Chapitre 145
« Il est impossible à l’Empire de réaliser un gain appréciable tant que ce gain constitue une perte pour toutes les autres nations de Calernie. Pour remédier à cela, nous devons renoncer à l’habitude de ne nous allier qu’aux puissances du Mal et faire en sorte que les autres puissances aient intérêt à nous voir nous élever. »
— Extrait de « La Mort de l’Âge des merveilles », traité de l’Impératrice de l’Effroi Malicia
« Quand on commence à élaborer un plan, il faut d’abord réfléchir au résultat souhaité, dit l’Impératrice. Tout le reste en découle, et déterminer si ce résultat est seulement réalisable constitue l’étape la plus importante du processus. »
J’avais allumé des bougies, lasse de la pénombre qui régnait dans ma tente, même si j’y voyais très bien. Malicia s’était installée sur l’une de mes chaises pliantes et, par sa seule tenue — dans le corps d’une autre femme, qui plus est —, avait réussi à lui donner des airs de trône. Quant à moi, j’avais pris place dans le fauteuil que j’avais emprunté de force au Comte du Vieux Chêne. « Volé » était un mot si laid. J’avais utilisé une bougie pour allumer ma pipe et posé les pieds sur un petit tabouret. Black n’avait jamais exigé de cadre formel pour ses leçons, et l’Impératrice semblait décidée à poursuivre dans la même veine. J’avais renoncé au vin pour la soirée, estimant que le wakeleaf suffirait à satisfaire mes envies. À ce rythme, j’allais finir par épuiser mes réserves, mais maintenant que Ratface avait les contrebandiers sous sa coupe, m’en procurer davantage ne devrait pas être trop compliqué. Toujours coûteux, cela dit. Je soufflai un filet de fumée sur le côté et tambourinai des doigts sur l’accoudoir ouvragé. Je savais ce que je voulais ; je cherchais simplement la bonne façon de le formuler.
« Je veux que les Fées quittent Callow et que leur influence en soit éliminée », dis-je.
Malicia sourit. Ce sourire n’était pas à couper le souffle, pas comme celui qu’elle affichait en personne, mais il suffisait à me mettre à l’aise. À me réconforter. Comme si j’étais assise en face d’une vieille amie, et non de l’une des femmes les plus dangereuses du monde. C’était le sourire de quelqu’un qui avait étudié l’image la plus apte à susciter ces sentiments, puis en avait façonné une réplique parfaite. L’Impératrice n’était que fumée et miroirs, savamment agencés et perfectionnés pendant des décennies ; une illusion si habile qu’elle restait efficace même lorsque je savais ce qu’elle faisait. Elle était tout ce qu’Akua Sahelian voulait être. Et cette pensée n’avait-elle pas quelque chose de terrifiant ?
« Tu poses un absolu, Catherine, me reprit-elle. Évite-les, car ils ne laissent aucune place au compromis. Tu devrais savoir, à présent, qu’une victoire absolue n’existe pas. L’Empire a conquis Callow par une victoire militaire écrasante, mais cela a-t-il fait disparaître les réalités de l’occupation ? Le compromis, aussi déplaisant soit-il, est indispensable. Si tu n’as aucune faveur à offrir, ton ennemi n’a rien à perdre. Dès le départ, tu t’assures ainsi que tes adversaires resteront sur leurs positions. »
« Les gouvernorats impériaux ne me donnent pas vraiment l’impression d’un compromis, de là où je suis », fis-je remarquer.
« Parce qu’ils ne constituaient pas un compromis avec Callow, dont tu défends encore en grande partie le point de vue, répondit Malicia. Ils furent la faveur accordée aux Hauts Seigneurs après leur avoir refusé la soumission directe qu’ils estimaient leur être due. »
Je grimaçai. Des aristocrates de Praes à la tête des villes callowanes, ç’aurait été… désastreux. Comme l’avait été, d’après les chroniques, l’occupation procerane, et probablement pire encore. Quand Callow avait été morcelé en quelques principautés dirigées par des membres de la famille royale qui avaient écarté l’ancienne aristocratie, tout le royaume avait vécu dans un état de rébellion constante et contenue. Les ordres de chevalerie s’étaient mués en bandits pour lutter contre les étrangers ; dans les ruelles sombres, des dignitaires du Principat avaient été poignardés par tout un chacun, des voleurs aux marchands ; et les champs étaient restés en friche, les fermiers disparaissant dans les campagnes plutôt que de travailler pour l’envahisseur. Ce n’étaient pas de grandes batailles qui avaient poussé le Principat à se retirer, mais l’usure constante exercée sur chaque aspect de l’occupation.
« Ça aurait été une catastrophe », dis-je.
« Tout à fait, acquiesça Malicia. Cela ne signifie pas, bien sûr, que les gouvernorats n’étaient pas conçus pour apaiser les troubles. Ce n’est pas un hasard si les gouverneurs impériaux n’étaient nommés que pour quatre ans, ni si Amadeus avait reçu le pouvoir de les superviser. »
Je tirai sur ma pipe, cherchant à comprendre où elle voulait en venir. Des mandats de quatre ans. Qu’est-ce que cela signifiait, de là où j’étais ? La fumée douceâtre flotta un instant devant mes yeux, jusqu’à ce que je fouille assez loin dans mon enfance pour saisir son propos.
« Mazus était haï, dis-je. Mais, tous les quatre ans, on pouvait espérer qu’on ne lui accorderait pas un nouveau mandat. Que ses abus remonteraient jusqu’à la Tour et qu’on le rappellerait. »
« La précarité, dit l’Impératrice. C’était la clé. La conviction que l’ennemi pouvait être écarté, à condition de prendre son mal en patience. Et vers qui vous tourniez-vous pour être sauvés, dans cette situation ? »
« La Tour, répondis-je. Black. »
Je gardai une respiration régulière, mais mon sang se glaça. Chaque fois que je pensais avoir compris l’ampleur des plans qu’ils avaient conçus pour garder Callow dans l’Empire, je découvrais une nouvelle lame dissimulée. C’était d’une simplicité trompeuse, non ? Si les Héros qui surgissaient échouaient, et échouaient au grand jour, le salut devait venir d’ailleurs ; or la Tour était la seule option disponible. Les gouverneurs impériaux avaient été autorisés à commettre des abus relativement mineurs, qui remplissaient leurs poches et faisaient le bonheur de leurs familles dans les Terres désolées, tandis qu’on apprenait à mon peuple à attendre sa délivrance d’Ater, mandat après mandat.
« Pour conclure sur ce point, dit Malicia, voilà pourquoi l’abolition de ce système ne me déplaît pas. Je n’ai plus besoin d’apaiser les Hauts Seigneurs : en tant que menace intérieure, ils sont neutralisés pour un avenir prévisible. Il ne reste qu’à stabiliser Callow au sein de l’Empire, et tu représentes une solution valable. »
Je compris vaguement, à cet instant, que cet échange ne s’était pas déroulé naturellement. Avant même d’évoquer l’occupation, elle savait déjà quelle serait ma réaction. L’Impératrice s’était ensuite servie de ce que je dirais pour enchaîner sur une leçon concernant la raison pour laquelle j’étais venue lui demander de l’aide, tout en me rappelant avec douceur les courants politiques auxquels je devrais faire face pour remettre Callow sur pied après tout ça. Dieux. C’était un détail minuscule, mais révélateur. Une femme à qui j’avais à peine parlé quelques fois pouvait me cerner avec une telle facilité et intégrer cela à un dessein plus vaste sans perdre le fil. Je me raclai la gorge.
« Pas d’absolus, concédai-je. Je veux que les Fées quittent physiquement Callow et que toute influence néfaste en soit éliminée. »
« Bien », dit Malicia en souriant, et pendant un bref instant, je revis les journées ensoleillées sur les quais et la première fille que j’avais embrassée.
Son visage avait exprimé une joie apparemment sincère et, pendant un battement de cœur, j’y avais cru. Elle n’utilisait pas la sorcellerie, je le savais. Aucun artefact ni aucune Parole n’étaient à l’œuvre. Elle pouvait me faire tourner en bourrique par ses seuls mots et son langage corporel. Je me demandai si cela fonctionnait mieux parce que j’étais Nommée : avant de devenir l’Écuyer, je n’avais jamais été capable d’observer les gens avec autant d’attention ni de justesse. J’étais devenue plus sensible aux détails, et cette sensibilité alimentait directement son jeu : j’avais pris l’habitude d’écouter mon instinct, et mon instinct me disait que ce que je voyais était vrai. Dieux, si c’était le cas, elle avait réussi à transformer l’un des avantages fondamentaux que tous les Nommés tenaient pour acquis en un atout qui n’appartenait qu’à elle, sans déployer la moindre parcelle de pouvoir. Je fis appel au fragment d’Hiver en moi et laissai le froid glacial parcourir mes veines. Je pris garde à ne pas laisser ce débordement modifier la température, car cela aurait équivalu à lui envoyer un avis écrit pour lui signaler ce que je faisais. Le froid qui se répandait en moi m’apporta une lucidité dont j’avais bien besoin. Je tirai sur ma pipe pour dissimuler la vapeur qui se serait échappée de ma bouche au milieu de la fumée du wakeleaf.
« Parlons donc des entités qui se dresseraient sur votre chemin si vous cherchiez à atteindre cet objectif », dit l’Impératrice.
« La Cour d’Hiver, répondis-je. La Cour d’Été. Peut-être la Diaboliste, si elle se met à jouer les opportunistes jusqu’au bout. »
« Ce sont des entités qui s’opposeront activement à vous, dit-elle. Élargissez votre perspective, ma chère, et pensez à ceux qui ne souhaitent pas votre échec, mais pourraient vous refuser leur aide par intérêt personnel. »
Je fronçai les sourcils.
« Les Guildes Sombres, dis-je. Certains hauts gradés des Légions de la Terreur. J’aurais dit les Hauts Seigneurs, mais vous semblez les tenir en main. »
« Ceux qui auraient investi dans votre défaite l’ont déjà fait par l’intermédiaire de la Diaboliste, répondit Malicia. Vous pouvez considérer que l’aristocratie des Terres désolées n’est plus de la partie. Commençons par les obstacles les moins importants. Comment pouvez-vous vous en débarrasser ? »
« Je n’ai aucune prise sur la Guilde des Assassins, avouai-je. Je n’ai pas trouvé de véritable moyen d’agir sur elle, à part les menaces. Les contrebandiers ont été terrorisés jusqu’à accepter de coopérer. Quant aux Légions, intervenir là-dedans reviendrait à lancer une pierre dans une maison de verre. Elles n’obéissent qu’à vous et à Black, alors je ne me suis jamais dit que je pourrais m’en mêler. »
« C’est parce que tu te considères encore comme une entité distincte de l’Empire, me dit doucement l’Impératrice. Abandonne cette idée, Catherine. Quelques séances de scrutation suffiraient à faire comprendre que tu parles en mon nom et régleraient entièrement la question. Si tu veux que je m’appuie sur toi, comme tu me l’as demandé, apprends toi aussi à t’appuyer sur moi. »
Je me cabrai, davantage par habitude que pour une raison que j’aurais pu exprimer. Je jouai avec le manche en os de dragon et m’obligeai à prendre sérieusement en considération les paroles de l’Impératrice. M’étais-je jamais vraiment considérée comme faisant partie de Praes ? Je connaissais déjà la réponse, au fond de moi. J’avais fait mes premiers pas sur cette voie avec l’idée de rejoindre les Légions pour obtenir de l’autorité, puis de m’en servir pour changer les choses à Callow. Le fond du problème avait toujours été que je ferais partie de la hiérarchie praesienne sans jamais en faire partie. Je m’étais accrochée à cette idée, même si la situation changeait de mois en mois. Je m’étais appuyée sur Black, bien sûr, mais seulement pour qu’il m’enseigne et me protège des autres habitants des Terres désolées. Même lorsque j’avais fondé le Conseil dirigeant, les raisons de sa structure avaient toutes tourné autour de la limitation de l’influence praesienne dans ma patrie. Il y avait une raison pour laquelle, à Laure, les paroles de la Voleuse m’avaient blessée lorsqu’elle m’avait traitée de collaboratrice. Je voyais toujours l’Empire comme l’ennemi et, pendant des années, j’avais enchaîné les pirouettes rhétoriques pour éviter de l’admettre, parce que presque tous ceux que j’aimais en étaient issus. Je prétendais que je ne m’opposais pas à Praes, seulement aux aspects que je jugeais inacceptables. Que je pouvais vivre avec ce que l’Empire pourrait être, même si je ne supportais pas ce qu’il était à présent.
Mais je commençais à manquer d’excuses pour ne pas utiliser les rouages de l’Empire auxquels j’avais déjà affirmé croire. Je n’hésitais pas à faire jouer mon poids d’Écuyer pour obtenir ce que je voulais, car j’avais toujours considéré que le Nom m’appartenait. Mais ce n’était pas le cas, pas vraiment. Praes, dans son ensemble, obéissait à l’Écuyer parce qu’elle était l’apprentie du Chevalier Noir, le grand méchant de la prochaine génération de Calamités. En prenant la main de Black, j’avais choisi mon camp aux yeux de tous, et me mentir à ce sujet ne me mènerait nulle part. Je ne pouvais pas exercer l’autorité que me conférait ma participation au pouvoir de la Tour sans faire partie du pouvoir de la Tour. Ce n’était pas une pensée agréable. Elle était amère, et me donnait l’impression de cracher sur tous les rêves que j’avais eus étant petite. Mais ça marcherait. Et si je continuais à reprocher aux Héros de laisser leur orgueil et leurs principes les empêcher d’accomplir ce qui comptait vraiment, alors je devais être prête à aller jusqu’au bout. Sinon, je n’aurais pas dû vivre aussi longtemps.
« Dans ce cas, je vous en prie, Votre Majesté, dis-je en prenant une profonde inspiration. Puis-je supposer que vous avez des moyens de pression sur les Guildes Sombres ? »
« Malicia, me rappela l’Impératrice. Appelle-moi Malicia, ma chère. Et j’ai quelques fers au feu. C’est Scribe qui les a rappelés à l’ordre après la Conquête, mais j’ai des gens dans leurs rangs. Assez pour faire passer un message. »
J’expirai. Il ne restait que des braises dans ma pipe ; j’en tirai une dernière bouffée avant de la poser. La fumée dériva paresseusement dans la lumière des bougies, un rempart qui ne me protégerait absolument pas de la femme assise en face de moi.
« Il ne reste que les trois pires, dis-je. »
L’Impératrice changea légèrement de position sur son siège et je la regardai du coin de l’œil. Quelque chose… D’une manière difficile à définir, je sentais que je pouvais davantage lui faire confiance. Et j’avais aussi envie de retirer mes pieds du tabouret et de me redresser. Le froid d’Hiver vacilla lorsque je compris ce qu’elle venait de faire. Elle imite le langage corporel de Black, pensai-je, horrifiée et admirative. S’ils avaient été plus proches en taille, je ne l’aurais peut-être jamais remarqué. Une lueur amusée brillait dans les yeux de la marionnette tandis que je la dévisageais. Elle savait parfaitement que j’avais compris.
« Nous arrivons à la partie intéressante, dit l’Impératrice. Avant d’aborder la manière dont nous pouvons agir sur ces entités, examinons leur nature en tant qu’agents et ce que cela implique pour leurs actes. »
Je fronçai les sourcils.
« Je ne suis pas sûre de vous suivre, dis-je. »
« Prenons Cordelia Hasenbach comme exemple, dit Malicia. »
Je me penchai en avant, intéressée. Ce n’était pas tous les jours que je pouvais entendre une analyse de la souveraine du Principat par la bouche même de la femme qui l’affrontait à travers tout le continent depuis près de dix ans.
« À première vue, ma chère Cordelia est la personne la plus puissante de toute la surface de Calernie, dit l’autre femme. Elle dirige la nation la plus vaste et la plus riche du continent ; ses armées viennent de faire leurs preuves au combat, et sa réputation diplomatique personnelle est irréprochable. »
« Pas celle de Procer, répliquai-je aussitôt. Sa réputation, je veux dire. Aucun pays frontalier du Principat n’en garde un souvenir favorable. »
« En effet, sourit Malicia. L’histoire de la nation qu’elle dirige influe sur les actes qu’elle peut ou non accomplir. À un niveau plus élémentaire, examinons les limites de sa position. Cordelia Hasenbach est lycaonienne, Prince de Rhenia. Ses soutiens sont principalement lycaoniens eux aussi, ce qui signifie qu’ils sont moins riches et moins nombreux que les adversaires qu’elle a chez elle. Elle ne peut projeter sa puissance militaire que temporairement, car les armées lycaoniennes sont nécessaires aux frontières du nord. Qu’est-ce que cela implique pour sa position en Procer ? »
« Elle a de riches rivaux puissants, répondis-je. Et elle doit les tenir en respect si elle veut garder son trône. »
« Exactement, dit-elle avec un sourire. Pour aggraver les choses, la guerre civile qu’Amadeus a déclenchée et que j’ai nourrie a ravagé de vastes pans du Principat, laissant derrière elle de nombreux soldats dépossédés et sans emploi. Elle risque peu d’affronter une rébellion ouverte : après la dernière décennie de guerre, tout rival ambitieux qui tenterait de la renverser par la force se suiciderait sur le plan de la réputation. Pourtant, si elle ne règle pas ce problème, elle risque d’être écartée au profit d’un souverain qui s’en chargera. »
« Elle doit donc occuper ses soldats et les tenir à l’écart de ses terres pendant qu’elle reconstruit le Principat, dis-je en fronçant les sourcils. Alors pourquoi Praes ? Pourquoi Callow ? Il y a des cibles plus faciles. Bien sûr, sa réputation en souffrirait si elle s’en prenait au Levant ou aux Villes Libres, mais on s’attend un peu à ce que Procer soit une vraie plaie pour ses voisins. »
« Nous revenons à ce que tu disais tout à l’heure à propos de la réputation. Si Cordelia agissait comme tu le proposes, elle se retrouverait dans la même situation que l’Empire, traditionnellement, dit Malicia. Elle serait seule. Ne te méprends pas, Catherine : Procer a été considérablement affaibli. Il ne peut pas se permettre de faire la guerre sur plus d’un front, ce qui ne manquerait pas d’arriver si le Principat reprenait sa politique expansionniste. L’équilibre des forces en Calernie serait bouleversé si elle était autorisée à s’agrandir. »
Je réfléchis à ses paroles. Hasenbach avait besoin d’une guerre, mais elle avait aussi besoin que ses autres frontières restent calmes. Il lui fallait donc une cible qui n’inquiéterait pas tout le monde, et pour y parvenir, elle pouvait…
« Une Croisade, soupirai-je. De son point de vue, il faut que ce soit une Croisade. Elle ne peut pas se passer de guerre, et elle ne peut pas s’en prendre aux nations du sud sans mécontenter les autres. Mais si elle combat Praes, non seulement les autres ne peuvent pas lui planter un couteau dans le dos, mais ils pourraient même devoir l’aider. »
« Nous en arrivons donc à la nature de Cordelia Hasenbach en tant qu’entité, dit l’Impératrice. Elle doit être en guerre, mais ne peut pas faire la guerre à une nation du Bien. Telles sont les règles auxquelles elle doit obéir. »
« C’est pour ça qu’elle peut s’ingérer dans les affaires des Villes Libres, mais seulement pour soutenir la faction qui combat Héliké, dis-je. Sinon, ses frontières du sud s’embraseraient. Elle doit combattre le Mal, ou toutes ses alliances s’effondrent, car personne ne peut faire confiance à Procer. »
« T’es-tu jamais demandé pourquoi je ne me suis pas inquiétée de te voir tenter de faire de Callow un pays indépendant, Catherine ? » Malicia sourit. « C’est la raison. À supposer que tu y parviennes et que tu cherches même à supprimer le motif des invasions impériales en nous vendant du grain, tu devrais tout de même affronter Procer. Après tout, tu es une méchante. D’un point de vue diplomatique, tu constituerais une cible acceptable pour la colère de ma chère Cordelia ; d’un point de vue politique, tu représenterais une menace à long terme. Procer ne peut pas se permettre d’avoir une frontière hostile de plus, pour de simples raisons logistiques. Il lui faut un Callow du Bien en guerre contre Praes, afin de les tenir tous deux en respect. »
Pour la deuxième fois, un exemple lancé au détour d’une phrase s’était transformé en leçon incisive sur la place que je devais occuper. À ce que je savais, c’était exceptionnellement direct de sa part, mais je n’en étais pas étonnée. Elle adaptait son approche à son interlocuteur, et elle savait que je réagissais mieux à la franchise. Ce qu’elle avait tu, c’était que si Callow, avec moi à sa tête, entrait en guerre contre le Principat, les Légions ne me soutiendraient pas. Ça ne pouvait que mal finir pour mon camp et, puisque Praes ne tolérerait pas un protectorat proceran de l’autre côté du fleuve, Callow redeviendrait le champ de bataille du continent dès que la Tour passerait à l’action.
« Bien compris, dis-je. La nature, hein. La Cour d’Été est la plus facile à comprendre. D’après ce qu’on m’a dit, la Reine est liée par trois règles : détruire l’Hiver, protéger Aine et “voir le Soleil triompher”. »
« Autant de leviers auxquels tu peux effectivement accéder, dit Malicia. »
« J’ai le soleil caché quelque part, alors je peux négocier avec ça, dis-je. Le menacer de le détruire, peut-être ? J’ai l’impression que le faire pour de vrai dans la Création serait une très mauvaise idée, mais ce ne serait pas la première fois que je mens à un dieu. Les deux autres sont un peu plus compliqués. »
« Si j’ai bien compris, ma chère, l’Hiver n’est pas un état immuable, dit l’Impératrice. Il est transitoire, destiné à venir puis à passer. Tu n’as pas besoin de considérer que le détruire exige de recourir à la force. Si ce qu’est l’Hiver ne correspond plus à ce que l’Été estime qu’il devrait être, cela pourrait tout à fait compter comme une “destruction”. »
« Vous voulez dire le forcer à passer au Printemps ou à l’Automne, dis-je en examinant l’idée. Je suis presque certaine que les saisons ne changent que lorsque l’Été ou l’Hiver perd la guerre. Je ne sais pas si c’est faisable. »
Malicia sourit avec chaleur.
« Ce serait une erreur de croire que tu es tenue de respecter les issues traditionnelles des Fées, dit-elle. Toute cette affaire a commencé parce que l’une des Cours a cru qu’il n’était pas impossible de les éviter. »
Un moyen de faire en sorte que l’Hiver ne soit plus l’Hiver. Il y avait peut-être une piste à creuser.
« Il reste Aine, le siège de l’Été, dis-je. Je peux créer des portails, alors m’y rendre n’est pas impossible ; juste… vraiment stupide. On ne peut pas gagner un combat là-bas, et les Fées peuvent regagner l’Arcadie bien plus facilement qu’elles ne viennent dans la Création. Aine ne sera pas sans défense. »
Je marquai une pause.
« Il me faudra les trois si je veux forcer la Reine à céder sur quoi que ce soit, dis-je. Ce n’est pas vraiment le genre d’entité avec qui on peut négocier. Tant que l’échec n’est pas total, tant qu’il ne va pas à l’encontre de sa nature, elle continuera à cogner. »
« Si tu manques de forces, emprunte-en, dit Malicia. Elle a aussi des ennemis, n’est-ce pas ? Si je comprends bien ton plan, c’est cette idée qui t’a poussée à faire prisonnière la Princesse du Zénith. Si l’Été ne parvient pas à obtenir son retour et perd trop de soldats, il succombera ensuite face à l’Hiver qui avance. C’est l’une des limites auxquelles elle doit se plier. »
Je pris un instant pour espérer que mes intentions n’étaient pas aussi putain de transparentes aux yeux de tout le monde. J’aurais pu en consacrer un autre à m’inquiéter du fait qu’elle ait compris mon plan sans avoir pris part à son élaboration, mais j’étais désormais trop blasée pour m’étonner de ce genre de choses.
« Si l’Hiver l’emporte, tout part en vrille aussi, dis-je franchement. Je ne sais pas si pire est le bon mot, mais ce sera à coup sûr une autre nuance du même cauchemar. »
« Parlons donc de l’Hiver, dit légèrement l’Impératrice. Tu as rencontré le Roi de l’Hiver en personne. Tu es en partie liée à sa Cour, et tu as combattu aux côtés de ses plus grands capitaines. Qu’as-tu pu en apprendre ? »
« Prenez deux chats furieux, crachant et griffant, et fourrez-les dans un sac, dis-je. Ajoutez à cela que l’un d’eux y est depuis littéralement la nuit des temps. Le Roi, c’est le chat qui veut vraiment sortir de ce sac. »
« Une description pittoresque, dit Malicia en haussant un sourcil. Mais elle manque de détails utiles. »
Je faillis rire, avant de me rappeler à quel point il serait putain de dangereux d’apprécier cette femme.
« Je ne crois pas qu’il ait de plan, dis-je. Ou alors son plan consistait simplement à entraîner Callow dans toute cette histoire, et il n’a pas vraiment besoin de maîtriser la suite. Il veut sortir, Malicia. Je ne crois pas que la façon dont il s’y prend importe tant que ça. Et le simple fait qu’il puisse penser ainsi effraie les autres Fées. Je ne crois pas que ce soit censé arriver. »
« C’est… inquiétant, dit doucement l’Impératrice. Wekesa m’a dit un jour que l’Arcadie était une sorte de premier brouillon de la Création, et qu’elle en demeurait le reflet. Si l’Hiver est censé être le reflet de la méchanceté, tout en y étant lié, cela a des… implications. »
Je n’eus pas à chercher bien loin pour trouver les méchants qui avaient laissé les traces les plus profondes en Calernie au cours du siècle dernier ; son sous-entendu était donc limpide.
« Ce n’est pas si simple, dis-je. Les parallèles ne sont pas aussi directs. Mais oui, l’idée m’a traversé l’esprit. »
« Une question à soumettre à des esprits plus versés dans la sorcellerie, finit par dire Malicia. Le désespoir est un outil utile, Catherine, surtout si on peut lui offrir une échappatoire. Si tu as bien compris cette créature, c’est le plus facile de tes obstacles avec qui négocier. »
Je grimaçai.
« Il a mon cœur, dis-je sans détour. Et je ne parle pas d’amour. Il me l’a arraché pour me faire passer un message, ce qui… complique un peu les négociations. »
L’Impératrice sourit, presque avec tendresse.
« J’oublie parfois à quel point Amadeus a laissé son empreinte sur toi, dit-elle. Catherine, on ne peut pas toujours négocier en position de force. Ce n’est que de la vanité. Et cela ne signifie pas que les négociations se feront à tes dépens. »
« Les Fées vous roulent toujours dans la farine quand vous passez un marché, lui rappelai-je. »
J’avais toujours trouvé terrifiant le pli des lèvres de Black, ce sourire-lame qui annonçait toujours que quelque chose de sombre allait arriver à quelqu’un qu’il estimait le mériter. En contemplant le visage de l’Impératrice, son amusement nonchalant, presque las, je découvris un sourire à sa mesure. C’était la première fois depuis notre rencontre que je percevais aussi clairement la personne qui se cachait sous la couronne, et ce que j’y vis me donna envie de saisir une lame.
« Ma chère, tu oublies de quel côté tu as choisi de te ranger, dit-elle d’une voix traînante. Tu es aux côtés de l’Empire de l’Effroi de Praes, Catherine. Nous avons assassiné des dieux et fait des démons nos portiers. Nous avons poussé des anges à la damnation et organisé les hordes de l’Enfer. Les Fées ? »
Elle sourit, amusée.
« Les Fées seront une agréable diversion après les Hauts Seigneurs, ma chère. Laisse-moi te montrer. »
Putain, pensai-je. Maintenant, je l’aime bien.