Chapitre 154
« Et Maleficent dit : “Même si tu es un dieu, je suis Impératrice, couronnée d’effroi, et ta fin viendra de ma main. Rage en vain, car de tes os s’élèvera une grande tour dont l’ombre s’étendra sur le monde entier.” »
— Extrait du Parchemin des chaînes, premier volume des Histoires secrètes de Praes
La forteresse qui se dressait au cœur de Dormer détonnait, ses puissantes mâchoires de granit béant sur une ville qui n’avait connu que la paix depuis des siècles. Siège du pouvoir de la baronnie, elle avait été bâtie en terrasses, dont la première formait un élégant cercle de pierre grise. Le pouvoir régnait ici, et depuis longtemps. On n’avait pas creusé de douves dans la colline, mais le terrain découvert qui encerclait le château aurait été un véritable champ de tir pour décimer une armée assiégeante, si les remparts avaient été défendus. Pourtant, pas âme qui vive ; la faible brise nocturne s’engouffrait paresseusement dans les bastions désertés. On ne s’était pas opposé à notre avancée, tandis que nous approchions : seules les flammes au loin révélaient que l’Été n’avait pas encore capitulé. La progression avait été irritante de lenteur à cause de la démarche claudicante de la Voleuse, mais j’avais maîtrisé ma colère avant qu’elle ne s’abatte sur elle. Il y avait des cibles plus méritantes pour mon courroux que ceux qui avaient combattu et brûlé pour moi.
La porte était la seule concession à la concorde que les barons de Dormer eussent faite : des colonnes sculptées dans le marbre et l’ivoire avaient été bâties par-dessus l’antique porte de pierre brute et sa herse, dissimulées par une arche plus récente où figuraient les mots et les armoiries de la Maison Kendall : L’honneur est immortel, inscrits sur la courbe d’une guirlande de lierre. Je passai devant les marches de marbre pâle, tandis que les visages des anciens souverains de la ville me fixaient depuis les bas-reliefs dans l’ombre. Autant de scènes glorieuses, de la fondation de Dormer aux premiers serments prêtés à la Maison Alban, lorsque Callow était devenu un royaume unifié. Ces images taisaient bien des mensonges : elles transformaient les victoires en déniant les échecs. L’Hiver pulsait dans mes veines, impatient de trancher cette laideur. J’expirai un nuage de brume et réprimai cette impulsion. Tu me sers, murmurai-je au froid. Jamais l’inverse. Ces pulsions étaient plus insidieuses que celles que mon Nom provoquait encore ; mes propres pensées se teintaient d’Hiver.
La herse était fermée, ses barres d’acier solidement enchâssées dans le granit ; autrefois, j’aurais peut-être cherché une entrée réservée aux domestiques. Mais que pouvait bien me faire du métal, à présent ? Mes mains gantées se refermèrent sur deux barreaux, et le métal hurla lorsque j’ouvris un passage de force. Pas plus difficile que de briser une branche, et l’Hiver murmura de plaisir devant cette destruction.
« Voilà une façon de faire, j’imagine », lança Archer.
C’étaient les premiers mots prononcés depuis que nous avions quitté le champ où tant de mes hommes gisaient morts. Je ne me retournai pas en entrant dans la cour. Sur le côté, j’aperçus les cendres fumantes de ce qui avait été des écuries bâties contre le mur, mais je n’avais pas envie de faire du tourisme. Au loin, au cœur de la forteresse, je sentais une porte en train de s’ouvrir. Rien à voir avec la mienne, où ma volonté était un couteau qui tranchait la frontière entre la Création et l’Arcadie. Quelqu’un avait creusé un canal de l’autre côté, et s’employait à présent à ouvrir le sas avec précaution. Le fleuve se déverserait sans entrave le moment venu, emportant tout sur son passage. Une Reine est un dieu incarné, songeai-je. Aucune créature aussi puissante ne peut franchir les frontières à la légère.
« Il y a un sort de protection devant nous, dit le Hiérophante en étudiant une poignée de runes scintillantes. Il bloque l’accès aux parties intérieures de la forteresse. »
« Il cédera », dis-je.
Le hall que nous traversâmes était aussi ancien que les murs ; des tapisseries et des tentures aux couleurs des armoiries Kendall, le vert, donnaient un air luxueux à la pierre brute. Les tapis procerans sous nos bottes avaient déjà été roussis par les fées qui avaient jadis occupé la forteresse, leurs bords noircis et tordus. Un escalier menait à une balustrade, dont la rampe était sculptée de feuilles de lierre. Nous n’avions pas réussi à mettre la main sur les plans de la forteresse avant la bataille, mais je sentais la future porte comme le nord d’une boussole. Plus loin se trouvait la grande salle où la baronne de Dormer avait autrefois rendu la justice et reçu ses sujets, avant que la Tour ne la dépouille de ses droits et de son titre pour sa rébellion. Depuis combien de temps ce château se dressait-il là, me demandai-je ? À l’aube, il n’en resterait peut-être que des décombres. Je nous guidai dans les couloirs ; le pouvoir qui émanait de moi dispersait avec empressement les derniers filaments de la présence de l’Été en petits nuages de vapeur sifflante. L’air devenait frais et vif partout où nous passions, et je sentis le Hiérophante frissonner à plusieurs reprises.
Nous trouvâmes le sort de protection au débouché du couloir qui menait à la grande salle, derrière les portes de cuivre grandes ouvertes. Un mur, tissé de rayons de soleil et de flammes dorées de l’Été qui frémissaient. Je sentais qu’il s’étendait au-delà de mon champ de vision, immense cage de pouvoir destinée à protéger l’arrivée de la Reine de l’Été.
« Combien de temps te faudra-t-il pour ouvrir un passage, Hiérophante ? demanda l’Adjoint.
Mon épée quitta son fourreau dans un discret sifflement avant que l’aveugle ait pu répondre. Je frappai ; mes bottes traçaient des sillons de glace derrière moi tandis que ma lame s’abattait sur la lumière. Les murs tremblèrent autour de nous, mais le sort tint bon.
« Frapper à la porte risque de prendre un moment », fit remarquer Archer, l’air amusé.
« Je peux passer, râpa la Voleuse. Si le Hiérophante m’explique comment le défaire de l’intérieur… »
« Brise-toi », sifflai-je.
J’ouvris les vannes en grand, laissant l’Hiver couler dans mes veines et imprégner mes aspects les plus destructeurs. Mon sang était froid, remarquai-je seulement à cet instant. Il l’était depuis quelque temps déjà. Pourtant, je ne m’en sentais pas affaiblie ; le gel m’offrait au contraire une lucidité tranchante qu’il m’avait autrefois fallu des efforts pour atteindre. Duchesse, songeai-je. Ma volonté s’imposait plus facilement à la Création. L’ombre et la glace jaillirent le long du tranchant de mon épée lorsqu’elle frappa le sort, et durant un instant, j’eus l’impression d’échanger des coups avec le Duc des Vergers Verts. Puis le sort céda, comme je l’avais ordonné. La pierre autour de nous se brisa aussi, les murs qui ancravaient la sorcellerie se déchirant tandis que le sort luttait désespérément pour garder sa cohérence. Il y avait en lui une étincelle de vie, une volonté qui le guidait. Avait-on sacrifié une fée pour le forger ? Peu importait. La glace étouffa ce faible souffle de pensée et recouvrit le couloir. Je repris ma marche à travers les ruines qui nous entouraient ; les larges portes de cuivre ne tenaient plus que grâce à une mince arche de granit lorsque je les franchis. L’Adjoint me rattrapa le premier et se pencha vers moi.
« Catherine, murmura-t-il, même si nous savions tous deux que les autres nous entendraient de toute façon. Calme-toi avant de commettre une erreur. »
« Je suis calme, répondis-je, et c’était vrai. Ce que je suis, c’est à bout de patience. Si quelque chose se met en travers de mon chemin, ça meurt. Nous avons dépassé le stade des demi-mesures, Adjoint. »
L’orc avait l’air de vouloir protester, mais je n’étais pas disposée à le laisser faire. La grande salle s’étendait devant nous, misérable comparée à celles que j’avais parcourues dans la Tour. De longues tables la bordaient de part et d’autre d’une allée réservée aux suppliants, qui menait à une estrade de pierre adossée au mur du fond, sous de hautes fenêtres de verre. La lune mourante auréolait le simple banc de bois blanc qui s’y trouvait. Là, songeai-je. C’est là que le passage s’ouvrirait. Qu’on ne dise pas que la Reine de l’Été se contenterait jamais de moins qu’un trône, quel que soit le monde où elle s’avançait. Le Hiérophante vint se placer à mes côtés tandis que les autres se dispersaient dans la salle.
« D’après mes calculs, il reste encore un peu moins d’une heure avant l’aube, dit le mage.
« Inutile d’attendre aussi longtemps, répondis-je. Mets en œuvre le plan de secours. »
Ses yeux de verre se tournèrent vers moi sous le tissu noir, un sourcil haussé.
« Tu sais que mon étude du soleil est incomplète, dit le Hiérophante. Si je suis contraint de décocher la flèche, la puissance libérée sera comparable à celle de l’événement même qui a donné son nom au concept. Il ne restera rien de la ville, ni des armées, et il est peu probable que quoi que ce soit repousse sur ces terres avant que la Création ne soit défaite. »
« On ne fait pas plier un dieu sans risquer une catastrophe », dis-je.
Il marqua une pause.
« Je voudrais lancer un sort de repérage dans ton esprit, dit-il. C’est téméraire, même pour toi. »
« L’Hiver n’a rien à voir là-dedans, répondis-je. Mais si ça peut te rassurer, vas-y. »
Son contact sur mon front fut étonnamment chaud, tout comme la sorcellerie qui s’insinua dans mon esprit. Je la sentis s’enrouler autour de mes pensées comme de la fumée, puis il se retira enfin.
« Cela t’influence, dit-il.
« Mais ? » fis-je.
« Pas plus que le manteau de ton Nom, admit-il. Ton esprit t’appartient toujours. »
J’entendis Archer expirer derrière moi, le souffle retenu. Après cela, le Hiérophante ne discuta plus. Le voir à l’œuvre était prodigieux. Je l’avais déjà vu tisser des sortilèges, même de la Haute Arcane, mais celui-ci dépassait tout ce que j’avais vu. Les yeux clos, le cœur presque immobile, l’aveugle façonna un miracle. Il n’entrelassait pas des runes, mais des échos de choses qu’il avait vues, des éclairs de prouesses qu’il avait contemplées. Je vis la silhouette de son père se tenir devant une tour qui se bâtissait d’elle-même, puis se transformer en Princesse du Zénith, les mains levées ; une pyramide de boue striée de sang, au cœur d’un labyrinthe, se fondit avec la vision d’une ville s’élevant dans le ciel. Des piliers de pouvoir translucide et chatoyant frappèrent le sol en un cercle parfait autour de lui, et je sentis leur portée traverser le plafond pour s’élever dans le ciel nocturne. Enfin, il ouvrit les yeux.
« Voleuse, dit-il. Libère le soleil. »
Les brûlures du visage de l’héroïne s’étaient détachées, remplacées par une peau rouge et tendre grâce à la magie de guérison. Je lus donc clairement son hésitation.
« Tu n’as pas à avoir peur », dis-je.
Non, pas de nous. Pas aujourd’hui. Elle hocha lentement la tête et porta les doigts à la bourse accrochée à son côté.
« C’est parti », dit-elle en l’ouvrant.
L’éclat fut aveuglant, le temps d’un battement de cœur. Le sort surnaturel du Hiérophante le captura tout entier et le dirigea vers les piliers ; même le froid qui émanait de moi fut balayé par la chaleur déchaînée. Puis la lumière faiblit, aussi soudainement qu’elle était apparue. Le mage grogna sous l’effort. La regarder me faisait mal aux yeux, mais je ne détournai pas le regard : je ne reverrais peut-être jamais un tel spectacle. Le plafond ne fut pas tant arraché qu’évaporé, et la forteresse fondit autour de nous comme du beurre sous la chaleur. Le soleil de l’Été s’éleva dans le ciel, chassant la nuit et amenant l’aube avec lui. Je tournai les yeux vers l’estrade tandis que le verrou cédait et que la Reine de l’Été arrivait, admise par notre volonté. Il n’y eut aucune porte. D’un instant à l’autre, le vide fut comblé par une jeune fille. Ses boucles dorées ruisselaient sur sa robe blanche ; elle avait encore l’air d’une enfant et ressemblait en tout point à la fille d’un fermier. Rien de surnaturel dans son teint hâlé, ses fossettes ou ses yeux bruns, qui auraient pu être ceux de n’importe quelle mortelle. Le côté gauche de son corps était marqué de rouge, et des bandages dépassaient du col de sa robe. Ranger l’avait au moins blessée.
« Oh, mes enfants, dit-elle avec tristesse. Vous ne savez pas ce que vous faites. »
Je l’aurais crue mortelle sans la pression qui émanait d’elle, comme si elle était le sceau posé sur un océan sans limites, prêt à déferler sur la Création à tout instant. L’Hiver se lovait en moi, haine glaciale et furieuse qui voulait déchiqueter son petit corps, quel qu’en fût le prix pour moi ou pour quiconque. Je l’ignorai.
« Vous avez été convoquée, dis-je, pour discuter des conditions de votre reddition. »
« Venez à moi, mes armées », dit la Reine.
Je n’eus pas besoin de me retourner pour savoir que toutes les fées de Dormer s’étaient envolées, ces mots ayant touché leur esprit. La ville se vida en quelques instants tandis que les ailes se déployaient et que la marée de soldats déferlait vers nous. Le Hiérophante chancela comme s’il avait reçu un coup dans le ventre, le sang lui humectant les lèvres. La Princesse du Zénith, songeai-je, venait d’être libérée de sa prison. Au-dessus des ruines en fusion de la forteresse, des rangs et des rangs de soldats et de bannières se tenaient perchés en silence, d’autres arrivant à chaque battement de cœur. Ce ne fut qu’alors que la Reine posa les yeux sur moi.
« Tant de morts, déplora-t-elle. Tu lui as assuré la victoire au prix de ton sang, Duchesse. Pourtant, l’Été ne se rend pas. Tu le sais. Tu l’as vu de tes propres yeux. »
« Vous avez trois devoirs », dis-je.
« Elle s’en prend au soleil, dit le Hiérophante, alarmé.
« Détruis-le, Masego », dis-je.
Je savourai avec une satisfaction cruelle la surprise qui déforma le visage de la Reine.
« Un mensonge désespéré, dit-elle, mais je sentis son pouvoir s’immobiliser. Tu nous détruirais tous. Tu ravagerais ces terres au-delà de toute réparation. »
Ce n’était pas exactement de la peur que je voyais dans ses yeux. Je n’étais pas sûre qu’elle puisse vraiment éprouver la peur. Mais il y avait de l’incertitude. De l’hésitation. Trois mots, et j’avais arrêté la main d’un dieu. Mes lèvres tressaillirent, et une étrange joie bouillonna dans ma poitrine. J’éclatai de rire et laissai un sourire féroce fendre mon visage.
« Si je ne peux pas gagner, espèce d’abomination, alors nous perdrons tous, sifflai-je. Regarde-moi dans les yeux. Redis-moi que je mens. »
J’aurais reculé si je n’avais pas traversé le creuset du jugement des Hashmallim. Une entité infiniment supérieure à moi m’avait enveloppée tout entière, une volonté incompréhensible embrassant du regard tout ce que j’étais et avais été. La Bête se lova à mes côtés et me souffla à l’oreille. Qu’il s’agisse de dieux, de rois ou de toutes les armées de la Création. La Reine de l’Été tressaillit.
« C’est de la folie, dit-elle, horrifiée.
« Je suis une méchante, m’esclaffai-je. Je me tiens devant toi, élève d’un fou, héritière de mille ans de ténèbres et de terreur. Mets-moi encore à l’épreuve, et je ferai de ces terres désolées un lieu qui fera trembler jusqu’aux dieux. »
« L’Été ne recule pas », dit la Reine, et ses mots retentirent comme le tonnerre.
« L’Été a perdu, répliquai-je sans ciller. À l’heure qu’il est, le Prince du Crépuscule franchit les murs d’Aine, la cité que tu as juré de protéger. Autour de toi se trouvent les restes massacrés de ton Hôte, attendant le sort que lui réserve l’Hiver. Et dans ma paume repose ton Soleil, à trois mots de la destruction. La Couronne de Laurier a trois devoirs, et tu as échoué à tous les trois. »
Un instant, le silence se fit, puis la Reine soupira.
« Ainsi vient le crépuscule de la lumière, murmura-t-elle. La roue tourne, Catherine Foundling. La fin est le commencement. Nous ne partirons pas dans un murmure. »
Mon cœur aurait tonné si j’en avais encore eu un.
« Ou bien, dis-je, je pourrais vous donner exactement ce que vous voulez. Aine protégée. L’Hiver défait. Le Soleil rendu à votre ciel. »
« Tu promets ce qui dépasse tes moyens », dit-elle.
« Il me suffit d’un mot de votre part, et vous aurez ce que vous désirez », souris-je. « Et je demande une faveur en échange de ce que je vous apporte. »
Elle m’étudia de nouveau, goûtant la vérité de mes paroles.
« Cela, dit-elle, ne s’est jamais produit. »
« Et cela ne se reproduira jamais », répondis-je.
« J’entendrai les conditions du marché proposé », dit la Reine de l’Été.
Ce ne fut pas une coïncidence si cela se produisit au moment même où elle prononça ces mots. Les sillons creusés dans la Création en auraient assuré l’issue, transformant avec aisance la vérité en histoire. Une coïncidence qui n’en était pas une. À mes côtés, le pouvoir se concentra, dérobant à l’Été les efforts déployés pour permettre à sa souveraine de franchir la frontière, afin d’ouvrir sa propre voie. Un cercle laissé ouvert se referma ; avec un sourire acéré, le Roi de l’Hiver entra dans la Création pour faire face à son opposée créée. Svelte, la peau sombre, couronné de bois mort d’où suintait du rouge, la fée huma avec délice l’air de la Création.
« Oh, quelle belle matinée », dit-il.
« Trahison ! » lança la Reine de l’Été, ses mots tintant comme l’acier et la mort des hommes.
« Toujours une diversion appréciée, reconnut le Roi. Même si je viens pour quelque chose… de plus étrange. »
Il posa les yeux sur moi, avec le regard d’un maître agréablement surpris par son élève. J’avais envie de les lui arracher, et pas avec un objet tranchant.
« Avec votre permission, Duchesse ? » demanda-t-il.
« Conformément aux conditions proposées par Sa Majesté l’Effroi », répondis-je.
« Tu auras ta faveur, cupide créature, dit-il. Ah, quelle fille de l’Hiver tu fais ! N’est-elle pas délicieuse, Ista ? »
Je serrai les dents pour supporter la douleur que me causait le nom de la Reine de l’Été, et je sentis Masego se raidir comme une planche en même temps que moi. Son manteau noir flottant derrière lui, l’homme s’avança vers son ennemie et s’agenouilla avec une révérence théâtrale.
« Ista de l’Étoile du Matin, dit-il. Porteuse de la Couronne de Laurier, Reine triomphante de l’Été. Je vous demande votre main, afin de régner à vos côtés, sur l’Arcadie, en égale. »
Il tendit la sienne avec aisance. Un mot, avais-je dit à la Reine. Elle pouvait encore tout avoir, si seulement elle acceptait. Les armées de l’Hiver mettraient fin à l’assaut contre Aine, je rendrais le Soleil, et l’Hiver serait défait. J’observai la fée agenouillée avec un sourire froid, froid. J’avais juré un jour que je le détruirais. Et je venais de le faire, tout en l’obligeant à m’en remercier. Il n’y aura plus d’Hiver, songeai-je. Une seule cour régnera sur l’Arcadie, ni l’une ni l’autre et les deux à la fois. L’Impératrice avait vu juste. Tout allait se jouer autour du Roi de l’Hiver, car lui seul pouvait considérer l’issue que je souhaitais comme une victoire. Tout dépendait de son accord : il était l’anomalie, capable de prendre des décisions qui le feraient sortir des histoires qu’il méprisait. Il faudrait contraindre l’Été, je le savais depuis le début, et c’était exactement ce que j’avais fait. La Reine accepterait, car elle ne pouvait pas faire autrement. Elle était tenue de s’acquitter de ses devoirs, et je l’avais acculée, de sorte que l’acceptation fût sa seule issue. Refuser aurait signifié agir contre sa propre nature, et elle en était physiquement incapable. Noir m’avait dit un jour que je tuerais Akua, tôt ou tard, non pas grâce à mon propre pouvoir, mais parce que sa nature la pousserait à commettre des erreurs que je ne ferais pas. Je me demandai s’il serait fier de moi : j’avais appliqué sa leçon pour détruire deux dieux sans lever le petit doigt contre eux.
« J’accepte votre offre », dit la Reine de l’Été en prenant sa main, et je vis l’horreur sur son visage.
Elle luttait contre ses propres paroles, tentait de les reprendre. Mais elle ne le pouvait pas, pas plus que le Cavalier de l’Hôte que j’avais autrefois forcé à faire un monologue en jouant les héroïnes. Le changement qui suivit ces mots était difficile à décrire. Je ne le vis ni ne le sentis. Aucun des deux ne se métamorphosa en quelque chose de différent. Pourtant, ils n’étaient plus deux entités distinctes devant moi. J’avais entendu une énigme, jadis, à Laure. Quand une pierre n’est-elle plus une pierre ? Quand elle est un mur. Rien n’avait changé, et pourtant rien n’était pareil. Le roi se releva et déposa un tendre baiser sur la joue de la reine livide.
« Et ainsi s’achève la guerre, dit le Roi d’Arcadie. Un royaume ne peut être en guerre contre lui-même. »
Un frisson parcourut l’armée des fées autour de nous, comme si quelque chose leur avait été arraché.
« Reste la question des faveurs, dit la Reine d’Arcadie, les yeux brûlants lorsqu’elle se tourna vers moi. Les promesses doivent être tenues. »
Je me tins devant deux dieux sans m’agenouiller. À cet instant, je ne ferais pas semblant de croire que je n’avais pas gagné. Je n’avais pas fait couler le sang de milliers de personnes sur le champ de bataille, ni provoqué la mort d’hommes chers à mon cœur, pour autre chose qu’une victoire totale.
« Une fois la faveur accordée, tu te seras acquittée de ton devoir envers moi, dit le Roi. Tu auras donc mérité qu’on te rende ton cœur. Que nous demandez-vous, Duchesse des Nuits sans Lune ? »
« À vous, je demande d’être libérée à jamais de ma vassalité », dis-je à la fée.
« C’est avec le plus grand regret que je vous accorde cela, dit le roi à la peau sombre.
Il n’avait pas l’air surpris. Je tournai les yeux vers la reine. Il me faudrait avancer avec prudence, cette fois. Si je formulais mal ma demande, elle ferait de son mieux pour me baiser. Les tentations se pressaient au fond de mon esprit, m’attirant de leurs doux appels. Je pouvais revenir sur mon accord avec l’Impératrice et demander à toute l’Arcadie de s’unir pour tuer la Diaboliste. Mais elle n’a pas tort. Ils ravageront toutes les plaines centrales pour y parvenir, et nous risquerions de laisser subsister une influence féerique. Il y en avait une autre, plus récente, mais pas moins pressante pour autant. Je pouvais leur demander de guérir Nauk. Ce ne serait rien pour eux. Mais il existait peut-être d’autres moyens de sauver mon légat. Et je n’aurais plus jamais cette occasion. Une héroïne, songeai-je, aurait fait le bon choix. Le seul qu’on puisse justifier. Mais je n’étais pas une héroïne, et les justifications n’importaient qu’aux justes.
Je pris la parole et trahis un homme que j’appelais mon ami.
« À vous, je demande le droit permanent de traverser l’Arcadie, pour moi et tous ceux qui sont sous mon commandement, sans opposition ni entrave », dis-je d’une voix creuse.
« Je vous l’accorde », répondit sèchement la Reine.
« Ainsi, la paix est rétablie, dit le Roi. Prépare-toi, Catherine Foundling. »
Je sentis sa main me transpercer la poitrine avant même d’avoir pu ouvrir la bouche, et le monde s’assombrit.