Chapitre 131
« Quand les historiens tentent de cerner les méthodes de Foundling, ils citent la bataille des Camps ou le Cimetière des Princes, mais ces événements sont venus plus tard. Après qu’elle eut appris son métier. Pour comprendre comment elle opérait, regardez plutôt la bataille des Quatre Armées et d’une : du début à la fin, elle jouait à un tout autre jeu que chacun des autres commandants sur le champ de bataille. »
— Extrait de « Commentaires sur les guerres inciviles », de Juniper aux Boucliers Rouges
Nauk des Lunes croissantes passait une journée intéressante. On l’avait réveillé avant l’aube, quand les officiers de garde avaient dû mettre fin à une rixe entre des légionnaires de la Quinzième et de la Douzième : l’animosité entre Afolabi et le Patron s’était répandue dans les rangs, et quiconque avait traversé Marchford et Liesse n’était pas disposé à laisser toutes ses dents à quelqu’un qui parlait mal de Catherine Foundling. Ces pauvres cons avaient eu de la chance de ne pas tomber sur le Gallowborne en ouvrant la bouche : cette sinistre bande de peaux pâles dégainait pour des broutilles de ce genre et ne rengainait que lorsque la lame était rouge. Le légat était d’humeur massacrante quand il était arrivé sur les lieux, mais Hakram avait déjà réglé l’affaire. Les hommes de la Douzième avaient été remis à leurs officiers pour être punis — et avec le maréchal Ranker dans le dos d’Afolabi, personne ne se faisait d’illusions sur la clémence de la sanction — tandis que ses gars à lui avaient été traînés jusqu’à leur quartier du camp. Se battre entre légionnaires en territoire hostile attirait des sanctions plus sévères qu’une simple rixe : ils auraient droit à une bonne bastonnade. Quand Main-Morte leur avait annoncé que leur punition serait reportée jusqu’à leur retour en Création, ils avaient ricané ; leurs sourires avaient vite disparu quand Hakram avait ajouté que, pour compenser, il s’en chargerait lui-même.
Nauk se disait que le souvenir de son vieil ami écrasant un noble faë en se servant d’un cheval d’une seule main suffirait à les faire se conduire en véritables foutus légionnaires pendant quelques semaines, au moins.
« Elle s’est fait un nouvel ennemi, grogna le légat en regardant les derniers s’éloigner.
— C’est un Soninke de vieille souche, répondit Main-Morte. Il n’aurait jamais été un ami. Il sera plus utile en guise d’exemple, de toute façon. »
Le bon côté d’Hakram, c’était qu’il ne croyait pas aux courbettes. Il n’y avait jamais cru. S’il disait que la décision du Patron d’envoyer un foutu général de Praes hors de la pièce pour qu’il nettoie sa pipe comme un enfant désobéissant avait du sens, c’est qu’il le pensait. Il n’aurait pas eu peur de la contredire ouvertement, si ce n’était pas le cas — du moins pas avec Nauk pour seul témoin. Le légat cracha sur le côté.
« Si tu le dis. À mon avis, les Wallerspawn n’ont pas bronché. »
L’autre orque haussa un sourcil. Nauk renâcla.
« Elle parle avec l’accent de Laure, Hakram. Elle est autant l’une des leurs que moi. »
« Elle te flanquera quand même une baffe si elle t’entend employer ce mot, répliqua-t-il. Nous avons des comptes plus importants à régler que de vieilles rancunes de ce genre. Ce sont nos alliés, du moins pour le moment. »
Facile à dire pour Main-Morte. Son grand-père n’était pas mort en chargeant le Mur. Ce vieux bagarreur était resté trop longtemps plongé dans la Rage rouge pour battre en retraite lorsque la Garde était sortie en force, et il avait fini la tête fichée sur un pieu. Elle y était peut-être encore, à sa connaissance.
« Les Deoraithe, alors », concéda Nauk en maugréant.
« Kegan a la poigne de fer, je te l’accorde, concéda Hakram en kharsum. Mais elle observait, et elle s’en souviendra la prochaine fois qu’elle voudra nous pousser. »
« La politique, souffla Nauk. Content que ce soit toi, le pauvre salaud chargé de t’en occuper. »
« Au fond, ce n’est pas si différent des alliances de l’École de guerre, répondit Main-Morte en se tournant vers la nuit. Tout le monde veut quelque chose. »
Le légat grogna, exprimant par là tout le dégoût que lui inspirait la foutue roublardise des Terres désolées.
« Essaie de grappiller le sommeil qu’il te reste, finit par dire Hakram. Demain, ce sera une journée rouge, s’il en est. »
Nauk des Lunes croissantes sourit, dévoilant ses crocs d’ivoire dans la nuit.
« J’ai hâte. »
Ils arrivèrent sur place en milieu de matinée et, tandis que le reste des armées s’installait, Nauk refila ses tâches au commandant Jwahir afin d’étudier les environs à loisir. La femme taghreb était plus douée pour l’organisation, de toute façon. Il l’avait choisie comme seconde pour cette raison précise, après avoir perdu son frère de manière si foutrement stupide aux Trois Collines. L’étrange route qu’ils avaient empruntée pour venir jusqu’ici continuait vers le nord et, disait-on, finissait par rejoindre Aine et le siège de la Cour d’Été. Personne n’avait la moindre idée du temps qu’il faudrait pour s’y rendre. Apparemment, le temps était subjectif en Arcadie ; ça ressemblait au genre de conneries que les rejetons du Sorcier racontaient après quelques coupes. Quoi qu’il y ait là-bas, ce n’était pas assez proche pour renforcer l’ennemi à temps, et c’était l’essentiel. Pour l’instant, l’ennemi ne montrait aucun signe de vie, et ils avaient vérifié. Les bois à l’est étaient déserts, et si épais qu’on ne pouvait y marcher en rangs serrés. Les gobelins estimaient qu’on ne pouvait pas traverser les collines à l’ouest depuis l’autre côté, mais ça ne valait pas un clou quand l’ennemi avait des ailes. Si Nauk avait eu envie de parier, il aurait misé sur le fait que l’Été y avait caché une sale surprise pour les prendre à revers, là où les lignes seraient engagées.
Au moins, ce serait un affrontement défensif. Le genre de combat où la plupart de leurs forces excellaient. Les Wallerspawn préféraient laisser l’ennemi venir à eux et comptaient en outre beaucoup d’archers, tandis que la bande de coupe-gorge du maréchal Ranker disposait des meilleurs sapeurs de toutes les Légions. Quant à la Douzième du général Afolabi, son surnom était Inébranlable. Pendant la Conquête, elle avait empêché une force callowane deux fois plus nombreuse d’atteindre Summerholm assiégée, en s’enterrant sur place et en laissant les soldats ennemis mourir contre ses palissades. Après avoir perdu un kabili entier au début de la Rébellion de Liesse et avoir eu besoin de la Quinzième pour les tirer du pétrin à Summerholm, ces gars et ces filles auraient à cœur d’effacer la tache de leur dossier. Ils se battraient avec le feu au ventre, quelle que soit la menace qui se présenterait. L’absence d’informations fiables sur ce que ce serait lui pesait comme un caillou dans la botte depuis le début de cette expédition. Apparemment, il y aurait une sorte de princesse, mais par les Enfers, qu’est-ce que ça voulait dire ? Le légat s’intéressait davantage aux effectifs, mais eux aussi restaient une inconnue. Les quelque trente mille soldats rassemblés ici n’étaient pas à prendre à la légère, et Nauk aurait parié qu’ils pourraient tenir tête à vingt-cinq mille braillards de l’Été, quels que soient les nobles qui les soutenaient.
Trente mille, ce serait plus risqué, cela dit. Au-delà, ça deviendrait sanglant, et pas de la façon que le légat appréciait. La Quinzième avait déjà été en infériorité numérique, aux Trois Collines, et surclassée à Marchford. Mais jamais les deux à la fois. Même le Patron aurait du mal à tirer une victoire d’un tel pétrin, si la situation l’exigeait. À propos. Faisant semblant de ne pas voir Jwahir le chercher avec son air de rapport, Nauk s’éclipsa aussi discrètement qu’un orque de sa taille le pouvait. Catherine était assise dans l’un des fauteuils capitonnés et décadents qu’ils avaient pillés à la forteresse, étendue comme un chat paresseux avec sa pipe en os de dragon. Nauk se demandait parfois si elle savait combien valait ne serait-ce que ce morceau d’os de dragon : sa vente aux enchères aurait suffi à acheter un manoir dans l’un des beaux quartiers d’Ater. Elle souffla une bouffée de fumée tandis qu’il posait les coudes sur le dossier de son fauteuil, dont la structure de bois gémit sous son poids.
« Nauk, le salua-t-elle. »
Elle prononça son nom comme on le disait en kharsum. C’était toujours étrange de l’entendre parler la langue de son peuple. Elle avait un accent des Terres centrales impeccable sans y avoir jamais mis les pieds — il soupçonnait son Nom d’y être pour quelque chose. Le légat voyait bien son profil, de si près. Ses pommettes hautes et saillantes, encore plus marquées depuis qu’elle était partie en Arcadie arracher sa part de peau à l’Hiver ; son teint hâlé, assombri par les longues marches sous le soleil qu’ils avaient faites ces derniers temps. Il ignorait si elle était jolie selon les critères humains — elle avait certainement sa part d’admirateurs transis, même si elle n’avait jamais fait les yeux doux qu’à Kilian. Nauk savait mieux que de demander comment ça s’était terminé. Personne n’avait manqué de remarquer qu’elles faisaient chambre à part depuis des mois et qu’elles se parlaient rarement directement, désormais.
« Cat, grogna-t-il en retour. »
« Tu ne devrais pas être en train de préparer tes hommes ? »
Le ton était désinvolte, mais il savait qu’il devait prendre la question au sérieux. Le Patron était loin d’être aussi dur que Juniper, mais elle aimait que ses troupes soient bien organisées. Même ceux qui étaient avec elle depuis la Compagnie des Rats devaient mettre la main à la pâte.
« Jwahir s’en occupe. Je vérifierai plus tard. Pourquoi n’as-tu pas encore ouvert le portail ? »
« Je m’attends à ce qu’ils apparaissent peu après moi, répondit-elle, amusée pour une raison qui lui échappait. Mieux vaut nous retrancher d’abord. »
« Ça va être une sacrée bataille, grogna Nauk. Il nous faudra peut-être plus d’une cloche et demie pour battre en retraite si on essuie des tirs tout du long. Et ceux qui partiront les derniers auront droit à un combat d’enfer. »
Il était resté assez longtemps près d’elle pour commencer à sentir le froid. Quoi qu’elle eût fait dans l’Hiver, cela l’avait changée. Son caractère était plus irritable — même si elle n’avait jamais été une fleur délicate — et, désormais, l’endroit où elle se tenait était toujours un peu frisquet. Ça ne dérangeait pas Nauk. Ça lui rappelait son foyer, les Steppes au printemps, juste après la fonte des neiges. De sa hauteur, il vit le coin de sa bouche tressaillir. Le sourire-lame. Chaque fois qu’elle l’arborait, quelqu’un finissait toujours par se vider de son sang sur le sol, tôt ou tard.
« La princesse Sulia commandera les forces d’en face, dit Cat. On m’a dit un jour qu’elle avait une “vision des choses d’une simplicité remarquable”. »
« Pas besoin de faire dans la dentelle quand on peut tout brûler à longueur de journée, dit Nauk, l’admiration et l’agacement se disputant dans sa voix. »
« Affronter quelqu’un comme ça, c’est un peu comme affronter un Héros, réfléchit le Patron. Elle entrera dans la bataille en pensant connaître l’histoire qui l’attend, parce que c’est tout ce qu’elle a jamais connu. »
« J’imagine que ce n’est pas une histoire qui finit bien pour nous, dit Nauk. »
« C’est l’histoire d’envahisseurs qui se font rosser en essayant de battre en retraite, répondit-elle. Le plus probable, c’est qu’elle se termine par une dernière résistance à la porte, pour couvrir la fuite des derniers d’entre nous. »
« Alors, c’est nous qui ferons l’arrière-garde ? demanda le légat. »
Ce serait un combat mémorable, c’était certain. Il n’aimait pas l’idée de sacrifier ses jesha pour couvrir d’autres Légions et les Wallers — les Deoraithe, mieux valait même y penser ainsi, elle serait capable de sentir ses pensées —, mais si c’était nécessaire pour gagner la guerre, il serrerait les dents et encaisserait.
« Oh, par les dieux, non, rit doucement Catherine. L’Été entre dans cette bataille en pensant que notre stratégie consiste à limiter les pertes. Je ne suis pas venue ici pour fuir en boitant, Nauk. Je suis venue pour faire couler le sang. »
Nauk sentit ses épaules se détendre et laissa échapper un petit rire. Pas à cause de ses paroles, même si elles étaient assez rassurantes, mais à cause du ton. Calme. Catherine Foundling était toujours plus dangereuse quand elle se faisait calme. Il était temps de faire savoir ça à deux mondes, songea-t-il.
« La fille avait raison, dit la duchesse Kegan. »
Adair changea d’appui, les yeux rivés sur le même spectacle qu’elle. La comtesse Foundling avait ouvert son portail une demi-heure plus tôt, peu après que la gobeline eut achevé ses préparatifs, et déjà l’armée de l’Été arrivait. Elle venait du nord, en descendant la route, comme prévu, mais Kegan doutait que ce fût le seul axe d’attaque. Cette princesse Sulia s’était montrée assez compétente pour annexer la majeure partie du sud de Callow : elle ne se contenterait pas d’une simple attaque frontale.
« Seulement sur le moment. Elle s’est trompée sur les effectifs, dit doucement Adair. Mes hommes en comptent plus de cinquante mille. »
La dirigeante de Daoine ferma les yeux, s’autorisant cette faiblesse uniquement parce que son vieil ami était le seul assez proche pour la voir. Plus de cinquante mille. Ils pouvaient à peine se permettre d’en affronter la moitié.
« L’Été a dû mobiliser toutes ses forces pour nous écraser, finit-elle par dire. Il ne doit rester que des sentinelles en Création. »
« La Quinzième et les forces de Fléau-des-Chevaliers se dirigeaient plein sud quand nous avons franchi le portail, fit remarquer Adair. Elle voulait peut-être que nous servions tous d’appât pendant qu’elles reprendraient Dormer et Holden. »
« Aucune de ces forces n’est assez importante pour tenir les villes si l’Été attaque ensuite, dit Kegan en fronçant les sourcils. »
« Elle est jeune, répondit Adair en haussant les épaules. Et elle n’a pas encore été vaincue. Voilà qui nourrit l’arrogance. »
« Ce n’est pas une idiote, murmura la duchesse. Prenons garde à ne pas commettre l’erreur de la croire telle. Ce serait un faux pas coûteux. »
Et quel délicat exercice d’équilibriste cela avait été que de traiter avec cette enfant terrifiante. Kegan ignorait où le Seigneur Charogne avait déniché ce monstre ; les histoires qui la faisaient passer pour une orpheline de Laure n’étaient sûrement qu’un écran de fumée. Les pupilles impériales obscures ne remportaient pas les batailles que Catherine Foundling avait gagnées, pas après deux ans. Deux fois, des Héros étaient morts de la main de la jeune fille ; des démons et des diables avaient été dispersés par de simples mortels sous son commandement ; une force de résurrection avait été arrachée de force aux mains d’un Hashmallim en plein retour. C’étaient là les signes annonciateurs d’une légende. Si le Chevalier Noir avait jamais été lié à l’un des Peuples, Kegan aurait cru que Foundling était sa propre fille, élevée dans l’ombre pour la soustraire aux couteaux des Hauts Seigneurs. Puisque ce n’était pas le cas, on avait dû la trouver toute petite et l’entraîner à l’abri des regards indiscrets, pour en faire une arme destinée à réprimer les futures rébellions callowanes. La clairvoyance du méchant lui glaçait le sang ; ses machinations, élaborées des décennies à l’avance, portaient leurs fruits au moment précis où il le fallait.
Pourtant, son arme semblait avoir légèrement dévié de sa trajectoire. Elle était en passe de devenir une puissance à part entière, ce qui signifiait qu’on pouvait négocier avec elle. Kegan avait compris très tôt la même vérité que Ranker — cette vieille garce pourrie — avait manifestement saisie : pour empêcher Foundling de prendre conscience de la force de sa position, il fallait brandir le bâton et ne lui faire miroiter une carotte qu’en de rares occasions. Trouver le juste équilibre était délicat, vu à qui elles avaient affaire. La duchesse de Daoine sentait encore son sang se glacer au souvenir de cette gamine fluette qui avait jeté un coup d’œil à un général de Praes en déclarant avec désinvolture qu’elle pourrait lui parler si elle le souhaitait. La menace implicite n’avait échappé à personne autour de la table. Contredis-moi, et je te priverai de ta volonté, aussi facilement que si je claquais des doigts. Par les dieux, à peine dix-huit ans et elle pouvait déjà se servir de son Nom pour imposer sa volonté aux autres. Même le Seigneur Charogne n’avait pas été aussi précoce, et Kegan connaissait mieux que la plupart la terreur qu’inspirait cet homme. Sa propre tante avait fini criblée de flèches dans sa forteresse, alors que le Duni n’était encore qu’un Écuyer ; il l’avait balayée comme une mouche, au cœur même de l’une des forteresses les mieux défendues de Calernia. Praes n’était pas à prendre à la légère, sauf à y être contraint par une excellente raison.
Le sinistre manteau des Calamités passait à de nouveaux Porteurs de Noms et, même encore jeunes, ces monstres deviendraient aussi dangereux que les anciens.
Adair remua de nouveau, attirant l’attention de Kegan. Elle suivit son regard et vit l’armée faë s’étendre dans la plaine, face aux fortifications. Elle en comptait près de soixante mille, révisant à la hausse son estimation précédente. Des chevaliers montés sur des chevaux ailés s’y trouvaient ; la duchesse s’attendait à ce qu’ils leur causent des ennuis, même s’ils ne pouvaient pas faire de sorcellerie, ce qui lui semblait peu probable.
« Les collines, murmura Adair. »
Kegan aperçut une personne isolée. Elle portait une cape à capuche et s’adossait à la pente, affûtant une épée avec une pierre à aiguiser. À cette distance, même la Garde ne pouvait distinguer grand-chose à l’œil nu. Qui que ce fût, la personne ne semblait pas vouloir quitter les hauteurs. Un chroniqueur ? se demanda Kegan. Il était étrange qu’un érudit soit armé, ou même qu’il se trouve ici. Elle hésitait à envoyer des éclaireurs se renseigner quand deux silhouettes montées émergèrent à la tête de l’armée de l’Été. L’une, pâle et brune, portait une barbe parfaite et des robes tissées de flammes et de soleil. Une épée reposait à sa hanche, et il ne semblait pas avoir d’autre arme. L’autre était plus grande, et son identité ne faisait aucun doute : la Princesse du Zénith était telle que les récits la décrivaient, les cheveux de feu et d’une beauté terrible. Des volutes de chaleur déformaient l’air partout où elle passait. La princesse Sulia brandissait un étendard de trêve. Elle chevaucha jusqu’à mi-chemin entre les deux armées qui l’attendaient, puis planta le mât de bois dans le sol d’un coup sec. Le bras droit de Foundling les rejoignit peu après, cet orque imposant avec une abomination nécromantique au poignet. Il hocha poliment la tête, et l’étiquette voulait que Kegan en fasse autant. Elle s’y résigna à contrecœur.
« Lady Foundling vous invite à rejoindre le groupe qui rencontrera l’Été, dit-il. »
« Je vais donc m’y rendre, répondit froidement Kegan. Nous avons affaire à bien plus que ce que nous avions négocié. »
« C’est toujours le cas, sourit l’Adjoint en découvrant sinistrement ses crocs. Vous avez vu la personne dans les collines ? »
« Oui, répondit Kegan. »
« Elle demande qu’on la laisse tranquille, dit l’orque. »
« Pourquoi ? demanda Kegan en fronçant les sourcils. »
« Ses mots exacts étaient : “Si c’est bien celle à qui je pense, nous ne voulons vraiment pas nous mettre en travers de son chemin.” »
« Charmant », ricana la duchesse, sans laisser paraître son malaise.
Une alliée de Foundling ? Non, impossible. Tous les Porteurs de Noms qui la suivaient étaient recensés. Et si c’était une faë de l’Hiver, l’armée de l’Été aurait attaqué. Ce ne pouvait pas être la Chasse sauvage, puisque la saison ne s’y prêtait pas : ces entités ne se manifestaient qu’au Printemps et à l’Automne. Trop d’inconnues pesaient sur ce champ de bataille, et Kegan n’aimait pas ça du tout. Elle rejoignit malgré tout les autres diplomates. La comtesse elle-même et Ranker formaient tout le groupe : puisque l’autre camp n’avait pas encombré le terrain, inutile d’en faire autant. Le visage de la gobeline était impassible, mais la jeune fille semblait remarquablement à l’aise. Comme si elles ne marchaient pas pour parlementer avec des demi-dieux au sommet de leur puissance. Un monstre, pensa Kegan. Seul un monstre aurait ce demi-sourire en s’avançant vers les faës.
« Princesse Sulia, si je ne m’abuse ? dit Foundling. »
« Duchesse des Nuits sans Lune, répondit la créature. »
Il était douloureux de la regarder trop longtemps, constata Kegan. Comme de fixer le soleil.
« La nouvelle se répand vite, dit Foundling d’un ton amusé. Qui est l’homme à la barbe bien taillée ? »
« Je suis le Prince de la Sécheresse profonde, dit le faë. Et si son visage était beau, la haine le rendait laid. Nous nous rencontrons enfin, pion de l’Hiver. »
La jeune fille fit claquer sa langue.
« Je suis au moins une tour, tout de même. Inutile d’être insultant. »
Ignorait-elle vraiment que chaque fois qu’elle parlait, les faës frémissaient d’envie de la tuer ? se demanda Kegan, consternée. Pourquoi était-elle venue négocier si c’était pour les provoquer ?
« Vous vouliez parler, intervint Ranker. »
Pour Kegan, devoir éprouver de la reconnaissance envers une vieille prune ratatinée comme elle ajoutait l’insulte à l’injure.
« Rendez-vous, ordonna la princesse Sulia, et son ton avait un poids qui faillit donner envie à Kegan de s’agenouiller. Vous pouvez encore tous vous rallier à l’Été. Seule la créature brisée qui porte le sceau de l’Hiver doit mourir aujourd’hui. »
« C’est toujours rafraîchissant de rencontrer quelqu’un qui est moins doué en diplomatie que moi, fit remarquer Foundling, avec un air d’admiration. »
La duchesse de Daoine serra les dents. La jeune fille prétendait-elle encore ne pas avoir utilisé avec soin l’hostilité de Kegan envers Ranker pour parvenir à ses fins, encore et encore, les poussant à se disputer avant d’intervenir au dernier moment en « médiatrice » ? Même le Seigneur Charogne n’était pas un manipulateur aussi suffisant : le Chevalier avait au moins la décence de ne pas prétendre qu’il faisait autre chose que prendre ce qu’il voulait. La Princesse du Zénith ignora les Porteurs de Noms et tourna plutôt les yeux vers l’unique gobeline.
« Tu n’as pas à mourir pour rien, mortelle, dit-elle. Les lois de l’Été te protégeront quand tu auras prêté allégeance. »
La main brûlée de la gobeline se crispa, jusqu’à ce que ses ongles acérés lui entaillent la paume. Elle soutint le regard de la faë en affichant un sourire plein de crocs fins.
« Je suis maréchal des Légions de la Terreur, espèce de pétasse prétentieuse, dit-elle. Je ne vis que selon une seule loi : un péché, une grâce. Tu veux que je me rende ? Viens me prendre. »
Les yeux de la faë se tournèrent vers Kegan, qui s’était préparée. Elle ressentit ce que Ranker avait dû éprouver : ce poids écrasant sur ses épaules, qui ne résultait même pas d’un effort de puissance — la Princesse du Zénith ne faisait que lui accorder une fraction de son attention, et cela suffisait.
« Je suis duchesse de Daoine, répondit froidement Kegan. Je ne réponds ni aux dieux ni aux hommes, encore moins à des gens comme toi. »
« Je ne proposerai pas une seconde fois de vous épargner, dit le Prince de la Sécheresse profonde d’un ton triste. Il n’est pas encore trop tard. »
« Puisqu’on en parle, dit Foundling en faisant craquer son cou d’un bruit sinistre. Si tu veux éviter que je te batte comme plâtre, il n’est pas trop tard pour faire la paix. Il me faudra des otages et des réparations, bien sûr, mais tu peux encore t’en tirer en ne perdant qu’une main. »
Nous allons mourir, comprit Kegan avec une clarté cristalline. Nous allons mourir parce que tout ce que le Seigneur Charogne a fait pour instruire cette enfant lui a brisé l’esprit.
« Tu croyais que nous ne remarquerions pas la puanteur du Prince du Crépuscule qui se dégage des bois ? railla le Prince de la Sécheresse profonde. Il n’a eu le temps d’amener qu’un tiers de l’Hiver avec lui. Vous êtes toujours en infériorité numérique. »
La duchesse jeta un coup d’œil vers l’est, où les bois ne laissaient toujours rien voir. Les faës avaient-ils été trompés, ou bien leurs éclaireurs ? Une partie se jouait ici, mais elle n’en connaissait ni les règles ni les joueurs.
« J’essaie d’être clémente, dit Foundling, et son mensonge était si outrageusement évident que Kegan faillit grimacer. Tu vas vraiment cracher sur ma bonne volonté ? »
La Princesse du Zénith cracha, et le sol où sa salive tomba prit feu.
« Tant pis, j’aurai essayé », sourit Foundling d’un air désagréable. « À bientôt. »
Les faës respectèrent les termes de la trêve : l’armée ennemie ne bougea pas avant que les trois femmes eussent rejoint les leurs. Ranker se demanda avec une vive curiosité s’ils respectaient la trêve telle qu’on la concevait en Calernia ou si ce concept calernien venait à l’origine d’Arcadie, dont on disait généralement qu’elle avait existé avant la Création. Une question pour plus tard. Elle glisserait la question dans sa correspondance avec Tikoloshe ; l’incube incroyablement ancien aurait peut-être une idée. Le maréchal avait conçu les défenses des armées alliées sans savoir que des renforts de l’Hiver étaient en route, si tant est que de tels renforts fussent réellement en route. Elle avait gardé un œil sur le petit raider de Foundling depuis qu’il était arrivé à Denier pour la première fois et, même si ses éclaireurs l’avaient perdu de vue après la forteresse, ses gens avaient remarqué que de nombreux mages avaient disparu avec lui. Était-ce là le plan de l’Écuyer ? Se servir du comte du Vieux Chêne et d’un rituel inconnu pour faire croire que l’Hiver avait envoyé des troupes, en simulant la présence de puissantes faës de l’Hiver. Le fils de Wekesa recevait ses ordres d’elle ; il avait donc pu lâcher quelques secrets avant qu’elle ne parte vers le nord. Mais cela aurait exigé une grande finesse et une préparation minutieuse, et Ranker n’avait pas encore pris Foundling pour ce genre de méchante.
Si c’était un bluff, on pouvait aisément le démasquer. Il leur ferait peut-être gagner un peu de temps, mais pas beaucoup, et certainement pas assez pour influer sur l’issue du combat. L’évacuation avait déjà commencé, les chariots de ravitaillement — et de butin — partant les premiers. L’ancienne Matriarche en comprenait la logique. Il faudrait bien les faire passer de l’autre côté, et cette méthode permettait de garder autant de forces que possible sur le champ de bataille, aussi longtemps que possible. Les Deoraithe réguliers devaient suivre, tandis que l’ordre de passage du reste serait décidé au fil de la bataille. Ranker avait observé attentivement les mouvements de l’Écuyer depuis qu’il était apparu qu’elle préparait quelque chose, mais elle n’avait rien appris de bien utile. Après l’ouverture du portail de sortie, Foundling avait envoyé quelques-uns de ses rares mages restants scruter l’autre côté. Ils avaient établi le contact quelques instants avant de rompre. Les propres mages de Ranker avaient écouté, mais aucun mot ni aucune image n’avait filtré. Ranker — celle qui a la prestance d’une personne de haut rang dans la langue de pierre, celle qui est destinée à se tenir impitoyablement au-dessus des autres dans la langue des matriarches — avait connu plus de journées rouges que n’importe quel gobelin vivant. Elle combattait dans les Eyries quand les Calamités étaient encore au berceau ; elle avait taillé sa route dans la guerre civile, la Conquête et une douzaine d’opérations mineures.
Pour la première fois depuis de nombreuses années, pourtant, elle avait l’impression d’avancer dans les ténèbres les plus profondes. L’Écuyer était folle, c’était évident. Tous les Porteurs de Noms l’étaient ; les plus doués se contentaient de rendre leur folie méthodique, comme Amadeus et l’Impératrice. Et même chez ces deux-là, on pouvait apercevoir le bord de la falaise et le précipice qui suivait. Hélas, Ranker ne pouvait sincèrement pas dire si Foundling narguait la noblesse faë parce qu’elle était certaine de gagner ou parce qu’elle était trop dérangée pour concevoir sa propre défaite. Même si ce Prince de la Sécheresse profonde — et que Gobeur les emporte tous, leurs titres étaient-ils encore plus prétentieux que ceux que les gens des Terres désolées se donnaient mutuellement pour se faire plaisir ? — avait raison et que des faës de l’Hiver se cachaient dans les bois, à moins qu’il n’y en eût beaucoup plus que les vingt mille annoncés, les armées alliées n’avaient toujours pas une main gagnante. Le seul facteur inconnu visible était cette folle dans les collines, et Ranker n’avait pas eu besoin que l’Écuyer lui ordonne de l’éviter. Outre le fait qu’une armée n’avait jamais rien gagné à s’en prendre à une inconnue solitaire et mystérieuse, Ranker avait déjà vu cette hideuse cape à capuche.
Il y avait des sortes de folies auxquelles même les gobelins ne voulaient pas toucher, et celle-là en faisait clairement partie.
L’état-major du maréchal se rassembla autour d’elle tandis que les faës entamaient leur marche, des questions peintes sur leurs visages. Aabir, son tribun d’état-major, la regarda et grimaça. Il la connaissait depuis longtemps, assez pour lire la vérité sur son visage quand elle ne cherchait pas à mentir.
« Elle ne nous a toujours pas donné le plan, dit-il. C’est de la folie, madame. Comment peut-on espérer se battre sans connaître toutes les forces en jeu ? »
« Ça se tient, d’une certaine façon, répondit plus prudemment le tribun Kachera Saddler. Nous ignorons dans quelle mesure les faës peuvent scruter leur propre royaume. Nous ne pouvons pas divulguer un plan dont nous ne savons rien. »
Ranker leva sa main noire, et le silence se fit aussitôt.
« À mon avis, nous avons deux possibilités, dit-elle. Premièrement, le Nom de Noir lui a pourri le cerveau et il a fait comme le Vieux Tyran, en nommant une idiote furieuse pour lui succéder. Si c’est le cas, même si nous ne mourons pas aujourd’hui, nous y passerons dans quelques années. D’autres guerres nous attendent. »
La Procer, elle n’avait pas besoin de la nommer. Tous étaient assez haut placés pour être au courant.
« Et la deuxième ? demanda Saddler en clignant paresseusement des yeux. »
Il vieillissait, n’est-ce pas ? Et dire qu’il n’avait que quarante ans.
« Deuxièmement, l’Écuyer est de ces génies dont le talent va de pair avec la folie et la stupidité, dit Ranker. Je choisis de faire confiance à Noir. Faites vos propres choix, mais quoi qu’il en soit, préparez-vous à une sale chevauchée. Les faës sont sérieux : attendez-vous à ce que deux sorciers comparables au Mage de l’Ouest nous pilonnent. »
Une lueur d’espoir, en faisant appel à la dévotion pour Amadeus qui était devenue aussi essentielle aux Légions que les chants et les exercices, suivie aussitôt d’un avertissement qui les poussait à se préparer. Cela devrait suffire à les garder concentrés sur la bataille. Ranker aurait aimé pouvoir se distraire aussi facilement, mais elle était trop vieille pour se mentir. Elle grimpa sur la plateforme qu’elle avait fait ériger pour avoir une bonne vue sur la bataille, ses os protestant contre cet affront avant qu’elle ne s’installe sur un coussin. À ses côtés, des messagers, des mages capables de scruter les alentours et des officiers chargés de transmettre les signaux se tenaient prêts à recevoir ses ordres. Afolabi aurait une installation semblable de son côté des fortifications, et c’était assez professionnel pour mettre de côté sa rancune envers Foundling le temps de la bataille. Pauvre idiote, pensa-t-elle. Tu devrais davantage te méfier de la rancune qu’elle a contre toi. La fille est callowane, et les Callowans rongent leurs ennemis comme des os. Elle chassa cette pensée et tourna les yeux vers le champ de bataille, vers l’Été qui avançait. Ranker avait préparé la plaine pour une bataille difficile, et aujourd’hui, elle allait découvrir comment les faës mouraient.
Le camp allié se composait de deux palissades circulaires en bois, avec une porte au centre. Une avenue, ponctuée de deux séries de solides portes en bois grossièrement assemblées, la traversait tout droit ; de plus petites barricades amovibles y étaient disposées. Devant la première palissade, elle avait fait creuser par ses sapeurs une tranchée de dix pieds de profondeur, hérissée de pieux au fond, ce qui avait malheureusement limité les travaux qu’elle avait pu ordonner dans la plaine. Des charges de démolition déclenchées par le poids avaient été enterrées selon le Modèle du troisième retard, qu’elle avait elle-même conçu pendant la guerre civile, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’elles fassent beaucoup de morts. Le champ de lys, plus près de la tranchée, leur ferait couler le sang : une série de fosses de trois pieds de profondeur, chacune garnie d’un pieu aiguisé au fond et dissimulée sous des branches et de l’herbe morte. Le prince et la princesse s’étaient repliés dans leurs rangs pour lancer l’offensive, plus méfiants que le maréchal ne l’aurait cru. La gamine du sud avait dû leur faire payer un certain prix, à un moment ou à un autre, pour qu’ils soient aussi prudents. Cela pourrait bien tourner à son avantage, décida Ranker. La première ligne était composée de la même infanterie qu’ils avaient vue plus tôt au cours de leur expédition dans l’Été ; elle continua d’avancer jusqu’à ce que les charges explosent en sept endroits de ses rangs.
Les éclaboussures de sang et de chair avaient depuis longtemps cessé d’être excitantes ; elles étaient devenues des calculs froids, des pièces investies dans des outils qui tuaient des hommes, mais auraient pu être dépensées autrement. Les estimations de ses registres muets changeaient à chaque bataille. Les dégâts avaient beau être minimes, l’ennemi ne pouvait que deviner où les charges étaient concentrées, et cela l’empêchait d’avancer. Juste hors de portée des arcs les plus longs dont ils avaient fait preuve à la forteresse, comme elle l’avait prévu. Les ailes des trois premiers rangs de faës s’embrasèrent, et Ranker détourna le regard ; elle avait déjà anticipé leur trajectoire. La cavalerie ailée à l’arrière ne bougeait pas, comme elle l’avait supposé. La Garde était tenue en réserve pour s’en occuper, mais son estimation selon laquelle les chevaliers n’attaqueraient qu’une fois le combat engagé semblait juste. Des cris de douleur retentirent devant elle ; Ranker daigna reporter son attention près du camp. Deux sur deux, semblait-il. La Princesse du Zénith avait seulement prévu qu’il y aurait des charges devant la tranchée, et avait donc envoyé une première vague pour les déblayer et s’emparer d’une tête de pont. Au lieu de cela, ils s’étaient jetés tout droit dans le champ de lys et se vidaient de leur sang comme des porcs à l’abattoir, tandis que les sapeurs sur le mur extérieur achevaient à coups de lames ceux qui avaient atterri sur la terre ferme.
La bataille commença alors pour de bon, quand la deuxième vague, qui avait pris son envol quelques instants après la première, atterrit au milieu des restes de chair et d’os de ses camarades. Les parcelles de lys avaient été révélées ; cette fois, ils parvinrent donc à se poser sans encombre. Si la princesse Sulia avait voulu qu’ils attaquent ensuite les murs, Ranker l’aurait prise pour une idiote : ils auraient pu les assaillir directement. Mais ce n’était pas du tout son intention, n’est-ce pas ? C’était la troisième vague, juste derrière la deuxième, qui allait donner l’assaut. La deuxième apportait des arcs, enfin à portée de tirer ces flèches incendiaires dévastatrices qui avaient harcelé les camps alliés pendant leur marche jusque-là. Les Légions décochèrent leurs carreaux d’arbalète sur les archers en bon ordre, tandis que les Deoraithe entre les deux murs envoyaient une volée dans le ciel en direction des faës qui fonçaient vers la palissade. Ranker vit là un échange coûteux. Les arbalétriers des Légions firent des victimes, mais l’ennemi riposta et des incendies se propagèrent dans la palissade, vite étouffés avec du sable et de la terre. Le mur extérieur était percé de trous, et lorsque l’infanterie ennemie arriverait, elle y trouverait des brèches toutes prêtes. Quant aux fichus Deoraithe, bons à rien, ils tuèrent à peine une centaine de faës. Tirer sur des faës dans le ciel, c’était comme essayer d’abattre un poisson au milieu de l’océan.
La mêlée contre la palissade extérieure battit son plein, mais Ranker ne s’en inquiétait pas. Les légionnaires tiendraient bon face à des effectifs aussi faibles. Les autres vagues qui volaient étaient plus préoccupantes : l’une pour soutenir les archers, l’autre pour former l’avant-garde. Mais ce qui l’inquiétait le plus, c’était la douzaine de faës qui sortirent des rangs en ordre dispersé et levèrent les mains. Une vague de flammes balaya la plaine, et la main morte du maréchal tressaillit. L’une après l’autre, ses charges explosèrent sous l’effet de la chaleur sorcière. La plaine, remplie de cratères mais débarrassée de ses dangers, s’ouvrit devant l’infanterie faë qui reprit son avance. Le maréchal éprouva une pointe de respect à contrecœur pour la princesse qui lui faisait face. Elle avait accepté d’envoyer quelques milliers de soldats dans la broyeuse, juste pour occuper l’ennemi pendant qu’elle préparait une voie dégagée pour le reste de ses troupes. C’était le genre de décision qui gagnait les batailles. Mais pas si Ranker pouvait l’en empêcher. Elle fit signe à l’un de ses mages d’approcher.
« Toutes les lignes de mages, dit-elle. Salves de boules de feu pour faire tomber les faës du ciel avant qu’ils n’atterrissent sur la palissade extérieure. Sans interruption. »
L’ordre fut transmis sans accroc, et les larges boules de feu qui s’épanouirent permirent de maîtriser la situation. Tuer des faës de l’Été avec du feu, c’était comme essayer de noyer un saumon, mais l’impact suffisait à les faire tomber. Ceux qui tentaient de voler plus haut se faisaient cribler de flèches tandis que les Deoraithe se mettaient enfin à faire leur part. Pour l’instant, la palissade extérieure tenait, mais l’armée faë dévorait avidement la distance à mesure qu’elle chargeait. C’est alors, comprit Ranker, que l’Hiver frappa. La moitié sombre du Peuple féerique ne se manifesta pas par une annonce. Elle avançait en silence, une vague de guerriers parés de bois mort et de pierre noire qui frappa le flanc est de l’Été comme un serpent. À leur tête, un homme borgne chevauchait un destrier d’ombres, la lance qu’il tenait scintillant de promesses de meurtre. Leur arrivée était impressionnante, mais le maréchal se fichait de savoir à quel point ils étaient foutrement impressionnants. Elle comptait les effectifs et n’en trouva que vingt mille, ceux dont le Prince de la Sécheresse profonde s’était moqué. Le même nombre se détacha du flanc de l’Été en bon ordre, ralentissant un peu l’assaut, mais pas assez. Si c’étaient là toutes les cartes que Foundling avait à jouer, la bataille était une défaite qui avançait lentement vers eux.
La vague d’infanterie s’abattit sur la palissade extérieure, et les légionnaires plièrent. Les Deoraithe leur prêtèrent main-forte, mais l’espace était limité et les faës continuaient d’affluer. Ranker pouvait déjà voir dans son esprit le déroulement du reste de la bataille. Ils tiendraient, au moins jusqu’à ce que l’Hiver commence à céder. Alors, la pression s’accentuerait et ils perdraient la palissade extérieure. Puis ils mourraient peu à peu, peignant de rouge le sol d’Arcadie. L’Été perdrait la moitié de son armée, songea-t-elle. Mais il gagnerait, et seule une poignée de survivants de l’armée qui avait pénétré en Arcadie s’échapperait par le portail.
« Maréchal, murmura d’urgence la voix de sa mage en chef. »
Elle ne l’avait pas entendu arriver à ses côtés, tant elle était absorbée par ses pensées.
« Je t’écoute, dit-elle. »
« Les mages de Lady Écuyer ont scruté de l’autre côté du portail, dit-il. »
Ranker passa la langue sur ses dents.
« Comme la dernière fois ? demanda-t-elle. »
« Juste un contact, puis plus rien, confirma-t-il avant de tressaillir et de se tourner vers l’ouest. »
La folle était toujours assise sur son perchoir, constata l’ancienne Matriarche. Non, ce qui avait attiré l’attention de son officier, c’était le portail qui venait de s’ouvrir devant les collines.
« Kolo, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. »
« Un portail, maréchal, répondit le mage en chef. »
« Je vois ça, gronda la gobeline. D’où vient-il ? »
« De Création, murmura-t-il. »
Un son retentit alors, que Ranker n’avait pas entendu depuis vingt ans. Un cor, mais pas l’un des grands cors utilisés par la Légion. Un cor d’appel qu’on pouvait tenir à la main. Une fois, deux fois, trois fois, l’appel retentit. Que tous les chevaliers chargent, signifiait-il. Cet appel n’avait pas résonné sur un champ de bataille depuis les Champs de Streges, et le maréchal n’eut pas honte d’admettre qu’un frisson ancien la parcourut lorsque les chevaliers de Callow chargèrent par le portail, leurs lances meurtrières pointées vers le bas, sifflant dans l’air. Elle ne reconnaissait pas la bannière : une cloche de bronze fendue d’une lézarde, sur fond noir. Trois mille des meilleurs cavaliers que Calernia eût jamais vus s’abattirent sur le flanc ouest de l’Été, et Ranker éclata de rire.
« Oh, la sale petite manipulatrice, souffla-t-elle. Tu n’as jamais eu l’intention de nous faire évacuer, pas vrai ? »
Les yeux brillants, l’une des trois seuls maréchaux de Praes se leva.
« Des ordres, dit-elle en faisant face à ses mages. Mes chers, j’ai des ordres à vous donner. »