Chapitre 14
« La clémence est peut-être la marque des grands hommes, mais les pierres tombales aussi. »
— Extrait des mémoires personnelles de l’Empereur de l’Effroi Terribilis II
Il faisait sombre dans les quartiers de la commandante ; seule la bougie posée sur son bureau éclairait la pièce. Il s’approcha d’elle sans bruit, le pouvoir de son Nom étouffant le cliquetis de son armure tandis qu’il levait sa lame. La femme aux cheveux sombres se figea pendant une fraction de seconde à peine, et l’Écuyer comprit alors que ses chances de s’occuper d’elle rapidement s’étaient envolées.
« Discret ou pas, dit la commandante d’une voix teintée du doux accent des Deoraithe, tu pues le sang. »
L’Écuyer abattit sa lame, mais la femme pivota, sa main se saisissant du long couteau posé sur son bureau pour détourner le coup mortel à la dernière seconde. L’homme aux yeux verts soupira et changea d’appui tandis qu’elle se relevait.
« J’espère que c’était une façon de parler, dit-il d’un ton posé. Je me baigne tous les quelques jours. »
La commandante découvrit les dents en signe de dérision.
« Certaines choses ne partent pas à l’eau, Praesi, répliqua-t-elle. »
Sa lame jaillit, éprouva la défense de la femme et la trouva, hélas, d’une fermeté irréprochable. Rien d’étonnant, bien sûr : le Nom de cette femme ne s’obtenait qu’au terme de longues années de combats acharnés, et même l’enseignement de Ranger ne suffisait pas à combler l’écart entre leurs expériences. Le talent, même cultivé, ne pouvait vous mener bien loin.
« Alors, dis-moi, assassin, qu’est-ce qui a finalement poussé le chancelier à m’envoyer un tueur ? railla la commandante. »
Le long couteau devint un éclair d’acier affûté dans sa main. Elle s’avança et, lorsqu’il esquiva son estocade, transforma le mouvement en un coup de poignet féroce. Elle dansa hors de portée avant qu’il ne puisse riposter, lui laissant une entaille superficielle sur la joue.
« C’était l’expédition punitive contre les Sangliers Rouges ? demanda-t-elle. »
L’Écuyer se déplaça avec fluidité, cherchant un angle qui lui permettrait de profiter de la plus grande portée de son épée. Malheureusement, il avait dû voyager léger pour se faufiler jusqu’aux quartiers ; se battre sans son bouclier contre une adversaire aussi dangereuse devenait bien plus compliqué que prévu.
« Non, réfléchit la commandante, ce n’est pas comme si nous n’avions jamais fait ça. Donc quelqu’un a ouvert sa maudite bouche au sujet de mon plan pour les Petites Steppes. »
L’Écuyer sourit.
« J’ai peut-être entendu deux ou trois choses, admit-il. Mais vous semblez partir d’une idée fausse, commandante. »
« Éclaire-moi, alors, assassin, répliqua-t-elle froidement. »
« Pas Assassin, rectifia-t-il. Écuyer. »
C’est alors que les cloches se mirent à sonner. Trois coups, une pause, puis trois autres : le signal d’un incendie dans la forteresse. Apprenti avait donc déjà commencé son travail ; il était temps d’en finir. Les clansmen de Grem ne tarderaient pas à être en position. Son adversaire cracha quelques mots en Ancienne Langue. À l’intonation, il aurait parié qu’ils n’avaient rien de particulièrement courtois.
« Alors, tu es l’un de ces chiots qui veulent devenir le prochain Chevalier Noir, gronda-t-elle. Tu as fait une erreur en venant ici ce soir, gamin. Ce sera un plaisir de t’étrangler dans l’œuf avant que tu ne deviennes un véritable problème. »
Et c’était, devait-il bien l’admettre, une possibilité très réelle. Lorsqu’elle repartit à l’attaque, une colère glaciale donnait du poids à ses coups. Encore et encore, il dut céder du terrain, repoussé hors de ses quartiers jusqu’au haut de l’escalier. La commandante se glissa sous sa garde lorsqu’il s’engagea trop loin, ignorant la profonde entaille qu’il lui avait ouverte juste au-dessus de l’oreille pour réduire la distance et lui enfoncer la paume dans la poitrine. N’importe qui d’autre qu’une porteuse de Nom se serait brisé le poignet sur une armure complète, mais son coup à elle l’envoya dégringoler dans l’escalier. À mi-chemin, il parvint à se remettre debout, mais avant qu’il ait pu lever son épée, elle faillit lui trancher la jugulaire et le força à reculer en toute hâte. En quelques instants, elle l’avait chassé jusqu’à la cour intérieure ; tous deux savaient désormais que la partie était perdue.
« Si tu t’agenouilles, dit-elle sans détour, je ferai vite. »
« Si nous étions dans une histoire, lui dit l’Écuyer, ce serait le moment où je révélerais que j’ai toujours été gaucher. »
« Tu l’es ? demanda la femme aux cheveux sombres d’un ton bourru. »
« Non, répondit-il en rengainant son épée. Je suis un homme pragmatique, voyez-vous. »
La première flèche frappa la commandante sur le côté de la gorge, la traversant de part en part. L’œuvre de Ranger. Une fraction de seconde plus tard, la volée d’arcs courts des clansmen de Grem s’abattit sur elle, la criblant de tant de flèches qu’il ne distinguait plus son visage.
Voilà le propre des gens pragmatiques, commandante, lui dit doucement l’Écuyer. Nous trichons.
Je me réveillai dans une pièce inconnue.
Je sentais encore sur ma peau le froid de la nuit du Nord, et ma joue me brûlait toujours là où le long couteau de la commandante m’avait entaillée. Cette douleur-là n’était rien comparée au reste : tout mon corps n’était qu’une plaie à vif, surtout autour de la longue entaille qui me barrait le torse. Je me redressai contre les coussins en grimaçant, un éclair de douleur me traversant. Je rejetai la couverture et examinai la coupure bandée que l’Épéiste Solitaire m’avait offerte : elle était d’un rouge furieux et laisserait une cicatrice affreuse, mais au moins, elle ne saignait plus. Le reste de mon corps ne portait aucune marque, ce qui me fit frissonner : Zacharias m’avait assez souvent soignée pour que je sache qu’une magie ne pouvait guérir aussi bien sans s’aventurer dans des eaux troubles. J’étais seule dans la pièce, constatai-je en regardant autour de moi. Le mobilier était spartiate, dans le style callowan ; il n’y avait pas de fenêtres et je n’entendais pas le moindre bruit venu de l’extérieur. Tout ici empestait le sang, remarquai-je avec surprise. Je ne m’en étais pas rendu compte parce que cette odeur était la même que dans mon rêve. Et voilà une pensée plutôt inquiétante.
Je me forçai à m’asseoir au bord du lit, réprimant un gémissement de douleur. Il n’était pas bien difficile de deviner qui était l’Écuyer de mon rêve : Noir n’avait presque pas changé, si ce n’est qu’il avait l’air un peu plus âgé, et ses yeux verts inquiétants étaient impossibles à confondre avec ceux de quelqu’un d’autre. La vision était trop détaillée pour n’être qu’un fantasme inventé par mon esprit pendant mon sommeil : même maintenant, en fermant les yeux, j’entendais encore la voix grave de la commandante et le sifflement des flèches qui tombaient d’en haut. Un rêve de Nom, donc. J’avais encore l’esprit trop embrumé pour comprendre exactement ce qui se passait, mais je savais qu’il y avait forcément une raison. Quand Noir m’avait transpercé la poitrine de son épée, j’avais dû affronter deux versions de moi-même, deux destins possibles. Alors, le rêve me montre l’ancien Écuyer tuer un Héros, tandis que moi, j’en ai laissé partir un. C’était une façon assez appuyée de me faire passer un message, mais je n’avais jamais été du genre subtil : mon Nom devait l’être tout autant. Je passai une main dans mes cheveux emmêlés en grimaçant. Bon sang, qu’est-ce que je puais. Il me fallait un bain, ou au moins des vêtements propres.
La porte grinça et la Capitaine entra, baissant la tête pour passer le seuil. Sa vue me fit sourire : en dehors des endroits où vivaient les ogres des Enfers, peu de choses devaient être à sa taille.
« Bien, grogna la guerrière. Vous êtes réveillée. »
« À peine, répondis-je. Je suis restée inconsciente combien de temps ? »
« Deux jours depuis votre petit coup d’éclat, dit-elle. Vous avez bien failli ne jamais vous réveiller. »
Je m’en étais doutée, mais l’entendre à voix haute me fit tout de même frissonner.
« Je devrais remercier les guérisseurs de la Légion, alors ? »
La Capitaine renifla.
« Vous avez ravagé votre corps bien au-delà de ce qu’ils pouvaient gérer, m’apprit-elle. Heureusement, nous avions un mage du sang de la tribu des Pieds-Lestes au camp. Il a quand même fallu vous faire trois transfusions pour vous remettre dans un état à peu près stable. »
Des transfusions. Dieux d’en haut, j’espérais qu’elle ne parlait pas de ce que je croyais.
« Vous voulez dire qu’ils m’ont saignée, moi ? »
La femme à la peau olive me lança un regard réprobateur.
« Ne faites pas l’idiote, ma fille, grogna-t-elle. Vous n’aviez presque plus de sang dans les veines. Noir leur a fait verser le sang vital de trois personnes. C’est une méthode brutale, mais elle fonctionne généralement. »
Je sentis mon estomac se nouer et laissai échapper un souffle rauque. Trois personnes mortes pour me guérir, et la Capitaine ne semblait même pas trouver cela particulièrement remarquable.
« Qui étaient-ils ? demandai-je d’une voix rauque. Ceux qui sont morts pour me sauver. »
Elle haussa les épaules. « Des condamnés à mort, m’apprit-elle. Je n’ai jamais appris leurs noms, mais Scribe les connaît probablement. Il a fallu remplir quelques formulaires pour les réquisitionner. »
Les réquisitionner, comme une ressource. Comme s’ils avaient demandé une nouvelle armure ou du matériel de couture. Comme s’il s’agissait de choses, pas de personnes. Oh, ils n’étaient sans doute pas des gens bien — sinon, ils n’auraient pas été condamnés à mort —, mais au bout du compte, je ne voyais qu’une Praesi qui dépensait des vies callowanes comme de la monnaie. Trois inconnus sacrifiés pour me sauver, sans la moindre hésitation. Aurais-je accepté si j’avais été réveillée ? me demandai-je. Cela me répugnait de ne plus être aussi sûre de ma réponse qu’un mois plus tôt. La présence de la Capitaine me devint soudain insupportable, souillure de tout ce que je tentais d’accomplir. Un simple rouage de la machine impériale, qui broyait les vies des gens qu’elle avait conquis.
Et pourtant, qu’est-ce que je pouvais faire ? J’avais beau brûler d’envie de passer à l’attaque, je savais bien qu’au mieux, je ne réussirais même pas à érafler son armure. C’était une femme qui avait affronté des bataillons entiers de chevaliers et les avait massacrés sans effort. La Capitaine et Noir avaient été si gentils, si faciles à vivre et serviables, que j’avais fini par oublier que j’avais affaire à des monstres. Aux Calamités, ces monstres que même les autres monstres craignent. Et le pire, c’était que nous étions du même côté. J’avais choisi, de mon plein gré, de m’allier à des gens pour qui le sacrifice humain n’était qu’un outil de plus dans leur arsenal. Le goût de bile dans ma bouche couvrit l’odeur du sang et je me sentis soudain sur le point de vomir. C’était une chose de décider, en théorie, de sacrifier des vies ; mais maintenant que j’en voyais les conséquences… Comment avais-je pu croire que cela pourrait mener à quelque chose de bon ? Contemple les fondations de ton monde meilleur, Catherine Foundling. Trois cadavres de plus sur le tas, et ils ne seront pas les derniers. Je vomis sur le lit. L’inquiétude que je lus sur le visage de la Capitaine était la pire des gentillesses. Mon estomac se calma au bout d’un moment et je m’essuyai la bouche sur la couverture.
« Je parlerai à Scribe, alors, marmonnai-je en frissonnant. »
Je retiendrais leurs noms, les graverais dans ma mémoire pour ne jamais les oublier. Je découvrirais s’ils avaient une famille, des proches qui comptaient sur eux : c’était une façon bien dérisoire de rembourser une dette aussi profonde, mais que pouvais-je faire d’autre ? J’avais encore mes économies de la Fosse et je n’utiliserais pas la moindre parcelle d’or impérial pour cela. Ma dette, ma pénitence. Dieux, prenez pitié de mon âme.
« Vous pourrez faire ça plus tard, grogna la Capitaine. Enfilez une tunique, Noir veut vous voir dehors. »
Je me sentais trop épuisée pour lui dire que, pour ma part, ils pouvaient tous aller se faire foutre. Il n’y avait pas de commode, mais quelqu’un avait soigneusement plié des vêtements sur la chaise dans un coin. Je me forçai à me lever et repoussai la main que la Capitaine me tendait lorsque je vacillai. Je n’avais aucune envie de recevoir l’aide d’une Praesi. Me changer de sous-vêtements en présence de quelqu’un d’autre me rappela presque le temps où je partageais un dortoir avec les autres filles de l’orphelinat. Mais personne ne préparait mes vêtements à l’époque. Cela me dérangeait d’avoir cessé de remarquer ce genre de luxe : les signes du pouvoir s’insinuaient en vous, un pouce après l’autre, jusqu’à ce que vous oubliiez avoir vécu sans eux. Mes lèvres se tordirent de dégoût en découvrant que la tunique de laine qu’on m’avait préparée était teinte en noir. J’avais l’impression qu’on cherchait à revendiquer quelque chose sur moi, et j’avais toujours résisté à ce genre de prétention. Je boutonnai tout de même le col et lissai mon visage pour en effacer toute émotion. Je me procurerais mes propres vêtements dès que l’occasion se présenterait.
« Qu’est-ce qu’il me veut ? demandai-je à la Capitaine en finissant d’enfiler mes bottes. »
« Il veut juste qu’on vous voie dehors, répondit la gigantesque Taghreb. La rumeur vous dit morte, et les gens veulent mettre un visage sur l’incendie. »
Je clignai des yeux. Merde, le feu gobelin.
« Il brûle encore ? demandai-je. »
« Ils ont réussi à le contenir, dit la Capitaine, mais près de la moitié du quartier est partie en flammes. Istrid a fait évacuer les habitants par ses légionnaires à temps, au moins. »
Un petit soulagement : je n’aurais pas à ajouter d’autres vies à mon compte si peu de temps après les dernières. Je resserrai ma ceinture et vérifiai que le fourreau de mon couteau était bien en place. Pas d’épée, mais c’était à prévoir après que la lame de l’Épéiste Solitaire l’avait entaillée.
« Allons-y et finissons-en, marmonnai-je, plus épuisée que mes blessures ne le justifiaient. »
L’auberge où nous nous trouvions apparemment était déserte, à l’exception de quelques Gardes Noirs qui en surveillaient l’entrée. Je ne leur prêtai aucune attention et suivis la guerrière aux yeux bruns dans les rues. J’entendis la foule bien avant que nous n’arrivions à la Cour des Épées. La vaste place pavée avait jadis servi aux comtes de Summerholm pour rendre la justice, mais la gouverneure impériale préférait la forteresse à cette fin. Son nom venait de la façon dont le comte Harlay le Sombre avait pris les armes d’une armée praesi massacrée et les avait entassées pour les offrir au roi de l’époque, à la place des impôts dus cette année-là. La majeure partie de la population de Summerholm avait dû se rassembler dans la Cour, et le murmure de ces milliers de voix était presque assourdissant. Une potence avait été dressée au centre, entourée d’un carré de légionnaires sur six rangs. Noir était assis sur sa monture devant l’échafaud, Scribe immobile à ses côtés, telle une statue. Pour une fois, elle ne semblait attentive à rien d’autre qu’à ce qui se passait devant elle.
La foule s’écarta devant la Capitaine comme la marée se retire, et se tut à la vue de la grande porteuse de Nom qui avançait sur les pavés. Du coin de l’œil, je vis des gens me montrer du doigt quand ils pensaient que je ne les regardais pas. Écuyer, entendis-je murmurer. Traîtresse revenait presque aussi souvent, et cette épithète m’aurait moins blessée s’il n’y avait eu un fond de vérité. Je gardai les yeux droit devant moi et m’efforçai de suivre le pas de la Capitaine. Noir portait son armure complète, remarquai-je dès que nous fûmes assez près. Il avait même mis un casque, pour une fois : une pièce massive ornée d’un diable grimaçant.
« Écuyer, me salua-t-il, sans quitter la potence des yeux. »
« Noir, répondis-je. Qu’est-ce que c’est que ça, par les Enfers ? »
« Le rétablissement de l’ordre. »
La potence n’était qu’à une trentaine de pieds ; je pouvais donc voir qui se trouvait dessous. Une cinquantaine de personnes se tenaient en deux rangées derrière les nœuds coulants, et je les reconnus toutes. Des habitués de la Couronne Perdue, et quelques personnes aperçues à la Fonderie Royale qui avaient dû survivre à la nuit.
« Vous ne pouvez pas faire ça, dis-je avec urgence. Ils ne faisaient pas tous partie des Fils. Certains les sympathisaient seulement et… »
« Ils ont donc pris part à l’assassinat d’une gouverneure impériale, m’interrompit-il froidement. Haute trahison : c’est la potence. »
« Vous saviez déjà qui en faisait partie, dis-je d’un ton suppliant. Vous auriez pu les pendre à ce moment-là. Pas besoin de le faire maintenant. »
Ses yeux verts me transpercèrent à travers les ouvertures de son casque.
« Ils étaient tolérables tant qu’ils ne représentaient aucun danger, déclara-t-il. Ce n’est plus le cas. »
« C’est un massacre, sifflai-je. Vous vous ferez haïr pour ça. »
« Cette ville me hait déjà, fit-il remarquer. C’est une perte acceptable, si l’on me craint aussi. »
Je cherchai à atteindre le pouvoir de mon Nom, mais il n’y avait rien. Pas une goutte de cette puissance qui m’avait permis d’écraser mes ennemis, même en fouillant au plus profond de moi.
« Vous avez lié mon Nom, l’accusai-je. »
« Votre impuissance est de votre fait, répondit Noir. Vous avez agi à l’encontre de la nature de votre Nom, et vous avez ainsi compromis votre accès à lui. Je suppose que c’est lié à votre confrontation avec le Héros. Aucun corps n’a été retrouvé. »
« Alors vous me punissez en tuant des Callowans ? grinçai-je. »
« Je pends des traîtres qui ont pris les armes contre la Tour, me corrigea-t-il sèchement. Je n’ai pas pour habitude de gaspiller des vies pour donner de petites leçons. »
Je n’avais jamais haï personne autant que je haïssais cet homme à cet instant. Assis là, sur son cheval, à me dominer de toute sa hauteur. Il incarnait tous ces Praesi suffisants et méprisants que j’avais croisés, qui me regardaient comme si je n’étais qu’une bête de leur troupeau. Ils prétendaient que les lois qu’ils appliquaient n’étaient pas de simples règles dont les Terres désolées se servaient pour fausser le jeu et gagner à chaque fois.
« Je ne prendrai aucune part à ça, déclarai-je d’une voix si froide et furieuse que j’avais peine à croire qu’elle fût la mienne. »
Mes doigts se refermèrent sur le manche de mon couteau. Son regard ne vacilla pas et je compris à quel point je devais lui sembler absurde : une fille incapable même d’utiliser son Nom, qui menaçait pourtant le Chevalier Noir de son couteau. Deux Calamités se tenaient à moins de dix pieds de moi, et même dans le brouillard de ma rage, cette réalité finit par s’imposer. Je desserrai les doigts.
« Je ne prendrai aucune part à ça, répétai-je plus calmement. »
Je n’avais peut-être pas les moyens d’empêcher tout ça, mais rien ne m’obligeait à prétendre que je l’approuvais. Je me détournai pour partir, pour aller n’importe où sauf ici…
« Arrêtez. »
Je croyais connaître la peur. Je l’avais ressentie la nuit de notre première rencontre, quand le pouvoir du Chevalier avait étouffé jusqu’à l’air de la ruelle. Je me trompais. Oh, comme je me trompais. Mes membres se figèrent et mon cœur se contracta. Des choses sombres rôdaient juste hors de mon champ de vision, avides de ma mort.
« Retournez-vous. »
Je le fis. Je ne pouvais même pas envisager de désobéir. Le monstre m’examina, les yeux dépourvus de la moindre émotion. L’amusement presque nonchalant qu’il affichait toujours avait glissé de son visage comme l’eau sur un masque d’argile. La créature que j’affrontais n’avait rien d’humain ; je pouvais enfin dire que j’avais rencontré le Chevalier Noir. Le vrai.
« Vous pensiez que c’était un jeu, Catherine ? Que vos actes n’auraient aucune conséquence ? murmura l’homme aux yeux verts. Le pouvoir a ses revers. L’autorité s’accompagne de responsabilités. Des ambitions comme les vôtres exigent des sacrifices, alors restez ici et regardez. »
Mon corps obéit. Même si je hurlais intérieurement, mon corps obéit. La foule se tut lorsque le général Sacker grimpa sur la potence et fit signe à ses légionnaires de se mettre à l’œuvre. On actionna les leviers, le sol s’ouvrit sous les prisonniers et vingt-cinq Callowans moururent, le cou brisé. Des milliers de personnes se tenaient dans la Cour, et l’on aurait entendu une épingle tomber. Les légionnaires détachèrent les cadavres dès que le dernier eut cessé de tressauter et les laissèrent tomber dans les trappes, tandis qu’ils poussaient la deuxième rangée de prisonniers en avant. Je déchiffrai leurs visages un à un, trop hébétée pour être vraiment horrifiée. Au milieu de la file se tenait une jeune fille mince, blonde, aux yeux gris. Elise. Nos regards se croisèrent et la reconnaissance traversa son visage, suivie d’une supplication. Dieux, pardonne-moi. Je ne savais pas. Il faut me croire, je ne savais pas. Un battement de cœur passa, et son beau visage se déforma de dégoût. Elle cracha par terre tandis qu’on lui passait le nœud coulant autour du cou.
Le général Sacker fit de nouveau signe, et elle mourut.
La foule poussa un long soupir et, en un instant, tout fut terminé. Des dizaines de milliers de personnes se tenaient dans la Cour des Épées autour de moins de deux cents légionnaires, mais dès que le dernier cadavre disparut sous la potence, elles commencèrent à se disperser. Domptées, comme moi.
« Nous partons à la cloche de midi, dit calmement Noir. Soyez de retour à la caserne d’ici là. »
Sans un mot de plus, il s’éloigna à cheval, sa monture cuirassée obéissant aux ordres silencieux de son Nom. Je m’éloignai en titubant, les jambes me portant hors de la Cour. Peu importait où, du moment que ce n’était pas ici. N’importe où sauf ici. Je ne saurais dire combien de temps j’errai, mais je finis au fond d’une impasse. Il n’y avait personne d’autre en vue. Je m’appuyai contre un mur, le front posé sur la pierre grossièrement taillée. Lentement, je tombai à genoux, accueillant la brûlure de ma blessure tandis que mon corps s’étirait. J’étais si, si fatiguée. Plus de deux cents miles me séparaient de chez moi, et je pris soudain conscience de ma solitude. Entourée de gens qui me haïssaient, des gens que j’avais délibérément abandonnés pour tenir compagnie aux monstres qui les tuaient. Et me voilà, privée jusqu’à la protection du Nom auquel j’avais vendu mon âme.
Un sanglot sec me déchira la gorge et je me balançai doucement, les yeux fermés. C’était moi qui m’étais mise dans cette situation, persuadée d’être maligne et de tout maîtriser à chaque étape. Tout cela avait vraiment eu l’air d’un rêve. Une absurdité colorée après l’autre, des Noms, des visions, des revendications. De quoi faire une légende. C’était peut-être pour ça que j’avais trouvé tout cela si facile : je n’arrivais pas vraiment à croire que c’était réel, alors je le traitais comme une histoire. J’avais plaisanté avec des méchants qui avaient trempé les pages des livres d’histoire dans le sang, comme si j’étais leur égale et non une fourmi qu’ils pouvaient écraser sans y penser. Rien que le souvenir de mes insolences, la première nuit, me glaçait maintenant le sang : je savais désormais que je m’étais adressée à la créature aux yeux verts rencontrée dans la Cour, et non au méchant nonchalant que je croyais affronter. Je ne pouvais plus croire qu’il s’agissait d’un rêve. Pas alors que j’entends encore les cous callowans se briser sous la corde. Les larmes me coulèrent sur les joues et je les laissai faire.
Si ça ne méritait pas qu’on pleure, qu’est-ce qui le méritait ?