Chapitre 140
« Qui devrait vraiment avoir peur, du dragon ou du paysan armé d’une épée ? »
— Empereur de l’Effroi Reprobate Ier
Le Sorcier des haies tentait une offensive. Wekesa était davantage irrité qu’inquiet, mais ce genre de situation pouvait facilement dégénérer si on la laissait sans surveillance. La jeune fille avait employé un aspect lié à la conversion pour survivre au piège dissimulé derrière son leurre ; c’était prévisible, même si les détails de sa riposte l’avaient quelque peu surpris. Il avait eu tort de renforcer la détonation dans l’espoir de la mettre rapidement hors de combat : elle s’était approprié la puissance, puis l’avait aussitôt injectée dans une formule magique exotique. D’origine procerane, à en juger par son apparence. Intéressant. Les praticiens de la Principauté avaient été profondément influencés par les traditions des Gigantes, toujours vivaces dans la Titanomachie, bien qu’ils adhérassent encore à la théorie pélagienne de la magie, si décriée. Pour la sorcellerie au sens large, ils étaient très en retard sur Praes, mais peu pouvaient rivaliser avec eux dans l’art des enchantements. Le sortilège de sommeil dont Wekesa s’était servi l’année précédente pour garder Hunter sous contrôle, par exemple, était une version remaniée d’un ancien enchantement proceran. Supprimer l’exigence du baiser du véritable amour constituait une nette amélioration, même si cela affaiblissait la puissance globale du sort.
Il était évident que la formule du Mage avait ses racines dans l’enchantement. La seule façon pour elle d’utiliser avec succès une quantité de puissance aussi importante et instable avait été de lui imposer une condition stricte. Les deux tiers s’étaient perdus en chemin, malgré tout, mais le reste avait parcouru onze kilomètres à la recherche du critère assigné. Elle en avait trouvé cinq occurrences, car Wekesa n’était pas un imbécile et avait semé de fausses pistes. Elle s’occuperait un moment à suivre les relais de ces faux positifs, le temps qu’une réponse adéquate puisse être préparée. C’était, en définitive, la limite de la branche de sorcellerie que le Soninke avait choisi de maîtriser. Elle n’avait pas l’immédiateté d’une magie plus directe. Pour former des protections et des frontières, il fallait accélérer l’action de facteurs extérieurs ou procéder à de longues préparations. Les morts furieux sur les remparts étaient déjà retournés dans leurs tombes, et il faudrait encore un quart de cloche avant que les Ciels Rouges soient prêts à servir. Les yeux rivés sur les écrans de divination devant lui, Warlock suivit la silhouette qui galopait à travers la plaine vers son deuxième relais.
Cette fois, elle avait choisi la forme d’un cheval. La métamorphose avait toujours été une branche de la magie intéressante à ses yeux, mais elle constituait au bout du compte une impasse. Elle était limitée par les lois de la création, et même la Haute Arcane ne permettait que de légères déviations. Aucun métamorphe ne pouvait prendre la forme d’un dragon, par exemple, ni même celle de la plupart des créatures de nature sorcière. Leur composition physique et métaphysique était trop différente, et on ne pouvait tirer quelque chose du néant — surtout si cette chose portait des marques fondamentalement différentes de tout le reste de la Création. Warlock écarta cette pensée. Il reprendrait bientôt ses expériences, une fois cette petite échauffourée terminée. Son fils lui avait envoyé des résultats prometteurs avant que Wekesa ne doive partir pour les Cités libres : contrairement aux porcs, les tapirs pouvaient se voir pousser des ailes, mais pas apprendre à cracher du feu, même infusés d’une quantité suffisante de sorcellerie. Cela signifiait qu’il existait une différence qualitative entre ce qui se trouvait au cœur d’un dragon et — ah, oui, distraction. D’une simple pensée, Warlock activa l’un de ses réseaux inertes et disposa les runes selon les principes de la Haute Arcane.
Il devrait faire appel à sa propre volonté, ce qui était regrettable. Wekesa savait que peu de gens, hormis les plus anciennes lignées soninkés et les Taghrebs les plus purs, disposaient d’une puissance comparable à la sienne, mais cela restait une limite. Aucun mage ne possédait une puissance infinie, et s’épuiser en invoquant une sorcellerie de cette ampleur aurait eu… des conséquences funestes. Un cercle de runes se forma dans les airs, au-dessus du sorcier métamorphosé, puis se verrouilla dans un bourdonnement. Une gravité cent fois plus forte devrait suffire à la réduire en bouillie, estima-t-il. Le réseau se déclencha sans le moindre accroc, mais la forme du Sorcier des haies scintilla. Au lieu de s’écraser sur l’herbe, elle réapparut à un mètre sur la gauche du sort, redevenue humaine. Warlock haussa un sourcil. Cela ressemblait à une téléportation, mais c’était mathématiquement impossible. Il modifia la nature du réseau de divination, dissipa le cercle de gravité et étudia la trace sorcière. Ah, un déplacement. Elle avait laissé la puissance la pousser à travers l’espace à moitié existant entre les dimensions. Il devait y avoir eu une fuite, sans quoi elle serait réapparue juste à l’extérieur de son sort au lieu de dériver sur le côté.
Tout en faisant tambouriner ses doigts, Wekesa activa un autre réseau inerte. Il fallait donc essayer une autre approche. Les applications directes s’étaient révélées inefficaces, mais les indirectes donneraient peut-être de meilleurs résultats. Un éventail de tours aussi disparate que le sien devait forcément avoir des inconvénients ; c’était une piste évidente à explorer. En forgeant quatre runes de confinement aux points cardinaux, Warlock créa une zone de perturbation dirigée vers l’intérieur : à l’intérieur de ses limites, toute puissance serait amplifiée ou réduite au hasard. Ses lèvres s’arquèrent à demi lorsqu’il vit les dalles dont elle se servait pour marcher dans le ciel traverser ses manches, déchirées par leur expansion incontrôlée, puis exploser en une pluie d’éclats quand elles dépassèrent leur capacité. Le Sorcier des haies se servit du sang des coupures sur ses mains pour tracer une ligne sur son visage. À son grand déplaisir, cela scella toute sa puissance. Elle sortit des limites de la zone, indemne à l’exception de quelques coupures. Warlock dissipa ses sorts et jeta un coup d’œil aux sept réseaux inertes qui l’entouraient encore. À ce rythme, il pourrait lancer de sa propre puissance quatre autres sortilèges de cette envergure avant de risquer l’épuisement.
La jeune fille se révélait problématique. Le Mage de l’Ouest avait manié une puissance brute dix fois supérieure à la sienne, mais il était… fragile. Facile à briser quand on le prenait de vitesse. Celle-ci était plus faible, mais fluide, et Wekesa se demanda si elle n’avait pas toujours été destinée à l’être. Le Chevalier Blanc avait reçu un aspect qui le rendait extrêmement polyvalent, une manière de compenser l’immense avantage d’Amadeus en matière d’expérience et de talent. La Championne était capable d’endurer une violence inouïe et avait été autrefois accompagnée d’un puissant guérisseur qui pratiquait aussi les miracles offensifs. À en juger par leurs aptitudes au combat, cette troupe héroïque avait été façonnée tout spécialement pour tuer les Calamités restantes. Ce ne serait pas la première fois que les Cieux tenteraient un tel stratagème, mais c’était la première fois depuis des décennies que la troupe avait réussi à se réunir avant l’élimination de ses membres essentiels. Il ferait mieux de redoubler de prudence.
Warlock commença à insuffler sa volonté dans un réseau, mais s’interrompit en sentant qu’on accédait à ses relais. La jeune fille en avait trouvé un et, au lieu de suivre le fil jusqu’au suivant, elle… en cartographiait le fonctionnement interne ? Sur son écran de divination, il vit ses lèvres remuer tandis qu’elle lisait le mot. Apprendre. Le visage de Wekesa se plissa de méfiance. Qu’un Nom transitoire comme Écuyer ou Apprenti possède un tel aspect était une chose ; en voir un chez un Nom à part entière en était une autre. Ranger était la preuve vivante du danger que cela pouvait représenter, à condition d’avoir le temps d’accumuler du poids. Le Sorcier des haies sourit de triomphe, puis créa un autre relais pour l’ajouter à son propre réseau. Grâce à celui-ci, elle remonta aussitôt le courant jusqu’à son emplacement. Son visage apparut sur l’écran de divination, en face de lui, le regard tourné vers lui.
« Je t’ai trouvé, lança l’héroïne, le regard dur.
Elle avait utilisé son deuxième aspect, songea Warlock. Il pouvait lui rendre la pareille.
— Lien, répondit-il.
Les lois n’étaient rien d’autre que des frontières, et il avait consacré sa vie à apprendre à les manipuler — même la loi de sympathie. C’était son aspect le plus abstrait, mais peut-être aussi le plus dangereux. Il lui permettait de créer des liens sympathiques entre des entités qui, en toute logique, n’auraient pas dû en avoir. En l’occurrence, il en établit un entre l’une des tours flottantes restantes et les relais dont le Sorcier des haies venait de prendre le contrôle. Distraitement, Warlock effleura une rune et se servit de son accès pour provoquer l’effondrement de la tour. La puissance déferla à travers le lien. L’impact fut brutal. Son épaule droite, tout son bras et une partie de sa cage thoracique s’évaporèrent, tout simplement… L’héroïne cracha du sang et Warlock commença à créer un réseau pour l’achever, mais elle parvint à murmurer un mot.
« Réaffecter, dit-elle.
Le même aspect de conversion que précédemment, déduisit-il. Les vestiges de la puissance de la tour — et ah, elle s’était aussi effondrée sur la ville, sans exploser pour autant — se rassemblèrent comme une fumée bleue et reconstituèrent la masse qu’elle venait de perdre. Le résultat tenait davantage de la magie que de la chair, nota-t-il, mais cela lui permettrait de fonctionner suffisamment bien. Ce n’était donc pas un aspect à usage unique. Imbrication non plus, ce qui les mettait à égalité sur ce point. Wekesa se pencha en avant, rompit la connexion de divination et ignora le combat. Elle avait gagné toute son attention.
Entre les mains d’un autre héros, Chevauchée aurait été un aspect d’une dangerosité mortelle. Il augmentait considérablement la vitesse, fournissait un armement qui ignorait les armures ennemies et offrait une protection que seul un feu nourri de sortilèges aurait pu entamer. Le Chevalier Blanc le gâchait. Il avait passé trop de temps à apprendre les compétences des autres et négligé les siennes ; ainsi, un aspect qui aurait dû être une frappe meurtrière presque imparable était devenu une faible manœuvre, peu susceptible de faire couler le sang d’un autre Nommé. Des ombres s’accrochèrent à la fenêtre et s’enfoncèrent dans les murs, le tirant à travers l’espace avant de le projeter par la porte, au fond de la maison. Il atterrit dans la rue voisine, se débarrassa des éclats de bois et, à travers l’ouverture, vit le Chevalier Blanc pulvériser tout le mur dans un éclair aveuglant. L’aspect s’atténua après avoir frappé sa cible. Hanno atterrit accroupi, tandis que Black envoyait ses tentacules d’ombre à la recherche de points faibles dans la structure. Deux charges explosives détonèrent un battement de cœur plus tard et le toit s’effondra sur la tête du héros, pendant que le méchant se dirigeait vers les toits. Mieux valait changer d’angle d’attaque avant de reprendre le combat.
Il avait déjà forcé son adversaire à utiliser un aspect sans en employer aucun lui-même, même si deux de ses trois aspects étaient, il fallait le reconnaître, moins… directs que ceux de ses prédécesseurs. Mener renforçait tous ceux qu’il commandait sur le champ de bataille, mais ne servait pas vraiment dans un duel comme celui-ci. Quant à Conquérir, même s’il aiguisait actuellement sa force physique et ses réflexes, il ne lui apporterait pas grand-chose dans ce genre de situation. Cet aspect convenait mieux à la guerre qu’aux escarmouches entre Nommés, reflet de son abandon du rôle traditionnel des anciens Chevaliers Noirs. Quant à Détruire, il était préférable de s’en servir pour neutraliser les capacités ennemies. Tout ce qu’il pouvait accomplir sur le plan purement physique pouvait l’être par des moyens plus ordinaires dont il disposait déjà. Et s’il tentait de l’opposer directement à l’aspect d’un héros, l’écart de puissance le verrait rapidement écrasé. Ou pire, il pousserait son adversaire dans ses derniers retranchements, au point de l’obliger à acquérir sur-le-champ de nouvelles capacités contre lesquelles il n’aurait aucune défense éprouvée. C’était un exercice d’équilibriste : il devait habilement amener l’ennemi dans une position où il pourrait le tuer, sans jamais le surpasser de trop.
Le moment le plus propice pour tuer un héros survenait généralement quand il avait sorti son atout, ou juste après. Même alors, les risques subsistaient. S’il échouait à porter le coup fatal, la situation pouvait se renverser en un battement de cœur.
Maintenant que Chevauchée était hors jeu, la deuxième phase du combat ne devrait pas tarder. Dès que le Chevalier Blanc se retrouverait en difficulté, il ferait appel à l’aspect qui lui conférait les compétences variées grâce auxquelles il avait échappé à la défaite lors de leur dernier duel. Mais il ne fallait pas prendre cette éventualité à la légère. D’abord, Hanno serait extrêmement difficile à contenir dès qu’il commencerait à utiliser ces autres compétences. La perte de son arme enchantée devrait le handicaper — c’était précisément pour cette raison qu’Amadeus en avait organisé la destruction —, mais il aurait été insensé de supposer qu’il ne pourrait pas produire des résultats comparables grâce à la Lumière. Après tout, elle n’était rien de moins que la substance même des Cieux, modelée par la volonté. La maintenir devait toutefois être épuisant, et c’était un avantage supplémentaire qu’apportait la destruction de l’artefact. Amadeus savait qu’il ne fallait pas compter sur l’épuisement d’un héros pour l’emporter, mais il était tout à fait possible de ralentir l’ennemi. Et si le Chevalier Blanc tentait de compenser en utilisant son Nom, il viderait de fait ses propres réserves de puissance et se dirigerait tout droit vers l’effondrement. D’après l’expérience de Black, ce serait une autre occasion de le tuer, à condition d’agir assez vite.
Le héros à la peau sombre émergea des décombres sans une égratignure, ses yeux noirs cherchant son adversaire. Amadeus exerça sa volonté et l’un des deux cadavres qui lui restaient se glissa derrière les volets d’une maison vide, attirant l’attention de l’ennemi. Il frappa à cet instant précis, faisant attaquer quatre lames à intervalles calculés. La première, tenue par un tentacule, fut parée lorsque le Chevalier Blanc se retourna aussitôt pour lui faire face. La deuxième aurait dû frapper le point faible de ses grèves, mais il l’évita d’un pas, tandis que l’épée qu’Amadeus maniait lui-même fut saisie à la main. Erreur. Son bouclier frappa le héros à la poitrine, profitant de sa posture affaiblie pour le renverser, et la quatrième lame plongea d’en haut, traversant son armure de part en part. L’acier gobelin racla la clavicule au lieu de la trancher. Il avait manqué de précision et perdu l’occasion d’infliger une blessure plus profonde. Dommage. Amadeus battit aussitôt en retraite et les lames manipulées par les ombres reculèrent avec lui, juste à temps pour éviter l’explosion de Lumière que le héros fit détoner dans sa blessure afin de la refermer.
Une méthode de guérison coûteuse. Le contact des Cieux avec la chair mortelle n’était jamais anodin ni sans conséquences. Amadeus comprenait toutefois à quoi elle était destinée. Si le Chevalier Blanc devait vraiment affronter Catherine après qu’elle lui aurait succédé, il donnait à l’homme six chances sur dix de remporter leur duel. Son apprentie avait encore la sale habitude de trop s’engager au corps à corps dès qu’elle faisait couler le sang, et une guérison à demi offensive comme celle-ci lui ferait du mal. Combinés à son manque d’expérience face aux différents types de Nommés, les aspects du Chevalier Blanc lui conféreraient un avantage décisif. Comme toujours, les Cieux truquaient le combat avant même qu’il ne commence. Pour le bien de tous, mieux valait ne jamais en arriver là. Catherine était trop importante pour mourir aux mains d’un chien de chasse des Séraphins.
« Des milliers de gens mourront ce soir parce que tu m’empêches de m’occuper du Tyran, dit le Chevalier Blanc en tournant autour de lui.
Les Héros avaient décidément la manie de parler, non ? Black chercha le paquet de puissance qu’il avait laissé dans le deuxième cadavre encore en état, et regarda à travers ses yeux. Il lui faudrait entre soixante et quatre-vingts battements de cœur pour arriver, selon les efforts qu’il devrait fournir. Gagner du temps en discutant convenait parfaitement.
« Je n’ai de rancune personnelle contre personne ici, répondit calmement Amadeus. Et cette guerre n’est pas de mon fait. »
« Pourtant, tu y prends part, insista le Chevalier Blanc. Tu en es responsable. Coupable. »
« La vieillesse m’a affligé de bien des maux, dit Black. La culpabilité n’en fait pas partie. »
« Et tu crois que cela te rend meilleur ? » demanda Hanno.
« Oh, je suis bel et bien un monstre, concéda Amadeus, amusé malgré lui. Mais les choses que tu sers en sont aussi, tout comme toi. Une barbarie d’une autre nuance ne te met guère en position de faire la leçon, Blanc. »
Le héros allait répondre, mais les morts-vivants de Black surgirent au coin de la rue et il se figea. Le cadavre tenait dans ses bras une femme qui se débattait, un couteau sous la gorge.
« Rends-toi, ou elle meurt », dit Amadeus.
L’homme fonça droit sur lui, sans hésiter. Le Chœur du Jugement n’acceptait pas l’indécision chez ses serviteurs. D’une torsion de sa volonté, Amadeus libéra la femme. Elle s’enfuit tout droit vers le héros et c’est alors que celui-ci hésita. La situation avait changé : il s’agissait maintenant d’une otage et d’une innocente à protéger. Le Chevalier Blanc n’était pas le premier héros assermenté au Jugement qu’il affrontait. On apprenait aux gens de son espèce à répartir les personnes en catégories bien précises ; durant ce battement de cœur, le héros dut réviser son jugement à son sujet. Black frappa à cet instant même, les lames en mouvement. Un tentacule fut envoyé droit dans le dos de la femme, assez lentement pour que Hanno puisse le parer s’il se portait à son secours.
« Rappel, dit le héros.
Il s’élança dans un flou, sa hampe de lumière traversant l’ombre qui tenait l’épée tandis qu’il protégeait la civile. Compétences de lancier, peut-être. Grande mobilité, s’attendre à des attaques perforantes. Il n’y eut pas de blessé, mais Amadeus avait atteint son objectif initial. Le travail le plus délicat pouvait maintenant commencer. En silence, l’homme aux yeux verts s’avança.
Il commençait à faire chaud, et pas seulement parce que Sabah faisait tournoyer une cinquantaine de livres d’acier massif autour du gamin. Le rituel de Warlock avec le ciel gagnait en puissance et se rapprochait de ce qu’il avait invoqué aux Champs de Streges. La pluie de feu n’était plus qu’une question de temps, et personne ne pouvait deviner s’il s’en tiendrait là. Capitaine n’avait aucune hâte de devoir esquiver des rochers enflammés gros comme des tours, mais ce n’était pas une nouveauté pour elle non plus. La Championne Vaillante avait une longueur d’avance sur la plupart des héros de son âge et avait tiré des leçons de leur combat à Delos, mais elle n’avait pas l’habitude d’affronter une adversaire comme Sabah, et cela lui coûtait cher. Ce changement d’appui, juste là ? Il était bien destiné à faire face à quelqu’un de la taille de Capitaine, oui, mais à quatre pattes. Un monstre, pas une personne. Le marteau s’abattit sur son bouclier et l’envoya contre le mur, sans toutefois le briser. Depuis leur dernier combat, elle avait appris à insuffler la puissance de son Nom dans ses armes ; elle s’en servait pour renforcer l’acier plutôt que pour rendre une lame plus tranchante, comme le faisaient la plupart des Nommés.
Avec quelques années de plus, celle-là aurait été une vraie terreur. Elle frappait comme un trébuchet maudit et sa défense se renforçait à chaque échange. Au fil des ans, Sabah avait combattu pas mal de héros capables de tenir le terrain et de rendre les coups, mais celle-ci surclassait de loin le reste. Elle encaissait comme un Bouclier sacré et frappait comme une Épée de sang. Au moins ne devenait-elle pas folle furieuse comme cette dernière. Même avec la Bête à ses côtés, Sabah avait trouvé l’autre difficile à abattre dès qu’il se mettait à convulser et que son corps se disloquait. Les gens des environs de Hedges étaient de drôles de cinglés, même pour des Callowans. Cela dit, ce soir, c’était ce soir, et non dans quelques années. Pour le moment, la gamine n’était pas de son niveau et avait déjà perdu un aspect. Sabah n’avait pas encore eu besoin d’utiliser les siens, mais puisqu’il s’agissait de leur deuxième affrontement, elle devrait probablement le faire à un moment donné. En règle générale, plus on affrontait de héros, plus ils devenaient pénibles. Allongeant le pas, Capitaine se jeta à l’attaque tant qu’elle avait l’avantage.
La Championne esquiva le premier coup, qui creusa un trou dans le mur, mais le deuxième la cloua au sol en lui traversant l’épaule. Sans lui briser les os, toutefois. Maudite puissance des Noms. Sabah lui donna un coup de pied dans le ventre, mais elle leva son bouclier à temps et fut seulement projetée à quelques mètres.
« Beau combat, la félicita la Championne en souriant sous son heaume de blaireau. Ça fait circuler le sang. »
« Tu as le plus grand potentiel de toute ta bande, répondit honnêtement Capitaine. Je suis contente qu’on se batte maintenant et pas après quelques années d’aventures. »
« La vie, c’est l’aventure, philosopha la jeune fille dans un parler marchand mal assuré. Beaucoup tué de choses chez moi. Beaucoup massacré d’autres prétendants. »
Eh bien, on disait que les Nommés du Dominion étaient les plus proches des héros d’autrefois. Ceux qui vagabondaient à travers Calernia, lourdement armés, tuant des dragons et pillant tous les tombeaux qu’ils croisaient. Avant que la Maison de la Lumière ne les civilise, comme si toute cette religion ne consistait pas à lécher les pieds des anges qui vous disaient quoi faire. Sabah n’avait jamais compris pourquoi quiconque verserait une dîme pour écouter des sermons, mais les gens des Terres désolées avaient tendance à se mettre de drôles d’idées en tête. Capitaine laissait généralement la politique à Malicia et Amadeus, mais elle savait que, dans le commerce, les intermédiaires finissaient toujours par entuber les acheteurs. Elle ne comprenait pas pourquoi la plupart des habitants de Calernia ne songeaient pas à appliquer une idée aussi simple aux Dieux qu’ils servaient.
« Tu ne pourrais pas simplement rentrer au Levant ? demanda Sabah. Laisse l’Empire tranquille. Je suis presque sûre que Black ne te poursuivrait pas si tu restais derrière tes frontières. »
« Non, refusa la Championne. Trop ennuyeux. Pas bon combat là-bas. Procer parle de paix, maintenant. Toi légende, fille la plus grande ! Beaucoup chansons pour te tuer, et boissons sans payer. »
Elle ne parlait pas du pouvoir de l’amitié ni de la justice à faire triompher, et Sabah devait reconnaître que c’était plutôt rafraîchissant. On ne pouvait entendre ces discours qu’un certain nombre de fois avant qu’ils finissent par… tous se ressembler. Environ la moitié citait le Livre de Toutes Choses, que Sabah n’avait jamais lu ; elle ne comprenait donc jamais les références. Elle soupira.
« Alors, je m’excuse, dit-elle. Parce que je ne crois pas que ça se termine bien pour toi. »
« Toi, beaucoup casser ma gueule, reconnut l’héroïne d’un air penaud. Mais moi Championne Vaillante, pas Arlésite sans couilles. Moi debout, et Exaltation. »
Deuxième aspect de la soirée. Les affaires allaient bon train. Sabah vit une ondulation parcourir la Création et fronça les sourcils. Un domaine, hein ? Les Championnes en avaient souvent un. Amadeus avait été pris quelques années plus tôt dans la dimension de poche du Champion invaincu, et Sabah… ne l’avait pas bien pris. Wekesa n’avait pas réussi à le localiser tout de suite, et ils avaient dû envisager qu’il soit mort. À cette nouvelle, elle avait perdu le contrôle de la Bête et s’était réveillée au milieu d’un charnier de cadavres à moitié dévorés. Elle en rêvait encore, parfois. Elle n’avait pas été aussi incontrôlable depuis son enfance. Si Warlock n’avait pas commencé à fouiller l’âme de l’ami d’enfance du héros pour y trouver un indice sur la nature de cette dimension, les autres auraient pu le croire mort eux aussi, et cela aurait… mal tourné. Si Ranger était descendue du Refuge pour le venger, Sabah ne pensait pas que Vale y aurait survécu — ni personne qui aurait tenté de l’arrêter, d’ailleurs.
Le domaine de la jeune fille n’était qu’une arène, constata Sabah. De vieilles pierres dorées par le soleil, des gradins vides étirés en un long ovale, mais peut-être pas aussi vides qu’ils le paraissaient au premier abord. En tendant l’oreille, elle aurait presque pu entendre les acclamations et les applaudissements. Toutes deux se tenaient dans le sable, et la Championne Vaillante leva sa hache. Ses mouvements étaient plus fluides qu’auparavant. Elle était probablement plus forte ici, tout en gagnant considérablement en puissance à tous les niveaux tant que le domaine tiendrait. C’était logique, vu le nom de son aspect. Pauvre gamine. Elle avait choisi le terrain, oui, mais elle avait aussi emmené Capitaine dans un endroit où elle n’aurait pas à s’inquiéter des conséquences si elle se déchaînait. C’était une chose de laisser la Bête prendre le dessus lorsqu’elle risquait de finir par dévorer une partie de Nicae. C’en était une autre quand elles n’étaient que toutes les deux. Sabah fit rouler son épaule et abattit le marteau.
« Libérer, dit-elle, et le monde devint rouge.