Chapitre 139
« C’est ça, l’invincibilité. On l’a jusqu’au moment où on ne l’a plus. »
— Impératrice de l’Effroi Prudence Première, la « Fréquemment vaincue »
Nicae avait été bâtie trois fois, chaque fois dans un but différent. Le premier établissement était né de la fédération de quelques villages de pêcheurs, qui s’étaient unis pour faciliter le commerce avec les colons baalites installés sur les rivages d’Ashur après avoir absorbé ou exterminé les tribus qui y vivaient. On en distinguait encore la forme : au fil des siècles, les trois plus grands de ces villages étaient devenus les trois ports de la ville. La deuxième reconstruction avait eu lieu après que la Stygie eut pris par la force la moitié des jeunes Cités libres, à l’époque reculée où les Stygiens étaient les seuls Calerniens à posséder une armée permanente. Nicae fut occupée pendant des décennies, jusqu’à ce que l’armée stygienne tente d’imposer son général sur le trône de Stygie. S’ensuivit une série d’événements qui aboutirent à l’interdiction pour tous les Stygiens libres de prendre les armes et annoncèrent l’effondrement du jeune empire stygien. La charge de Basileus fut proclamée souveraine absolue, de hautes murailles furent élevées pour protéger la population des maraudeurs et une flotte de guerre fut construite. Ce qui subsistait de ce projet s’appelait désormais la Vieille Ville : cœur battant du pouvoir dans cette cité maritime, elle avait été bâtie en pierre ancienne et se parcourait par des rues sinueuses.
La troisième et dernière reconstruction de Nicae eut lieu après la deuxième guerre samite, lorsque les défaites répétées face aux flottes ashuranes démontrèrent sans l’ombre d’un doute l’incompétence de la Basilea régnante en matière de guerre. Ainsi naquit la charge de Stratège : l’amiral qui les avait ramenés du bord du précipice reçut le contrôle de toutes les affaires militaires et outrepassa aussitôt les pouvoirs qui lui avaient été conférés en faisant bâtir une seconde enceinte autour des bidonvilles qui avaient débordé des anciens remparts, puis en ordonnant la construction du Rempart de pierre verte. Il s’agissait d’une série de tours de pierre verte surgissant de la mer et protégeant les trois ports, puissamment enchantées et hérissées de machines de guerre naines. Aux yeux de Black, cette prévoyance avait porté ses fruits. Nicae n’avait jamais remporté les guerres pour la domination du golfe Samite au cours des siècles suivants, mais le Rempart de pierre verte avait assuré que la ville ne tomberait jamais depuis la mer. Ashur avait dû se contenter de traités plutôt que de la soumettre, et les voiles nicéennes continuaient de sillonner tous les ports — sans jamais jouir de la liberté commerciale qu’elles auraient souhaitée.
La ville avait été conçue pour résister à des armées qui n’étaient pas menées par des vilains, contrairement aux châteaux fortifiés de Callow, et cela se voyait. Si Summerholm avait subi un assaut de quelques tours volantes, comme Nicae, la Garde royale aurait concentré le tir de ses trébuchets depuis les positions derrière les remparts pour les abattre avant que la première enceinte ne soit submergée. Les Nicéens, eux, ne parvenaient qu’à décocher de sporadiques tirs de balistes, qui ébréchaient à peine les fondations. D’immenses rampes, tirées vers l’avant par des citoyens d’Atalante et de Delos réduits en esclavage, avançaient péniblement ; les archers massacraient les esclaves par dizaines sans guère ralentir leur progression. Une erreur. Les archers seraient à court de flèches bien avant que le Tyran n’ait épuisé ses réserves de chair à canon. À moins que les Héros ne s’en mêlent, la suite était aussi certaine que si elle avait été écrite. Les phalanges stygiennes graviraient les rampes et disperseraient les mercenaires et les miliciens qui tenaient le rempart, contraignant les Nicéens à se replier derrière les hautes murailles de la Vieille Ville, tandis que l’armée hélikéenne franchirait les portes sans encombre. Après cela, ce serait un massacre. Les armées d’Héliké étaient plus adaptées aux batailles rangées qu’aux sièges, mais leur infanterie était aguerrie et bien armée.
La célèbre cavalerie hélikéenne ne pourrait déployer toute sa puissance dans les rues étroites, ni faire usage de sa combinaison dévastatrice de tir à l’arc monté et de lances, mais elle pourchasserait les mercenaires dispersés comme du bétail. Voilà comment la bataille devait se dérouler. La seule question était de savoir où les Héros interviendraient pour tenter d’en renverser le cours. Les remparts extérieurs semblaient constituer la scène la plus probable : leur résistance ou leur chute déciderait de l’issue du combat. Pourtant, les tours étaient l’appât à héros par excellence. Amadeus ne méconnaissait pas les avantages tactiques que procurait une force dans les airs face à une armée ordinaire, mais s’il avait réprimé toute idée de faire déployer des tours volantes aux Légions de la Terreur, c’était pour une raison. Il y avait des considérations pratiques, comme le ravitaillement d’une garnison perchée à des lieues du sol et les moyens nécessaires à la construction d’une telle forteresse, mais surtout, les forteresses volantes avaient tendance à s’écraser. C’était comme suspendre une épée au-dessus de la tête des hommes dans la forteresse avec une corde, puis inviter officiellement le moindre Héros présent à la trancher. L’avantage temporaire qu’offrait le déploiement d’une forteresse était inévitablement éclipsé par les pertes considérables qu’entraînait sa destruction.
« Ils ont glissé entre les mailles de leurs protections, murmura Wekesa à son oreille, par l’intermédiaire du morceau d’argent enchanté qu’il avait inséré sous sa peau. Quelqu’un a essayé de les améliorer récemment, mais leur lanceur a plus d’étendue que de profondeur. Des dispositifs de scrutation sont en place. »
« Où sont-ils ? demanda Black.
— La Sorcière des haies se dirige vers les tours, répondit Warlock après un instant. La Championne vaillante est avec les fantassins procerans sur le mur. Impossible de trouver le Chevalier Blanc ou la Barde, même si la scrutation devient instable dans la zone trois, sur un diamètre de douze à quinze. Je dirais que notre garçon Hanno a mis la main sur une amulette pour nous brouiller les pistes. »
Les tours fonctionnaient rarement deux fois contre les Héros. Il aurait été excessivement optimiste de croire que l’ennemi ne chercherait pas à neutraliser les tactiques qu’ils avaient révélées la dernière fois, même si cette parade n’était que modérément efficace. Le sort de communication qui reliait Wekesa à Amadeus et Sabah dérivait de la scrutation ; il serait donc probablement rendu inopérant lorsque les Duni affronteraient le Chevalier Blanc. Seule une sorcellerie imprécise, avant que la distance ne soit réduite, pourrait être employée.
« Aucun signe de la Prêtresse Cendrée ? demanda Amadeus.
— Pas un seul, confirma Wekesa. Elle est peut-être vraiment morte, Amadeus.
— J’imagine qu’elle le sera, répliqua le Chevalier Noir. Jusqu’à ce que sa mort devienne décisive pour les Héros. Il reste trop d’inconnues concernant ses troisièmes aspects pour que nous supposions l’avoir vue pour la dernière fois.
— De temps à autre, reprit Warlock d’un ton amusé, il nous arrive de prendre la Création par surprise. On a peut-être eu de la chance, qui sait ? On a touché une faiblesse dont on ignorait l’existence. »
« Nous ne sommes pas du côté des chanceux, mon ami, murmura Amadeus. »
Le vilain ferma les yeux et pesa ses options.
« Sabah, surveille les remparts, dit-il. Ne soutiens pas le Tyran contre la Championne, à moins d’être certaine que la ville tiendra.
— Et s’il est sur le point de mourir ? répliqua la Taghreb par le sort.
— Laisse-le mourir, répondit Black. Nous n’avons qu’un seul souci : que Nicae tombe et que le Chevalier Blanc meure. Le Tyran n’est indispensable ni à l’un ni à l’autre.
— Compris. »
Ces instructions suffisaient pour qu’elle puisse faire appel à Obéir, si la situation l’exigeait.
« Wekesa, dit-il.
— Encore la Sorcière des haies, j’imagine, supposa-t-il.
— Oui, confirma Amadeus. Et davantage. Protocole Ciel Rouge. »
Un long silence s’ensuivit.
« Nous ne sommes pas allés aussi loin depuis la Conquête, dit Wekesa, d’une voix ravie. Tu es sûr ? Pas de souci pour les dégâts collatéraux ?
— Les dégâts en matière de réputation n’ont aucune importance si le Tyran devient le Hiérarque des Cités libres, murmura l’homme aux yeux verts. Toutes les cibles d’occasion sont bonnes à prendre. Utilise ce que tu veux, sauf ce qui relève du protocole Jour sombre.
— Ah, mon joli cœur, lança Warlock d’une voix traînante. J’ai depuis longtemps envie d’essayer quelques sorts. »
Une déferlante de pouvoir éclata au loin. Les étoiles au-dessus d’eux se teintèrent peu à peu de cramoisi, maculant la nuit, et le Chevalier Noir se mit en mouvement. Il avait un Héros à tuer.
Il avait préparé un autre leurre, puisqu’il n’avait aucune raison de s’en priver. Comme prévu, la Sorcière des haies l’ignora. Elle vola droit vers les tours, ses grandes ailes battant dans l’un des trois douzaines de liens de scrutation ouverts qu’il avait façonnés. Il lui avait fallu des décennies pour perfectionner cette méthode particulière de vision à distance : il avait créé des réseaux runiques qui lui offraient des yeux partout où il en avait besoin, sans qu’il ait à s’y concentrer ni à les diriger. C’était aussi l’une des raisons pour lesquelles Wekesa se rendait rarement sur le terrain : ces réseaux étaient terriblement faciles à perturber, si on les repérait. Le moyen le plus efficace d’exploiter ses dons consistait à semer la confusion chez l’ennemi quant à sa véritable position, tout en opérant à l’abri de protections. Warlock regrettait parfois le plaisir vindicatif d’incinérer lui-même ses adversaires, mais il n’était plus un jeune homme. Les vilains imprudents ne vivaient pas aussi longtemps que lui.
« La nuit va être belle », sourit-il en observant le déroulement de la bataille.
Depuis combien de temps Amadeus ne lui avait-il pas accordé autant de latitude sur le terrain ? Beaucoup trop longtemps. Oh, son vieil ami lui interdisait toujours toute sorcellerie susceptible de se développer sans contrôle si personne ne l’arrêtait, ainsi que toute brèche permanente dans la Création, mais Wekesa n’était pas pressé d’utiliser les sorts relevant du protocole Jour sombre. Les pestes magiques avaient la fâcheuse habitude d’échapper à tout contrôle, et seul un imbécile espérerait tenir en laisse un portail permanent reliant une autre dimension. Le Roi Mort y était parvenu, selon certains Soninkés, mais même des millénaires après l’apothéose de cet homme, les mages fouillaient encore les vestiges de son règne pour faire progresser leur art. Warlock n’était guère tenté de renoncer à son humanité pour une autre forme d’immortalité, alors que la vilenie, bien employée, pouvait offrir les mêmes résultats. C’était une pauvre échappatoire aux Dernières Entraves, de toute façon. Malgré toute sa puissance, le Roi Mort restait un mort-vivant. Sa nature était devenue infiniment moins changeante, et sa capacité d’apprendre s’était atrophiée. L’humanité, elle… L’humanité était une chose si merveilleusement fluctuante. Sans cela, Tikoloshe ne serait pas resté éternellement fasciné par elle.
À l’abri de ses protections, tandis qu’il observait la scène, Wekesa caressa sa barbe et repéra trois occasions. La première se trouvait sur les remparts extérieurs. Sabah n’était pas encore intervenue là-bas, il n’avait donc pas à craindre qu’elle se retrouve prise dans les tirs croisés. Des morts sous les remparts, tués par la haine. Et maintenant, les phalanges stygiennes gravissaient les rampes ; le sang allait couler davantage. La puissance importait peu dans ce qu’il s’apprêtait à accomplir : la force qu’on pouvait rassembler par des sacrifices massifs et le vol d’une divinité était un instrument grossier. On l’utiliserait, puis on la dépenserait, et le praticien qui l’aurait invoquée serait épuisé lui aussi. Non, ce qu’il cherchait, c’était une affinité. Trouver des similitudes de part et d’autre de la frontière, puis l’amincir jusqu’à ce que les réalités se brouillent et se chevauchent. La méthode était loin d’être infaillible, bien sûr. Il existait une infinité d’Enfers et plus de dimensions adjacentes qu’il ne pourrait jamais en découvrir, mais il ne pouvait faire appel qu’à celles qu’il connaissait. Comme en toute chose, le savoir était la grande limite.
Or, Wekesa savait bien des choses ; il avait arraché des secrets, anciens ou nouveaux, à de vieux grimoires et à l’esprit de dieux mineurs.
« Imbriquer, murmura-t-il.
Le deux cent soixante-treizième Enfer. Le royaume du massacre éternel et insensé. Un Enfer plutôt faible, peuplé de démons et d’âmes emprisonnées en petit nombre, mais si proche. Le Tyran en était responsable : il avait dépouillé cette bataille de presque tout sens, hormis ses propres caprices. Le sang répandu sur le champ de bataille et les remparts frissonna, puis se mit à bouillir. Guider l’alignement exigeait toute sa concentration : il devait équilibrer la puissance qu’il acceptait d’investir dans les réseaux runiques et le degré d’imbrication utile. La Création et l’Enfer s’emboîtèrent, et ses lèvres se retroussèrent. Des hommes se relevèrent autour des rampes et sur le mur, amputés, perdant leur sang, tous morts. Les cadavres ramassèrent leurs armes, brisées ou intactes ; ceux qui n’en trouvèrent pas frappèrent à mains nues. Animés d’une haine sans fin, les morts s’en prirent à tout ce qu’ils voyaient, y compris les uns aux autres. Des cris et le chaos se répandirent sur le champ de bataille, mais Wekesa n’y prêta aucune attention. L’imbrication se dissiperait en moins d’une heure et n’exigeait plus qu’il la soutienne de sa volonté. À présent, où était la petite Sorcière ?
À l’intérieur de l’une des tours, si l’on pouvait se fier à la trace de son Nom. Ce qui n’était pas le cas : il existait des moyens de la falsifier et, vu la nature de son Rôle, elle devait presque nécessairement en connaître. Son Nom était intéressant. Aux yeux de Wekesa, la Sorcière des haies se reposait davantage que le Héros moyen sur la providence. Par mandat céleste, elle aurait toujours exactement le tour nécessaire pour se tirer du pétrin où elle s’était fourrée ; elle était plus exaspérante à tuer qu’un parasite, à l’exception des individus nommés relevant du Rôle de Barde. Il fallait parfois abandonner toute subtilité pour se débarrasser de pareilles personnes. Le Tyran avait perdu ses meilleurs mages ; ses tours flottantes étaient donc encore plus instables que celles que les Héros avaient détruites à Delos. Le garçon comptait sans doute les faire exploser à un moment de la bataille, et Wekesa allait exaucer son vœu, cette fois. Franchir les protections extérieures était un jeu d’enfant : elles étaient de facture hélikéenne, et donc accusaient un siècle de retard sur tout ce qu’on pouvait trouver dans les Terres désolées, et même à Callow. Les Mages callowans étaient pour la plupart des amateurs, fruits d’un système d’apprentissage particulièrement médiocre ; mais des siècles d’agressions de la part des mages praesiens les avaient contraints à élaborer des protections très efficaces, quoique rudimentaires.
Il était inutile d’attaquer directement le noyau. Le réseau de conversion qui maintenait la tour en l’air était si fragile que la moindre perturbation sérieuse provoquerait une cascade de défaillances. La propre attaque de Wekesa, destinée à produire une force cinétique limitée dans un rayon d’une lieue, au prix d’un taux de conversion regrettablement élevé, s’illumina ; une seule rune du réseau de la tour fut endommagée. Trente battements de cœur plus tard, la tour explosa. Des rochers brûlants taillèrent une large bande de destruction dans la ville basse. Les pertes civiles ne seraient pas négligeables, nota-t-il. Bah. Amadeus n’essayait pas d’annexer cette ville. Le sort de scrutation qu’il avait dirigé vers l’endroit s’interrompit, puis se réajusta pour tenir compte des énergies arcaniques qui emplissaient encore l’air. La Sorcière des haies avait bel et bien été à l’intérieur, constata-t-il. Elle avait pourtant échappé à l’explosion presque indemne. Elle avait dû se déphaser à moitié dans l’Arcadie. Malin, mais vu l’instabilité du réseau de la tour, l’énergie s’était dispersée dans tout le spectre. Elle avait forcément été touchée. La Sorcière des haies, courant sur des dalles flottantes, se dirigeait vers son leurre. Warlock sourit avec tendresse. Elle essayait de remonter jusqu’à sa position par son intermédiaire ?
« Ah, la jeunesse », dit-il.
Il avait fait disparaître la rouille. Il était temps, pensa-t-il, de passer aux choses sérieuses.
La jeune femme saignait, recroquevillée dans un coin en gémissant de douleur. Le Chevalier Blanc ralentit en passant près d’elle et s’approcha. Amadeus haussa un sourcil, mais Hanno n’était pas assez stupide pour tomber dans le panneau. Son épée jaillit du fourreau en un instant et trancha le cou du cadavre animé. D’un mouvement de volonté, il fit tirer les arbalètes des trois autres cadavres qu’il avait disposés sur les toits, au moment même où la lame du Héros allait toucher la chair. Ce ne fut pas suffisant. L’épée fusa et dévia les deux carreaux qui l’auraient atteint dans le dos, laissant passer le troisième, qui ne l’aurait pas touché. Erreur. Le troisième carreau frappa la boule de feu gobeline qu’il avait placée à l’intérieur de la femme, et des flammes vertes jaillirent aussitôt. La Lumière forma un halo aveuglant autour du Chevalier Blanc avant que le feu ne puisse le toucher ; la puissance céleste fut bientôt dévorée, mais lui permit de battre en retraite sans que les flammes ne l’atteignent. L’homme ne pouvait invoquer qu’une quantité limitée de Lumière avant de se vider de lui-même, mais Black savait qu’il ne fallait pas transformer un duel à mort contre un Héros en épreuve d’endurance. C’était le meilleur moyen de se retrouver avec une lèvre ensanglantée, une citation fadasse du Livre de Toutes Choses et une invraisemblable seconde jeunesse, alors qu’on était soi-même au bout du rouleau.
Les trois cadavres sautèrent des toits et coururent vers le Chevalier Blanc, les plaies ouvertes de leurs ventres bien visibles. Le genre de blessures où un vilain pourrait glisser une boule de feu gobeline, s’il le souhaitait. Amadeus ne l’avait pas fait, bien sûr. Cela aurait gaspillé une ressource dont ses réserves étaient limitées, en plus d’introduire un facteur incontrôlable sur un champ de bataille où la précision serait essentielle. Mais Hanno ne pouvait prendre ce risque ; il recula donc pour se donner de l’espace. Erreur. L’ombre d’Amadeus se faufila dans l’obscurité derrière lui, perfora les pavés disjoints et fit exploser la charge de démolition placée sous ses pieds. L’explosion aurait brisé les os d’un Nom moins puissant, mais face à un Chevalier Blanc, elle ne réussit qu’à le faire tomber. D’un nouveau mouvement de volonté, trois carreaux sifflèrent vers son corps à terre. Il roula au dernier moment, en évitant tous sauf un, qui se ficha dans son bras. Pas celui de son épée, malheureusement, mais il lui faudrait tout de même s’occuper de la blessure. Les trois cadavres se retirèrent hors de vue. Hanno arracha le carreau de son bras et cautérisa la plaie à la Lumière, comme prévu.
« C’est tout ce dont vous êtes capable, Chevalier Noir ? cria-t-il. De la fumée, des miroirs, des embuscades et une poignée de tours. »
Comme si affronter un Héros selon ses propres règles n’était pas de la pure folie. La provocation n’avait rien de très habile ; elle trahissait la jeunesse de l’homme, malgré tout le danger qu’il représentait. Amadeus lui donna ce qu’il voulait. Un cadavre en armure, vêtu d’une cuirasse identique à la sienne, sortit des ruines d’une maison de l’autre côté de la rue. Il tira une épée d’acier ordinaire et salua Hanno d’un geste moqueur. Le Héros chargea, mais il avait appris. Avant d’approcher de la marionnette, il fit flamboyer la Lumière, encaissant sans broncher les carreaux des autres morts. Erreur. Il n’était pas nécessaire de provoquer l’explosion : la lame du Héros était déjà nimbée de Lumière. L’épée traversa la cuirasse de part en part, et la boule de feu gobeline explosa, répandant ses flammes le long du tranchant. Le Chevalier Blanc la lâcha précipitamment ; il venait de perdre son arme métamorphe, de facture manifestement gigas. Les lèvres du Héros se tordirent en un rictus mauvais, et il façonna une lame de Lumière. Une vulnérabilité à exploiter. Aux yeux d’Amadeus, tuer des Héros revenait un peu à éplucher un oignon.
On ôtait les couches une à une, jusqu’à ce qu’il ne reste que les pleurs.
Dieux, elle avait oublié à quel point c’était cauchemardesque quand Warlock perdait les pédales. Le ciel avait viré au rouge et les morts se relevaient. Rien que de très habituel. Cette étrange fille levantine s’en donnait pourtant à cœur joie, tout comme le Tyran. Depuis son trône flottant, il s’était mis à hurler à la trahison, ravi comme un chat qui a trouvé la crème. Les garçons sous-estimaient celui-là, songea-t-elle. Amadeus croyait qu’il sortait tout droit du vieux moule impérial et qu’il finirait par se tirer une balle dans le pied au moment de triompher, mais il n’avait pas l’odeur de ce genre de fou à ses yeux. Quels que soient ses plans — et Sabah n’avait pas envie de démêler l’écheveau insensé qu’ils formaient —, elle doutait qu’ils impliquent de prendre trop d’ampleur. C’était le genre d’emmerdeur irritant qui faisait de la défaite une vertu et prenait un malin plaisir à exaspérer tout le monde, comme l’Héritier avant lui. Quant à Wekesa, eh bien, il avait tendance à croire que tous ceux qui n’étaient pas mages étaient un peu lents. Après avoir failli mourir de faim ou de froid dans les Terres désolées, alors qu’il était en fuite comme Apprenti, quand il avait rencontré Amadeus, elle trouvait un peu amusant qu’il continue de dédaigner les compétences pratiques. Comme allumer un feu sans invoquer un démon.
La Championne empêcha le mur de s’écrouler quand les mercenaires commencèrent à fuir, en faisant appel à un aspect, mais Sabah était trop loin pour entendre ce qu’il était. Quoi qu’il en soit, les lapins procerans s’étaient transformés en lions. Ils taillaient droit dans les phalanges stygiennes, sans que cela semble préoccuper le Tyran. À en juger par leurs échanges, la Taghreb estimait que les deux adversaires étaient de force égale. L’héroïne ne parvenait jamais à porter un coup franc, mais les rayons lumineux du vilain égratignaient à peine son armure. Sabah compatissait : elle avait elle-même tenté de frapper la fille musclée, par le passé. Tout rebondissait sur elle, à l’exception du marteau de guerre que la Levantine au casque de blaireau pouvait encaisser : c’était comme frapper un mur. Avec la Bête, c’était une autre histoire, mais peu de choses dans la Création pouvaient résister à Sabah quand elle la libérait. Capitaine huma l’air et grimaça à ce qu’elle y sentit. Du soufre, et le rouge du ciel s’assombrissait. Tôt ou tard, quelque chose de sinistre allait se mettre à tomber. Mieux valait en finir avec son héroïne avant que cela n’arrive.
La Championne avait l’air d’une brave gamine. Le cœur à la bonne place, toujours prête à se battre comme le sont souvent les jeunes. Les Héros qui n’avaient pas encore fait leurs armes se croyaient invincibles, jusqu’à leur première vraie rencontre avec un vilain. Ceux qui y survivaient en ressortaient plus forts, et c’était bien là le problème. Sabah ne tenait pas spécialement rigueur à ceux qui vénéraient les Cieux plutôt que les Dieux d’en Bas. Les divinités de son peuple étaient plus aimées quand elles regardaient ailleurs. Imagine quels connards ils seraient si on n’était pas de leur côté, lui répétait souvent sa mère. Le problème, c’était qu’une fois qu’ils avaient quelques morts à leur actif, les Héros partaient généralement à la recherche d’un combat plus rude ; et, à l’heure actuelle, Praes était le plus grand défi du continent. À part le Royaume des Morts, mais qui serait assez stupide pour s’y attaquer ? Hye ne comptait pas : elle avait un étrange don pour tuer des choses qu’elle ne devrait pas, dans des endroits où elle devrait avoir un minimum de bon sens. Malgré tout, c’était dommage. La Championne avait vraiment l’air d’une brave gamine.
Sabah avait tué beaucoup de braves gamins, au fil des ans.
Elle n’y prenait pas spécialement plaisir, mais s’il fallait choisir entre les gens qu’elle aimait et quelques jeunes idiots qui croyaient pouvoir réparer le monde avec un sort ou une épée, eh bien, ce n’était même pas un choix. Le monde ne voulait pas être réparé. Il n’était pas censé l’être. Mais le chariot brisé continuait de rouler sur la route ; alors pourquoi foutre en l’air ce qui marchait ? Amadeus avait essayé pendant quarante ans ; il avait connu de belles journées en échange de ses efforts, mais bien davantage de mauvaises. Wekesa l’avait compris plus vite : il s’était lavé les mains de tout ça et s’était occupé de son fils et de ses expériences. Mais Sabah n’était pas prête à laisser Amadeus s’enfoncer dans le grand bain avec Eudokia pour seule bouée ; elle était donc devenue Capitaine. L’était, et le resterait. Parfois, cela signifiait faire des choses qui lui déplaisaient, mais elle doutait que quiconque au monde aimât son travail tous les jours. Elle se salissait les mains, mais les choses auraient pu être pires. Amadeus se chargeait toujours lui-même des actes les plus noirs. Il n’avait jamais laissé quelqu’un d’autre faire le sale boulot à sa place, s’il pouvait l’éviter. Sabah observa le combat sur les remparts tourner, en attendant son heure ; elle n’était pas faite pour rester en retrait.
Le Tyran invoqua un flot de ce qui ressemblait à des spectres — il regretterait d’en avoir lâché de pareils avec Wekesa sur le champ de bataille, songea-t-elle — et, tandis que la Championne tenait bon, les mercenaires autour d’elle moururent jusqu’à ce qu’elle soit forcée de battre en retraite. Mieux valait garder un œil là-dessus, pensa Capitaine. Il ne faudrait pas laisser la fille se mêler au combat d’Amadeus contre son chef.
Sabah suivit l’héroïne dans les rues, d’un pas étrangement silencieux pour une femme de sa carrure.