur souvenir me blessait encore. Je croyais être prête à ce que mon peuple me traite de traîtresse. Je m’étais lancée en sachant qu’ils me considéreraient comme telle, mais après l’avoir vécu, je savais que je n’y étais pas du tout préparée. Une part de moi avait voulu se dissocier de ce qui se passait, prouver que je ne trahissais pas la terre que je voulais sauver.
Ma conversation avec l’Épéiste continuait de me hanter. « Comment peux-tu justifier de travailler pour ces tyrans ? » m’avait-il demandé. À l’époque, je l’avais congédié comme un imbécile héroïque de plus, mais… Je fronçai les sourcils. Il n’y avait pas de « mais ». Il ne devait pas y en avoir. Pourquoi une simple conversation avec un homme que je ne respectais pas vraiment me bouleversait-elle à ce point ? Ce n’était pas comme s’il avait avancé le moindre argument valable. Juste des platitudes sur les royaumes et les bannières, le genre de logique sentimentale qu’emploient ceux qui n’ont aucun raisonnement solide. Il se passait quelque chose que je ne comprenais pas. Je ne sentais toujours pas mon Nom, et la dernière fois que j’y étais parvenue, c’était après avoir laissé partir le héros : les deux événements étaient liés, d’une manière ou d’une autre. J’avais échoué à une sorte d’épreuve ; mon Rôle m’avait jugée indigne d’une certaine façon. Ça me brûlait de savoir que la seule personne avec qui j’aurais pu en parler était le Chevalier Noir, et je n’y arrivais tout simplement pas. Sans même parler du fait que j’avais sciemment tenté de pousser un héros à lancer une insurrection à Callow, la seule vue de cet homme suffisait à me remplir d’une colère froide.
À trois reprises, sa voix avait changé quand il avait donné un ordre. Et à trois reprises, j’avais obéi, quoi que j’en pense. Je n’avais pas l’intention d’oublier qu’il avait pris possession de mon corps comme si de rien n’était — et personne ne gardait rancune comme les Callowans.
Les jours se succédèrent, et je me plongeai dans les livres. La plupart traitaient d’histoire, comme il s’avéra. Praes avait été un véritable chaos avant même que l’Empire ne soit proclamé : au nord, pas moins de quatre royaumes soninkés s’étaient disputé les terres, tandis que, dans les Sables affamés, les tribus du désert s’étaient sauvagement massacrées pour des ressources toujours plus rares. Les seuls qu’elles haïssaient davantage, c’était leurs voisines : les Taghreb avaient souvent lancé des raids dans les royaumes soninkés les plus méridionaux, emportant tout ce qu’ils pouvaient et brûlant le reste. À l’époque, les tribus gobelines des Aigles Gris n’étaient qu’une présence menaçante en arrière-plan, bien qu’elles forgent déjà des armes de fer quand tout le monde utilisait encore le bronze. En un sens, les Clans étaient alors la force avec laquelle il fallait compter : les humains avançaient prudemment sur leurs terres, terrifiés par les grandes hordes de peaux-vertes des Steppes, qui déferlaient comme un raz-de-marée mortel tous les quelques siècles.
Mais cette distraction ne suffisait pas, et la tension montait de jour en jour. Elle était presque insupportable quand nous arrivâmes à l’Île bénie. Ce rocher aride au milieu du fleuve Wasaliti avait été l’avant-poste mézien le plus éloigné du continent, destiné à servir de tremplin pour envahir l’antique Callow, avant que les guerres licériennes ne mettent brusquement fin à ces ambitions. L’île avait changé de mains des centaines de fois depuis, mais le gigantesque pont de pierre qui la reliait aux deux rives tenait toujours, intact, témoignage de la supériorité de l’ingénierie mézienne. Après la chute de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante, l’ancien fort était devenu un immense château, lorsque le royaume de Callow avait enfin revendiqué l’île. Avant la Conquête, il avait été la forteresse-temple de l’Ordre de la Main Blanche, ces paladins en armure d’acier qui gardaient la frontière orientale du royaume. Pendant des siècles, ils avaient été un fléau pour l’Empire, poussant leurs raids au-delà même de l’Étendue Verte. On chantait encore le jour où ils avaient chevauché jusqu’aux Neuf Portes d’Ater, laissant le cadavre d’un général praesii à la vue des remparts de la ville, en guise d’avertissement contre toute ambition à l’ouest.
À présent, ce n’était plus qu’une ruine ; la pierre elle-même avait été noircie et calcinée par le plus grand déploiement de feu gobelin de l’histoire de Praes. L’Ordre de la Main Blanche avait été éradiqué jusqu’à la racine dès les premiers pas de la Conquête : les paladins avaient été tués jusqu’au dernier homme et à la dernière femme, afin qu’ils ne puissent jamais renaître. Ce fut le moment où Callow commença à prendre au sérieux le nouveau Chevalier Noir, sans toutefois le prendre assez au sérieux : deux semaines plus tard, le tristement célèbre massacre des Champs de Streges brisa de fait l’essentiel des forces militaires du royaume. Nous passâmes en silence sous les arches brisées de l’unique porte ; le vent qui s’engouffrait dans les ruines sonnait étrangement comme une complainte funèbre. On disait qu’en tendant l’oreille, on pouvait encore entendre les cris des deux mille personnes brûlées vives.
Le soleil se couchait, et les Gardes Noirs se mirent aussitôt à installer le campement sous l’une des plus grandes tours. Ils dressèrent les tentes et allumèrent un feu. Certains étaient partis chasser plus tôt et avaient attrapé quelques lapins, qu’ils comptaient transformer en ragoût. Ils dépouillèrent les bêtes et les mirent dans une marmite en fer. Je laissai Zombie dans ce qui avait dû être les écuries extérieures, évitant la compagnie de Black et de Capitaine, assis près du feu. J’aurais pu regagner ma tente avec un livre et une chandelle, mais après une longue journée de chevauchée, j’avais envie de me dégourdir les jambes. Je m’aventurai dans les ruines, sans trop savoir ce que j’espérais y trouver. La forteresse avait été entièrement dévastée, comme je le découvris. L’intérieur même de la plupart des bâtiments avait été calciné, et aucun toit n’avait survécu à la prise de l’île. Çà et là, des squelettes dépassaient des décombres ; les os eux-mêmes étaient noircis et tordus, sinistre rappel des dangers du feu gobelin.
À vrai dire, je ne savais pas pourquoi l’Empire n’avait jamais pris la peine de reconstruire l’Île bénie et d’y installer une garnison. C’était le seul moyen de traverser le fleuve, une position stratégique à tenir, mais les Praesi semblaient se satisfaire de la laisser en ruines. Une mise en garde contre toute rébellion, peut-être ? Peut-être même étaient-ils troublés par ce qui s’était passé ici pendant la Conquête. Je laissai mes pas me mener où bon leur semblait, et finis par arriver près du mur sud. La vue y était saisissante. À l’ouest, les champs avalaient l’horizon, teintés de rouge par la lumière du soleil couchant ; à l’est, la route impériale s’étirait au-delà de ce que l’œil pouvait saisir. Elle allait jusqu’à Ater, je le savais, et comptait parmi les plus grands projets entrepris par l’Empire. L’Empereur de l’Effroi Ténébreux, fis-je remonter de ma mémoire. C’était lui qui l’avait fait construire. Il avait semblé prometteur au début de son règne, jusqu’à ce qu’il passe un marché de trop avec le Monde souterrain et se convainque d’être une araignée géante coincée dans un corps d’homme. Les choses avaient vite tourné au vinaigre après ça.
Je finis par me lasser du paysage et redescendis un escalier à moitié détruit pour regagner le camp. J’avais faim, et il me restait des lectures à faire avant d’aller me coucher. Je pénétrai dans une cour ouverte, entourée de quatre bastions plus petits, puis m’immobilisai en comprenant que je n’étais plus seule. Allongée sur un banc de pierre miraculeusement intact, une jeune Soninké d’une beauté saisissante m’observait avec un sourire affable. Je portai la main à mon épée, avant de me rappeler que je l’avais laissée au camp : je ne la portais plus en dehors de mes leçons. Je n’avais que mon couteau, et malgré la lumière déclinante, je distinguais la lame nue posée sur les genoux de l’Héritière.
« Catherine Foundling, dit la jeune fille à la peau sombre d’un ton aimable, sa voix mélodieuse caressant les mots de son accent mthethwa. Il était grand temps que nous fassions vraiment connaissance. »
« Héritière, répondis-je. Je ne pensais pas que tu aurais envie de parler, après ce que tu as fait à Summerholm. »
L’aristocrate haussa les épaules avec élégance.
« Ce n’était rien de personnel, Catherine, me dit-elle. À l’époque, je te croyais dangereuse. C’est ainsi que se joue le jeu, n’est-ce pas ? »
Je serrai les dents. Elle avait lancé les trois autres prétendants contre moi — enfin, peut-être deux, Rashid était sans doute arrivé là de son propre chef — et c’était rien de personnel ? Après un instant, je fronçai les sourcils.
« À l’époque ? répétai-je avec prudence. »
L’Héritière sourit, chaleureuse et avenante. « J’y vois plus clair, maintenant. J’ai eu des doutes après que tu as laissé partir le héros, mais après cette démonstration à la Cour des épées, il ne peut plus y avoir de doute. »
Mon sang se glaça. Il n’y avait personne d’autre sur les remparts quand j’avais poussé l’Épéiste Solitaire dans la rivière. Comment pouvait-elle… Non. Elle ne faisait peut-être que deviner. Pas besoin de lui donner un moyen de pression dont elle ne disposait peut-être pas.
« Je ne vois pas de quoi tu parles, grognai-je. L’Épéiste s’en est sorti tout seul — c’est ce que font les héros, tu sais. »
La belle jeune fille éclata de rire. « Bien sûr que oui. Je retire toute insinuation contraire. Cela dit, nous n’avons aucune raison d’être ennemies. Je suis venue avec une offre de paix, vois-tu. »
Je haussai un sourcil. « Je croyais que nos Rôles étaient censés s’opposer, fis-je remarquer. »
« Ce serait le cas, convint-elle. Si tu étais une véritable Écuyère. »
Mes doigts se refermèrent sur le manche de mon couteau.
« Tu veux bien répéter ? murmurai-je. Je n’ai pas tout à fait entendu ce que tu as dit. »
Elle écarta la menace d’un geste. « Allons, Foundling… Tu ne veux pas vraiment devenir l’Écuyère, n’est-ce pas ? Si c’était le cas, cette scène déplorable à Summerholm n’aurait pas eu lieu. »
« J’ai tué pour obtenir ce Nom, répondis-je froidement. Fais attention, Héritière. »
« J’ai tué pour avoir de bonnes places au théâtre, ma chère, ricana la Soninké. C’est comme ça que ça se passe, dans les Terres désolées. C’est pour ça que tu nous trouves si répugnants, pas vrai ? »
« Si tu espères entendre une défense passionnée de la moralité praesienne, dis-je entre mes dents, tu frappes à la mauvaise porte. »
« Oh, je suis tout à fait d’accord avec toi, me dit l’Héritière avec ferveur. Tu es différente, Catherine. Essayer d’être l’une des nôtres ne peut que te faire du mal. C’est pour ça que je t’offre une porte de sortie. »
Quoi ?
« Tu te sens prise au piège, en ce moment, poursuivit l’autre jeune fille, mais tu n’es pas obligée de le rester. J’ai un navire qui t’attend et je peux te ramener à Laure saine et sauve. Ou ailleurs, si tu préfères. Tu peux tout recommencer, sans avoir tout ce bazar au-dessus de la tête. Dès ce soir. Il suffit de le dire. »
Mon cœur s’arrêta. Elle disait la vérité. Je le sentais au fond de moi : elle disait la vérité. Si j’acceptais, je partirais ce soir à bord d’un navire, avant que quiconque puisse m’arrêter. Je ne pouvais évidemment pas retourner à Laure, mais je pouvais descendre le Wasaliti jusqu’à Mercantis et rejoindre les Cités libres. Là-bas, je serais hors de portée de l’Empire. En sécurité.
« Et si je refuse ? demandai-je à voix basse. »
« Est-ce que tu refuses ? murmura l’Héritière, son sourire affable toujours aussi assuré. Tu refuses ? »
Elle avait un si joli sourire. Dommage qu’il ne lui atteigne pas les yeux.
« Je crois bien, répondis-je. »
Elle soupira en croisant les jambes.
« J’espérais que nous pourrions régler ça sans en venir aux choses désagréables, dit-elle. Tu es vraiment sûre que nous ne pouvons pas nous entendre ? »
« De plus en plus, répliquai-je d’un ton neutre. »
« Très bien, dit l’Héritière, toute apparence d’amabilité s’évanouissant. Pendant que nous parlons, des hommes encerclent ton orphelinat à Laure. Si je leur en donne l’ordre, tout le monde à l’intérieur sera mort demain matin. La Matriarche, les filles avec qui tu partageais le dortoir, même les enfants. Tous passés au fil de l’épée, jusqu’au dernier, à moins que tu n’abandonnes ton Nom cette nuit. »
Pour la deuxième fois, mon sang se glaça. Elle avait formulé sa menace comme d’autres parleraient du temps qu’il fait — comme si elle n’avait rien de particulier à signaler, juste un sujet de conversation. Bluffait-elle ? Peut-être. Mais elle avait les moyens d’organiser ça, et elle n’avait pas l’air du genre à hésiter à utiliser tous les outils à sa disposition.
« Je ne te demande pas ta vie, me dit patiemment l’Héritière. Je te demande seulement de ne plus me faire obstacle. »
« Si tu leur en donnes l’ordre, répétai-je. Encore faut-il que tu sois en vie pour le faire. »
Elle rit. « J’ai pleinement reçu mon Nom, Catherine. Tu es impuissante et pratiquement désarmée. Et si cela ne suffit pas… »
Elle claqua des doigts et, presque sans bruit, quatre silhouettes émergèrent des ombres qui s’étendaient. Leurs capes épaisses dissimulaient leurs traits, mais pas les arbalètes qu’ils braquaient sur moi. Ils s’étaient répartis dans la cour, leurs lignes de tir ne se croisant qu’en un seul point : moi.
« Sois raisonnable, Catherine, dit la Soninké. La reddition est la seule option rationnelle qui te reste. »
Je fermai les yeux. Combien de filles y avait-il à l’orphelinat ? Au moins quarante, et un tiers d’entre elles n’avait pas plus de dix ans. Elle les tuerait sans perdre le sommeil, si elle pensait ne pas avoir d’autre choix. Par les dieux, j’en avais tellement marre. Ça ne faisait même pas un mois, et j’étais déjà épuisée. J’ouvris les yeux et expirais, le regard levé vers le ciel. La lune était sortie. Je ris.
« Merci, dis-je. »
L’Héritière fronça les sourcils.
« Je devrais aussi remercier Black, je suppose, poursuivis-je à voix basse. C’était une leçon dont j’avais besoin. »
« Je ne te suis pas, reconnut ma rivale. »
« Je me suis trompée sur toute la ligne, vois-tu. J’ai grandi à Callow, et nous voyons les choses différemment. Le jeune berger ramasse l’épée du Destin, tue le dragon et découvre qu’il était prince depuis toujours. » Je lui souris. « Cette histoire n’allait jamais se dérouler ainsi. »
Par les dieux, comme j’aurais voulu que ce soit le cas. Au fond de moi, j’avais cru que faire le bien en portant un Rôle maléfique me permettrait de m’en sortir. Que je pourrais suivre cette voie sans jamais vraiment me salir les mains au point de le regretter toute ma vie.
« Vas-y, dis-je. Tue-les. Si je cède une fois, tu t’en serviras contre moi encore et encore. »
Je ne pouvais pas vaincre les monstres en étant meilleure qu’eux. Je n’en avais jamais été capable. Trop impatiente, trop téméraire. Mais ce n’était pas grave. Il y avait une autre solution : être un monstre plus redoutable.
« Tu crois que je bluffe ? demanda l’Héritière d’une voix basse et menaçante. »
« Je sais que non, avouai-je. C’est pourquoi je vais te dire ceci : si l’un d’eux meurt, je ferai de toi un monument de ruine. Je réduirai en cendres tout ce qui t’a jamais apporté de la joie. Je briserai tous ceux que tu as aimés, si profondément qu’ils mourront en maudissant ton nom. Je détruirai tout ce que tu as jamais accompli, j’effacerai jusqu’à la moindre trace de ton existence, si bien qu’il ne restera personne en vie pour se souvenir que tu es née. Je n’y prendrai aucun plaisir, mais je le ferai. »
Les yeux glacés, je montrai les dents.
« Je le ferai pour que, la prochaine fois qu’un Praesi arrogant me dira de me rendre, je puisse lui désigner les terres désolées qui étaient autrefois ta demeure et le voir tressaillir. »
« Tu n’en es pas capable, répondit-elle, le visage impassible. »
« Essaie donc, sifflai-je. »
La peur se tapissait sous son beau masque, et je m’en délectai. Il était temps que ces enfoirés commencent à me prendre au sérieux.
« Je pourrais te tuer, ici et maintenant, dit l’Héritière. »
« Tu pourrais essayer, rectifiai-je dans un rire essoufflé. Me voilà, abandonnée par mon Nom, avec pour seule défense un couteau. Tu as quatre grands gaillards armés d’arbalètes et une jolie épée sur les genoux. Regarde-moi dans les yeux, Héritière : est-ce que j’ai l’air d’avoir peur ? Tu as truqué les chances en ta faveur, mais l’as-tu fait assez ? »
Elle hésita. Je ne m’étais jamais sentie aussi vivante qu’à cet instant, quand cette petite teigne fut confrontée à moi, seule dans son piège, et qu’elle vacilla. Je n’avais rien d’autre que ma colère, mais c’était largement suffisant. Je m’étais battue sans Nom, bien avant de rencontrer les Calamités. Je pouvais recommencer.
« Tuez-la, ordonna l’Héritière, mais je bougeais déjà, couteau en main. »
Trois cordes vibrèrent, et je sentis un carreau frôler ma gorge. Trop lent. J’étais sur le premier homme avant qu’il ait pu lâcher son arbalète : je me glissai derrière lui et laissai le dernier carreau s’enfoncer dans son ventre. Une main sur son épaule, je lui tranchai la gorge et le laissai tomber à terre. Quand je repartis à l’attaque, l’Héritière avait disparu. Quelle bêtise, ma chère. Tu aurais peut-être gagné si tu étais restée. Le deuxième avait dégainé son épée quand je l’atteignis, mais après avoir affronté de vrais monstres chaque matin, j’aurais presque pu rire de sa posture si maladroite. Il frappa trop large, et je passai sous sa garde pour lui enfoncer ma lame dans l’œil jusqu’à la garde. Je lui arrachai son épée avant qu’elle ne tombe à terre, puis laissai le troisième venir à moi tandis que le dernier sbire achevait de recharger son arbalète. Je pointai la lame dans sa direction, et il recula avec prudence, tandis que je tournais autour de lui pour le maintenir entre le tireur et moi.
Il semblait hésiter à attaquer. Je souris en comprenant pourquoi : il avait peur de moi. Tous les deux avaient peur. Je venais de tuer les deux autres comme si je me promenais au marché et de faire fuir leur employeuse sans même avoir eu à l’affronter. J’avançai et le laissai parer mon épée. Trop pressé de me tenir à distance, il commit une erreur quand je lâchai mon arme pour lui saisir le poignet. Les yeux écarquillés par la panique, il n’eut pas le temps de dire un mot : je lui frappai le ventre. Pas d’armure, juste de la chair tendre ; je lui fis lâcher son épée, puis lui tranchai le cou avec comme si je moissonnais du blé. Je tournai les yeux vers le dernier homme, l’épée ensanglantée à la main, tandis que le canon de son arbalète tremblait entre ses mains mal assurées.
« Prie pour ne pas rater, dis-je. Tu seras mort avant d’avoir pu recharger. »
L’homme s’efforça de stabiliser ses mains et prit soigneusement sa visée. Je ne saurais jamais si j’aurais pu esquiver le carreau : avant qu’il puisse faire quoi que ce soit, une main d’ombre se glissa le long de sa gorge et se mit à l’étrangler. Le sbire la repoussa frénétiquement, mais l’ombre ne quitta pas sa peau. Une minute passa avant qu’il s’effondre au sol, le visage bleu et les yeux injectés de sang. Je jetai un regard dans la cour et aperçus Black, assis au sommet du mur du fond, les jambes ballantes. Il avait l’air amusé ; le masque d’indolence qu’il aimait arborer avait de nouveau recouvert son visage. L’homme aux cheveux noirs ne dit rien : il arracha un morceau de pain et le mit dans sa bouche. Je me dirigeai vers le premier homme que j’avais tué, arrachai mon couteau et essuyai la lame sur sa cape. Je sentis mon Nom s’agiter au fond de moi tandis que je rengainais le couteau et esquissais un sourire dur. Ça t’a plu, hein ? Bien. Nous sommes loin d’en avoir fini, toi et moi. Lentement, je me tournai vers le Chevalier Noir.
« J’ai déjà manqué assez de leçons, dis-je. Au travail. »
Comment peux-tu justifier de travailler pour ces tyrans ? m’avait demandé l’Épéiste Solitaire. J’avais enfin trouvé ma réponse. Les justifications ne comptent que pour les justes.