Chapitre 133
« Ah, les blessures mortelles. Ma seule faiblesse. »
— Impératrice de l’Effroi Sanguinia II
Ce n’était pas comme combattre des diables. Ni comme combattre des soldats mortels, d’ailleurs, car les soldats mortels ne faisaient pas de sauts périlleux en cotte de mailles et ne brandissaient pas leurs épées comme si elles étaient en plumes. Nous avions jusqu’ici fait couler le sang des Fées, mais c’était grâce à nos tactiques, pas à ce que j’avais appris à appeler une supériorité qualitative. C’était une chose de mener les troupes de choc de Nauk à l’assaut d’une porte quand nous étions dix fois plus nombreux que l’ennemi ; c’en était une autre de charger une mer d’épées d’Été en espérant en sortir victorieuse. Il le faudrait pourtant. Si le flanc est s’effondrait, nous étions tous foutus. Les chevaliers nous avaient offert un répit et ils étaient loin d’en avoir fini avec leur sanglante besogne, mais la Quinzième et ses alliés devaient maintenant enfoncer le clou. L’Été devait avoir ses propres atouts, je n’en doutais pas. Je refusais de croire que tout leur arsenal se résumait à des soldats ordinaires, des chevaliers ailés et une poignée de nobles. Dans le cas contraire, ils n’auraient pas l’habitude d’écraser l’Hiver en bataille rangée. Mon rôle consistait donc à faire sortir la lame cachée au grand jour, puis à la briser sans attendre.
Il existait sans doute des façons plus élégantes de s’y prendre, des manœuvres sophistiquées et des stratégies raffinées, mais Akua n’avait pas tout à fait tort quand elle m’avait traitée de brute. Je n’avais pas le temps de faire dans l’élégance ; il allait donc falloir arroser le sol de rouge jusqu’à ce que quelque chose vienne nous arrêter.
Des flammes nous accueillirent lorsque nous débouchâmes en hurlant. Des rubans de feu jaillirent comme des lances, frémissant dans les airs et traversant l’acier et la chair de part en part. Je tranchai d’un geste la langue de feu qui m’aurait percé le ventre, sans même ralentir, et Hakram ignora avec un mépris souverain que son épaule fumait. Nous fûmes les seuls à réagir avec autant d’indifférence : la sorcellerie que les Fées avaient façonnée en un souffle arrêta net un mur de boucliers large de deux cents hommes. Il ne fallait pas les laisser nous réserver souvent ce genre de surprises, pensai-je. Nous n’avions pas les effectifs nécessaires pour encaisser de telles pertes. Elles pouvaient échanger trois Fées contre chaque légionnaire lancé à l’assaut et cela ne représenterait qu’une goutte d’eau dans l’océan. J’avais apprécié d’avoir la plus grande armée de mon côté, à la forteresse du Vieux Chêne, mais me voilà de retour en terrain connu : en infériorité numérique et bien au-dessus de mes moyens. Je m’écrasai contre les lignes de l’Été comme une charrette folle, les éclats de puissance que j’avais insufflés dans mes jambes à l’approche me propulsant plus vite que l’ennemi ne l’avait prévu. Je tailladai la main d’un pauvre bougre et l’envoyai valser contre l’homme derrière lui, le visage fermé.
Ce qu’il y avait d’exaspérant chez les Fées, c’était que leur sorcellerie n’était pas rituelle. Chacune d’elles était au moins une magicienne de niveau moyen, et leurs tours dépassaient de loin ceux que les Légions enseignaient à leurs mages. Me frayer un chemin dans la cohue n’avait fait que tuer les Fées responsables des rubans de feu devant moi ; les autres n’en avaient rien à faire. Nous n’étions toutefois pas entièrement pris au dépourvu. Les quelques mages qui n’étaient pas partis avec Robber achevèrent leur rituel quelques battements de cœur plus tard, perturbant les flammes féeriques et permettant enfin aux troupes de choc de combler la distance. Mon insistance pour qu’Apprenti enseigne à nos détachements de mages quelques techniques contre les Fées portait ses fruits, même s’ils étaient peu nombreux et ne remplaçaient en rien un lanceur de sorts du calibre de Masego. Aux côtés de l’Adjoint, je m’employai à tenir les Fées occupées. Dès que nous nous enfonçâmes dans l’armée ennemie, toute perspective se dissipa, remplacée par de brefs éclairs de mouvement et d’acier. Mon bouclier se faisait tailler en pièces, coup après coup, et de la glace venait combler les brèches sans même que j’aie à le vouloir, tandis que j’échangeais des coups qui m’effleuraient contre des frappes mortelles. Calme, mesurée, toujours en marche. Ce n’était pas la guerre, seulement une corvée à accomplir sur fond de cris.
La voix de Nauk hurla qu’il fallait former un coin ; à mes côtés, les légionnaires prirent position, boucliers levés et épées tendues en avant, comme s’il ne s’agissait que d’un exercice dans la cour d’entraînement. À en juger par les cadavres et les éclairs de sorcellerie qui fauchaient encore des vies toutes les quelques secondes, notre percée nous avait coûté cher, mais nous avions réussi. À ce rythme, il ne resterait plus grand-chose de la jesha de Nauk à la nuit tombée, mais nous avions acheté quelque chose de précieux avec ces vies : de la place pour la Garde. Cette fois, les Deoraithe encapuchonnés ne daignèrent pas utiliser leurs arcs. Ils se placèrent à gauche de notre coin, armés de couteaux et d’épées longues, fauchant les soldats ordinaires de l’Été en poussant leurs cris de guerre dans l’Ancienne Langue. Le gros des troupes de Daoine se déversa derrière eux, soutenant la Quinzième. Ce n’étaient pas des légionnaires, mais des soldats bien entraînés, en cotte de mailles, armés d’épées et de boucliers, qui ne bronchaient pas face à la sorcellerie. Je saisis tout cela d’un regard, car c’était tout ce que je pouvais me permettre. La piste de morts que je laissais derrière moi m’avait apparemment désignée comme une menace suffisante pour que les Fées se montrent inventives.
Je traversai un soldat de part en part, mais l’élan de sa charge me fit basculer ; trois autres Fées s’empilèrent sur moi tandis qu’une douzaine d’entre elles s’élevaient dans les airs et commençaient à invoquer des lumières bigarrées. Quelques carreaux d’arbalète tirés par les Gallowborne les ralentirent, mais j’étais trop occupée à repousser la masse convulsive et griffue qui tentait d’arracher mon bouclier pour leur en être reconnaissante. Les lumières nous frappèrent tous comme une douzaine de projectiles acérés, déchirant chair et os et me projetant en l’air. Je fus envoyée contre le bouclier levé de l’un de mes hommes et repoussai sèchement la main qu’il me tendait pour m’aider à me relever : mon foutu bouclier avait encore disparu. Quant à mon épée, elle était tordue et brûlée au point d’être inutilisable. Ces connards. J’avais déjà craché dans la soupe de Malicia ; où diable pensaient-ils que j’allais trouver de l’acier gobelin, maintenant ? J’esquivai une lance, balançai les restes de mon épée au visage de l’homme et arrachai l’arme des mains de la Fée. Je n’avais aucune idée de la façon de m’en servir ; je la brisai donc en deux et fracassai la mâchoire d’un soldat avec le manche, avant de lui enfoncer la pointe dans la gorge découverte.
Elle avait une épée, Dieu merci. Je la ramassai sur son cadavre et m’en emparai. Trop légère et trop longue à mon goût, mais elle ferait l’affaire. Et puis, ce n’était pas vraiment du pillage de cadavres tant que la bataille n’était pas terminée, pas vrai ? Les flèches des Deoraithe s’occupèrent des lanceurs de sorts volants avant qu’ils n’aient le temps de recommencer à me faire exploser — et, tiens, mon plastron avait vraiment fondu sans que je m’en aperçoive — ; je saisis donc par le cou une Fée qui tentait de planter sa lance dans le dos d’Hakram et serrai jusqu’à ce que quelque chose cède dans un craquement sinistre. Il grogna un remerciement et je lui fis signe de passer son chemin, en pensant à peine à lâcher le cadavre que je tenais encore. La Quinzième avait gagné du terrain depuis l’entrée en lice de la Garde ; elle avançait régulièrement, tandis que les encapuchonnés s’occupaient en gros du flanc gauche. Leurs combats étaient pénibles à regarder. Les Deoraithe étaient aussi rapides que les Fées et deux fois plus impitoyables ; des morts tombaient des deux côtés à une vitesse presque trop grande pour l’œil nu. Le commandant de l’Été, maintenant que la Princesse du Zénith était occupée à rouer de coups la royauté de l’Hiver, devait savoir qu’il était en difficulté, songeai-je.
Notre sortie leur avait planté un couteau dans le ventre, et les palissades avaient réussi à se remettre en ordre grâce aux chevaliers et à la Garde. Les engins de Ranker pilonnaient toujours les endroits où les Fées étaient les plus nombreuses et, même si les traces sanglantes avaient disparu à force de s’y habituer, chaque tir faisait encore son lot de morts. L’échange de cadavres tournait à notre avantage et, si Juniper parvenait à faire passer suffisamment d’hommes de ce côté de la porte, nous les encerclerions sur trois côtés. Peu importerait qu’ils soient plus nombreux que nous : seuls les soldats au bord du cercle combattaient, pas ceux du milieu. Il leur fallait remporter la victoire sur l’un des trois fronts, et vite, car même s’ils parvenaient à démêler l’un des flancs, tant que ma sortie se poursuivait sans entrave, il restait possible que nous coupions leur armée en deux. Et si nous y parvenions, ils étaient perdus. Alors, sortez vos monstres, pensai-je. C’est maintenant qu’il faut frapper.
Les lignes des Fées s’écartèrent et je pus enfin voir la réponse de l’Été à l’Épée du Jour déclinant : les soldats de bois mort qui m’avaient donné tant de fil à retordre lors de notre première rencontre. Les Fées préféraient généralement la cotte de mailles, et même une cotte légère, mais ceux-là étaient différents. Une lourde armure d’or les couvrait des pieds au cou, constellée de rubis épais et luisants disposés en motifs ésotériques. Des heaumes dorés coiffaient leurs têtes ; leurs étroites fentes pour les yeux fumaient à cause de ce qui se trouvait à l’intérieur. De longs boucliers en métal doré, polis comme des miroirs, presque comme si quelqu’un avait voulu fabriquer un bouclier cerf-volant pour un fantassin, protégeaient leur flanc gauche. Ils tenaient dans leur main droite des hallebardes d’ivoire pur. Étais-je censée être impressionnée qu’ils manient une arme à deux mains d’une seule ? J’étais presque sûre de pouvoir en faire autant. Partout où ils posaient le pied, la végétation fumait et mourait, ce qui n’augurait rien de bon. S’ils étaient à moitié aussi doués pour tuer que les soldats de bois mort, les légionnaires de Nauk allaient se débander. J’avais dû faire appel à des Porteurs de Nom pour venir à bout de quelques membres de l’Épée du Jour déclinant, et il devait y avoir au moins dix mille de ces salauds rutilants devant moi.
Bon, au moins, je savais quelle partie du champ de bataille préoccupait le plus le commandant ennemi. Je contemplai ces rubis et ces armures qui semblaient faites d’or pur.
« Catherine, gronda Hakram. Pourquoi souris-tu ? »
« Parce qu’une fois tout ça terminé, j’aurai les moyens de reconstruire Marchford. »
Les Fées dorées frappèrent ensemble le sol avec le talon de leurs hallebardes, et une vague de chaleur déferla sur moi et tous ceux que je pouvais voir. La chaleur ne se dissipa pas ; elle resta suspendue dans les airs. Les Fées de l’Été accélérèrent, tandis que mes légionnaires s’engourdissaient. Ah, ça, c’était vraiment n’importe quoi. Warlock pourrait sans doute faire quelque chose de semblable, mais ce beau salaud n’était pas dix mille. Ranker, bénie soit sa misérable âme gobeline, comprit le danger. Elle ordonna aux balistes de tirer sur les Fées dorées ; une douzaine de carreaux qui auraient dû transpercer leurs rangs. Au lieu de cela, les carreaux à pointe de fer froid s’immobilisèrent dans les airs, à quelques pieds d’elles, puis commencèrent lentement à pivoter. Euh… ce n’était pas une très bonne nouvelle.
« À couvert ! » hurlai-je.
Au moins, elles visaient les Porteurs de Nom et non les légionnaires. Malheureusement, cela signifiait qu’elles me visaient, et même si je m’aplatis au sol et évitai le pire, deux carreaux me déchirèrent la même épaule. Dieux, qu’est-ce qu’ils étaient lourds, ces machins. Je me mordis les lèvres pour ne pas crier et rampai au sol, tâchant de les retirer tandis que les Fées dorées s’avançaient. Mes doigts tremblaient trop, et la douleur continuait de m’envahir par vagues violentes. C’était le fer, n’est-ce pas ? On ne pouvait pas voler le pouvoir des Fées sans hériter aussi de quelques-unes de leurs faiblesses. Ce fut l’Adjoint qui les retira, et je marmonnai Relève-toi entre mes dents serrées tandis que mes épaules et mes côtes brisées se remettaient en place et que mes blessures commençaient lentement à se refermer. Je sentais que mes réserves s’épuisaient. Encore une fichue faiblesse dont j’allais devoir m’occuper. La cuirasse d’Hakram était cabossée en trois endroits, mais les carreaux ne l’avaient pas traversée. Cette vue ne me rassura pas. Il avait dû faire appel à son aspect pour les arrêter, et voilà un autre avantage que nous venions de perdre.
« Peut-on se faire un bleu au poumon ? demandai-je en crachant une épaisse giclée de sang sur le côté. Parce que je crois que je me suis fait un bleu au poumon. »
Je n’entendis pas ce qu’Hakram aurait répondu, car j’étais trop occupée à exploser. Ou du moins, c’était ce que j’avais l’impression de faire. Au moins quelques-unes de mes côtes n’étaient plus que poudre ; une épaulière entière s’était liquéfiée et me brûlait à travers mon gambison. Et, pour parfaire le tableau, je tombais. Du ciel. Sans me rappeler avoir décidé d’y monter de mon plein gré. Je toussai encore du sang, mais parvins à façonner un panneau d’ombre et de glace sous moi, sur lequel j’atterris comme une poupée de chiffon. Le bruit étrange des ailes des Fées en action retentit, et une femme à la peau sombre, vêtue d’une armure de jade, vint me faire face. Ses yeux étaient aussi dorés que l’armure des Fées qui me gâchaient la journée, aussi dorés que ceux de la Diaboliste. Malgré tout, elle n’était pas Soninké. Son pouvoir emplissait l’air si densément que je pouvais presque le goûter. Une duchesse, pensai-je. C’était forcément ça. Contrairement aux nobles de l’Été que j’avais affrontés jusque-là, elle ne parlait pas pour se donner des airs. Elle pointa la pointe de son épée vers moi et je brisai précipitamment le panneau qui me soutenait. L’air à l’endroit où je me trouvais explosa de nouveau, non pas en flammes ou en lumière, mais comme si le vent lui-même était devenu fou. Un autre panneau se forma sous moi et, cette fois, j’atterris sur mes pieds.
« Relève-toi, lançai-je. »
Mes côtes commençaient à se ressouder, mais le processus était lent et, Dieux, je ne pouvais pas me permettre d’attendre.
« Wither, dit la duchesse d’une voix d’une musicalité stupéfiante. »
Trois panneaux, estimai-je en moins de temps qu’il n’en fallait à mon cœur pour battre. C’était le nombre de supports dont j’aurais besoin pour bondir jusqu’à elle. Je bougeai avant même d’avoir fini d’y penser, et c’était la seule raison pour laquelle je survécus. L’ourlet de ma cape fut pris dans la zone où son pouvoir s’intensifiait, et le tissu s’amincit et se dessécha aussitôt. Vu toute l’eau que contenait mon corps, la perspective de ce qui me serait arrivé si je n’avais pas bougé me glaça le sang. J’allais plus vite que n’importe quel mortel, mais dans le ciel, seules les Fées régnaient. Quand j’atterris sur mon deuxième panneau, elle se contenta de s’élever davantage et pointa de nouveau son épée vers moi. Putain. Je ne me battais pas contre un Cavalier de l’Hôte. Si je continuais comme ça, j’allais me faire tuer. Je détruisis le panneau et plongeai de quinze pieds avant d’atterrir sur un autre. Nous étions à une hauteur vertigineuse ; je ne m’en rendais compte que maintenant. Le premier coup m’avait propulsée vers le haut comme si un trébuchet m’avait lancée. En dessous de nous, les Fées dorées avaient engagé la Quinzième et la Garde, et le combat était atrocement à sens unique. Il fallait que j’en finisse rapidement si je voulais qu’il me reste une armée après m’être brisé les jambes à l’atterrissage.
« Vous n’êtes pas censée vous présenter avant qu’on s’affronte ? lui lançai-je. »
Ne serait-ce que pour son titre, je pourrais mieux deviner d’où venaient ses pouvoirs.
« Je suis la Duchesse du Zéphyr agité, répondit-elle. Et vous êtes un cadavre. »
Je décidai que je n’aimais pas particulièrement me trouver du mauvais côté de cette ligne. Le pouvoir de guérison que j’avais volé à l’Épéiste Solitaire se démenait vaillamment pour me remettre en état de combattre, mais il n’agissait pas si vite. Au moins, je ne risquais plus de m’étouffer avec mes poumons. Je bondis de deux panneaux supplémentaires vers le haut pour éviter une nouvelle explosion après son annonce, pleinement consciente que je dépensais rapidement mes forces. Même maintenir un panneau me coûtait cher et, à moins de vouloir que mon sang se transforme de nouveau en glace, il allait me falloir trouver une autre solution.
« Vous aimeriez faire un pari ? lui lançai-je. »
Allez, tu es une Fée, pensai-je. Vous autres, vous êtes toujours partantes pour un pari.
« Non, répondit-elle, après avoir tenté une nouvelle fois de me faire exploser. »
Je devais reconnaître que ça commençait à devenir lassant. Joue sur sa nature, Catherine. Elle veut te tuer, pas te mutiler. Depuis le début, elle enchaîne les coups puissants.
« Je vais vous détruire d’un seul coup », mentis-je en levant mon épée au-dessus de ma tête, comme si je préparais un atout que j’aurais vraiment aimé avoir sous la main.
La Duchesse du Zéphyr agité éclata de rire. Elle se trouvait à une trentaine de pieds sous moi et, alors que mon Nom flamboyait, elle me sourit avec mépris.
« Vous n’êtes pas une vraie duchesse, dit-elle. Juste une mortelle qui joue les idiotes. Apprenez à rester à votre place. »
Contrairement à mon piège aussi mince qu’un parchemin, la boule de vents tourbillonnants qui se forma au-dessus de sa tête constituait une véritable menace. Elle continuait de l’alimenter en pouvoir tandis que je m’efforçais d’avoir l’air de savoir ce que je faisais. Ce qui était peut-être le cas. Enfin, peut-être. Le pari était extrêmement risqué, mais toujours préférable à sautiller sous les nuages en espérant qu’elle tomberait à court d’énergie avant moi. J’étudiai son visage et compris qu’elle était sur le point d’achever ses préparatifs, à son rictus et à la pointe de triomphe qui s’y dessinait. Si cette boule me frappait, ce qu’il resterait de moi s’abattrait sur le champ de bataille en petits morceaux. J’espérais vraiment que cela lui arriverait aussi, car j’étais sur le point d’abandonner un avantage qui m’avait sauvé la vie au moins trois fois au cours de l’année écoulée. Son poignet commença à bouger ; mes doigts se resserrèrent sur la poignée de l’épée que j’avais volée.
« Prends, dis-je. »
Ses yeux s’écarquillèrent tandis que nous ressentions la même chose : mon Nom s’appropriait les vents qu’elle avait accumulés. Le reste du pouvoir que j’avais volé à l’Épéiste Solitaire disparut, remplacé par une décharge douloureuse qui envahit mon aspect. Je serrai les dents pour ne pas hurler. M’approprier le pouvoir de l’Été alors que j’étais déjà liée à la Cour d’Hiver me donnait l’impression que mes entrailles se retournaient. Je frappai de mon épée et la boule de vents me suivit, s’abattant sur elle et explosant. Des vents secs hurlèrent tout autour de nous ; le bras qu’elle avait levé pour se protéger fut réduit à néant, et sa haute silhouette plongea vers le sol comme si un dieu ancien l’avait renvoyée dans la Création. Mon contrôle sur les vents commençait à faiblir ; je les contraignis précipitamment à suivre la Duchesse. Elle s’était écrasée à l’arrière des lignes des Fées dorées, faisant trembler le sol à l’impact. C’est là que les vents déchaînèrent toute leur fureur. Les Fées furent dispersées comme des insectes tandis que l’ouragan que mon adversaire avait voulu utiliser pour me détruire prenait vie, telle une fleur qui s’épanouissait dans toutes les directions. Cela devrait aider mon armée à reprendre ses esprits, me dis-je.
Puis les vents se contractèrent, écrasant tout ce qu’ils avaient attiré dans leur sillage, avant de remonter vers moi à toute allure, tandis que mon aspect redevenait une masse informe de pouvoir qu’il me fallait définir.
« Merde », dis-je, car mon esprit était sans égal en ce monde comme dans n’importe quel autre.
Je m’enfuis rapidement, mais pas assez. La boule avait déjà éclaté, mais les vents étaient loin d’être doux : ils pulsatèrent et explosèrent en cercle, me propulsant dans les airs pour la deuxième fois de la journée. Était-ce une autre côte qui venait de se briser ? Ah non, juste de se fissurer. Cela m’était arrivé assez souvent pour que je commence à distinguer les deux types de douleur, rien qu’à la façon dont je serrais les dents. Je ne pouvais même pas savoir dans quelle direction je tombais. Je façonnai un panneau de glace devant moi, mais j’allais si vite que je le traversai de part en part. Deux autres tentatives ne firent que me ralentir et m’entailler le côté du cou avec des éclats. L’atterrissage allait poser problème, songeai-je. Et cette fois, je ne pourrais pas compter sur les tours de passe-passe héroïques que j’avais volés pour me remettre sur pied ensuite. J’hésitais à créer trois panneaux à la suite pour voir si cela ferait l’affaire quand je sentis ma chute ralentir. Arrachée aux airs, je me mis à flotter comme une plume jusqu’à ce qu’une solide paire de bras me rattrape.
« Nous nous retrouvons, Foundling, lança l’Archère avec un grand sourire. »
« Tu prétends sérieusement que c’est toi qui as lancé le sort ? demanda Masego d’un ton bougon. Tu n’es même pas mage. »
Je soupirai et me laissai aller, toute molle, dans les bras de l’Archère afin de contempler le Soninké aux cheveux tressés.
« Bonjour, Apprenti », dis-je.
« Est-ce que je dois t’expliquer comment fonctionne la gravité, demanda Masego, et ce qu’elle fait aux os des femmes en armure qui tombent du ciel ? »
« Je suis invincible, déclarai-je solennellement. La gravité se plie à ma volonté. »
Naturellement, l’Archère saisit cette occasion pour me lâcher.