Chapitre 153
« La seule chose plus dangereuse que d’être haï par un vilain, c’est d’être aimé par lui. »
– Impératrice de l’Effroi Regalia II
La Cour d’Été m’avait donc piégée deux fois dans une situation où je ne pouvais absolument rien faire. Les bannières dorées flottaient haut dans le ciel, et chaque instant où elles y demeuraient coûtait la vie à mes légionnaires. En rangs serrés, avec des sapeurs et des arbalétriers dans leur dos, les soldats lourds auraient peut-être eu une chance contre les Immortels. Mais dispersés dans une douzaine de manoirs, éparpillés à leur poursuite ? Ce serait un massacre. Et, pour une fois, nous serions du mauvais côté du carnage. Une partie de moi pleurait déjà la mort de ces soldats, même si je savais qu’une prudence accrue n’aurait guère changé la donne. Si j’avais compris les intentions de l’ennemi, Juniper les avait sans doute saisies une heure plus tôt — et elle nous avait tout de même envoyés au combat, parce que cette bataille se jouait autant contre l’aube que contre les Fées. Une autre partie, plus calme et plus discrète, calculait déjà combien de pertes la Quinzième subirait et évaluait si elles nous handicaperait avant l’affrontement contre la Diaboliste.
Je n’aimais pas toujours la femme que j’étais devenue. Le chemin était terriblement court entre il nous le faut, quel qu’en soit le prix et un péché, une grâce. Savoir que ma cruauté différait de celle de Noir ne me consolait guère. Il m’arrivait parfois, au cœur de la nuit, de songer que si j’arrivais à mes fins et pacifiais Callow, je serais le dernier monstre qu’il y resterait. Cette pensée me troublait, mais me rappeler la fille que j’avais été, celle qui avait cru qu’on pouvait se passer de monstres, m’inspirait autant de dégoût que de regret. Garder les mains propres n’empêcherait pas les armées de marcher ni les champs de brûler. Cela ne servirait absolument à rien, sinon à me donner l’impression d’être plus vertueuse. Et pourtant, de temps à autre, je ne pouvais m’empêcher de me demander ce que ça ferait d’être fière de la femme fatiguée qui me regardait quand je me tenais devant un miroir. Je serrai les doigts et laissai échapper un long souffle. Me plaindre du prix que j’avais dû payer pour obtenir une place à la table ne changerait rien.
Le sang avait coulé, un ennemi se dressait devant moi. Il plierait ou je plierais ; c’était aussi simple que ça.
« En formation de combat ! aboya Nauk. C’est l’heure de mériter votre solde en ghelsin’in, les enfants. »
Du kharsum, ça. Ça voulait dire « baiser », en gros, mais avec l’idée de s’y prendre par-derrière. Quelle langue merveilleuse, le kharsum. Il y avait plus de façons de dire « baiser » et « manger » que dans n’importe quelle autre langue que j’eusse connue, ce qui en disait franchement long sur ce peuple. Aucun Immortel n’était encore en vue, mais une bannière venait de s’élever devant nous. Ce n’était qu’une question de temps.
« Catherine, dit l’Adjoint en venant se placer à mes côtés. Nous savions que ce serait sanglant. Ça ne change rien. »
« Réfléchis à leur tactique, Hakram, répondis-je. Ce n’est pas un piège qui se referme sur nos doigts : on perd un pouce et c’est fini. Ils nous repousseront jusqu’aux murs, puis les Immortels se retireront et les troupes ordinaires combleront de nouveau la brèche. Ils vont nous récolter, une poussée après l’autre. »
« Ça a l’air mauvais, souffla l’Archère à Masego. Tu as déjà fait la guerre, Zeze. C’est grave, hein ? »
« Ne m’appelle pas comme ça, espèce de gobelin répugnant et moite. Et c’est une Callowana, répliqua le Hiérophante à voix basse. Ils adorent l’agriculture, ils en font partout dans le pays. Ça pourrait être une bonne chose. »
« C’est grave, Zeze, soupirai-je, sans tenir compte du gloussement ravi de l’Archère. Si c’est vraiment lui qui commande, le Duc des Vergers Verts a transformé les faubourgs en hachoir à viande pour la Quinzième. »
« Et les lames, dans cette métaphore alambiquée, c’est quoi ? demanda l’Archère.
« Les Immortels, répondis-je.
« Alors, on tue les Immortels, réfléchit l’Archère. Voilà, problème réglé. »
« En effet, le problème semble assez simple », approuva Masego.
J’avais pourtant quelques sarcasmes bien aiguisés à leur servir, mais je gardai le silence. L’Archère avait… bon, dire qu’elle avait raison serait un peu exagéré, et je n’allais certainement pas lui faire le plaisir de l’admettre, mais il y avait un fond de vérité dans ce pavé d’ignorance agressive. Pour réussir son coup, le Duc devrait répartir les Immortels en une mince ligne à travers la ville haute. Et si nous parvenions à la percer, il serait en difficulté. Le château serait à découvert, à l’exception peut-être du Duc et d’une poignée d’autres nobles. Il lui fallait donc miser sur sa capacité à nous écraser, ce qui était risqué au vu du nombre de fois où nous avions massacré la Cour d’Été, ou bien rappeler les Immortels pour nous barrer la route. À mon avis, Woe pouvait raisonnablement s’occuper des Immortels ou du Duc. Les deux à la fois, en revanche, nous dépasseraient.
« Si nous perçons, il se retrouvera sur la défensive, dis-je à Hakram.
« Même si nous ne faisons qu’empêcher le centre de s’effondrer, reprit l’orc, cela donnera à la Quinzième un point de ralliement et permettra d’y faire passer les renforts. Il sera contraint à une guerre d’usure qu’il ne peut pas se permettre. »
Nous non plus, nous le savions tous les deux. Mais quelles autres options nous restaient-ils ?
« Nauk, appelai-je.
« Seigneur de guerre, lança-t-il avec un sourire. On a un plan ? »
« Tout défoncer jusqu’à la victoire, répondis-je honnêtement.
« Ah, la tactique Foundling, grogna-t-il. Elle ne nous a jamais fait défaut. »
« Ne dis pas ça devant qui que ce soit, et c’est un ordre, répliquai-je à la hâte. »
Ce genre de paroles avait tendance à se répandre. L’humour des Légions était… disons, particulièrement noir. Quatre cents hommes, déjà rangés en ordre serré sur toute la largeur de l’avenue, s’ébranlèrent après quelques cris. Woe prit la tête, et j’aiguisai mes sens, à l’affût de l’embuscade qui nous attendait probablement plus loin. L’obscurité ne gênait guère ma vue, contrairement à la fumée qui se répandait dans le ciel. Des globes de lumière magique flottaient au-dessus des deux cohortes, entretenus par nos mages, mais je les remarquai à peine : ce qui se détachait le plus à mes yeux, c’étaient les nombreuses bannières dans le ciel. Aussi, quand l’une d’elles disparut, je le remarquai aussitôt. Tout à gauche, pensai-je. Je n’avais pas bien vu ce qui s’y trouvait, mais j’avais aperçu des arbres au loin. Mes légionnaires avaient-ils réussi à repousser le… Ah, la Voleuse était toujours à l’œuvre. Et, à en croire ce que je voyais, elle comptait compléter sa collection.
« Archère, dis-je. Combien de bannières avez-vous réussi à prendre, toutes les deux ? »
« La moitié, peut-être ? répondit-elle en haussant les épaules. Après les premières, ils ont compris et on a dû se montrer plus prudentes, mais il ne devait pas y en avoir plus de vingt en tout. »
Et j’en voyais encore huit luire d’une lueur dorée. La Voleuse n’était peut-être pas une grande combattante, mais elle était loin d’être inutile. J’abandonnai cette pensée sans m’y attarder : quelques instants plus tard, nous tombions enfin sur l’ennemi. Une place circulaire s’étendait devant nous, bien plus élégante que toutes celles que j’avais vues à Laure. Large comme une esplanade, elle était bordée d’avenues assez vastes pour laisser passer deux carrosses côte à côte, qui encerclaient un jardin de statues. Au milieu des statues d’albâtre représentant ce qui semblait être les anciens souverains de Dormer, et d’une représentation nettement plus imposante d’Eleanor Fairfax — le sculpteur avait pris des libertés, car je doutais qu’une chevalière de sa trempe eût jamais porté une armure laissant autant de seins à découvert —, les Immortels formaient un carré parfait, digne d’un manuel. Même immobiles, ils ravageaient la verdure du jardin : les arbres qui n’étaient pas déjà en flammes fumaient tous, et l’herbe ressemblait à un terrain d’entraînement pour mages. L’élite de la Cour d’Été n’avait pas changé depuis la dernière fois que je l’avais vue. Des armures dorées serties de rubis luisaient sous leurs heaumes clos du même métal. Ils tenaient d’une main des écus en targe si bien polis qu’ils pouvaient servir de miroirs, et de l’autre des hallebardes d’ivoire. En face d’eux, mes légionnaires se déployèrent sur la place. Gallowborne occupait le centre, tandis que la cohorte de Nauk se divisait pour couvrir les flancs.
« Été triomphant ! lança un Immortel au premier rang. »
Deux cents hallebardes s’abattirent à l’unisson, des langues de flammes s’étalant là où elles touchaient le sol. Les mots n’avaient été prononcés dans aucune langue que je connaissais ; à vrai dire, ils ressemblaient à peine à des mots. C’étaient le crépitement des incendies, le choc de l’acier et le sang répandu sur une terre affamée. L’été est la saison de la guerre, m’avait dit l’Archère un jour. Ces paroles sonnaient comme cette vérité, une fanfaronnade qui fit trembler l’air nocturne.
« TUEZ-LES ! hurla Nauk.
« PRENEZ LEURS AFFAIRES ! » hurlèrent en retour les soldats de la Quinzième.
Nous chargeâmes, nos ailes enveloppant leurs flancs avec l’aisance d’un exercice. Comme la mer contre les rochers, pensai-je. Les hallebardes se levèrent, les hallebardes s’abattirent, et le premier rang de mes légionnaires fut balayé. Alors que des éclairs fusaient dans l’air et que des armes de jet filaient en longues trajectoires, l’Adjoint et moi nous jetâmes sur l’ennemi. Ce n’était pas comme de combattre les troupes ordinaires. Ils ne cédaient pas quand mon épée frappait leurs boucliers. Et il était impossible de repousser d’un revers les coups de ces hallebardes. Ils n’égalaient peut-être pas ma force, mais ils n’en étaient pas loin. Pas étonnant qu’ils aient brisé l’Épée du Jour déclinant, lorsqu’ils l’ont affrontée. Les lames les plus affûtées de l’Hiver n’étaient que des couteaux rouillés face à eux. Me frayer un chemin dans leur formation revenait à attaquer un chêne à coups de hache. Mon premier coup s’écrasa contre un bouclier sans prise et ricocha ; en réponse, la hallebarde, plus haute que moi, s’abattit pour me déchirer l’épaule. Je dus rester collée à l’Immortel pour l’éviter, et cette proximité me donnait l’impression de me rouler dans un tas de braises. Leur chaleur ne ferait peut-être pas fondre mon armure, mais elle finirait par la rendre brûlante au toucher.
L’Adjoint et moi dûmes nous y mettre à deux pour ouvrir une brèche dans la ligne. Son bouclier coinça une hallebarde, et la pointe de mon épée transperça l’ennemi juste au-dessus, se glissant dans l’ouverture entre son heaume et son gorgerin. Le sang qui macula ma lame lorsqu’elle ressortit fumait, mais la Fée était morte. Je renversai l’ennemi d’un coup de pied et m’engouffrai dans la brèche, tandis que l’Immortel derrière lui avançait en essayant de me repousser avec son bouclier. Du coin de l’œil, je vis les genoux de l’Adjoint céder quand le manche d’une hallebarde le frappa à l’épaule. Cette distraction me coûta cher. Au tout dernier moment, le bord de mon bouclier intercepta la pointe de la hallebarde, assez pour dévier sa trajectoire de ma poitrine vers mon avant-bras. L’ivoire traversa la plaque et je hurlai tandis que le feu me brûlait les veines. J’aurais dû reculer si l’Archère n’était pas venue me prêter main-forte. Elle se glissa autour de mon bouclier, frappa haut, planta un couteau long dans la gorge de l’Immortel et pivota pour se jeter sur son voisin. J’arrachai la hallebarde que le cadavre tenait encore et libérai l’Hiver ; une flamme étouffée par un froid d’une profondeur impossible. Je laissai la force m’habiter et profitai pleinement de l’espace qu’elle m’avait ouvert.
Les Immortels étaient faits pour combattre en rangs, face à l’ennemi ; attaqués sur le côté, ils peinaient à réagir. Les hallebardes n’étaient pas les armes les plus maniables. J’enfonçai mon bouclier dans le flanc de l’Immortel à ma gauche et, quand il se retourna en grondant, la hache de l’Adjoint fracassa son heaume et répandit son sang. Maintenant que mon second était à mes côtés, nous élargîmes la brèche. L’un de nous attirait les coups, l’autre frappait. J’appris, au prix de ce qui serait une vilaine cicatrice sous mon œil, que tout coup qui ne les tuait pas était inutile : ils ne semblaient pas sentir la douleur et ignoraient sans vergogne leurs blessures. Me retrouver de l’autre côté de cette situation était bien plus exaspérant que je ne l’aurais cru. L’Archère tissait sa route parmi nous, ses couteaux toujours en mouvement, tandis que nous creusions un coin de cadavres au centre de la formation, que Gallowborne vint remplir sans qu’on le lui demande. Mes autres légionnaires s’en sortaient beaucoup moins bien, comme je le constatai lors d’un rare moment de répit. Le Hiérophante avait vu que les flancs cédaient dangereusement sous la pression et leur avait prêté main-forte, mais les deux sorts qu’il lançait en même temps accaparaient toute sa concentration. À gauche, un globe d’ombre flottant avait fait pousser des tentacules qui frappaient comme des masses ; à droite, une myriade de petits cercles argentés tournoyait dans les airs et projetait des rayons de sorcellerie pâle, que même les boucliers des Immortels ne pouvaient encaisser sans se déformer.
Nous en avions tué peut-être le quart, au prix d’une lutte acharnée pour chaque cadavre, et avions déjà subi deux fois plus de pertes. Je serrai les dents et poursuivis l’assaut. La guerre d’usure tournerait davantage à notre avantage à mesure qu’ils seraient moins nombreux ; et même si seuls les débris de deux cohortes sortaient de ce combat, nous en sortirions tout de même victorieux.
« Fils et filles de l’Été, demeurez immortels sous le soleil ! » tonna une voix.
Oh, merde. Ça voulait dire ce que je pensais ? Derrière moi, les Immortels morts confirmaient la vérité de leur nom. De grands jets de flammes estivales s’échappèrent de leurs blessures et ils se relevèrent — pour la plupart au beau milieu de Gallowborne. Une douzaine de mes hommes tombèrent dans le premier instant, et je hurlai de rage.
« HIÉROPHANTE ! criai-je. DÉTRUIS CETTE BANNIÈRE ! »
Avant même que j’aie fini de parler, une poignée de runes bleues brillantes se forma devant mes yeux, puis se métamorphosa en un mot : protégée. Merde. Nous n’étions pas les seuls à savoir faire ça.
« FAITES-LA TOMBER ! » hurlai-je.
Il était bien trop tard pour économiser nos forces en vue d’affronter le Duc des Vergers Verts. À ce rythme, nous ne l’atteindrions jamais. La détonation qui suivit secoua toute la place, projetant les statues en morceaux et jetant même des Immortels à terre. J’écartai les jambes et ne fus repoussée que de quelques pieds, tandis que Hakram était projeté contre deux légionnaires et devait se dégager de cet enchevêtrement de membres et d’armures. À mon grand effroi, quand je relevai les yeux, une sphère de lumière dorée entourait la bannière, qui était restée intacte. Oh, ça, c’était mauvais. J’arrachai la hallebarde des mains d’un Immortel qui m’attaquait, lâchai mon bouclier et fis tournoyer l’arme pour enfoncer le tranchant dans son crâne. Il s’effondra, mort, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Mais combien de temps le resterait-il ? Les Fées ne pouvaient peut-être pas répéter ce tour aussi souvent dans la Création qu’en Arcadie, mais combien de fois cela voulait-il dire ? Quatre ? Neuf ? Mes légionnaires ne pouvaient même pas se permettre que ça arrive une deuxième fois. J’aurais appelé l’Archère pour lui demander si elle avait quelque chose dans son carquois qui pouvait s’en charger, mais elle essayait de ne pas se faire embrocher par deux Immortels furieux.
Ce fut un frisson, ou du moins c’est ainsi que je le perçus. Il se propagea depuis le flanc gauche, se faufila dans les rangs compacts des Immortels et ne prit forme que lorsque sa silhouette émergea du néant. La Voleuse posa un pied sur un bouclier qui allait l’écraser et s’en servit comme d’un appui pour atteindre l’épaule d’un autre Immortel. La Fée tenta de la déloger, mais elle était déjà en mouvement ; elle bondit sur le heaume d’un Immortel et fit un salto dans les airs. Elle traversa la sphère dorée comme si elle n’existait pas, sa main s’emparant de la bannière au sommet de son saut, puis la dérobant en un éclair. Je sentis l’impact avant même qu’elle ne commence à redescendre : tous les Immortels sur le champ de bataille avaient tressailli. Je souris, jusqu’à l’instant où des flammes vert pomme l’engloutirent et où elle se mit à hurler. Les ailes embrasées d’une lumière sinistre, le Duc des Vergers Verts se tenait au-dessus du champ de bataille, le visage empreint d’une indifférence modérée. Une main levée, il maintenait la Voleuse en l’air, la faisant brûler sans le moindre effort apparent.
Je tentai furieusement de me frayer un chemin parmi les Immortels qui me barraient la route, mais leurs rangs s’étaient resserrés et leurs hallebardes me tenaient à distance. Ils ne cherchaient pas à me tuer, seulement à me ralentir. Ce fut le Hiérophante qui réussit à intervenir.
Une bourrasque éteignit les flammes et le corps noirci de la Voleuse fut ramené dans les airs derrière nos lignes. Dieux, elle n’avait plus un seul cheveu. Elle était brûlée, mais respirait et gémissait de douleur. Masego se mit aussitôt à la soigner, mais elle était hors de combat pour la nuit. Et pour un bon moment.
« Dame Foundling, me salua poliment le noble Fée. Il semble que cette affaire touche bientôt à sa fin. Périssez. »
Le cauchemar commença. Avant même qu’il eût fini de parler, j’avais bondi de ma première plateforme de glace et m’apprêtais à atterrir sur la deuxième ; l’Archère avait déjà décoché une flèche en direction de son œil. Le projectile traversa les flammes argentées qui apparurent à son approche, mais ralentit assez pour que le Duc l’attrape et réduise la hampe de bois en poudre. Son autre main lança des flammes vertes, dont une petite boule roula vers moi. De la taille et de la couleur exactes d’une pomme. Merde. J’avais été certaine qu’il ressemblerait davantage au Comte de l’If Vert, et j’avais espéré que les arbres calcinés limiteraient ses pouvoirs, mais il avait manifestement trouvé un moyen de contourner le problème. Le premier coup porté à la Voleuse n’avait rien eu de la puissance que j’avais vu déployer à certains ducs et duchesses, mais il demeurait extrêmement dangereux. D’un effort de volonté, je fis apparaître une plateforme sur le côté et bifurquai pour éviter la boule, fronçant les sourcils en la voyant poursuivre sa chute. Était-il vraiment incapable de la rediriger ? Ô dieux impitoyables, compris-je. Je projetai de la glace pour tenter de contenir l’explosion quand elle atteignit Gallowborne, mais c’était trop peu, trop tard. Le globe de glace sombre vola presque aussitôt en éclats ; les flammes vertes jaillirent et consumèrent un dixième de nos hommes. Puis elles se déplacèrent, dévorant les soldats tandis que le Duc guidait calmement leur course d’un geste de la main.
Le Hiérophante l’attaqua directement : une douzaine de lances d’un fer chatoyant, semblable à de l’eau, se fichèrent dans les flammes argentées, mais continuaient de les repousser. La Fée grogna et le feu vert s’éteignit. J’aurais dû avancer, mais mes yeux restèrent fixés sur le crâne à demi dénudé du tribun John Farrier. La majeure partie de son corps avait disparu, jusqu’à ses os, réduits en cendres. Sur tout le front, la Quinzième cédait du terrain, pas à pas, tandis que les hallebardes déchiraient mailles et plaques. Je connaissais John depuis plus d’un an. J’avais combattu à ses côtés, saigné avec lui et ri avec lui. Je l’appréciais et je comptais sur lui. Et il avait été balayé sans ménagement, comme un putain d’insecte.
La Création s’assourdit.
Je sentais désormais tout plus profondément. Je sentais la nuit s’épaissir, jusqu’à ce que la lune disparaisse de mon champ de vision. Je sentais les battements du fragment d’Hiver qui me servait de cœur ralentir, puis cesser tout à fait, tandis que je puisais plus profondément que jamais dans cette source. Mon souffle s’échappait en volutes de vapeur et le givre se répandait sur mon armure dans un crépitement. Je contemplai ma colère, ma peur, et les sélectionnai calmement. Je les livrai au froid, les laissai se dissoudre dans son flux jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Au fond de moi, je savais que je m’étais toujours retenue. J’avais arraché le manteau d’un dieu à son cadavre et continuais pourtant à me comporter en mortelle. Je voulais être simplement Catherine Foundling. Toutes ces préoccupations liées à mon humanité, à la nécessité de rester quelqu’un que je pouvais supporter. Les jérémiades d’une enfant capricieuse. Je serais qui il fallait pour garder mon peuple en vie, et qu’on me damne si je reculais devant cette vérité. Sous mes pieds, les Immortels remuaient et je sentis les fils qui émanaient d’eux, ceux qui les avaient liés à la bannière jusque dans la mort, mais qui gisaient désormais inertes. Je tendis la main vers eux ; deux cents fils devinrent des fleuves tandis que je leur imposais le pouvoir de l’Hiver. Il y eut des cris, des malédictions, des tremblements et des mains qui griffaient leurs armures. Cela ne changea rien pour moi. Les Immortels moururent comme des mouches, s’effondrant sous le poids de mon manteau.
« Levez-vous », ordonnai-je, et ils obéirent.
Les yeux bleus brûlant derrière leurs visières, l’orgueil de l’Été serrant ses armes, des ailes de glace déployées dans leur dos.
« Merde, marmonna l’Archère, toujours parmi eux. Ça n’a pas l’air bon. »
Mon regard croisa celui du Duc des Vergers Verts, et l’homme sourit.
« Ah, dit-il. Nous nous rencontrons enfin, Duchesse des Nuits sans Lune. »
Les arbres du jardin en contrebas s’embrasèrent de flammes vertes ; des dizaines de pommes apparurent et tombèrent des branches sans ralentir leur chute. Je m’élançai avec quatre cents ailes, mon rictus sur les lèvres de chaque Immortel. Une tempête de flammes vertes engloutit le monde, et la bataille commença vraiment. Durant le premier instant, il n’y eut que nous deux. Je sentais sa volonté dans les flammes, les modelant en hommes et en bêtes pour combattre mes Immortels. Ils s’élevèrent dans le ciel, poursuivis par la fureur de l’Été, et le Hiérophante frappa de nouveau. Je vis sa volonté s’insinuer dans le vert, suivre celle d’un dieu mineur et en comprendre le fonctionnement.
« La forme est l’intention, murmura l’aveugle. L’intention se brise. »
Comme des pioches frappant la pierre, la volonté du Hiérophante s’abattit sur la sorcellerie et l’effondra. Dans un tintement de cloche, les flammes redevinrent des pommes, suspendues dans les airs sans danger, et mes Immortels ensevelirent le Duc sous une tempête de lames. Pendant un instant, on ne vit plus qu’un amas d’armures et d’ivoire, jusqu’à ce que des branches en jaillissent. Un globe de bois se forma et engloutit les Immortels ; je les sentais lutter contre la pression écrasante qui les broyait à l’intérieur. Cela ne le sauverait pas. Ma volonté s’enfonça comme une lame dans l’esprit des cadavres prisonniers, y forçant l’Hiver jusqu’à ce que leurs corps débordent de puissance. L’un après l’autre, ils explosèrent, la glace s’enfonçant dans le bois et le déchirant de l’intérieur. Le globe gémit et se rompit ; le Duc jaillit de son sommet dans une pluie d’éclats. La flèche de l’Archère lui aurait transpercé le genou s’il ne l’avait pas attrapée. Il haussa un sourcil moqueur.
Puis elle explosa.
Les doigts lacérés, il grimaça de douleur et s’empara de nouveau des pommes flottantes. Je n’y prêtai pas attention ; des plaques de glace se formaient sous mes pieds tandis que je courais dans le ciel vers lui. Les flammes explosèrent au moment où je sentis l’Archère toucher le dos de l’un des Immortels survivants. Sans même regarder dans sa direction, envoyai le cadavre voler, avec elle accrochée à son dos. Nous atteignîmes le Duc en même temps. La Fée attira le feu vers lui, mais j’entendis le Hiérophante parler par des oreilles qui n’étaient pas les miennes.
« La combustion est une transmutation définie par une limite, dit-il. Les limites sont malléables. »
Sa volonté résonna comme une cloche et le feu s’intensifia, jusqu’à se consumer lui-même. Il ne resta bientôt qu’une unique flamme, qui s’éteignit. L’Archère et moi bondîmes ensemble tandis que le visage de l’ennemi s’assombrissait ; il se laissa tomber, et les carcasses calcinées des arbres sous nous s’effondrèrent en amas de bois brûlant qui vinrent former un bouclier autour de lui. J’attrapai l’Archère par le bras et la lançai contre lui, puis sautai de ma plateforme pour la suivre. Ses lames s’enfoncèrent dans le bouclier sans effet, tout comme mon épée. Le givre se répandit à l’endroit où j’avais frappé, éteignant les flammes sans plus. Une main effleura le globe ; le visage brûlé de la Voleuse était grave tandis qu’elle s’appuyait sur l’Adjoint.
« Voler, dit-elle froidement, et le bouclier disparut. »
Les yeux du Duc des Vergers Verts s’écarquillèrent. Sept piliers de bois se formèrent autour de la Fée, puis quatre runes reliées par une lueur pâle apparurent. Le même lien que le Hiérophante avait utilisé contre la Princesse du Zénith. Le corps du Duc se raidit ; les lames de l’Archère s’enfoncèrent dans son abdomen de part et d’autre, droit dans ses poumons. Je ne pris pas la peine de parler. Ma lame traversa son cou, des toiles d’araignée de glace se répandant depuis la blessure tandis que sa vie s’éteignait. J’haletai, lentement, et sentis les Immortels survivants s’effondrer les uns après les autres. Il ne restait plus que des cadavres.
« Hiérophante, dis-je. Détruis le cadavre. »
Il ne discuta pas. Une puissance brumeuse dévora les restes, ne laissant rien derrière elle, et je redevins peu à peu moi-même. J’avais mené quatre cents hommes au combat. Il en restait soixante en vie, pour la plupart blessés. Il ne restait de la place circulaire qu’un amas de ruines fumantes.
« Nauk, balbutiai-je. Où est Nauk ? »
Je traversai les cendres et les cadavres, écartai un légionnaire de l’épaule et foudroyai du regard le premier officier que je trouvai. Elle pâlit et se mit à trembler.
« Où est votre légat, lieutenant ? grondai-je.
« Madame, balbutia-t-elle, il est… »
Je vis les quelques mages encore debout s’occuper des blessés du mieux qu’ils pouvaient, une lumière jaune couvrant leurs paumes. J’aperçus Nauk parmi eux. Il ne bougeait pas et respirait à peine. Le côté gauche de son visage n’était plus qu’une carcasse brûlée, privée d’œil, et son bras de l’autre côté s’arrêtait à l’épaule. Ils ne le soignaient pas. La fureur me submergea et les pavés se fissurèrent sous mes pieds.
« Toi, dis-je en soulevant par le torse le mage le plus proche. Pourquoi ne le soignes-tu pas ? »
Il ne fit que bégayer des paroles inutiles ; je le lâchai.
« Ils ne peuvent rien faire de plus, Catherine, dit Masego en passant près de moi et en s’agenouillant au côté du légat. »
« Alors, fabrique-moi un putain de miracle, Hiérophante, sifflai-je.
Il fronça les sourcils, puis traça des runes au-dessus de Nauk. Son front se plissa davantage.
« Je peux le maintenir en vie, dit-il. Pour le reste, je ne peux rien. Le feu a déchiqueté une partie de son esprit. »
« Fais-le, répondis-je d’une voix rauque. Qui ? Qui peut le guérir ? »
Des points lumineux se formèrent au-dessus de Nauk et s’enfoncèrent dans son corps tandis que Masego marmonnait. La respiration de l’orc se fit plus régulière, mais rien de plus.
« Mon père, dit-il. La Diaboliste, peut-être. Ou… »
Il hésita.
« Dis-le, lançai-je entre mes dents serrées. »
« C’est le feu des Fées qui lui a fait ça, dit-il. La sorcellerie des Fées pourrait sans doute le guérir. »
Je serrai les doigts en un poing.
« Catherine, dit l’Adjoint. »
Je ne l’avais même pas entendu approcher. Plus loin, la Voleuse s’appuyait sur l’Archère. Aucune d’elles ne croisa mon regard.
« L’aube approche, dit-il. Nous ne pouvons pas nous attarder. »
Je me forçai à retrouver mon calme.
« Tu ne peux vraiment rien faire de plus ? demandai-je au Hiérophante.
Il secoua la tête.
« Ils avaient déjà arrêté l’hémorragie du moignon, dit-il. Je n’ai fait que lui restaurer ses organes. »
« Alors, partons, dis-je en me tournant vers la silhouette du château, au loin. Finissons-en. »