Chapitre 138
« Nous avons pris l’habitude de nous moquer des Tyrans parce qu’ils sont fous, mais c’est très dangereux. Un fou voit le monde autrement qu’il n’est, et chez un mortel, cela ne porte pas à conséquence. Pas chez ceux qui façonnent la Création selon leur volonté, comme tous les porteurs d’un Nom. »
– Le roi Edmund de Callow, la Main d’encre
Anaxares avait été nommé général sur ordre du Tyran. Soixante-sept, songea le diplomate. Techniquement, il se rendait désormais coupable de trahison au regard de soixante-sept articles différents du droit de Bellerophon, et commençait à se demander s’il atteindrait la centaine avant de mourir. Sa dépouille serait jugée pendant au moins une décennie, et il n’enviait pas le Défenseur contre le Peuple qui tirerait le mauvais lot et serait chargé de défendre son cadavre en décomposition. Il semblait à peu de chose près être passé d’une cinquantaine de chefs d’accusation pour trahison à plus de soixante en servant dans une armée étrangère. Les codes juridiques avaient besoin d’être révisés. Il aurait dû en être à peu près à quatre-vingts. Le simple fait qu’aucune distinction ne soit faite entre les grades d’officiers constituait une lacune flagrante et, si on lui accordait quelques instants pour faire une déclaration avant que le kanenas ne l’exécute sommairement, il noterait quelques remarques à ce sujet.
« Écoutez, Bellerophan, aboya la Générale Basilia. C’est important. »
La principale commandante de Kairos tentait actuellement de lui enseigner les rudiments de la guerre, puisqu’il serait apparemment chargé de commander cinq mille hommes lors de l’assaut des murailles de Nicae. Quand Anaxares avait demandé au garçon pourquoi, mû par une morbide curiosité, celui-ci ne lui avait répondu que par des gloussements déconcertants. Inquiétant.
« Je n’en ferai rien. Je suis diplomate au service de la République, dit-il. Toute personne autre que les officiers tirés au sort qui apprendrait la tactique militaire serait dans l’illégalité. »
La femme le foudroya du regard, sceptique.
« Vous êtes en train de me dire que votre ville de merde n’a pas d’officiers de carrière ? » demanda-t-elle.
La guerre est l’affaire du peuple, menée par le peuple et ordonnée par le peuple seul.
« Cela reviendrait à distinguer certains individus du reste, répondit-il, quelque peu offensé au nom de Bellerophon. Cet enseignement ne peut et ne doit être que temporaire, et prendre fin une fois qu’il aura servi à des fins légitimes. »
« Dieux, pas étonnant que vous n’ayez jamais gagné une guerre, bande de cons, lança la générale, horrifiée. »
Anaxares plissa les yeux en direction de la vile oligarchique étrangère. La Volonté du Peuple avait décrété qu’un nombre suffisant de tirages au sort comptait comme une victoire, et constituait donc la preuve de la supériorité de la République en toute chose. Le fait que cela soit factuellement incorrect selon les critères du reste de Calernia n’avait aucune importance dans le cadre de cette conversation.
« Mais qui vous enseigne, au juste ? demanda Basilia.
— Bellerophon s’est procuré le meilleur manuel militaire qui soit afin de former ses officiers, répondit-il.
— Les Manières de faire la guerre du Tyran Theodosius ? demanda la générale. J’imagine que l’Ars Tactica du premier Terribilis ferait tout aussi bien l’affaire.
— Cent stratégies victorieuses, dit Anaxares. »
Ah, cela faisait soixante-huit. Divulgation de renseignements militaires à la Servante trompée d’un despote cupide. Les lèvres de la Générale Basilia frémirent, comme si elle luttait de toutes ses forces contre l’envie de pleurer ou de rire.
« Le livre d’Isabella la Folle ? demanda-t-elle d’une voix rauque.
— C’est la seule à avoir jamais vaincu Theodosius sur le champ de bataille, répondit le diplomate.
— C’est une interprétation, euh… très généreuse des Champs Déments, dit la Générale Basilia, qui tenta de faire passer son rire convulsif pour une toux. »
Il soupira. La moquerie, songea-t-il, était le dernier refuge de ceux qui craignaient la Première et la Plus Puissante des Cités libres, puisse-t-elle régner à jamais.
« Enfin, au moins, vous n’avez pas pris de mauvaises habitudes, dit-elle. Vous ne serez pas dans la première vague à franchir les murailles, de toute façon. Si vous écoutez vos commandants, tout devrait bien se passer. »
« Je ne le ferai pas, dit Anaxares.
— La femme fronça les sourcils.
— Je m’efforcerai activement de faire échouer votre victoire, tant que je conserverai une position d’autorité, lui annonça-t-il avec sérénité.
— Je vous retirerai votre commandement, le menaça-t-elle.
— Faites donc, dit-il. Je vous en prie. »
Y avait-il une différence légale entre avoir servi temporairement dans une armée étrangère et continuer à la servir ? Ah oui, le troisième amendement. Malheureusement, il ne s’appliquait qu’après la mort, puisqu’on partait du principe que tout Bellerophan coupable d’une telle trahison serait tué avant que son procès puisse avoir lieu. Encore un point à éclaircir et à signaler à la République.
« Le Tyran a ses raisons, finit par dire Basilia. Il voit plus loin que quiconque.
— Il est ivre de pouvoir, lui répondit doucement Anaxares. Et peut-être fou.
— Ils sont tous fous, diplomate, dit la femme en souriant. C’est pour ça qu’ils gagnent. Theodosius s’est attaqué au Principat tout entier, à son apogée, et en est sorti vainqueur. Il faut quelque chose de plus étrange que du courage pour y parvenir. Oh, nous avons la meilleure armée de Calernia, ne vous méprenez pas. Nous pouvons tenir tête à trois fois notre nombre, alors que les autres doivent engager toutes leurs forces. Mais c’est avec un Tyran sur le trône que nous brillons, et j’ai eu la chance de ma vie de naître sous le règne de l’un d’eux. »
Anaxares n’ignorait pas les œillères que la République avait placées devant ses yeux, mais il n’avait jamais jugé nécessaire d’essayer de les retirer. Pourtant, c’était la première fois qu’il voyait la même chose sur le visage de quelqu’un qui ne venait pas de Bellerophon. Comme c’était étrange : eux aussi pouvaient croire en quelque chose de plus grand. Il fallut que le diplomate renverse une carafe de vin sur trois cartes et oublie délibérément les noms de ses commandants pour que l’Helikéenne renonce à lui faire la leçon. Kairos le fit appeler, mais quand il entra dans la tente, le Tyran était absent. Sept personnes se tenaient raides sous les tentures de soie, les yeux rivés sur les broderies, qu’elles contemplaient avec une méfiance glaciale. Et à juste titre. Le fil d’or constituait un détournement manifeste de richesses qui auraient dû appartenir au peuple.
« Diplomate Anaxares, dit une femme d’un ton monocorde. »
Kanenas. Elle ne faisait même pas mine de le cacher. Les autres arboraient tous cette expression impassible qui aurait également trahi leur fonction, si le Bellerophan avait été assez traître pour chercher à la découvrir. Anaxares ne s’inclina pas, car la République avait sagement éliminé cette révérence étrangère. Tous les hommes étaient égaux, même face à ceux qui pouvaient le tuer d’une pensée.
« J’ai commis une trahison au regard de soixante-huit chefs d’accusation, dit-il, puis il les énuméra calmement.
Plus il parlait, plus ses épaules se détendaient. Anaxares n’avait jamais espéré survivre à tout cela, ni même consacré beaucoup de réflexion à la question. Après tout, la décision ne lui appartenait pas. Mais il était soulagé que cette étrange affaire soit enfin réglée. Le fait que son sort soit resté en suspens lui avait été comme une écharde dans la botte, une gêne persistante. Son existence et la contradiction qu’elle représentait pour la vérité de Bellerophon n’auraient pas dû rester aussi longtemps sans réponse.
« Si la République veut bien me fournir de l’encre et du parchemin, j’ai quelques remarques à soumettre au peuple pour après mon exécution, dit-il. »
Il n’avait jamais envisagé d’utiliser les outils des Helikéens. Aucun véritable Bellerophan n’aurait lu quoi que ce soit d’écrit avec ces objets. Les sept kanenas l’observèrent.
« Votre exécution imminente a été suspendue par un vote, dit un homme. Vos services rendus au peuple ont fait de vous une Personne de Valeur. »
Le diplomate observa les sept autres personnes sous la tente. Elles le fixaient en retour, sans ciller. Le silence se prolongea, et quelque chose monta en lui, quelque chose qu’il n’avait pas ressenti depuis très longtemps. Il avait cru que les années l’en avaient dépouillé, mais c’était peut-être de la vanité. Ce n’était pas de l’espoir, bien sûr. Il n’en avait que faire. C’était de la colère. Une fureur âpre, implacable. Comment osaient-ils ? Comment osaient-ils trahir ce qu’ils auraient dû être, tout ce qu’ils auraient dû défendre ?
« Non, siffla-t-il. C’est inacceptable.
— Ce comité a été habilité à consigner vos paroles et à y répondre, répliqua froidement la femme qui avait parlé la première.
— Une Personne de Valeur, ça n’existe pas, gronda Anaxares. Si le peuple a décrété cela, le peuple a tort et doit être purgé. Nous sommes une République de lois. J’ai enfreint ces lois. Je dois être exécuté conformément à celles-ci.
— Aller contre la Volonté du Peuple est une trahison, dit une autre femme.
— Alors exécutez-moi, par tous les Dieux, cria-t-il. Le peuple a trahi la République par ce vote. C’est comme ça qu’il gagne, bande d’imbéciles. En déformant ce que nous sommes. Il suffit que cela arrive une seule fois, et tout ce que nous avons bâti en sera souillé. »
Le regard dur, il les défia des yeux.
« Nous sommes la République de Bellerophon, dit-il entre ses dents. Nous ne transigeons pas. Nous ne faisons pas d’exceptions. Je m’ouvrirai la gorge plutôt que de laisser faire ça.
— Exact, dit l’homme.
— Exact, dit un autre homme, puis une femme qui l’accompagnait.
— Trahison, répliqua la femme qui avait parlé plus tôt. »
L’air de la tente s’épaissit sous l’effet de la sorcellerie tandis que les sept kanenas se figèrent. Un craquement écœurant retentit derrière le visage des trois qui avaient acquiescé. Anaxares ne regarda pas les corps s’effondrer. Les citoyens ne prenaient pas part aux débats des kanenas, ni aux fins sanglantes auxquelles ils aboutissaient inévitablement.
« La loi vous interdit de vous suicider, dit la femme. Et d’entreprendre délibérément des actions qui entraîneraient votre mort.
— Vous ne pouvez pas faire ça, dit Anaxares. »
Pour la première fois depuis son enfance, il avait réellement peur. Ça… Dieux, qu’était-ce donc ? C’était mal, tout était mal, quelque chose s’était brisé et il devait le Réparer.
« Nous ne faisons rien, diplomate, dit un homme. Le Peuple a parlé. »
Ils le laissèrent là, tremblant dans sa propre sueur. Ses mains tremblaient et il dut s’asseoir, car ses jambes ne le portaient plus. La nuit tombait, et avec elle viendrait l’assaut de Nicaw. Les armées étaient rassemblées, mais il n’en avait cure. Pourtant, il devrait mener les soldats ; sinon, le Tyran déciderait peut-être de le tuer, et la loi lui interdisait de prendre le risque d’une telle éventualité. Le garçon. C’était le garçon qui se cachait derrière tout ça, d’une façon ou d’une autre. Kairos l’attendait sur un trône qui dominait les murailles, tout de pierre grise, tandis qu’une douzaine de gargouilles l’éventaient et lui donnaient du raisin. Il tenait une coupe à la main, mais elle ne contenait pas de vin. Une sorte de jus.
« Qu’avez-vous fait ? exigea Anaxares. Qu’avez-vous fait ?
Le Tyran d’Héliké rit, le rire aux lèvres, son œil rouge brillant et son bras malingre agrippé à sa robe comme une griffe.
« Oh oui, murmura Kairos Theodosian. Vous ferez parfaitement l’affaire. »
« Vous nous avez souillés, dit le diplomate.
— Je leur ai donné ce qu’ils désiraient le plus, au fond d’eux, répondit le Tyran. Sous toutes ces lois et ces mensonges. »
Une gargouille s’approcha de lui en dandinant, les ailes de pierre repliées sur le dos, et lui tendit une outre à vin. Le Bellerophan la voyait avec une acuité excessive. Sa vue n’aurait pas dû être aussi perçante ; toutes ces minuscules fissures dans la pierre ensorcelée auraient dû lui échapper. Cette prise de conscience l’épuisa au point qu’il manqua de basculer sur la plateforme où se dressait le trône. Il prit l’outre et but à longues gorgées, se noyant et noyé.
« Voulez-vous entendre une histoire, Anaxares ? demanda le Tyran. C’est une merveille, celle-là.
— Il faut défaire tout cela, implora le diplomate.
— Oh, il est trop tard pour ça, sourit Kairos. Beaucoup, beaucoup trop tard. Cette histoire, mon très cher ami, parle de trois personnes. »
Les mains d’Anaxares ne tremblaient plus. Son corps était engourdi par l’horreur de ce qui se passait.
« La première est un monstre, dit Kairos. Mais pas comme les autres monstres. Elle n’a pas de visage et possède autant de vies qu’il y a d’étoiles, et derrière tous ces voiles ne brûle qu’un seul désir. C’est quelque chose que je peux voir, vous savez. Ce que les gens Souhaitent. Et quand je la regarde, ce que je vois est magnifique.
— La Barde errante, croassa Anaxares.
— Ce monstre a des projets, encore des projets, toujours des projets, soupira le Tyran avec admiration. Tant de fers au feu, tant de foyers à attiser. Au bout du compte, elle n’a que faire de nous tous. Elle ne regarde que cette ligne dans le sable, juste un peu au-dessus de la portée de la marée haute, et il est hors de question de laisser faire ça, pas vrai ? Elle ne s’embarrasse pas vraiment de savoir ce qu’elle utilisera pour l’effacer, en créature pragmatique qu’elle est. »
Kairos se pencha vers lui, un large sourire aux lèvres.
« Laissez-moi vous confier un secret, mon ami, murmura-t-il. Elle a déjà gagné. L’opposition a gardé les yeux fixés sur le mauvais incendie tout ce temps, et le piège est d’une exquise subtilité. Elle a porté le coup fatal sans qu’ils la voient. »
« Elle est en train de perdre, dit Anaxares. Les Calamités ont tué l’un de ses héros avec votre propre sorcellerie.
— Non, non, non, dit le Tyran. Vous voyez tout de travers. Même si mes adorables petits mages n’avaient pas été dérangés, la Bête aurait survécu. Le Guérisseur aussi aurait dû s’en sortir, la vie partagée en deux avec sa sœur. Une touchante histoire d’amour fraternel, si vous aimez ce genre de choses. Elle n’a pas survécu parce qu’elle était un sacrifice. On lui a dérobé son poids, car il devait servir à autre chose. On ne peut échanger que du rien contre du rien. »
« Alors vous aussi, vous n’êtes qu’un pion, dit le diplomate. Dans le jeu de la Barde.
— Le contrôle, c’est une drôle de chose, songeait le garçon. Tout le monde croit en avoir. Parce qu’on suit le Destin ou qu’on le combat, parce qu’on voit les lignes ou qu’on les trace. Personne ne contrôle rien, Anaxares. Pas même les Dieux, sinon à quoi servirait la Création ? Nous ne sommes pas la réponse, nous sommes la question. Le livre le dit, d’ailleurs. »
Le paralytique lâcha un rire rauque et se tapota la poitrine.
« Elle pense que je vous ai créé pour me tuer, dit Kairos. Elle a tort, mon très cher compagnon. Je ne suis pas un Praesi de la vieille école, oh non. J’ai des ambitions plus singulières. Mais me voilà qui prends les devants. Nous avons une histoire, n’est-ce pas ? La deuxième personne n’en est pas une. C’est une chose. »
La haine et le mépris dans la voix du garçon avaient presque un poids physique.
« Il se croit une personne, et c’est là le plus répugnant, sourit le Tyran. Des rouages, des engrenages. Au départ, il croyait qu’il s’agissait d’avoir raison, d’être juste, mais ça fait bien longtemps que ce n’est plus le cas. Il veut seulement gagner, mais c’est une victoire qui ne signifie absolument rien. Ce pauvre tas d’engrenages aveugle. »
Kairos gloussa.
« Il croit que la raison le gouverne, mais ce n’est qu’une illusion, dit le Tyran avec jubilation. Ça fera mal, quand le mensonge sera arraché. Il se croit au-dessus de l’orgueil, vous voyez, mais c’est à peu près tout ce qui lui reste, parce qu’il croit que tout le monde obéit à ses règles, Anaxares. Même si les fins diffèrent, il croit que les moyens sont les mêmes. »
La bonne main du garçon se leva ; ses doigts parcoururent le bras du trône comme une petite créature agile. Le méchant aux yeux vairons referma le poing au lieu de le laisser poursuivre son chemin.
« Voilà, dit-il. Comploter, manigancer, puis s’emparer d’une couronne au bout du compte, même si celle-ci n’en est pas vraiment une. Plutôt un accord, et vous savez que j’ai un faible pour les accords. Les anciens empereurs, eux, avaient compris. L’Empire était un outil, pas un objectif. Mais dans sa petite tête, Praes est le centre du monde, et tant qu’il pensera ainsi, Aoede le fouettera encore et encore, si vous me passez l’expression. »
« Elle va le tuer, dit le diplomate.
— Bien sûr que non, ma ravissante et épanouie fleur, fit le Tyran d’un ton réprobateur. Rien d’aussi vulgaire. Elle va lui faire mal. Et quand cette créature froide se changera en animal blessé, eh bien, c’est là qu’il commencera à faire des erreurs. »
« Et la troisième personne, c’est vous, dit Anaxares. Vous tirez toutes les ficelles.
Kairos se tourna alors vers lui, le visage illuminé d’une joie pure et enfantine. Le Bellerophan n’avait jamais rien vu d’aussi terrifiant, même de loin.
« Je vous ai bien eu, dit-il, comme un enfant qui vient de jouer un tour. »
Le paralytique frissonna sous le soleil couchant, le visage presque fiévreux.
« J’ai entendu un jour une histoire sur l’un des premiers rois d’Héliké, dit-il. Son père avait rassemblé toute une ménagerie, paraît-il. Des paons, de grands lézards, des gazelles et des aurochs venus de tout Calernia et d’ailleurs. Et un lion aussi, capturé quand il était encore lionceau. Il avait passé toute sa vie en cage, nourri de morceaux de choix derrière des barreaux. Alors la première chose que fit ce roi, quand il monta sur le trône, fut d’ouvrir toutes les portes. »
Le Tyran fredonna.
« J’ai entendu bien des raisons qui auraient pu le pousser à agir ainsi, dit le garçon aux yeux vairons. Se venger d’un père qui tenait davantage aux animaux qu’à lui, se débarrasser d’un luxe coûteux, ou même parce qu’il croyait qu’il était mal d’enfermer des animaux. Je crois pourtant que je le comprends. Un peu.
Kairos se pencha en avant.
« Je crois qu’il voulait savoir si un lion restait un lion après avoir vécu toute sa vie en cage, confia-t-il. Je crois qu’il voulait juste… voir ce qui arriverait. »
« Qu’est-il arrivé ? demanda Anaxares d’une voix rauque.
— Le lion les a tous massacrés, répondit en souriant le Tyran d’Héliké ; le rouge de son œil était une mer de sang sans fin. La nature parle, mon ami. La nature parle toujours. »
Le sourire du garçon s’élargit, long, acéré et d’un blanc nacré.
« Je me demande quelle est votre nature, Hiérarque. »
C’était un titre et une malédiction, le siège dirigeant de la Ligue, qui n’avait été occupé qu’une seule fois depuis sa fondation.
C’était tout cela, mais surtout, c’était un Nom.