Chapitre 142
« Aussi bon soit le cheval, il ne peut porter qu’une selle. »
— Proverbe callowayen
Notre marche à travers l’Été avait duré un mois, du point de vue de la Création. Plus longtemps que je ne l’aurais voulu, mais c’était tout de même miraculeux comparé au temps qu’il m’aurait fallu pour descendre de Denier par les moyens classiques. Juniper était d’accord.
« Des embrassades, railla-t-elle. Tu t’es ramollie, Foundling. »
Étreindre une orque qui me dépassait de deux pieds et avait les épaules aussi larges qu’une grange n’avait rien de facile, mais je fis l’effort. Malgré les moqueries du Limier infernal, elle me serra fort, elle aussi. Depuis la fondation de la Quinzième, nous n’étions jamais restées si longtemps sans nous voir.
« Toi, pas du tout, dis-je. Par les dieux, qu’est-ce que tu manges ? On dirait qu’on t’a taillée dans un bloc de muscles. »
Elle essaya de ne pas avoir l’air flattée, mais j’avais eu affaire à des gens plus retors ces derniers temps. Ma générale était un livre ouvert, ce qui faisait du bien. Ratface avait apparemment perdu la tête avec le pouvoir depuis que je lui avais confié la Guilde des contrebandiers, mais comme il en avait abusé pour me trouver une nouvelle caisse de vin d’été de Vale, j’allais laisser passer. Je me servis une pleine coupe de ce vin pâle et m’autorisai un petit soupir de plaisir après en avoir goûté. Celui que j’avais traîné avec moi à travers l’Arcadie n’avait rien à voir, essentiellement des rouges bon marché du sud. Nous nous installâmes toutes deux dans les chaises pliantes de sa tente, sans prendre la peine de rassembler les gens dans la grande tente de commandement. Nous ferions un vrai briefing avec les autres à un moment ou à un autre, mais je voulais lui parler avant que la maréchale Ranker et les Deoraithe ne se joignent à la conversation.
« Tu as des nouvelles pour moi, dis-je.
Elle grogna en signe d’assentiment, renifla sa coupe pleine d’aragh, puis la vida d’un trait. Signe certain que la conversation serait informelle : Juniper ne touchait jamais à rien de plus fort que du vin coupé d’eau pendant les réunions habituelles des officiers.
« Holden est de nouveau dans le giron impérial, annonça-t-elle. La générale Istrid et ses légions ont anéanti la garnison faë et fortifient maintenant les lieux. »
L’une des petites manies de Juniper était de toujours désigner sa mère par son grade, même en privé. Quant à ce qu’elle venait de m’apprendre, j’en étais ravie. Je devais conduire la Cour d’Été à travers des territoires connus, et lui laisser deux points d’appui en Callow aurait brouillé les cartes. À présent, elle devrait passer par Dormer, ce qui rendait les préparatifs bien plus simples. C’était dommage de devoir laisser trois légions et certains des meilleurs commandants du front là où je ne pouvais pas m’en servir, mais avec moins de troupes, j’étais presque certaine que la Cour d’Été tenterait de forcer le passage. Après notre dernier affrontement, elle se méfierait toutefois de provoquer les Légions de la Terreur sur un terrain choisi. Elle pourrait l’emporter, mais ses pertes l’affaibliraient trop pour affronter l’armée que j’avais réunie. Certains jours, je m’arrêtais sur cette pensée : j’étais devenue quelqu’un qui pouvait utiliser douze mille vétérans de la Conquête comme simple moyen de dissuasion. J’avais parcouru bien du chemin depuis les combats de fosse et le service à table.
« Des pertes ? demandai-je.
« Peu, précisa l’orque. Ce n’était que le strict minimum d’une garnison. Tu as remué le nid de frelons en envahissant l’Été. »
« Oh, je les ai mis en rogne bien avant ça, grognai-je. J’ai une Princesse de l’Été enchaînée, Juniper. Ils vont vouloir du sang. »
« Je te signale que garder cette prisonnière sous bonne garde est un cauchemar logistique, gronda le Limier infernal. Kilian et la moitié de nos mages ont dû être affectées en permanence à cette tâche, pour qu’on ne manque jamais de praticiens lors des rotations. »
« Ça en vaudra la peine, dis-je. C’est le plus gros moyen de pression que je pouvais obtenir sans prendre le trône de la Cour d’Été elle-même. »
« Tu pars du principe qu’on peut négocier avec les faës, dit le Limier infernal.
« Ils concluent toujours des marchés, c’est dans leur nature, dis-je. Et si, pour une fois, je peux éviter de payer le prix en me réduisant en charpie, je ne m’en plaindrai pas. »
« Les diables et les fées obtiennent toujours plus qu’ils ne donnent, me prévint l’orque. »
« Heureusement, je leur ai volé un tas de leurs saloperies, répliquai-je sans détour. Ça ne me dérange pas de payer trop cher tant que j’obtiens ce que je veux. Je ne vais pas me laisser entraîner dans leurs jeux, Juniper. J’obtiendrai exactement ce qu’il me faut, sans chercher à grappiller davantage. C’est le seul moyen de m’en tirer sans me faire trop baiser. »
« On n’obtiendra rien si on ne gagne pas, dit-elle. Ne l’oublie pas. »
C’était la manière de Praes, n’est-ce pas ? Non, peut-être pas celle de Praes. Celle des Légions, celle de Noir. On pouvait trouver un compromis, mais uniquement en position de force. À nos conditions. À nos conditions, je l’avouais. Kilian n’avait pas tort quand elle avait dit que je n’avais aucun goût pour le compromis dès lors que je pouvais obtenir ce que je voulais.
« Masego se prépare pour la Reine, remarquai-je. Enfin, autant qu’il le peut face à une entité comme elle. »
« Le Hiérophante, maintenant, paraît-il, dit Juniper. Un Nom impressionnant. Je n’en ai jamais entendu parler. »
Une pointe de doute perçait dans sa voix. Les Noms plus anciens, ceux qu’on connaissait mieux, avaient tendance à être plus puissants que les raretés comme celui de mon ami. Ils avaient accumulé davantage de poids au fil des siècles, puisant dans des légendes plus vastes.
« Il s’en sortira, dis-je. Il y arrive toujours. Mais je l’admets, pour ce genre de travail, je regrette presque que la Diaboliste ne soit pas de notre côté. On peut dire beaucoup de mal de la vieille école, mais elle n’a pas son pareil pour ce genre de choses. »
« Elle pourrait réussir, dit le Limier infernal. Mais tout ce qu’elle gagnerait grâce à cette victoire, elle s’en servirait pour nous baiser dès la bataille terminée. »
« Je sais, soupirai-je. La compétence ne va pas sans une folie furieuse. Et puisqu’on parle de notre chère Akua, où sont les Enfers ? »
« On n’en a aucune idée, grogna Juniper. La clairvoyance ne fonctionne pas, et la dernière fois qu’on a pu la repérer, c’était quand elle a emmené Liesse au-dessus des nuages. Elle peut être n’importe où, à présent. »
Je fronçai les sourcils.
« Elle ne peut pas rester là-haut éternellement, dis-je. Elle doit nourrir plus de cent mille bouches, et si elle se met à traîner des civils jusqu’aux autels, elle aura des émeutes sur les bras. »
Je ne savais pas à quoi ressemblerait une émeute à une douzaine de lieues au-dessus du sol, mais je me doutais que ce ne serait pas joli. L’esprit d’Akua était un sac de blaireaux furieux et traîtres, mais elle n’était pas stupide. Elle avait certes de sacrés œillères, mais je n’avais jamais vu l’un de ses complots s’effondrer de lui-même. Sans ça, elle serait bien moins dangereuse.
« Ratface estime qu’elle peut tenir deux mois, tout au plus, dit le Limier infernal. Il se fonde sur ce qu’elle a déclaré au Conseil dirigeant quand elle était Gouverneure, en partant du principe qu’elle a menti comme une arracheuse de dents sur les chiffres. »
Je ferais confiance au jugement du Taghreb dans ce domaine. C’était un tacticien moyen, au mieux, mais pour les provisions et la logistique, personne dans la Quinzième ne lui arrivait à la cheville. J’avais eu de la chance de mettre la main sur lui à l’École de guerre, et même Juniper reconnaissait parfois ses talents. Jamais devant lui, et toujours en assortissant ses éloges de généreuses critiques sur ses manœuvres sournoises, mais le simple fait que ma générale dise quoi que ce soit en disait long.
« Alors, il ne nous reste qu’à deviner où elle va descendre, dis-je.
« Nous ne savons pas assez ce qu’elle cherche pour pouvoir viser juste, grogna le Limier infernal. Cherchera-t-elle des provisions ? Dans ce cas, Vale sera probablement sa cible. Veut-elle affaiblir les Légions en Callow pour se tailler un royaume dans les ruines du sud ? Alors elle devra tourner son regard vers Holden. »
« Ou elle pourrait chercher de la sorcellerie, dis-je.
« Les mages des Légions n’ont pas les connaissances nécessaires pour seulement tenter de démêler tout ça, répondit Juniper. Il te faudra demander au Hiérophante de rédiger un rapport sur les cibles possibles. »
Il faudrait ensuite que Hakram le relise et en retire toutes les parties superflues que Masego aurait ajoutées, notai-je en silence. Il y avait fort à parier que le Hiérophante m’écrirait un sacré pavé, avec une annexe deux fois plus épaisse. Le Soninke était d’une prolixité absurde dès qu’on lui mettait de l’encre et du parchemin entre les mains. Je bus une longue gorgée, l’humeur assombrie.
« Il nous reste donc un mois avant que la Reine de l’Été puisse entrer dans la Création, si l’on en croit Masego, dis-je. Puis encore un mois avant qu’Akua ne redescende du ciel pour tout foutre en l’air, comme l’exige son devoir sacré et solennel. »
« Une année bien chargée, ricana Juniper.
« Au moins, Procer n’a pas envahi le pays, dis-je, cherchant un bon côté à la situation. Et personne n’a libéré de démon depuis un an. »
« Haute Dame Tasia l’a fait, à Wolof, me rappela l’orque.
« Je n’arrive pas à croire que je doive encore abaisser mes exigences, alors qu’elles sont déjà au plus bas, me plaignis-je. Bon, personne n’a ouvert de portail permanent vers les Enfers. Voilà. Je refuse de descendre plus bas. »
« Laisse-lui le temps, sourit Juniper, ses crocs d’ivoire bien en vue. »
Elle avait voulu plaisanter, mais la vérité de ses paroles m’empêcha de rire.
Deux jours s’écouleraient avant que les armées ne prennent la route du sud, en direction de Dormer. Nous attendions encore des provisions et avions une foule de blessés à prendre en charge. J’aurais pu commencer à éplucher la pile de parchemins urgents qui m’attendait sans doute, mais ce soir-là, je décidai que j’en avais assez fait. Mon corps pouvait continuer, mais j’étais épuisée plus profondément. Je ne pouvais encaisser qu’un certain nombre de détours et de revers avant d’atteindre ma limite. Je regagnai péniblement ma tente, douloureusement consciente que personne ne m’y attendrait. J’étais passée par la tente de Ratface et avais ignoré ses nombreuses demandes de jeter un œil aux registres, préférant le harceler jusqu’à ce qu’il me donne une autre bouteille. Juniper et moi avions fini la dernière après qu’elle eut terminé son aragh, bavardant pendant quelques heures jusqu’à la tombée de la nuit. Je m’étonnais encore que nous soyons passées de la haine cordiale à une amitié où nous pouvions réellement apprécier la compagnie de l’autre, malgré ses protestations insistantes. Il était rare que je réclame deux bouteilles en une journée, mais j’avais le sentiment qu’il m’en faudrait une autre pour parvenir à dormir. Je sentais encore l’odeur des cadavres calcinés des soldats que j’avais perdus en Arcadie, ces centaines de personnes mortes au caprice de deux créatures cruelles qui dépassaient mon entendement.
Des Gallowborne se tenaient autour de ma tente, et je discutai quelques instants avec eux avant d’entrer. Ils s’en étaient tirés à bon compte lors de la dernière bataille en Arcadie, et le tribun Farrier recrutait déjà pour remplir les rangs laissés vides par les morts. J’espérais que les volontaires comprendraient dans quoi ils s’engageaient. J’avais fait tuer la moitié de ma suite par négligence et arrogance et, même si je ne comptais jamais refaire cette erreur, des combats plus rudes nous attendaient. J’aurais voulu que Noir soit là pour me parler de sa propre garde. Il l’avait depuis des décennies ; il devait connaître des moyens de la protéger sans la rendre inutile. Ou peut-être pas. Mon maître ne partageait peut-être pas mes scrupules à voir des gens mourir en son nom, pas même des gens qu’il connaissait. J’étais devenue plus dure ces dernières années, mais j’étais encore loin d’être froide comme le Chevalier Noir. Ma tente n’était pas éclairée, mais cela ne faisait aucune différence pour une personne porteuse d’un Nom. C’est pourquoi je vis la silhouette assise au bord de mon lit de camp et, si je crus un instant, plein d’espoir, qu’il s’agissait de Kilian, cette idée s’évanouit quand je distinguai les traits de l’inconnue.
C’était une femme. Soninke, les yeux sombres, pas vraiment laide, sans être jolie pour autant. Je l’avais déjà vue, sous le nom de dame Naibu. Dame Adjointe, en Mthethwa. Ma main quitta la garde de mon épée et j’inclinai la tête avec respect.
« Votre Très Redoutable Majesté, dis-je.
Il s’agissait de la marionnette de l’Impératrice Malicia, un simulacre de chair dépourvu d’âme qui lui permettait d’être en deux endroits à la fois.
« Je vous ai déjà dit qu’une telle formalité était inutile, me rappela l’Impératrice, en se servant des mains d’une autre. »
Je jetai un coup d’œil aux pans de la tente, mais les Gallowborne n’avaient pas bougé.
« Vous pouvez considérer qu’il s’agit d’une audience privée, Catherine, sourit Malicia. »
Bon sang. Ma tente se trouvait au milieu d’une armée de plus de trente mille personnes. Les limites du camp fortifié de la Quinzième étaient protégées par des enchantements conçus en personne par Masego. Des milliers de gobelins aux yeux perçants couraient partout. Et pourtant, la voilà, sur mon propre lit, bon sang. Ça aurait pu être une assassine et personne ne l’aurait jamais su. Je n’avais pas honte d’avouer que cela suffisait presque à m’effrayer, ce rappel de la portée du pouvoir de l’Impératrice. Je posai la bouteille sur la table et en arrachai le bouchon.
« Un verre, si vous le voulez bien, dit l’Impératrice. Cela fait une éternité que je n’ai pas goûté à un vin de Vale. »
Elle connaissait aussi mon vin préféré. À vrai dire, je n’en étais même pas surprise. Noir m’avait déjà dit qu’il avait un dossier sur moi avant même que je ne devienne l’Écuyer, et il allait de soi que l’Impératrice en possédait un deux fois plus épais quelque part dans la Tour. Je lui servis une coupe et la lui tendis.
« Merci, dit-elle. J’ai entendu dire que vous aviez enfin rencontré Ranger. »
Je clignai des yeux.
« La conversation se déroule avec beaucoup plus de civilité que prévu, dis-je franchement. »
La marionnette de chair gloussa. Il ne fallait pas oublier ce que j’avais sous les yeux, ni me laisser prendre par son charme et ses politesses. J’avais affaire à une femme qui avait vidé un corps de son âme immortelle pour pouvoir converser plus commodément.
« Vous pensiez que je débarquerais en trombe pour exiger des explications ? demanda-t-elle. L’Empire est un exercice d’équilibre, Catherine. Je n’ajoute pas de poids sans y avoir mûrement réfléchi. »
Un silence s’installa. Puis je compris qu’elle attendait toujours une réponse à sa première phrase. Par les dieux, j’étais épuisée. Et presque ivre.
« Elle a failli me tuer, dis-je. Juste parce que j’ai suggéré que je pourrais l’aider au combat, si je ne me trompe pas. Elle ne ressemble guère aux récits qu’on fait d’elle. »
« Je ne l’apprécie guère moi-même, dit l’Impératrice. Et pas seulement parce qu’elle a essayé de convaincre Amadeus de me transpercer et de s’emparer du trône après la Conquête. »
Je grimaçai. Scribe m’avait laissé entendre qu’il y avait eu des tensions de ce genre autrefois, mais je ne l’avais jamais entendu exprimer aussi franchement. Et je n’avais jamais été certaine que l’Impératrice en soit au courant.
« C’est un monstre, dis-je. Aussi mauvaise que la Diaboliste, à sa manière. Je ne comprends pas pourquoi Noir l’aime tant. »
« L’amour, dit l’Impératrice. C’est l’amour, ma chère. C’est une créature extraordinaire, je vous l’accorde. Sa petite philosophie l’a séduit, avant de finir par les séparer. »
Je haussai un sourcil. Le fait que la marionnette ait pu voir ce geste dans la tente toujours plongée dans l’obscurité fut un autre détail que je rangeai dans un coin de ma mémoire.
« Devenez tout ce que vous pouvez être, murmura Malicia. Faites tout ce qui vous plaît. Si quelqu’un vous barre la route, éliminez-le. Si vous n’en êtes pas capable, respectez cette règle jusqu’à ce que vous puissiez le faire. »
« Ce n’est que de l’anarchie, dis-je. Je ne prétendrai pas que je ne contourne jamais les lois quand ça m’arrange, mais je reconnais tout de même qu’elles sont nécessaires. »
« Il est facile de croire que vos caprices sont les seules lois de la Création, quand vous devenez assez puissante, répondit l’Impératrice. Tôt ou tard, elle se tuera en s’attaquant à quelque chose qu’elle n’avait pas les moyens d’affronter. »
« Elle s’est engagée dans un combat à mort contre la Reine de l’Été, dis-je. Je doute que cela suffise, mais elle ne s’en remettra pas facilement. »
J’en avais assez de rester debout, ma coupe à la main. Je vidai le vin et pris une chaise. Je la plaçai face à l’Impératrice et m’affalai contre le dossier de bois.
« Hye a toujours eu une trop haute opinion d’elle-même, dit Malicia en haussant les épaules. C’est sans grande importance, au bout du compte. Elle est restée dans son petit taudis au fond des bois pendant des décennies et ne montre aucune ambition plus grande. »
J’aurais pu lui dire le contraire. Que l’Archer croyait que son enseignante était ce que les dieux avaient fait de mieux depuis la naissance de la Création, que j’avais perdu trois cents soldats parce que Ranger n’avait pas eu envie de faire quoi que ce soit pour les sauver. Mais je gardais ces paroles pour les gens en qui j’avais confiance. Je respectais l’Impératrice, ce qu’elle avait accompli et les gens qu’elle avait écrasés pour arriver là où elle était, mais je ne lui faisais pas confiance le moins du monde. Je me penchai donc pour reprendre la bouteille et remplis ma coupe. Je sortis de ma poche une blague de feuille d’éveil, pris aussi ma pipe et regardai Malicia.
« Ça vous dérange ? demandai-je.
« Je vous en prie, dit-elle. C’est une habitude répugnante, mais je l’ai tolérée chez Wekesa pendant plus de quarante ans. »
Ça me suffisait. Je frottai une allumette et allumai ma pipe en os de dragon, puis pris une profonde inspiration. Il était temps d’en venir au cœur de la conversation, me dis-je.
« J’ai créé un ordre de chevalerie, dis-je en soufflant un filet de fumée.
« Je suis au courant, répondit la marionnette. Je ne vous reproche pas d’avoir obtenu de la cavalerie. Nous n’avons jamais réussi à nous procurer plus de chevaux que nécessaire pour remplacer les pertes de la Treizième Légion sans risquer une rébellion. Mais il s’agit de plus que de cavalerie. C’est une institution callowayenne. »
« Vous avez essayé de la tuer, dis-je sans détour. Tous les deux. Vous avez échoué, alors je m’en sers. »
Malicia haussa un sourcil.
« Une décennie de plus, et elle aurait disparu sans douleur, dit-elle. Former des hommes en armes coûte cher, Catherine. Leurs ressources devaient s’épuiser, surtout vu le nombre que vous avez réussi à rassembler. »
C’était assez vrai, et c’était la raison pour laquelle les chevaliers étaient venus me trouver au départ. Autant me montrer un peu plus honnête. Je bus une gorgée et pesai mes mots.
« Je ne les laisserai pas disparaître, dis-je. Ils sont une pierre angulaire de ce que Callow devrait être. »
« Voilà le problème, ma chère, dit l’Impératrice. L’abolition des gouvernorats impériaux, je peux l’accepter. Il faudra vous accorder publiquement mon aval et payer le prix de ce pouvoir accru, mais ces outils ont fait leur temps. En revanche, refonder un État callowayen, c’est une autre affaire. En grande partie, votre peuple s’est défini comme une nation par sa résistance aux envahisseurs étrangers. Dont certains occupent actuellement le pays. »
Je tirai sur ma pipe, inhalai la fumée âcre, puis l’expirai.
« Je n’ai jamais appelé à la rébellion contre Praes, finis-je par dire.
« Cela n’a aucune importance, et c’est faux, en plus, répliqua-t-elle sèchement. Vous avez prêché la destruction de l’aristocratie des Terres désolées, ce qui ne peut raisonnablement se faire sans guerre. C’est une rébellion, quels que soient les termes que vous employez. Même si vous ne levez jamais votre bannière vous-même, Catherine, vous ne vivrez pas éternellement. Vos successeurs hériteront d’un État centralisé, à l’armée bien équipée, ethniquement callowayen et formé aux méthodes des Légions grâce à l’or de Praes. Il est certain qu’ils chercheront à obtenir leur indépendance, par les armes s’il le faut. »
Je grimaçai. Elle n’avait pas tort, pas complètement. Dans cinquante ans, si je me faisais tuer, je pouvais facilement imaginer la prochaine Gouverneure générale appeler des légions composées en majorité de Callowayens à chasser Praes. Et ce n’était pas le résultat que je souhaitais, même si l’idée d’un royaume renaissant avait parfois quelque chose de séduisant. Même s’ils parvenaient à gagner — et je savais qu’il ne fallait pas tenir cela pour acquis —, la moitié du pays serait ravagée pour une génération. Et s’ils réussissaient, on ne ferait que revenir au vieux cycle d’invasions et de morts, ce fléau de ma terre natale que j’avais décidé d’éradiquer.
« J’ai essayé avec le Conseil dirigeant, dis-je. Ça a échoué, Malicia. Et lamentablement. »
« Vous avez saboté le Conseil dirigeant, corrigea-t-elle. Vous auriez pu le tenir dans le creux de votre main, mais vous avez dédaigné les méthodes qui vous auraient permis d’y parvenir. Tout en sapant l’autorité de Praes, gouverneur après gouverneur pendu. C’était une méthode de gouvernement efficace, Écuyer. Vous n’aimez pas l’influence des Terres désolées, mais vous oubliez que nous avons gagné la Conquête. J’ai déjà fait de nombreux compromis. Presque plus qu’il n’est raisonnable. »
« Vous avez aussi orchestré la destruction de toute une culture, répliquai-je avec amertume. Vous avez gagné, oui. Mais si je suis assise en face de vous, ce n’est pas grâce à ma personnalité ensoleillée. C’est parce que vous voulez intégrer Callow à l’Empire sans devoir réprimer une douzaine de rébellions supplémentaires et tous les Héros qui vont avec. Vous deviez bien savoir que cela aurait un prix. »
« Alors proposez-moi des solutions, dit Malicia. Je pourrais essayer d’en élaborer une moi-même, à vrai dire, mais ce serait une erreur. Si vous voulez conserver le pouvoir et l’autorité que vous détenez, tous deux accordés par la Tour, alors prouvez que vous les méritez. Vous n’êtes pas une partenaire si je dois réparer chacune de vos erreurs. Vous êtes un fardeau. »
C’était dur, mais je compris ce que c’était. Une invitation. L’occasion de devenir une véritable actrice de la politique impériale. Une offre pareille ne se présentait pas deux fois dans une vie. Je posai ma coupe à moitié vide et soufflai la fumée de feuille d’éveil.
« Nommez-moi vice-reine de Callow, dis-je.
« Un titre vide, répondit-elle. Votre Gouverneure générale gouvernera pendant que vous dirigerez votre légion. »
« Je ne le garderai pas longtemps, dis-je. Quelques années tout au plus. Et vous aurez établi que c’est la Tour qui nomme les gouverneurs. »
Elle ne répondit pas, mais m’observa, ce que je pris pour une invitation à continuer.
« Ils doivent être callowayens, c’est tout ce que je demande, dis-je. Vous pourrez toujours choisir quelqu’un qui ne nuira pas aux intérêts de Praes. »
« Et les chevaliers ? demanda-t-elle.
« Intégrés aux Légions, dis-je. Malicia, vous et Noir avez occupé ce pays sans vraiment en tirer parti. Vous avez prélevé des impôts dans les gouvernorats, mais quoi d’autre ? Si tout ce que vous voulez, c’est secouer une terre jusqu’à en faire tomber de l’or, il y a des cibles plus faciles. Vous pourrez toujours prélever votre part auprès du vice-roi, mais il y a tant d’autres choses à en tirer. Combien de Callowayens servent réellement dans les Légions, en dehors de la Quinzième ? Il devrait y en avoir une part dans chacune d’elles, même dans les Terres désolées. La population de Callow est comparable à celle de Praes ; si vous n’avez pas besoin d’employer vos armées pour la tenir en respect, elle peut venir grossir vos rangs. Vous pourriez obtenir une cavalerie qui n’ait pas besoin d’engloutir l’équivalent de son poids en viande chaque mois. Bon sang, vous pourriez même intégrer des prêtres aux Légions si vous nommiez quelqu’un qui a de l’influence auprès de la Maison de la Lumière. Mais pour obtenir tout ça, il vous faut quelqu’un que les Callowayens écouteront vraiment. »
« Et vous pouvez accomplir tout cela ? demanda l’Impératrice. Sans rompre avec la Tour ? »
« Oui, dis-je d’une voix rauque. Peu importe qui se mettra en travers de ma route. Qu’il s’agisse de dieux, de rois ou de toutes les armées de la Création. »
Le deuxième soir que j’avais passé avec Noir, je m’étais souvenue d’un sermon de la Maison de la Lumière. Celui qui parlait des diables vraiment dangereux. De ceux qui vous donnaient exactement ce que vous désiriez, puis vous laissaient trouver vous-même le chemin des Enfers.
Je lui pris tout de même la main, que les dieux me pardonnent.