Chapitre 148
« Il est difficile de comprendre ce que signifie avoir fait partie de la Quinzième. Nous étions des fils de fermiers et des voleurs, pas des gens destinés à compter. De la chair à potence et à registre. Mais elle est arrivée et nous a dit que nous serions le fléau des dieux. Que les Cieux me pardonnent, mais je l’ai crue alors, et je le crois encore. »
– Extrait des « Mémoires des désespérés », auteur inconnu
Les bannières flottaient haut dans le vent du matin, portées par les Gallowborne. Il y en avait maintenant deux, car je n’avais pas oublié ma promesse à Talbot. Un quinze d’argent en chiffres miezans sur fond noir était l’emblème de ma légion, l’étendard sous lequel elle combattrait jusqu’à ce que le temps ou l’acier nous réduise tous en poussière. J’avais conservé les couleurs, mais l’emblème, lui, était différent. Des balances d’argent frémissaient au-dessus de nous, pesant une couronne et une épée. L’épée pesait plus lourd, sur la toile comme dans la Création. Les mots de la Maison Foundling étaient cousus au-dessous : la dette envers Akua Sahelian que je ne pourrais jamais rembourser.Les justifications ne comptent que pour les justes.Des mots sinistres, peut-être, mais rien n’avait sonné plus juste depuis que j’avais pris le couteau et accepté l’offre qui l’accompagnait. Juniper n’avait rien dit à leur sujet après un premier regard méfiant. Nous marchions toutes deux avec l’avant-garde, mais quand Dormer apparut à notre vue, elle se retirerait à son poste de commandement pour régner sur le champ de bataille. Le Limier infernal tuait par l’esprit, pas par les mains. Elle n’en était que plus redoutable.
Devant nous s’étendaient des plaines jadis verdoyantes, avant que l’Été ne s’en empare. À présent, la moitié des terres était calcinée et noire, tandis que le reste était d’une luxuriance impossible dans la Création. Les vergers portaient des fruits quelle que fût la saison, et les champs déjà moissonnés se couvraient à nouveau de hautes tiges de blé doré. Les prochains mois verraient venir des pénuries alimentaires. Ma patrie avait connu deux guerres en trois ans, et celle-ci était encore plus dévastatrice que la précédente. Même si l’on rendait à nouveau cultivable la terre noircie, combien de ces champs manqueraient d’hommes pour les labourer ? L’Été en avait tué beaucoup, en avait blessé davantage, et je savais qu’Akua infligerait des plaies plus profondes encore. Elle appartenait à l’ancienne école, à cette espèce dont la folie forçait presque l’admiration, ne serait-ce que par l’ampleur de sa déraison. En parcourant les séquelles des Trois Collines, j’avais entrevu ce que cela pouvait signifier. J’avais vu le Destin s’écrire dans la boue, le sang et les flammes vertes, étranges, et bien que la vision fût hantée par le désastre, lorsque j’avais envisagé de l’embrasser, je m’étais sentie si merveilleusementvivante.
J’avais livré des batailles depuis. Des batailles désespérées, et l’ivresse de ce premier instant s’était depuis longtemps dissipée. Ce serait mentir que de prétendre que je ne savourais plus la victoire, ni le fait de briser tout ce qui se dressait sur ma route, mais tant de danses au bord du précipice m’avaient endurcie. C’était une chose de risquer la vie d’inconnus pour parvenir à ses fins, de tout miser sur un coup de dés ; pourtant, j’en étais venue à redouter ces paris. Jusqu’ici, j’avais plus souvent gagné que perdu, mais combien de temps pourrais-je continuer ainsi ? Mon erreur avait été de m’attacher à eux. C’était aussi mon dernier recours. Comme il aurait été facile de devenir comme Noir, de séparer complètement l’affection de la nécessité, si je n’avais pas trouvé une famille parmi mes compagnons. Mon maître avait accompli de grandes choses en embrassant cette froide lucidité, dépourvue de sentiments. Mais aussi des atrocités, et je ne suivrais pas cette voie. Plus mon Nom et le manteau que j’avais volé à l’Hiver m’éloignaient de l’humanité, plus je comprenais que je devais m’y accrocher de toutes mes forces. Sans cela, la créature que je serais devenue n’aurait rien eu à faire de ce que je voulais bâtir.
« Nous avons fait du chemin depuis l’École, pas vrai ? » dis-je.
Pour une fois, Juniper ne me reprocha pas mon sentimentalisme déplacé. Le Limier infernal avait autrefois été mon adversaire, me dis-je, sans jamais être tout à fait mon ennemie. À présent, cela me semblait un rêve sans couleur. J’avais tant appris à compter sur elle que je me sentirais perdue si elle venait à disparaître.
« Je n’avais pas une haute opinion de toi, à l’époque, grogna-t-elle. Trop grande gueule. Pas aussi maligne que tu le croyais. »
« Je n’ai jamais réussi à te prendre par surprise, sauf cette fois-là », lançai-je en riant.
C’était étrange de reconnaître que quelqu’un était plus malin que soi. Et Juniper l’était, je ne le nierais pas. Bien sûr, ce n’était pas aussi simple que la plupart des gens le prétendaient en se donnant des airs. L’intelligence n’était pas un rempart infaillible. La femme la plus intelligente du monde pouvait se faire manœuvrer par un imbécile, dans les bonnes circonstances. Ou par la chance, ou par une foule d’autres facteurs dont personne n’aimait vraiment parler. Mais Juniper voyait des choses qui m’échappaient, dès qu’il était question de stratégie. Elle réfléchissait quelques coups plus loin, ordonnait ses pensées avec davantage de clarté. La Diaboliste faisait de même lorsqu’il s’agissait d’intriguer, et cela avait peu à voir avec son Nom. Il y avait toujours quelqu’un de meilleur que soi. Plus jeune, je m’en étais sentie lésée, comme si le simple fait d’être moi m’obligeait à exceller en tout. Aujourd’hui, j’étais simplement soulagée d’avoir à mes côtés quelqu’un qui pouvait nous détourner des erreurs que j’aurais commises. Y avait-il quelque chose de plus vain que l’orgueil, si son prix était la mort de ceux qui nous étaient chers ?
« Tu deviens toujours bizarre avant les batailles, soupira Juniper. Après aussi, parfois. Comme si tu étais loin d’ici. »
C’était plutôt drôle, venant d’une femme qui avait l’habitude de trouver un terrain en hauteur pour dormir dès qu’un combat était terminé. Sans parler du fait qu’elle avait apparemment somnolé pendant la dernière partie de la Bataille de Marchford.
« Tu es plus bizarre que moi, dis-je. Même aussi calme que tu l’es. Nauk n’arrête pas de sourire pendant la demi-journée qui précède une bataille. »
« Hakram, lui, ne fait pas ça », dit-elle.
« Hakram est différent », répondis-je.
Elle grogna, admettant le point.
« Je le prenais pour un sans-cœur, avoua Juniper. Tout chez lui restait en surface. Rien de vrai dessous. »
Sans-cœur. Une maladie de l’esprit, m’avait-on appris. Les gens qui ressentaient moins, n’éprouvaient pas de remords et ne comprenaient pas vraiment les conséquences. L’Adjoint m’avait confié certaines choses dans le noir qui m’avaient fait comprendre pourquoi elle l’avait cru sans-cœur. Ce qu’elle avait pris pour une absence n’était que de l’apathie.
« Je tiens davantage de mon père », dit l’orc.
Je la regardai, surprise. Elle parlait rarement de sa famille, et quand elle le faisait, elle ne mentionnait que sa mère.
« C’est lui qui t’a élevée, pas vrai ? demandai-je.
— Jusqu’à l’École, répondit-elle. Il a toujours été… calme. »
« Alors il a perdu le rite de l’éducation », dis-je.
L’orc eut l’air amusé.
« Tu as lu ça dans un livre soninké ? demanda-t-elle.
— Taghreb, je crois, dis-je en haussant les épaules. On m’a posé tant de livres sur les genoux avant que je te rencontre que leurs titres finissent par se mélanger. »
« Cette coutume existe, dit-elle. Mais seuls les Praesi la croient courante. Si un couple doit se battre pour décider qui élèvera l’enfant, il ne devrait pas en avoir. C’est un signe d’immaturité. »
« Eh bien, j’ai appris quelque chose aujourd’hui », dis-je pensivement.
Elle découvrit à peine ses crocs, ce que je savais être une marque d’amusement. Ou de séduction. Probablement la première, tout bien considéré.
« Je l’ai aussi, dit-elle soudain. Le sang de ma mère. La joie du combat. »
Je l’observai en silence.
« Je suis née pour ça, dit-elle. De ça. C’est ce que je suis, et je ne me souviens pas d’avoir jamais désiré autre chose. »
Il était toujours difficile de lire les orcs, mais je crus qu’elle était mal à l’aise. Presque honteuse. Pas un croc en vue, ses sourcils glabres froncés.
« On est censées vouloir la gloire du clan, poursuivit-elle. Rendre les nôtres plus forts. Mais je ne voyais que de putains de huttes et du bétail, et je n’avais qu’une hâte : partir. J’ai failli m’enfuir, quand j’étais plus jeune. On ne peut tracer des formations dans la terre qu’un certain nombre de fois avant de se sentirétouffée. »
Je connaissais ce sentiment. Il m’avait poursuivie à Laure, quand je servais aux tables et que je récoltais des bleus à la Fosse, alors que j’aurais dû être dans les Terres désolées, à apprendre à l’École. Comme si je gâchais mes journées. Comme si j’aurais dû être dehors à faire quelque chose,n’importe quoi, au lieu de fouiller dans la boue pour gagner assez de pièces et enfin commencer ma vie.
« Je détestais l’orphelinat, au fond, dis-je à voix basse. Ce n’est pas qu’ils cherchaient à m’avoir, c’était juste… »
« Sur ton chemin, acheva Juniper. Des sables mouvants où tu finirais par t’enliser si tu attendais trop longtemps. »
Elle rit d’une voix rauque.
« Quand je gardais les aurochs, je livrais des batailles dans ma tête, dit l’orc, avec un air presque moqueur envers elle-même. Toutes les victoires de la Conquête, et comment j’aurais pu les remporter mieux. »
« Je tenais une liste des gens que je tuerais une fois que j’en aurais le pouvoir, avouai-je. Mazus était toujours en tête. Mais il a fini pendu, et je n’y étais pour presque rien. »
Juniper hésita.
« Ce que Lord Noir était pour toi, dit-elle, tu l’étais pour moi. »
Mon visage trahit ma surprise.
« Pas un mentor, grogna-t-elle, mais son irritation s’estompa. Je parle de la main tendue. Si je n’étais pas devenue ta légate, je serais aujourd’hui sous-officière dans une autre légion. Je ne t’ai jamais remerciée pour ça. »
« Ne le fais pas, dis-je. Je ne serais pas allée aussi loin sans toi, Juniper. Ça me coûte de l’admettre, mais c’est vrai. »
« Moi non plus, je ne serais pas la même sans toi, dit-elle. Ce n’est pas une question de grade, Catherine. Le grade, c’est juste ce qui me permet d’y arriver. Je veux… »
Quelque chose brûlait alors en ma générale, quelque chose que je ne lui avais jamais vu. Je l’avais vue froide, amusée, furieuse et irritée plus de fois que je ne pouvais compter. Je l’avais même vue tendre, mais seulement avec Aisha.
« Plus, dit-elle, comme si le mot l’agaçait par son insuffisance. Les Trois Collines, Marchford, même l’Arcadie. Personne n’a jamais combattu ainsi. Nous pouvonscréerça. Dans des siècles, on étudiera nos batailles. Une autre fille, condamnée à garder des aurochs, songera à nos erreurs et à la manière dont elle aurait pu surpasser nos adversaires. »
« Entrer dans l’histoire », dis-je pensivement.
Elle rit.
« Au diable, l’histoire, dit-elle. Nous transformons la face de laguerre. Et ce n’est que le début, Catherine. La tempête qui nous attend fera passer tout ça pour une bruine. »
Devant nous se trouvait Dormer, avec toute la puissance de l’Été et la Reine qui le gouvernait. Mais elle pensait au-delà, et moi aussi. La Diaboliste avait sculpté le désastre dans la pierre et la sorcellerie, et elle ne s’en irait pas sans bruit dans la nuit. Et à l’horizon, Procer aiguisait ses lames. Dans un an ou dix, la Principauté viendrait nous chercher, avec la plus grande armée de toute Calernia. Des Héros se trouveraient dans ses rangs, et pas comme ceux que j’avais tués. De véritables légendes, ces Héros qui n’étaient pas prisonniers de petites histoires comme la mienne. Les Calamités étaient les plus grands monstres de l’époque, mais elles avaient vécu si longtemps parce qu’elles avaient limité leurs guerres et distrait leurs ennemis. Un jour, les grands êtres nommés de l’autre camp se montreraient, et les vieilles guerres renaîtraient. Celles qui déformaient les terres, aplatissaient les montagnes et brûlaient les villes. Il me faudrait être prête à les affronter, ces gens qui voulaient à nouveau faire de ma patrie le champ de bataille du continent. Si je ne pouvais avoir la paix pour de bon, je me contenterais alors de celle de la tombe.
C’était le genre de victoire auquel on m’avait préparée.
« Je ne crois pas, dis-je à voix basse, qu’on gardera un bon souvenir de nous. Ni de toi, et certainement pas de moi. »
« Ah, sourit Juniper aux Boucliers Rouges. Mais ilsse souviendrontde nous. »
Le silence régna un long moment après cela, plus agréable que je ne l’aurais cru. Le Limier infernal n’était pas du genre à remplir l’air de paroles quand elle n’avait rien à dire. Une qualité que j’avais appris à apprécier depuis que l’Archer avait rejoint ma bande. Ce fut grâce au silence que je l’entendis, même si le vent soufflait dans l’autre sens et que nous avions devancé le gros de la troupe. La Quinzième et ses alliés traînaient derrière nous comme un grand serpent d’acier étincelant, et le chant venait de mes légionnaires. Il s’éleva doucement d’abord, les paroles indistinctes, même pour mes oreilles aiguisées par mon Nom. Mais après le premier couplet, des milliers d’autres voix se joignirent à eux. Même l’avant-garde qui nous entourait.
« Je suis né dans le vert, là où leurs bannières flottaient haut
Et les bottes des grands seigneurs nous écrasaient sous leurs pas
Nous prêtions serment, servions, à genoux devant le plus vieux des mensonges
Mais le monde a basculé, et nous chantons ce refrain. »
Orcs et gobelins. Soninkés et Taghreb. Mais surtout, Callowans. Les soldats de ma patrie chantaient, leur voix légère et claire, mais une tellecolèregrondait dessous. Elle me faisait peur. Mes veines en chantaient l’écho, mais elle me faisait peur.
« Venez donc, vieux démons,
Amenez vos moindres fléaux,
Souillez les cieux et la terre,
Vous nous trouverez l’épée au poing
Un jour, vos enfants raconteront
Le cri rebelle et profond
Qui, sur son champ si sombre,
Vainquit la horde des horreurs. »
Juniper leva les yeux vers le soleil. L’acier peint en rouge avait chauffé pendant la marche, mais, comme la plupart des orcs, elle transpirait peu.
« Je me demandais s’ils la chanteraient, dit-elle.
— Tu étais au courant ? demandai-je doucement.
— Oui. Nauk en a écrit une partie. Il lui a même donné un titre.Couronné par l’Effroi. »
Dieux, qu’avais-je déclenché ? J’avais cru comprendre. J’avais pensé avoir créé une soupape pour éviter que Callow ne se déchire lui-même, un moyen de le laisser changer et d’échapper à la malédiction qui le définissait. Mais les Callowans n’étaient pas les seuls à chanter. Les Peaux-Vertes et les Praesi mêlaient leurs voix au refrain, et même si leur colère était d’une autre nature, elle n’en était pas moins âpre. La Maison de la Lumière aimait raconter une histoire dans ses sermons. Au jour de la Première Aube, les Dieux d’en Bas auraient créé tout le Mal du monde et l’auraient libéré. Les Dieux d’en Haut l’auraient enfermé dans une boîte sans serrure, et la Création aurait été semblable aux Cieux si le premier homme ne l’avait pas ouverte, séduit par les murmures des démons qui lui promettaient que la divinité s’y trouvait. Voilà pourquoi les frères et sœurs enseignaient les règles, disaient les prêtres. Ainsi, au dernier des jours, lorsque le Bien triompherait, les maux seraient forcés de retourner dans la boîte. Elle serait toujours dépourvue de serrure, mais l’humanité aurait appris. Elle ne l’ouvrirait plus.
J’avais fendu la boîte, et son contenu se répandait à présent. Il n’y avait pas eu des maux à l’intérieur. Il y avait eu de la colère. Une vieille colère amère à laquelle on n’avait jamais donné d’étendard à rallier. Elle en avait un, désormais. Il flottait derrière moi, des balances pesant une couronne et une épée, et jugeant la couronne trop légère. Une promesse y figurait, que je n’avais pas eu l’intention de faire, mais que tous pouvaient lire.
« Sur la plaine où les braves se tinrent, nous en avons tué tant,
Et près du gué, vingt démons, avec un grand démon aussi
Prince, page et fier bretteur, tous tombèrent sous notre acier
Le monde volé, nous le reprenons ; allez tous en Enfer ! »
Le refrain revint.Mon sang se glaça, et contre mon oreille, la Bête éclata de rire. Elle était éveillée, vivante, et savourait chaque instant de tout cela avec un plaisir malveillant.Du sang, murmura-t-elle.Il y aura du sang pour cela. La Légion de la Quinzième chantait et déclarait la guerre aux puissants de ce monde. Ma générale me regardait.
« Tu as promis une révolution, Seigneur de guerre, dit Juniper. »
Elle découvrit ses dents, des crocs d’ivoire parfaits.
« Nous ne nous contenterons de rien de moins. »
Elle rit, durement, mais avec joie.
« Ne te l’avais-je pas dit ? fit-elle. Ils se souviendront de nous. »
Le chant se répandit. Parmi les légionnaires de la Douzième et de la Quatrième, hommes et femmes qui ne m’étaient pas liés. Parmi les Déoraithe aussi, quoique moins nombreux. J’avais rassemblé quarante mille soldats sous ma bannière, et ils chantaient la trahison face au ciel du matin. J’y entendais des échos de voix que je connaissais. Le sourire acéré et cruel de Robber tandis qu’il murmuraitils nous tuent pour s’amuser. La fièvre dans les yeux de Ratface quand il disaitils ne s’arrêteront jamais si nous ne les arrêtons pas. L’avertissement de Pickler, repris dans chaque refrain.Ce sera à mort, Foundling.Ne te lance pas là-dedans à la légère. J’avais prononcé ces mots. Ils auraient des conséquences, plus que pour quiconque d’autre pour les êtres Nommés.Si tu recours à la violence, m’avait dit l’Impératrice,c’est par la violence qu’ils te suivront.Je n’avais pas fait la paix. J’avais échangé une guerre contre une autre, et celle-ci serait mille fois plus sanglante que la dernière. Je serais un fléau pour tout ce que je contemplerais, m’avait dit la Reine de l’Été, si tristement. Il y avait eu un poids dans le Nom qu’elle m’avait conféré, et je le sentais enfin tout entier. J’avais cru le posséder parce que j’avais prononcé les mots. J’avais cru pouvoir le maîtriser. Ah, quelle arrogance. On ne peut pas faire céder un barrage et donner des ordres au fleuve.
C’était moi qui leur avais enseigné tout cela. Et dieux, ils avaient bien appris. Décision après décision, ils avaient défié les dieux et les compromis, et je leur avais promis qu’en payant le prix du sang, nous pourrions changer le monde. J’avais dit à l’Archer qu’il se passait quelque chose dans l’Empire qui nous dépassait tous. Qu’ils n’avaient pas le contrôle. Je compris alors que moi non plus.
« Nos serments dépassent les grands et les glorieux
Et, dans l’Ouest, reposent en paix les tombes qu’il nous reste à remplir
Apprenez, puissants, que de l’ombre de la Tour aux vallées rouges,
La Quinzième, à l’appel du cor, porte à jamais l’Effroi en couronne. »
Le chant nous accompagna jusqu’à Dormer. Derrière les murs brisés, l’Été nous attendait, tumulte de soie et d’acier qui n’appartenait pas à la Création. Nous avions bien avancé, car la Cloche de midi n’avait pas sonné depuis longtemps. Il nous restait jusqu’à l’aube avant qu’un dieu en chair ne vienne nous détruire.
Ce n’était plus, me dis-je, le pire de mes problèmes.