Chapitre 132
« Je n’ai encore jamais rencontré de situation qu’une bonne dose de mensonges et de doublures ne puisse améliorer. »
— Empereur de l’Effroi Traître
Eh bien, il m’avait fallu deux ans et des poussières, mais je me trouvais enfin du bon côté d’une charge de cavalerie. Et tout ce que ça m’avait coûté, c’était un paquet de meurtres et un petit acte de haute trahison.
Mes pensées étaient désinvoltes, mais le spectacle qui s’offrait à moi me coupa l’envie de poursuivre sur cette lancée. Trois mille chevaliers de Callow perçaient le flanc ouest des faës, semant la mort partout où ils passaient, tandis qu’ils portaient la bannière dont j’avais choisi le nom sur un coup de tête. J’avais lu des récits sur les ordres de chevalerie, sur ces hommes et ces femmes qui avaient jadis fait la fierté du Royaume, et je croyais avoir compris la puissance qu’ils pouvaient déployer. Je m’étais lourdement trompée. Deux mille faës moururent en un clin d’œil, transpercés par des lances et piétinés par des destriers. Les chevaliers n’étaient pas dotés de pouvoirs occultes, contrairement aux Veilleurs. C’étaient des mortels jusqu’au bout des ongles, même s’ils étaient formés à la guerre depuis qu’ils savaient marcher. Ils n’étaient pas non plus comme les paladins de l’Ordre de la Main Blanche, qui avaient juré de combattre le Mal et pouvaient invoquer de petits miracles pour y parvenir. Du moins, c’était ce que racontaient les vieux livres. L’Ordre avait été enseveli depuis longtemps quand j’étais née : Noir l’avait détruit avec une minutie remarquable, afin qu’aucun héros ne puisse jamais surgir de ses rangs dispersés. Aucune fille perdue de la Main Blanche ne revendiquerait un ancien droit de naissance pour déclencher une rébellion à Callow.
Non, ils n’étaient que des Callowans. Je vis une gerbe de flammes s’écraser contre la cuirasse d’une femme aux longs cheveux sans y laisser la moindre marque. De simples Callowans, mais pas des enfants sans défense. Les chevaliers de Callow n’avaient pas été forgés par les anciennes guerres contre la Principauté, même si celles-ci avaient été nombreuses. Non, ils étaient la réponse du Royaume aux sorcelleries des Terres désolées. Si un Sorcier ne pouvait pas se contenter d’agiter la main pour en réduire mille en cendres, ce n’était pas sans raison. Vêtus d’acier et de prières, disait la vieille chanson. Des hymnes de la Maison de la Lumière étaient gravés sur leur armement, simples rainures dans l’acier jusqu’à ce que la sorcellerie les touche. Alors, elles luisaient, et la magie glissait dessus comme des gouttes d’eau sur le dos d’un canard. Ce n’était pas une immunité : on pouvait toujours les blesser malgré cette protection, et on ne s’en était pas privé. Mais il était révélateur que, lorsque Noir avait voulu les briser, il se soit tourné vers les orques et les piques plutôt que vers les folies que Warlock aurait pu déchaîner. Face à l’acier gobelin, l’armement des chevaliers n’était qu’une armure comme une autre. La leçon était là : les ordres de chevalerie avaient été fondés pour contenir une menace, et lorsque celle-ci avait changé de nature, ils avaient été pris au dépourvu et anéantis.
Mais aujourd’hui ? Je leur avais trouvé un ennemi qui ne pouvait pas, qui ne voudrait pas changer.
« Capitaine Firasah, lançai-je, et la mage à mes côtés se raidit. Des nouvelles de l’autre côté ? »
« Elle est passée, madame », répondit la Taghreb borgne.
Firasah faisait partie des officiers mages qui avaient tenté de scruter les forces de l’Été lorsque la Quinzième se trouvait encore à Summerholm. Elle avait eu de la chance : elle s’était arraché l’œil avant que les brûlures causées par le contrecoup ne s’étendent à la moitié de son visage. Tous les mages n’avaient pas eu cette chance. Elle avait hésité quand je lui avais annoncé que nous scruterions l’Hiver en marche, mais, comme je m’y attendais, mon titre avait protégé les mages de la fureur glaciale qui s’était déversée à travers le lien. Cela n’avait guère apaisé le Prince du Crépuscule lorsque je l’avais retrouvé, mais l’appât que constituait une princesse de l’Été estropiée, que j’avais agité sous son nez, s’était révélé trop tentant pour qu’il y résiste. Le peu de temps que nous avions eu pour nous préparer avait toutefois limité les forces qu’il pouvait amener, bien plus que je ne l’aurais souhaité. Dix mille faës de plus auraient grandement facilité les choses. Il avait emmené une autre royale avec lui : la Princesse des Profondeurs silencieuses. Tous deux avaient exigé des récompenses et voulaient connaître mes plans.
Naturellement, j’avais menti.
« Bien », répondis-je à voix basse en fermant les yeux.
J’avais abordé cette bataille en pensant savoir qui tirait toutes les ficelles. L’Hiver voulait du sang et du butin, avec une faim insatiable au ventre. Kegan et Ranker voulaient quitter l’Arcadie au plus vite, convaincues que cette bataille ne pouvait se solder que par une défaite, à divers degrés. Et l’Été ? L’Été voulait m’écraser. Réduire en cendres ces mortels querelleurs qui avaient osé pénétrer dans son domaine. Je l’avais compris avant les deux autres commandantes de mon armée, parce que j’avais un avantage qu’elles n’avaient pas. Je me rappelais encore cette haine farouche qui m’avait saisie après avoir franchi la porte, lorsque j’avais contemplé le champ sous la lune. Que la Princesse du Zénith ait eu ou non une bonne raison tactique de se retirer de la Création pour nous assaillir n’avait aucune importance. Elle le devait. C’était dans sa nature. J’étais de l’Hiver, et l’Été ne pouvait pas reculer devant un défi aussi insolent que celui que je lui avais lancé. Cette bataille avait toujours été inévitable. Il ne me restait donc qu’à faire pencher la balance en ma faveur. Il me fallait une histoire, ou au moins un affrontement qui en ait la forme. Une force supérieure de l’Été tombant dans un piège avait rempli cet office ; il ne me restait plus qu’à, eh bien, tendre un vrai piège.
J’avais donc épargné le Comte du Vieux Chêne, même si ses actes lui avaient valu une mort atroce de ma main, un jour ou l’autre. Car un faë de rang comtal pouvait ouvrir des portes. Pas des portes comme les miennes, hélas, mais sa faculté de franchir en quelque sorte la frontière protégeant la Création pouvait s’étendre à tout un groupe. Comme la moitié de la cohorte de Robber, ainsi que suffisamment de mages pour maintenir le Comte du Vieux Chêne sous l’effet de protections superposées. Il avait fallu lui appliquer des couteaux de fer pour le convaincre d’ouvrir la porte, hélas, car la flamme de l’Été qui brûlait en lui rendait la Parole inefficace. Robber s’en était chargé. Il m’avait annoncé avec enthousiasme que l’École consacrait une semaine entière à ce sujet, ainsi qu’à la question : « Jusqu’où peut-on torturer quelqu’un ? » La réponse était apparemment plus compliquée que je ne l’avais cru. Le gobelin avait affirmé que c’était un sujet favori des cadets, au même titre que le cours expliquant pourquoi « des pouvoirs vastes et terribles » ne justifiaient pas l’absence de ravitaillement. J’avais choisi de ne pas trop m’attarder là-dessus.
Une fois de retour dans la Création, il devait scruter Juniper sans perdre de temps. Selon l’endroit où il réapparaîtrait avec le Comte, deux possibilités s’offraient à lui. La première, c’était que la Légion soit trop loin pour nous rejoindre à temps pour la bataille ; dans ce cas, il devait simplement ordonner aux chevaliers de partir au galop devant l’infanterie. L’autre consistait à faire passer autant de soldats que possible et à défoncer le flanc des faës en suivant les instructions que je lui avais données. Avant le début du combat, j’avais confirmé que nous étions dans le second cas. De l’autre côté du portail qui venait de s’ouvrir, toute la Quinzième était en position et, à l’heure qu’il était, elle devait avoir commencé à passer. Apprenti et Archer aussi : la personne qui se trouvait de l’autre côté de la scrutation que j’avais mise en place dès l’ouverture de la porte était Masego, le capitaine Firasah en était certaine. Bien. Je pouvais donc poursuivre le plan que j’avais conçu pour cette bataille, au lieu de me contenter d’un scénario moins ambitieux. J’étais consciente qu’espérer anéantir l’Été ici et maintenant relevait de l’utopie. Nous étions trop profondément en territoire ennemi. Mais si je jouais bien mes cartes, je pourrais peut-être obtenir ce qu’il me fallait pour mener cette guerre selon mes propres conditions.
Le problème, c’était qu’en quittant Marchford, j’avais envisagé de faire traverser l’Arcadie à une armée comme un pari risqué qui me permettrait de prendre la Diaboliste de vitesse. Après tout, tout le monde savait que les faës étaient plus puissants en Arcadie. Qu’ils pouvaient y déployer davantage de leur puissance. Tous les commandants de cette guerre avaient supposé que je tenterais de les combattre dans la Création, où le terrain m’était plus favorable. Mais l’était-il vraiment ? Cette idée me trottait dans la tête depuis Laure. Je pouvais rassembler les Légions et l’armée de Daoine dans le sud pour tenter d’écraser la Cour d’Été, mais cela me coûterait cher. Nous perdrions des milliers d’hommes dans cette bataille, et des milliers d’autres seraient trop gravement blessés pour m’aider à mater Akua. Si je faisais intervenir l’Hiver, je devrais laisser des faës rapaces déferler sur Callow sous les ordres d’une entité que j’aurais du mal à maîtriser, et plus encore à tuer si les choses en arrivaient là. Et même si je l’emportais, ensuite ? Peut-être leur en aurions-nous pris la moitié avant qu’ils ne battent en retraite, après nous avoir fait perdre le double. Et ils ressortiraient alors de n’importe où. La Quinzième et les autres forces que je pourrais entraîner avec moi étaient peut-être les plus mobiles de Calernia à l’heure actuelle, mais les faës avaient le même avantage, et savaient mieux en tirer parti.
Alors, si je ne voulais pas les voir passer tranquillement devant mon armée et ravager Callow des Bois déclinants jusqu’au lac d’Argent, je devais leur imposer leur destination. Comme Juniper l’avait fait lors de nos premières manœuvres : elle m’avait donné son drapeau pour savoir exactement où je me trouverais, plutôt que d’attendre les bras croisés qu’on fasse match nul. Le premier endroit et le premier moment où je savais avec certitude qu’ils seraient là ? Ici. Aujourd’hui. Je devais les saigner à blanc ici, car l’Arcadie était le seul endroit où je pouvais rendre leur supériorité numérique inutile. Tant que le Destin était de mon côté aujourd’hui, je pouvais les massacrer par milliers d’une façon impossible dans la Création sans y perdre moi-même des milliers d’hommes. Je ne pouvais pas en finir avec eux ici, c’était vrai. Il y aurait une seconde bataille, et pour pouvoir décider du moment et du lieu, il me faudrait me montrer un peu… imprudente. C’était ma seule chance ; nous en revenions donc à la vieille méthode du tout ou rien. Je n’avais jamais perdu ce genre de pari, et je n’avais pas l’intention de commencer aujourd’hui.
Presque tout se déroulait comme je le voulais, aussi n’avais-je pas été très surprise de voir apparaître Ranger. Aucun doute, c’était bien elle : je reconnaissais cette cape de mes rêves de Nom. J’avais aussitôt ordonné qu’on ne la provoque sous aucun prétexte. Si j’avais bien compris, elle s’abstenait de tuer des Praesi pour le plaisir davantage par égard pour Noir que par réelle affection, et il suffisait peut-être de l’irriter pour que cela change. J’avais pensé qu’elle venait pour le Prince du Crépuscule, afin de s’emparer d’un second œil pour sa collection de bijoux, mais elle n’avait pas bronché quand il était apparu. Elle n’avait pas non plus attaqué la Princesse Sulia, ce qui était mon autre hypothèse. Ce n’était… pas bon. Si cela avait été quelqu’un d’autre, j’aurais supposé qu’elle attendait que les faës s’épuisent les uns contre les autres avant de fondre sur eux, mais cela ne correspondait pas à l’idée que je me faisais de Ranger. Si elle était venue pour se battre, elle voulait que son adversaire soit au sommet de sa forme. Plus elle tardait à intervenir, plus je devenais nerveuse. Mais que pouvais-je y faire, par les Enfers ? J’étais presque certaine de pouvoir battre Archer si nécessaire, mais l’autre porteuse de Nom avait été très franche sur l’écart entre elle et son mentor.
Cette franchise ne laissait pas beaucoup de place au doute quant à l’issue d’un combat que je ne voulais vraiment pas engager.
J’ouvris les yeux et observai la bataille. J’avais encore des cartes à jouer, plus que mes adversaires ne le croyaient sans doute, mais je devais choisir le bon moment si je voulais l’emporter. À l’est, l’Été et l’Hiver s’affrontaient. Le centre de la ligne de l’Hiver était constitué d’un groupe de cinq mille de mes vieux copains, les soldats de bois mort, et ils massacraient les troupes régulières de l’Été. Les flancs, en revanche, étaient formés des mêmes bandes hétéroclites qui avaient attaqué Marchford — et ils se faisaient salement malmener. Les ruses qui avaient marché contre mes légionnaires laissaient les autres faës de marbre et, contrairement aux faës de l’Été, ces abrutis ne combattaient pas en formation. Des guerriers contre des soldats, songeai-je. Lorsque le flanc gauche vacilla, mes « alliés » durent engager leurs unités lourdes pour l’arrêter : mille Cavaliers de l’Hôte, montés sur leurs licornes meurtrières, jaillirent des bois et chargèrent l’ennemi pour faire retomber la pression. Les chevaliers ailés de l’Été s’envolèrent, mais, avec des effectifs égaux de chaque côté, l’issue de ce pan de bataille ne faisait aucun doute. Dans le ciel, l’affrontement ne tournait pas mieux.
La Princesse Sulia et son sbire susceptible avaient enflammé leurs ailes et s’étaient envolés pour affronter le Prince du Crépuscule et la Princesse des Profondeurs silencieuses. Les voir se battre me donnait envie de grimacer. Le prince de l’Hiver commença par emplir le ciel d’un blizzard hurlant, que la Princesse du Zénith chassa aussitôt en hurlant. Elle hurla, tout simplement. Même pas de feu, rien. Ça avait dû être humiliant. Voir la famille royale de l’Été se battre me donnait une idée de ce que ça devait être que de regarder Apprenti et moi nous donner à fond. Sulia tenait les royaux de l’Hiver occupés au corps à corps tandis que le Prince de la Sécheresse profonde attaquait par sorcellerie. La Princesse des Profondeurs silencieuses les ralentit quand elle fit appel à une puissance dont je pouvais sentir le poids depuis ma position. Une pression écrasante s’abattit sur eux, déformant le sol sous leurs pieds — et réduisant des faës des deux camps en bouillie —, manquant de faire tomber les deux de l’Été du ciel. Mais cela ne dura pas. La Princesse Sulia riposta en lui tranchant le bras, puis en écrasant le nez du Prince du Crépuscule avec. J’aurais admiré son style si je n’avais pas été la prochaine sur sa liste de victimes.
La scène illustrait à merveille pourquoi l’Hiver se faisait rosser dès qu’il était question de bataille. Il tenait bon pour l’instant — Profondeurs silencieuses se fabriqua un bras tout neuf en glace et tenta aussitôt d’étrangler avec le prince qui se trouvait de l’autre côté —, mais le sablier finirait par s’écouler. Je ne pouvais pas laisser faire, même si j’aurais aimé que le Prince du Crépuscule serve d’exemple à tous ceux qui voudraient se servir de moi. J’avais encore besoin d’eux.
À l’est, les choses se déroulaient mieux. Les soldats réguliers de la Quinzième établissaient une tête de pont à mesure qu’ils traversaient, même s’il faudrait du temps avant qu’ils soient assez nombreux pour être efficaces. Apprenti m’avait dit des mois plus tôt qu’il pourrait transformer des faës en ouvreurs de portails de mon calibre, à condition d’avoir un prisonnier d’un rang suffisant. Mais je ne pouvais m’empêcher de remarquer que le portail qu’il avait réussi à ouvrir était nettement plus petit que le mien. Je soupçonnais qu’une autre leçon sur les subtilités de la transformation des faës en matériau pour des réseaux runiques se profilait à l’horizon, et je ne m’en réjouissais pas. Quant aux chevaliers de Callow, eh bien, ils s’étaient frayé un chemin à travers ce qui devait être quatre mille faës avant de se retirer en bon ordre. Ils en auraient tué davantage si les faës devant eux ne s’étaient pas envolés au lieu de se laisser docilement piétiner. Les soldats de l’Été tentaient maintenant des tirs en salve, mais même leurs petites flèches enflammées n’étaient pas assez rapides pour rattraper une bonne cavalerie en mouvement. Les chevaliers sortirent de leur portée, ne perdant qu’une vingtaine d’hommes sous le feu : une lourde armure de plates n’était pas à prendre à la légère, et sans la sorcellerie du feu, ces flèches n’avaient rien de plus que des flèches ordinaires.
Ils se reformèrent et commencèrent à virer pour prendre les faës à revers, à ma grande joie. Quelques milliers de soldats réguliers de l’Été s’étaient empressés de reformer une ligne à l’endroit où ils avaient chargé, pour ne trouver personne en face d’eux. Cela soulagea également les forces qui s’attaquaient aux murs de mon camp ; de ce côté-là, les légionnaires d’Afolabi enseignaient aux faës comment la Douzième avait mérité son nom. Je n’aimais peut-être pas cet homme, mais il savait mener une guerre. Je voyais déjà une menace se dessiner, même si nous avions encore l’avantage. Les faës qui se préparaient à encaisser une nouvelle charge de cavalerie n’avaient plus que quelques centaines de légionnaires de la Quinzième devant eux. S’ils décidaient de prendre cette porte, Juniper ne pourrait pas faire grand-chose depuis sa position. Il fallait leur donner autre chose à craindre.
« Capitaine, dis-je. Faites passer le message : qu’ils me rejoignent sur le champ de bataille. Ils n’ont qu’à chercher les cris les plus forts. »
« Madame », salua Firasah.
Je roulai les épaules sous ma cuirasse. Dommage que je ne puisse pas y faire graver des prières comme sur l’armure des chevaliers. Mais vu que j’avais plus ou moins vendu mon âme aux Dieux d’en Bas, je n’aurais probablement récolté que la peau brûlée. Enfin, pas vraiment vendue. J’avais pris ça avec un peu trop de désinvolture pour avoir fait rédiger un contrat par un scribe. Mise en gage était plus exact. J’envoyai un coureur auprès de Nauk et regardai les barricades s’écarter tout autour de l’avenue centrale du camp. Hakram me rejoignit peu après, tout droit sorti des combats sur les palissades extérieures. Sa hache était luisante de sang et sa spalière avait été fendue de part en part. Sa bonne humeur sautait aux yeux.
« Une sortie ? demanda-t-il.
— Il est temps », approuvai-je en attachant mes cheveux en queue-de-cheval.
Je fermai les agrafes de mon casque et enfilai mes gantelets, fléchissant avec précaution les doigts protégés par l’armure. Bien. Ils ne me protégeraient peut-être pas beaucoup contre une véritable lame faë, mais ils avaient au moins le mérite de garantir que tout ce que je frapperais se briserait.
« La Duchesse Kegan annonce qu’elle fera suivre les troupes régulières et les Veilleurs, dit Adjoint. Puisque ces chevaliers ailés ne viennent pas de chez nous.
— Combien ?
— Neuf mille au total, répondit le grand orque. La maréchale Ranker estime qu’en prélever davantage affaiblirait trop les murs. »
Pour les sièges, du moins, j’étais disposée à suivre les conseils de la vieille gobeline. C’était elle qui avait orchestré la prise de Summerholm et de Laure, pendant la Conquête.
« Ils sont aussi proches et aussi nombreux que possible, remarquai-je.
— C’est ce qu’elle a dit aussi », sourit Adjoint, avec l’air du vilain chat vert qui aurait attrapé le geai bleu. « On fleurit d’abord, puis on lance notre contre-charge. »
« Tu sais, je suis sûre que l’Été est prêt à affronter bien des choses, méditai-je. La magie, les forteresses volantes, les porteurs de Nom. Mais l’ingénierie gobeline ? J’en doute. »
Les deux mille soldats de Nauk formèrent un bélier large comme l’avenue, les unités lourdes en tête, tandis que les Deoraithe se tenaient prêts derrière eux. Je pris la tête, Hakram à mes côtés, avec les survivants des Gallowborne rassemblés autour de moi. Derrière nous, près du centre du camp, le bruit des engrenages et des poulies qu’on relâchait emplit l’air. Une douzaine de carreaux de baliste à la pointe en fer froid sifflèrent dans les airs, suivis un battement de cœur plus tard par des pierres de trébuchet. Les Gallowborne m’ouvrirent grand les portes et, devant nous, je vis des dizaines de faës saigner sur le sol, tandis que les rangs en face étaient troués par des rochers gros comme des chevaux. Ranker avait eu la gentillesse d’affaiblir l’ennemi pour nous, et continuerait de marteler les flancs pendant notre progression. Par les dieux, j’étais ravie que les faës dédaignent les machines.
« QUINZIÈME ! » lançai-je en dégainant mon épée. « EN AVANT ! »
Tous les Enfers se déchaînèrent, mais, pour une fois, les damnés, c’était nous.