Chapitre 156
« Voici la vérité de notre terrible couronne : la revendiquer, c’est déclarer la guerre à la banalité, à la médiocrité. La bannière de l’ennemi, c’est l’apathie, le lent engrenage de l’inéluctable. Victoire ou ruine, chaque Tyran ayant jamais vécu a misé sa folie contre le joug des Cieux. »
— Impératrice de l’Effroi Regalia II
Je portais une armure de plates qui n’avait pas été touchée depuis sa sortie des Forges impériales d’Ater. La mienne avait été démolie au combat, par ma puissance comme par celle de mes ennemis. Il faudrait des jours avant que nos forgerons puissent en tirer quoi que ce soit, et les émissaires d’Akua Sahelian m’attendaient déjà. L’acier gobelin, recouvert du tabard rouge des Légions, avait été forgé pour quelqu’un de plus corpulent que moi ; le gambison que je portais dessous était donc rembourré davantage. La cape qui flottait dans mon dos avait depuis longtemps cessé d’être noire : Hakram y avait cousu des bandes de bannières de ses mains habiles. Je connaissais bien ces emblèmes. Les Lances d’Argent, les couleurs des maisons Talbot et Kendall, et désormais des honneurs plus grands encore. Un pan de vent pour le Duc des Bourrasques Violentes, une langue de flammes rouges et froides arrachée à la Princesse du Zénith, et maintenant un ruban doré dérobé à l’une des bannières des Immortels, celle de la Reine de l’Été elle-même. Le tissu noir, qui avait toujours l’air de plumes sous le bon éclairage, était à présent à moitié recouvert, et d’autres morceaux viendraient avec le temps. Le col de la cape me serrait le cou ; elle était taillée à la mode praesie, mais je la portais quand même. C’était une déclaration.Tous ces gens étaient puissants, autrefois. Maintenant, je les porte sur mon dos. Réfléchissez-y à deux fois avant de m’attaquer.
Les émissaires que la Diaboliste avait envoyés étaient au nombre de douze. Trois fois plus de mages de la Légion les maintenaient sous surveillance magique, mais je doutais que cela suffise s’ils avaient vraiment l’intention de manigancer quelque chose. Mes mages étaient des vétérans aguerris, mais la majeure partie de leurs connaissances en magie leur venait de l’École de guerre. Ils ne faisaient pas le poids face à des praticiens héritiers de traditions aussi anciennes que le royaume de Callow, des siècles de ruses et d’atouts dont nul hors des Terres désolées n’avait pu entrevoir plus qu’un aperçu. Je n’emmenai que deux personnes dans le pavillon situé à l’épicentre des puissantes protections. Aisha, dont la connaissance des courants des Terres désolées pourrait bien m’être nécessaire pour naviguer dans cette conversation, et Hakram. Je lui faisais confiance : il verrait ce qui m’échapperait et m’empêcherait de commettre des erreurs. J’écartai les pans de toile et découvris que seules deux personnes de la Diaboliste étaient assises, tandis que les autres se tenaient patiemment derrière elles. Une Taghreb, une Soninke. Deux femmes que je n’avais jamais vues, mais cela ne voulait pas dire grand-chose. Akua et moi puisions nos talents dans des viviers différents. J’avais hérité de liens avec les Légions grâce à mon mentor, ainsi que de relations avec des Porteurs de Nom, mais ma némésis avait les Hauts-Nés de Praes à sa disposition.
À mes yeux, je la surpassais en Porteurs de Nom et en armées, mais dans presque tout le reste, nous étions à égalité ou elle m’était supérieure.
Les deux femmes assises se levèrent avec aisance à mon entrée et s’inclinèrent. J’avais appris deux ou trois choses depuis mon premier affront public à la Cour, en grande partie grâce à la femme qui se tenait à mes côtés ; je pus donc déceler les nuances. L’inclinaison était plus basse que celle due à un gouverneur impérial, mais moins profonde que celle qu’aurait attendue un Haut Seigneur régnant. Comme dans la plupart des choses touchant aux Sahelian, le geste tenait autant du compliment que de l’insulte.
« Votre Grâce, dit la Soninke en bas miezan. Votre humble servante se nomme Deka Wolde,mfuasa de Wolof depuis la Déclaration. À mes côtés se tient Samiah de Fatimi, assermentée auprès des Qara. »
Je plissai les yeux en entendant le second nom et regardai la Taghreb. Fatimi était le nom du fief gouverné par le père de Ratface ; avant de prendre un autre nom à l’École, le tribun du Ravitaillement s’était appelé Hasan Qara. Je me souvenais qu’il était un membre en règle des Sang-Pur. Je n’avais aucune idée de s’il s’était depuis rallié aux Modérés, mais s’il avait envoyé l’une des siennes auprès de la Diaboliste, cela me paraissait peu probable.
« Dame Sahelian envoie d’étranges émissaires, lança Aisha en taghrebi. Le sang se négocie, le sable se déplace. »
Je m’empêchai de hausser un sourcil. Je comprenais plus ou moins le sens du proverbe. Les nobles praesi ne négociaient généralement qu’avec d’autres nobles, même si les seigneurs et dames régnants se rencontraient rarement en personne. Faire asseoir un parent à la table était un gage de bonne foi. Quand la Soninke s’était présentée commemfuasa, cela signifiait qu’elle appartenait à ce qu’on appelait les « lignées serviles ». Ces familles de serviteurs, sans être de haute naissance, avaient été au service d’une lignée de Haut Seigneur si longtemps qu’on leur accordait un statut supérieur à celui du reste de la plèbe. Les puissantes lignées de mages en faisaient souvent partie : il était toujours utile d’avoir quelques réserves sous la main pour injecter un peu de talent dans le sang. Si l’on en croyait Deka, sa famille était au service des Miezans depuis la fondation de l’Empire. Mais cela ne faisait toujours pas d’elle une noble. Ce geste avait une signification, sachant que j’étais désormais Dame de Marchford et duchesse de surcroît :les plus hauts serviteurs de Praes sont les égaux des titres étrangers.Ah, la bonne vieille Akua. Elle n’avait jamais laissé passer une bonne pique quand l’occasion se présentait.
« Votre humble servante vous présente ses excuses les plus sincères, dit Deka en s’inclinant de nouveau. Dame la Diaboliste n’entend pas vous offenser. Il était entendu que la vice-reine Foundling pourrait mal accueillir une représentante du vrai sang. »
Je faillis ricaner. La Diaboliste craignait donc que, si elle envoyait une aristocrate, je ne lui renvoie que sa tête. Oui, je pouvais le concevoir.
« Asseyez-vous, dis-je. »
Deka s’inclina de nouveau.
« Votre humble servante n’oserait vous contredire, mais doit vous transmettre les paroles de sa maîtresse, dit-elle. Dame la Diaboliste demande que lord Hiérophante assiste à cette conférence. »
« Ce n’est pas à Akua Sahelian de faire des demandes ici, gronda Hakram. »
Nouvelle révérence. Bon sang, elle aurait le dos en compote à la fin de la journée. À moins que sa famille n’ait été élevée pour avoir la colonne vertébrale souple ; aussi horrible que cela puisse paraître, c’était tout à fait possible. Avec les vieilles lignées des Terres désolées, on ne savait jamais quelle saloperie elles avaient en réserve.
« Comme vous le dites, lord Adjoint, dit Deka. »
Je soupirai.
« Aisha, fais envoyer un coureur, dis-je à ma tribune d’état-major. Assure-toi qu’il comprenne que ce n’est pas une suggestion. »
Elle hocha la tête et s’en chargea. Si ce n’était pas assez clair, il pourrait ignorer la convocation, et ce serait embarrassant. Les émissaires risquaient de voir d’un mauvais œil que je prenne place avant l’arrivée de Masego, mais cela m’indifférait totalement. Je m’installai dans le siège que j’avais pris à l’Été quelque temps plus tôt et m’adossai au coussin. Maintenant que j’avais l’esprit libre, j’étudiai en silence les dix personnes debout derrière les émissaires. Je vis qu’ils ressemblaient à ce qu’avaient été jadis les soldats des Légions de la Terreur. Le véritable cœur des anciennes hordes qui avaient assiégé les portes de Callow, pas ces peaux-vertes qu’on envoyait servir de chair à canon pour briser les charges, ni ces conscrits qu’on faisait mourir en prenant d’assaut des murs. Soninkes et Taghreb, vêtus de la tête aux pieds d’une cotte de mailles ouvragée qui scintillait de sorcellerie. Leurs épées seraient enchantées elles aussi ; chaque cité tissait ses sortilèges de prédilection dans l’acier au moment de la forge. Leurs casques, avec leurs pans de mailles sur les côtés et une pointe d’acier qui descendait pour protéger le nez, laissaient voir des regards durs, que faisaient ressortir les foulards colorés noués autour de leur cou. Mon peuple avait combattu des hommes comme eux pendant des siècles, jusqu’à ce que Noir les remplace par les légionnaires que je commandais. Il ne fallait pas les sous-estimer, et c’était leur genre qui constituerait une bonne partie de l’armée de la Diaboliste à Liesse. Ils se tenaient autour d’un paquet rectangulaire, plus haut que moi, ficelé très serré. La sorcellerie que j’en percevais faiblement soulevait des questions. Mes hommes l’avaient déjà examiné et m’avaient rapporté qu’il contenait un miroir ; cela pouvait signifier que la Diaboliste elle-même participerait à la conversation par scrying.
Il n’y avait aucun rafraîchissement sur la table, et je n’en proposai pas. Aisha s’assit à ma gauche, laissant l’autre côté libre pour Hakram, bien qu’il restât debout derrière moi. Ce fut Masego qui se laissa tomber sur une chaise quand il arriva enfin. Il avait l’air irrité, mais son sourcil se haussa avec intérêt lorsqu’il posa ses yeux de verre sur les deux émissaires principales.
« Des mages ? demandai-je.
— Des talents supérieurs à la moyenne, répondit-il. La Taghreb en particulier. Du sang Drake, peut-être ? J’avais entendu dire que certaines familles près des Eyries avaient réussi à l’introduire dans leur lignée.
— Votre compliment m’honore grandement, lord Hiérophante, dit Samiah en s’inclinant plus bas encore que devant moi. Les ancêtres de votre servante ont connu des rencontres fortunées. »
« Vos ancêtres ont réussi à ne pas se transformer en abominations écailleuses en volant des propriétés à des êtres réputés pour leur sang instable, fit remarquer le Hiérophante. Cela demande autant d’habileté que de chance. Je dois avouer que je suis curieux. Votre sang est-il plus épais que celui d’un humain de basse naissance ? Votre cœur bat certainement plus lentement. »
« Masego, on ne demande pas aux gens si leur sang est épais lors d’une conférence diplomatique, soupirai-je. Asseyez-vous toutes les deux. Qu’est-ce qu’Akua veut ? La dernière fois que je l’ai vue, il ne me manquait qu’un serment pour lui enfoncer de l’acier dans la gorge à répétition, jusqu’à ce qu’elle cesse de tressaillir. »
Les deux femmes s’inclinèrent avec autant d’aisance qu’elles s’étaient relevées, puis s’assirent en face de nous.
« Une explication au sujet du miroir serait de mise avant que nous n’entamions les discussions, dit Aisha. »
Elle parlait en bas miezan, mais le rythme de ses mots était tout entier taghrebi. Elle avait également évité les pronoms. Aisha appelait cela le « dialecte noble », et toutes les grandes langues praesies en possédaient une forme. C’était le genre de langage impersonnel et équivoque que les Hauts-Nés employaient dans leurs négociations, des conventions établies il y a des siècles qui étaient devenues des lois tacites. Un langage diplomatique formel qu’Akua n’avait jamais pris la peine d’utiliser avec moi, ni avec aucun Haut-Né praesi que j’avais rencontré, d’ailleurs. Le fait que j’aie généralement été en train de les tuer ou de les contraindre à l’époque devait y être pour quelque chose. Il était tout de même intéressant qu’elle ressortît ces manières aujourd’hui. Quoi que les émissaires soient venus chercher, la Diaboliste était prête à faire semblant de me prendre au sérieux. Comme les gens devenaient soudain polis après qu’on avait assassiné un demi-dieu !
« Votre humble servante transmet un message de Dame la Diaboliste, dit Samiah. L’outil doit fournir un lien sympathique pour le scrying. L’autorisation de négocier au nom de la Dame n’a pas été accordée, car la Dame souhaite s’entretenir directement avec vous. »
« Hiérophante ? la relançai-je. »
Le mage à la peau sombre se pencha en avant sur sa chaise.
« Un dispositif de scrying wolofite, du genre que les Sahelian gardaient pour eux, dit-il. Quelques runes cachées pour enregistrer le son, mais… »
Une lueur coula entre les doigts de Masego et un sifflement s’éleva du miroir dissimulé ; l’odeur âcre de fumée emplit le pavillon.
« … elles ont été neutralisées, conclut-il. Aucune surprise à craindre. Du travail provincial, quel que soit celui qui a gravé ces runes. Les sorts de repérage des runes à double liaison sont connus depuis des décennies. »
Si les émissaires étaient contrariés que le Hiérophante vienne de détériorer avec désinvolture ce qui était probablement un héritage ancien et coûteux appartenant à leur maîtresse, elles n’en montrèrent rien. Contrairement à Masego, je connaissais assez bien la Diaboliste pour savoir qu’elle n’aurait jamais oublié qu’en sa présence, il serait impossible de faire passer ces runes en douce. Il s’agissait sans doute d’un vieil artefact, et il venait d’en brûler une partie par dédain pour sa qualité.Soit elle étale sa richesse et le peu de cas qu’elle en fait pour me rappeler les ressources dont elle dispose, soit c’était l’artefact le mieux adapté à cette conversation et elle s’en fiche, puisque notre échange est assez important pour justifier cette perte. Dans un cas comme dans l’autre, Akua, j’ai compris le message.
« Allez-y, dis-je d’un geste désinvolte. »
Les émissaires se levèrent et s’inclinèrent avant de défaire délicatement les liens qui retenaient le tissu couvrant le miroir. Elles le dressèrent de façon à ce qu’il nous fasse face, à la hauteur d’une personne debout. La classe. Les deux femmes posèrent la paume sur la surface argentée qu’elles venaient de dévoiler ; la sorcellerie s’enfonça dans le métal, puis elles reculèrent pour rejoindre les soldats. La surface ondula et, l’instant d’après, je vis la Diaboliste en chair et en os. Comme d’habitude, elle s’était habillée pour faire impression. Du rouge et de l’or, que j’avais appris à reconnaître comme ses couleurs favorites, composaient les soieries de sa robe longue, parfaitement ajustée. J’aurais pu apprécier cette silhouette en sablier, ces longues jambes lisses, si sa simple vue ne m’avait pas donné envie de saisir mon épée. Au bout d’un instant, je remarquai qu’elle était assise sur ce qui ressemblait à un trône. Un machin clinquant en or et en joyaux, avec des accoudoirs terminés par des visages de démons grimaçants. Je me penchai vers Aisha.
« Ce n’est pas illégal de s’asseoir sur un trône quand on n’est pas le Tyran régnant ? demandai-je.
— Depuis la Déclaration, si, répondit-elle d’une voix ténue. »
Je ricanai et reportai mon regard sur la Diaboliste.
« Eh bien, apparemment, tu as fini de tourner autour du pot, dis-je. Ça change agréablement. »
Les yeux dorés d’Akua m’observèrent sans émotion.
« Il est regrettable, dit-elle, que quelqu’un vous ait donné l’impression que vos manières sont charmantes. Deka ? »
« Cette personne ressent un pouvoir comparable à celui d’un Prince de l’Été, dit la Soninke. »
Je levai la main et elle se mit à suffoquer, la gorge envahie par la glace ; elle se griffa la peau avec désespoir. À mes côtés, Aisha se figea. Pas une seule autre personne dans le pavillon ne bougea.
« La loi protège les émissaires, dis-je. Pas les espionnes. »
La Diaboliste observa mes actes avec une curiosité détachée.Elle l’avait sacrifiée avant même de l’envoyer, compris-je.Elle échange une paire d’yeux neufs sur moi contre la vie d’une servante.J’abaissai la main.
« Sortez, dis-je calmement. Présentez-vous au légionnaire le plus proche. Vous êtes désormais prisonnière de guerre. »
La femme regarda Akua, qui inclina la tête d’une fraction à peine perceptible.
« Votre humble servante vous remercie de votre clémence, Votre Grâce », me dit Deka en s’inclinant.
« Vous mettez ma patience à l’épreuve, remarquai-je calmement en jetant un regard à Hakram. »
Nous nous comprîmes sans avoir besoin de parler. Il s’en chargerait ; il la conduisit dehors.
« Il fallait que je sache qui j’avais en face de moi avant d’entamer véritablement les négociations, dit la Diaboliste. »
Je lui adressai un sourire glacial.
« Où est passée ta belle langue noble et fleurie, Diaboliste ? demandai-je. Tes gens étaient si charmants avec moi, tout à l’heure. »
La Soninke sourit comme si nous étions de vieilles amies. Son sourire n’atteignit jamais ses yeux.
« Cette noble personne se fera bien sûr un plaisir de vous offrir les mêmes égards si vous les lui rendez, dit-elle. »
« Il faudrait que j’arrête de jurer, c’est ça ? demandai-je à Aisha. »
Elle hocha la tête.
« Continue donc, putain, dis-je à la Diaboliste avec un sourire radieux. »
Je me montrais surtout exécrable parce que j’aurais préféré manger un bol de couteaux plutôt que d’être courtoise envers le monstre de l’autre côté du miroir, mais je poursuivais aussi un autre but. De temps à autre, je parvenais à lui faire perdre contenance, et cela avait tendance à la déstabiliser. Je n’y étais jamais arrivée en dehors d’un combat à mort, mais je n’avais rien à perdre à essayer. Faire un doigt d’honneur aux nobles convenances d’Akua était déjà une récompense en soi.
« Tu sembles avoir réglé le problème de l’invasion des Fées, Écuyer, dit Akua. Je t’en félicite. »
« Je ne crois pas que les profondeurs de la Création soient assez profondes pour y jeter les mots qui exprimeraient à quel point tes félicitations me sont indifférentes, répliquai-je avec entrain. »
« Tu as rendu un grand service à l’Empire, dit la Diaboliste sans se démonter. »
Après avoir réellement essayé de me poignarder, ses piques verbales me semblaient un peu fades.
« Tu as enlevé l’une de ses villes, dis-je. Je suppose que tu ne voudrais pas la rendre ? »
« Cela pourrait s’arranger, dit-elle. J’ai définitivement besoin de la ville elle-même, mais ses habitants pourraient être libérés. »
« Nous avons eu une conversation sur l’Île bénie, un jour, dis-je. Tu m’as dit que tu ferais passer au fil de l’épée tous les gens de mon orphelinat si je renonçais pas à mon Nom. Tu te rappelles ce que j’ai répondu, cette nuit-là ? »
« Que tu ferais de moi un monument à la ruine, dit Akua Sahelian, avec une pointe d’affection dans la voix. Tu m’as naturellement refusé. Mais ils n’étaient que quarante. Aujourd’hui, je tiens dans ma paume plus de cent mille de tes compatriotes. »
« Tu sais que ça ne marche pas comme ça, dis-je avec sérénité. Si je laissais l’un de tes vautours me faire ce coup une fois, chaque Haut Seigneur menacerait d’invoquer des démons dans les villes callowanes pour faire pression sur moi. »
La Diaboliste pencha la tête sur le côté.
« Lors de notre première rencontre, tu aurais hésité, dit-elle en guise de compliment. Je dois avouer que j’apprécie la femme que tu es devenue, Catherine. On t’a débarrassée de tes anciennes imperfections. »
« Voilà qui ressemble aux paroles de quelqu’un que je vais assassiner avant la fin de l’année, dis-je. C’est le moment où tu me dis que nous ne sommes pas si différentes et que nous pourrions travailler ensemble ? Tu as brûlé ce pont en libérant le démon, Akua. »
« Un coup destiné à te mettre hors d’état de nuire, auquel tu as répondu d’une manière qui a démontré tes grandes capacités, dit la Diaboliste. Si tu n’avais pas été capable d’encaisser quelque chose de cette ampleur, nous ne serions pas en train de parler. »
Je clignai des yeux.
« Tu ne l’avais jamais admis jusqu’ici, dis-je lentement. »
« Il y a une certaine satisfaction à abandonner les faux-semblants, réfléchit la beauté à la peau sombre. Tu devrais savoir, à présent, que je n’ai jamais sérieusement tenté de te tuer. »
« Je sais que tu n’as jamais cherché à devenir l’apprentie de Noir, dis-je froidement. Mais il y a un sacré fossé entre ça et le fait de devenir amies, sachant que tu as bien essayé de me neutraliser plusieurs fois et que tu es directement responsable de la mort de soldats et d’innocents placés sous ma protection. »
« L’autre possibilité aurait été de m’opposer prématurément à l’Impératrice, dit-elle. Nous connaissons toutes les deux l’issue d’une telle épreuve. Ce n’était pas personnel, Catherine. Même si je te trouve agaçante, tu as quelques qualités rédemptrices. »
Aisha se pencha vers moi.
« Elle pourrait bien penser ce qu’elle dit, murmura l’officière. Si ses actes font d’elle une ennemie selon les coutumes de ton peuple, pour une Praesie, s’allier à elle ne serait pas impensable, à condition que la récompense soit suffisante. »
J’observai la Diaboliste, son visage véritablement amical qu’elle avait dû passer des années à perfectionner. Je ne voyais pas tant une personne qu’un amas d’ambitions froides qui en prenait l’apparence.
« On me dit que tu le penses peut-être vraiment, dis-je. Mais nous nous comprenons, n’est-ce pas, Akua ? Tu sais ce que je pense de ton Grand Jeu. Ne crois surtout pas que je vais m’allier à quelqu’un comme toi, quelle que soit ton offre. »
J’entendis l’Adjoint revenir silencieusement dans le pavillon et se placer derrière moi.
« Tu dis cela parce que tu crois que je vais perdre, dit la Diaboliste. Ce n’est pas une position déraisonnable. »
« Je sais que tu vas perdre, dis-je. Tu as un mois pour faire descendre Liesse, sinon tu auras cent mille émeutiers sur les bras. Et dès que tu seras clouée au sol, je mènerai la plus grande armée depuis la Conquête pour te trancher la tête. »
« Nous en venons donc à la raison pour laquelle j’ai demandé la présence du Hiérophante, dit-elle. »
Je jetai un coup d’œil à Masego. Il ne réagit pas. Je lui donnai un coup de coude.
« C’est fini ? demanda-t-il.
— Fais attention, le repris-je. Elle a quelque chose à dire qui te concerne. »
Il eut l’air dubitatif, mais tourna le visage vers Akua.
« En tant que fils unique de lord Warlock, je suppose que vous connaissez le protocole du “Jour noir” des Calamités. »
Masego fronça les sourcils.
« Oui, répondit-il. C’est une classification de leurs rituels. On pourrait les décrire comme des tueurs de royaumes. Oncle Amadeus n’a jamais levé les restrictions qui en interdisent l’usage, à ma connaissance, même si leur étude est une autre affaire. »
« Il y a vingt ans, lord Warlock a mené des recherches approfondies sur ce que je crois être devenu le projet Stillwater, dit la Diaboliste. »
La pause de Masego me troubla.
« C’est sous scellés impériaux, dit-il. Tous ceux qui y ont participé ont été tués et leurs âmes liées pour empêcher la nécromancie. Oncle disait que si cela venait à se savoir, une Croisade serait mobilisée dans le mois. »
« Un essai a été mené, dit Akua. »
« Dans une poche close, dit le Hiérophante, la voix tremblante. Vous… Vous avez un rituel qui peut… non, un rituel aurait été repéré. Vous avez un artefact qui vous permet de scruter d’autres dimensions. Dieux, les progrès que cela pourrait permettre ! On pourrait cartographier les Enfers. Arcadie, on pourrait découvrir les limites complètes de la Création. »
Je ne l’avais jamais vu avoir l’air aussi avide, le désir déformant ses traits.
« Il est actuellement en ma possession, dit la Diaboliste. Et je pourrais le mettre à votre disposition pour vos recherches, si vous choisissez la neutralité dans le conflit à venir. »
Oui, je n’allais pas laisser passer ça.
« Il sera à toi quand on l’aura tuée, dis-je. Hiérophante, concentre-toi. Stillwater, qu’est-ce que ça signifie ? »
« Père cherchait à savoir si l’on pouvait atteindre un état nécromantique presque entièrement par l’alchimie, la sorcellerie ne servant que de déclencheur, dit Masego. Après avoir ingéré une quantité suffisante d’un réactif, les humains peuvent être transformés en morts-vivants au moyen d’un rituel mineur ; le nombre de personnes touchées pourrait croître de façon exponentielle par rapport à la puissance dépensée. »
« Ça ressemble à une peste de morts-vivants, dis-je en fronçant les sourcils. L’Empire en a déjà utilisé contre Callow ; ça ne marche pas. La Maison de la Lumière les arrête toujours avant qu’elles ne prennent. »
« C’est une métamorphose, Catherine, pas une maladie magique, dit-il avec impatience. La guérison miraculeuse a ses limites. Elle peut soigner une maladie, mais pas modifier l’état naturel d’un être humain : on peut rattacher un membre coupé, pas le faire repousser. Le pouvoir des prêtres tuerait les morts-vivants, il ne les guérirait pas. »
J’inspirai brusquement. Merde. S’il n’existait aucun remède et qu’il suffisait aux gens d’ingérer la substance, alors la seule limite était la quantité de réactifs que l’Empire pouvait se permettre d’utiliser — et Praes était très, très riche.S’ils s’y prennent assez discrètement, la moitié de la Principauté pourrait former une horde titubante avant que quiconque ne comprenne ce qui se passe.Et Akua avait laissé entendre qu’elle était au courant.
« Les réfugiés, dis-je. Les habitants de Liesse. Tu leur as fait ingérer la substance. »
« Notre compréhension du processus était incomplète, concéda la Diaboliste. Il m’a fallu plusieurs mois, au lieu du délai prévu d’un mois, pour atteindre la concentration idéale. Le processus s’est accéléré quand j’ai eu la seule source d’eau à ma disposition, bien entendu. Comme tu le vois, le fait que tu aies la plus grande armée sur le terrain n’est que temporaire. Je peux y remédier en une heure si je le souhaite. »
« Je ne suis pas sûre d’avoir les mots pour exprimer à quel point les conséquences seraient graves pour toi, dis-je à voix basse. »
« Je préférerais ne pas recourir moi-même à ces moyens, dit Akua sans difficulté. Mais tu comprends désormais que ma situation est loin d’être aussi désespérée que tu le croyais. Et c’est pourquoi je vais te faire une offre. »
Mes doigts se crispèrent jusqu’à ce que mes jointures blanchissent.
« Aimerais-tu régner sur Callow ? demanda la Diaboliste. Je veux dire, véritablement régner. Pas selon les arrangements branlants que l’Impératrice t’a promis. Tu serais reine pour de bon. »
« Sous tes ordres, dis-je. »
« Ce ne serait pas une situation déshonorante, et le reste de Calernia ne tarderait pas à suivre, dit-elle. Les menus devoirs qui consistent à gouverner ce continent ne m’intéressent pas, Catherine, du moment qu’il se soumet à moi. Je comprends, bien sûr, que j’aie causé une offense personnelle selon les coutumes de ton peuple. Je t’offrirais un présent pour rétablir l’équilibre. J’ai cru comprendre que l’un de tes compagnons, le légat Nauk, avait été blessé au-delà de tes capacités de guérison. Je lui rendrai moi-même toute sa santé, en gage de bonne volonté. Vraiment, tant que tu limites tes ambitions aux frontières de Callow, rien ne nous empêche de trouver un accord. Tu me trouverais très tolérante comme souveraine. »
Je fermai les yeux, cherchai le calme et ne trouvai que l’Hiver. Un paysage gelé sans fin, dont les bords déchiquetés de ma colère se reflétaient dans une salle de miroirs infinie. L’air se rafraîchit. Les protections autour de nous frémirent.Combien de fois vais-je devoir te trahir, Nauk ?Mais je ne l’avais pas échangé contre une faveur, et je ne l’échangerais pas contre un empire. Je rouvris les yeux ; les émissaires face à moi tressaillirent.
« Voici ma propre offre, Akua Sahelian, dis-je doucement. Pose Liesse. Abandonne tout, fuis à Ashur et vends ce qu’il faudra pour payer ton passage au-delà de la Mer Tyrrhénienne. Si tu le fais, et m’épargnes l’horreur de réduire en cendres tout ce que tu as bâti, tu garderas la vie sauve. Voilà ce que j’appelle un marché équitable, et plus que tu ne mérites. »
« J’espérais ne pas avoir à te briser avant que nous ne parvenions à un arrangement, dit la Diaboliste. Si tu marches contre moi, la prochaine fois que nous nous rencontrerons, je ne te proposerai pas de conditions. Je te les imposerai. »
« Je t’en fais le serment, Diaboliste, dis-je ; je ne reconnaissais presque pas ma voix, tant elle était faite de glace et de fer. Si tu fais cela, aucun lieu de la Création ou d’au-delà ne pourra te protéger de moi. Ni les Cieux ni les Enfers, pas même si tous les seigneurs d’Arcadie te jurent fidélité. Le châtiment que je te promets fera trembler les hommes dans mille ans, lorsqu’ils parleront de la Folie d’Akua et du malheur qui en a découlé. »
La Diaboliste sourit tendrement, comme si je venais de lui avouer mon amour.
« Oh, Catherine, murmura-t-elle. Je regrette presque que tout cela se termine à genoux. »
Avant même qu’elle ait fini son dernier mot, je renversai la table et traversai le pavillon, l’épée à la main. Je l’enfonçai jusqu’à la garde dans le miroir. La glace se répandit sur sa surface, qui éclata dans un craquement assourdissant, se brisant en cent éclats d’argent étincelants. Je ne pris pas la peine de regarder l’émissaire restante ni son escorte.
« S’ils bougent, dis-je à l’Adjoint, tue-les tous. Je les veux enchaînés et enfermés dans un trou noir avant un quart d’heure. »
Il hocha lentement la tête tandis que je sortais de la tente à grands pas. Le Hiérophante me suivit, haletant, en essayant de me rattraper.
« Catherine, haleta-t-il. Attends. »
Je me tournai vers lui en m’efforçant de retrouver mon calme.
« Le dispositif de Liesse, dit Masego. Il est trop grand. La puissance de l’entité qu’elle a liée n’a pas de sens si son but est de mettre en œuvre Stillwater. Elle pourrait y arriver avec un artefact cent fois plus petit et une douzaine de mages. »
Je me figeai.
« Ce n’est pas ça, coassai-je. »
Le Hiérophante secoua la tête.
« Elle n’a pas encore révélé son arme, dit-il. »
Une ville flottant dans le ciel, un dieu dérobé et enchaîné, cent mille hommes changés en morts-vivants. Tout cela n’était que le prélude de la valse.
Il était temps, pensai-je, de prendre des mesures radicales.