Chapitre 130
« Aussi sacrée que soit la couronne, une seule tête peut la porter. »
— Proverbe proceran
Il n’y avait pas de cartes. Voilà le grand danger de l’Arcadie, comme je l’apprenais. Enfin, ça, et le fait que c’était un enfer mouvant peuplé de demi-dieux querelleurs. Je ne m’étais pas rendu compte jusque-là à quel point une marche dépendait des cartes fournies à la Quinzième par la Tour : nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait, et les rapports rapportés par les éclaireurs risquaient d’être périmés lorsque nous atteindrions l’endroit qu’ils avaient repéré. Je savais où nous devions aller — je le sentais au fond de mon crâne, comme une pointe de fer immobile — mais cette connaissance ne me donnait aucune idée précise de la distance à parcourir. D’après les deux dernières fois où j’étais allée en Arcadie, j’estimais qu’il nous faudrait environ six jours, mais ce n’était qu’une estimation. Nous pouvions rester ici quinze jours si je me trompais sur la situation. Nous étions partis avec trois semaines de rations, en prévoyant de nous ravitailler quand nous retrouverions la Quinzième en Création ; depuis, nous avions… agrandi nos greniers. Le règlement des Légions de la Terreur interdisait le pillage, mais j’étais Nommée : je pouvais y déroger quand bon me semblait. Ces règles visaient surtout à éviter de s’aliéner les populations locales lorsque l’Empire s’emparait d’un territoire ; je violais donc davantage la lettre que l’esprit.
Et, par les Enfers, puisque pour une fois de ma vie je ne me battais pas sur mon propre sol, j’avais ordonné à Robber de dépouiller cette putain de forteresse jusqu’à la dernière pierre. Emporter des objets lourds ne ferait que nous ralentir, mais il y avait quantité de bijoux, d’or et d’argent partout. Ratface aurait été plus utile pour cette tâche — ce Taghreb était capable de tirer de l’argent d’une pierre, pour peu qu’on lui en laisse le temps — mais il m’était plus utile aux côtés de Juniper, à préparer la deuxième phase de notre campagne contre l’Été. La nuit tomba bien trop vite tandis que les armées campaient autour de la forteresse, torches et feux de joie éclairant les ténèbres. J’avais fait de la basilique où j’avais vaincu le Comte mon quartier général, et c’est là que je devais réunir les hauts gradés des armées coalisées. En passant devant la salle des banquets, que j’avais aperçue en montant plus tôt dans la journée, je haussai un sourcil amusé en voyant deux gobelins arracher au couteau les dorures d’un coin de la grande table, avant d’en fourrer le butin dans un sac. Robber avait une cohorte pleine de ressources. Je décidai de ne pas demander comment ils étaient devenus si doués pour récupérer les métaux précieux sur les objets : je préférais vraiment ne pas le savoir.
La Cour d’Été mettait le sud de Callow à feu et à sang ; il était donc tout à fait normal que ses trésors servent à le reconstruire. Les Deoraithe étaient trop fiers pour réclamer leur part, et Ranker appartenait à la génération qui avait rédigé les règlements que j’enfreignais. Amusante coïncidence : tout allait donc finir dans mon coffre de guerre.
La forteresse entière avait été à nous une demi-cloche après que j’avais assommé le Comte. Les hommes de Nauk avaient investi les lieux, tandis que les deux autres Légions s’emparaient des remparts latéraux après que les fées qui les occupaient s’étaient repliées pour s’occuper de mes hommes. À ma première sortie de la basilique, dix cadavres et un Adjoint couvert de sang, mais satisfait, m’attendaient. Il avait obtenu son aspect, m’avait-il dit, mais préférait garder pour l’instant sa nature exacte secrète. La garde personnelle des fées semblait avoir été taillée en pièces à coups de hache, pas par un pouvoir quelconque ; j’étais donc curieuse de savoir ce qui lui avait permis de combler l’écart. Cela pouvait attendre. S’il y avait une chose que j’avais apprise sur les aspects depuis que j’étais devenue Écuyer, c’était qu’il s’agissait d’atouts qu’il valait mieux garder secrets jusqu’au moment de les abattre. Le fait que je possédais Lutte, à l’époque, avait permis à l’Épéiste Solitaire de s’y préparer. Mieux valait que la nouvelle arme d’Hakram reste inconnue jusqu’à ce qu’il puisse la jeter sur la table au détriment de nos ennemis. Les officiers m’attendaient déjà lorsque je franchis les portes de cuivre encore ouvertes. Ils s’étaient installés autour d’une grande table circulaire, manifestement dérobée dans une autre partie du château. Elle portait encore des traces de sang séché, mais personne ne semblait s’en soucier. Aucune inscription insultante n’avait été gravée sur le plateau ; ce n’était donc probablement pas un gobelin qui l’avait trouvée. Mes petits monstres aimaient laisser leur marque.
Cette réunion exigeait une présence plus large que le triumvirat habituel composé de Ranker, Kegan et moi : une silhouette encapuchonnée de la Garde se tenait en silence derrière la Duchesse assise. Aux côtés de la Maréchale, une vieille connaissance fronçait les sourcils : le Général Afolabi. Il semblait mécontent que Nauk soit présent pour représenter mon jesha de la Quinzième. Je comprenais son point de vue : en tant que simple légat, le grand orque était de loin le moins gradé de la pièce. Mais il pouvait se fourrer ses objections dans une pipe et les fumer, si ça lui chantait. À ce propos… Je sortis la pipe en os de dragon que Masego m’avait offerte et déchirai un petit sachet de feuille d’éveil. Après la journée que je venais de passer, je l’avais bien mérité. Je grattai une allumette sur mon gambison et aspirai par petites bouffées jusqu’à ce que le tabac s’embrase, puis jetai le bout de bois noirci. En mon absence, l’Adjoint avait plus ou moins pris les choses en main. Son grade officiel dans les Légions était certes inférieur à celui d’un tribun, mais, en tant que Nommé et bras droit, personne ici ne pouvait vraiment lui tenir tête.
« Tu as fini de tout dépouiller ? demanda Ranker tandis que je prenais place en face d’elle.
J’inspirai avec délice, puis soufflai nonchalamment la fumée.
— La jalousie ne sied pas à une femme de ton rang, répondis-je avec un sourire suffisant.
Hakram s’éclaircit la gorge.
— Vous savez tous pourquoi vous êtes ici, gronda l’orque. D’abord, les pertes.
— Vingt-neuf morts, dit calmement Kegan. Les blessés seront sur pied demain matin.
Dieux impitoyables, et c’était eux qui avaient escaladé les remparts. De nos jours, tout le monde et sa sœur avait une arme arcanique. Heureusement que j’avais rétabli un ordre de chevalerie : sinon, j’allais être la seule sur le champ de bataille à ne pas disposer de troupes de choc capables d’inspirer la crainte.
« Deux cents morts et des poussières, annonça Nauk. Les mages s’occupent de nos blessés ; une cinquantaine d’autres devront peut-être rester avec les provisions pour le reste de la marche.
— Moins d’une centaine pour la Quatrième et la Douzième réunies, dit Ranker. C’est la Quinzième qui a encaissé le plus gros de l’assaut.
Deux mille fées retranchées dans une position lourdement fortifiée, et nous les avions anéanties en moins d’une journée, avec moins de cinq cents pertes. Je pouvais m’habituer à être celle qui avait l’avantage numérique, si les choses se passaient aussi bien à chaque fois.
« Mon interrogatoire du Comte du Vieux Chêne m’a appris qu’il s’agissait de soldats réguliers de l’Été, dis-je. Une garnison frontalière chargée de contenir l’agression de l’Hiver. La moitié de leurs effectifs avait été envoyée ailleurs quand la Princesse du Zénith avait envahi la Création.
— Si leurs soldats sont de cette trempe, peut-être avons-nous trop préparé toute cette expédition, remarqua la Duchesse Kegan.
La Maréchale Ranker lâcha un rire rauque.
— C’était un siège, espèce d’idiote, dit-elle. Ce n’est pas ce pour quoi ces garçons sont faits. Sur une plaine, à nombre égal et avec quelques nobles pour les soutenir, ils seront dangereux.
L’homme encapuchonné derrière la Duchesse s’agita à l’insulte, mais Kegan le calma d’un regard. J’observai leur échange sans mot dire, tirant sur ma pipe. La feuille d’éveil émoussait les angles les plus acérés de mon humeur ; c’était peut-être mieux ainsi.
« Je partage l’avis de la Maréchale, dit Hakram. Ils ont montré leur valeur en affrontant les Gallowborne : si l’un de nos fantassins se retrouve sans arbalète ni mage, les choses tourneront très mal.
— Ce qui nous amène au cœur du problème, dit Afolabi. Où allons-nous, Dame Écuyer ? Vous avez sûrement interrogé votre prisonnier.
Le Comte du Vieux Chêne était alors l’invité de la Quinzième, ligoté sous dix-sept couches de protections magiques et placé sous la garde tournante de mages. J’avais dû en affecter tant à cette tâche que, pour m’occuper de nos blessés, j’avais dû faire venir des mages de la Quatrième.
« Nous nous dirigeons vers les terres de la Princesse Sulia, comme certains d’entre vous le savent déjà, dis-je. Quand on le lui a demandé poliment, notre ami a révélé que la route était presque entièrement directe. Deux obstacles seulement : une rivière et le fort du Comte de la Récolte Dorée. Pour le second, nous avons de la chance : le Comte se trouve actuellement en Création, avec la plupart de ses troupes.
— Il y a un pont ou un gué ? demanda Ranker en se penchant en avant.
— Il est censé y avoir un pont si nous suivons la route qui nous a menés ici, répondis-je. Mais je ne compterais pas sur le fait qu’il soit encore debout. Ils ont eu le temps d’envoyer des messagers avant que nous prenions la forteresse.
— Tant qu’il reste les ossements d’une structure, mes sapeurs s’en chargeront, balaya la Maréchale d’un geste.
— Nous compterons donc sur vous, dis-je en exhalant un nuage de fumée. Même si la rivière était praticable à la nage, nos chariots de ravitaillement sont trop nombreux pour que ce soit une option valable.
— Nous devrions nous mettre en marche avant l’aube, dit la Duchesse Kegan. Nous avons déjà perdu une journée à cause de ce château. Plus nous traînons, plus il y a de risques que les armées de Callow soient rappelées.
Aucun de nous ne se réjouissait à l’idée d’affronter les hauts rangs de la Cour d’Été sur leur propre territoire. En Création, leur pouvoir était limité. Mais ici ? Certaines entités se moquaient du nombre, et la Princesse du Zénith me semblait en faire partie.
— Marche forcée, grogna Nauk en signe d’assentiment. Nous sommes sur leurs terres. Pour nous en tirer avec presque toutes nos plumes, il faut avoir décampé avant qu’ils aient fini de mobiliser leurs troupes.
— Nous épuiserons nos soldats si nous suivons votre… plan, lança le Général Afolabi avec mépris. Sans compter le risque d’embuscade, si nous avançons trop vite. Des légionnaires morts de fatigue seront bien incapables de résister aux harcèlements des fées.
— L’orque a raison, rétorqua sèchement la Duchesse Kegan. Mieux vaut perdre quelques centaines d’hommes dans des embuscades que trente mille dans une bataille rangée sans espoir.
— Nauk, dis-je. Mon ton était calme, mais il claqua comme un coup de fouet. Le nom de l’orque, c’est légat Nauk de la Quinzième Légion.
La Deoraithe soutint mon regard, contrariée, et je lui rendis son regard sans ciller. Nous savions toutes deux que j’avais raison. Elle finit par hocher la tête, les lèvres pincées.
— Le légat Nauk a raison, concéda-t-elle.
Je souris sans joie en soufflant la fumée. Si Kegan voulait rester en bons termes avec moi, elle ferait mieux de surveiller sa putain de langue quand elle parlait de mes gens.
— Quel que soit notre rythme, nous devons savoir ce qui nous attend, dit Ranker dans le silence. La Quatrième et la Douzième ont des détachements d’éclaireurs. Votre cohorte détachée, sous les ordres du tribun spécial, peut se joindre à eux.
— J’ai une autre tâche à leur confier, qui les éloignera de l’armée, refusai-je. Considérez-les comme indisponibles pour un avenir prévisible.
— Mais qu’est-ce qu’ils font ? demanda Afolabi.
Je haussai un sourcil à son intention.
— L’affaire est classée, Général, répondis-je. Je la dévoilerai quand je le jugerai nécessaire.
— Ce n’est pas le moment de jouer les mystérieuses, dit-il entre ses dents. Nous sommes en territoire hostile, sans voie de retraite. L’imprudence va nous tuer. Votre dernier pari a incendié le tiers de Summerholm, Écuyer. Nous ne pouvons pas nous permettre une nouvelle catastrophe.
Du coin de l’œil, je vis Nauk serrer le poing et se soulever à moitié de son siège, mais Hakram le calma d’un regard. Je tapotai légèrement la table du bout des doigts et retirai ma pipe de ma bouche.
— Vous voulez en venir quelque part, dis-je. Alors crachez le morceau.
— La Maréchale Ranker a le grade et l’expérience nécessaires pour prendre les bonnes décisions, dit le Soninke. Le commandement de l’expédition devrait lui être officiellement confié.
Je jetai un coup d’œil au gobelin concerné. Elle ne semblait pas surprise, mais pas davantage ravie. Ce n’était pas son idée ? Difficile à dire.
— Aucune armée de Daoine ne recevra jamais d’ordres de Praes, répliqua froidement la Duchesse Kegan.
— Maréchale Ranker ? l’invitai-je, le ton léger.
— Tu n’as encore commis aucune erreur majeure, dit la gobeline. Ça ne veut pas dire que tu n’en commettras pas.
Hum. Cette réponse avait ses nuances. Elle ne contredisait pas Afolabi, mais prenait ses distances avec cette manœuvre. Soit elle se ménageait la possibilité de le jeter sous le chariot après s’en être servie comme d’un homme de paille, soit elle n’avait vraiment rien à voir avec tout ça.
— Espèce de sale connard des Terres désolées, gronda Nauk. Tu crois vraiment que tu…
— Nauk, l’interrompis-je sans le regarder. Assieds-toi.
Il obéit. Il m’avait déjà entendu prendre ce ton.
— J’ai peut-être été trop indulgente, dis-je. J’ai moins d’expérience que la plupart des commandants présents à cette table, d’où le fait que j’ai pris conseil. Mais permettez-moi de clarifier une chose, Général.
La température de la pièce chuta brusquement ; pour une fois, c’était volontaire. Je croisai le regard du Soninke et, à son honneur, il ne broncha pas.
— C’est moi qui commande, dis-je en penchant la tête sur le côté. Ici. À Callow. Partout où nous nous croiserons jusqu’à la fin de vos jours. Je ne vais pas vous menacer pour ça, ni chercher à me venger de l’affront. Pour être franche, vous n’êtes tout simplement pas assez important pour que je vous consacre autant de temps.
L’homme pâlit de rage. Je posai ma pipe sur la table et la fis glisser vers lui.
— Je pourrais vous parler, fis-je remarquer. Mais je n’en ai pas vraiment besoin, n’est-ce pas ? Vous pouvez bien vous plaindre autant que vous voulez, nous connaissons tous les deux la chaîne de commandement. Alors, à la place, vous allez descendre aux cuisines et nettoyer ma pipe. Quand vous aurez terminé, vous pourrez revenir vous asseoir à cette table.
Je tapotai la table du bout des doigts, avec impatience.
— Maintenant, ordonnai-je.
Étouffant de rage, l’homme arracha la pipe de la table et s’éloigna d’un pas vif. Je ne lui accordai plus la moindre attention.
— Comme l’a dit la Maréchale Ranker, nous devrions envoyer des éclaireurs inspecter la route dès que possible, repris-je comme si rien ne s’était passé. Duchesse Kegan, vu la rapidité de la Garde, je vous serais reconnaissante d’envoyer un détachement en avant pour vérifier l’état du pont.
— J’en ai une centaine qui ont l’habitude de partir dans les Steppes pour cartographier les mouvements des orques, répondit la Deoraithe, donnant implicitement son accord.
Ce n’était pas qu’elle se laissait intimider, car ce n’était pas le cas. Ranker non plus, d’ailleurs. Elles avaient toutes deux affronté des méchants bien plus effrayants que moi, même si je rattrapais mon retard dans ce domaine. Mais je venais de leur faire comprendre que, si on me poussait, je rendrais les coups. J’étais peut-être encore trop jeune pour qu’elles me considèrent comme leur égale, mais au moins, elles savaient qu’il valait mieux ne pas me chercher à la légère. Pour l’instant, cela suffirait. Je jetai un coup d’œil à Hakram, qui reprit la parole.
— Bien, commença-t-il. Parlons des forces que nous affecterons à la garde du convoi de ravitaillement.
Nous reprîmes la route à l’aube, le lendemain matin. La première journée se déroula sans incident, mais, dès cette nuit-là, nous vîmes les premiers signes des ennuis à venir. Aucune des armées n’avait établi de camp fortifié avant la nuit, vu le rythme auquel nous faisions avancer les soldats. Cela ne ferait que nous ralentir et, comme les Deoraithe ne suivaient pas la même doctrine, le gros de notre armée serait de toute façon sans protection. Une double garde et un cercle de feux avaient été jugés à peine suffisants, mais sans les gobelins que nous avions postés, nous n’aurions pas remarqué les fées qui nous observaient dans les ténèbres. Elles n’étaient qu’une poignée et se tenaient bien au-delà de la lumière des feux, mais l’obscurité ne changeait rien pour les gobelins. Aucune attaque ne suivit, mais il devint évident que des forces ennemies nous surveillaient. Ignorer leur nombre et leur position était dangereux, surtout après avoir constaté à quel point l’Été excellait dans les embuscades. Pourtant, l’absence d’attaque me donna une idée. L’Arcadie reposait sur des histoires, n’est-ce pas ? Plus encore, sur la logique des histoires. Le temps et la distance en découlaient, sauf si un grand seigneur comme le Roi de l’Hiver décidait du contraire.
Si j’avais raison, tout se jouerait une fois arrivés sur les terres de la Princesse Sulia. Le dernier jour, au dernier moment. Je passai l’essentiel de la marche du deuxième jour à éprouver cette théorie, à réfléchir à la manière de la tourner à mon avantage. Aucune trace des fées en plein jour, mais le détachement de la Garde promis par Kegan revint avec des nouvelles : ils avaient trouvé le pont. Comme prévu, on l’avait détruit avant notre arrivée. Ranker passa une heure à demander des détails aux soldats encapuchonnés, puis déclara qu’elle pourrait faire construire un pont capable de supporter deux chariots à la fois en une cloche et demie. Nous perdrions une partie de la journée, mais il était apparemment impossible de traverser à la nage : le courant était violent et la rivière large. Une fois le camp installé pour la nuit, je convoquai un dixième des mages, soit la moitié de ceux qu’il restait à la Quinzième — les autres étaient tous partis avec Robber. Plus d’une fois, au cours de la nuit, je regrettai de ne pas avoir Masego, ou même Kilian, à mes côtés plutôt que ces mages-là. La différence de talent sautait aux yeux. Je ne ressortis qu’à l’approche de la cloche du matin, épuisée, et découvris que je n’étais pas la seule dans cet état. Les fées nous avaient attaqués pendant la nuit, d’une certaine manière.
Une poignée de soldats avaient surgi à la lisière du camp et tiré des flèches enflammées sur les tentes de la Quatrième, avant de battre en retraite sans attendre qu’on riposte. Les dégâts étaient minimes, si bien que Ranker avait d’abord cru à l’œuvre de quelques éclaireurs fées téméraires. Mais lorsque l’attaque se répéta à la lisière du camp de la Douzième, la Maréchale et la Duchesse comprirent exactement ce qui se passait. Gobelins comme Deoraithe connaissaient les tactiques auxquelles une petite force mobile pouvait recourir contre une armée d’invasion plus importante. Toutes les heures environ, des fées surgissaient de nulle part et tiraient leurs flèches, non pour tuer ni même pour incendier les provisions, mais pour empêcher nos soldats de dormir. Elles nous épuisaient peu à peu, et même la Garde ne parvenait pas à les rattraper sur leur propre territoire. Leur stratagème fonctionna, à mon grand agacement, et je ne pouvais pas faire grand-chose pour y remédier. Nous laissâmes les soldats se reposer quelques heures dans l’après-midi, quand nous atteignîmes enfin le pont et que Ranker mit ses sapeurs au travail. Jusqu’ici, on nous avait laissés tranquilles le jour, mais je pensais qu’elles essayaient de nous inciter à baisser la garde en journée, en prévision d’une attaque. Les deux autres étaient du même avis.
Les attaques s’intensifièrent la troisième nuit, à mon grand désarroi. Nous avions établi notre camp de l’autre côté de la rivière, au cas où elles mettraient le feu au pont construit par Ranker pendant la nuit — il était en bois —, précaution qui se révéla bien avisée. Il partit en flammes quelques heures à peine après la tombée de la nuit, nous coupant de notre meilleure voie de retraite. D’après les rapports de nos éclaireurs, nous avions conclu qu’environ trois cents fées nous harcelaient. Une puce sur le dos d’un lion, mais le lion avait du mal à passer une bonne nuit. Cette fois, elles s’en prirent à nos sentinelles peu avant l’aube, et nous dûmes réveiller l’infanterie pour les forcer à battre en retraite. Le quatrième jour, elles attaquèrent, mais pas exactement comme nous l’avions prévu. Deux mille fées menées par une noble fondirent sur nos éclaireurs, en avant de la colonne. J’hésitai à mener moi-même une sortie, car je ne savais pas si ce n’était pas une diversion, tandis qu’une autre force se préparait à frapper le point manifestement vulnérable que constituait notre convoi de ravitaillement. J’envoyai l’Adjoint à ma place, mais les fées avaient disparu à son arrivée, ne laissant derrière elles que des cadavres calcinés. Elles attaquèrent nos éclaireurs deux autres fois dans la journée et, malgré ma fureur, je finis par les rappeler plus près de nos armées.
La Douzième avait déjà perdu deux cents éclaireurs dans cette histoire, et la Quatrième la moitié. C’était presque autant que le total de nos pertes lors de la prise de la forteresse, sans même une tête à brandir en guise de trophée. Mais Ranker n’était pas Maréchale pour rien. Cette nuit-là, elle prépara quelques surprises à l’ennemi. À minuit et demi, des charges explosives enterrées retentirent, prenant par surprise les ennemis qui s’approchaient discrètement par-derrière. Les sapeurs, qui attendaient les fées, se retrouvèrent vite en infériorité, mais ils n’étaient pas censés remporter ce combat : la Garde se rua dehors en force et tailla en pièces plusieurs centaines de fées avant qu’elles ne parviennent à fuir. Un sentiment de soulagement se répandit dans les camps quand les fées n’osèrent pas poursuivre leur harcèlement, ce qui éveilla ma méfiance. Celle de Ranker aussi, à vrai dire. Elles frappèrent de nouveau à l’aube, alors que les soldats dormaient encore à moitié, mais, sur le conseil de la Maréchale, nous avions rempli les chariots de ravitaillement de soldats. Les cinq cents fées qui fonçaient imprudemment sur les chariots furent accueillies par une volée nourrie d’arbalètes. Cette fois, nous parvînmes à faire des prisonniers, et les interrogatoires qui suivirent se révélèrent… instructifs.
Nous avions déjà traversé les domaines de deux nobles, tous deux partis en guerre avec l’ost de l’Été. Prévenues de notre arrivée par les messagers du Comte du Vieux Chêne, les garnisons squelettiques laissées derrière eux nous avaient suivis à distance, tout en envoyant des coureurs chercher des renforts. Les garnisons de tous les domaines alentour s’étaient rassemblées sous les ordres de la Dame du Verger Verdoyant : quatre mille soldats en tout, chargés de nous retarder et de nous harceler jusqu’à ce qu’une armée plus importante soit réunie pour nous anéantir. Des messagers avaient été dépêchés au cœur de l’Été, Aine, ainsi qu’à la Reine elle-même. Nos prisonniers ne savaient pas ce qu’il en résulterait, mais je ne tenais pas à m’attarder pour le découvrir. Si la Reine de l’Été prenait le commandement sur le terrain, nous étions foutus au-delà de ce que les jurons de Lower Miezan pouvaient exprimer. Ayant une meilleure idée de ce qui nous attendait de l’autre côté, nous décidâmes d’accélérer. Comme l’avaient dit les prisonniers, le fort du Comte de la Récolte Dorée était entièrement désert. J’eus le cœur brisé de devoir le laisser sans le piller, mais je n’avais ni les hommes ni le temps à y consacrer. Continuer à marcher après la tombée de la nuit, la cinquième journée, était un risque calculé qui paya : les fées pillardes nous arrachèrent encore une centaine d’hommes, mais nous parvînmes à atteindre la limite du domaine de la Princesse Sulia.
Nous fortifiâmes les camps pour cette dernière nuit. Des tours de garde nombreux, mais organisés par roulement, permirent aux soldats de se reposer avant le dernier jour et la bataille que je sentais venir jusque dans mes os. Guidée par cette pointe de fer au fond de mon crâne, je menai l’ost jusqu’à une vaste plaine herbeuse vers le milieu de la matinée. Je savais instinctivement que c’était là que je pourrais ouvrir la porte de sortie. Je pris mon temps pour examiner le terrain. Au nord, la route traversait toujours la plaine, mais les alentours n’étaient pas aussi dégagés. À l’ouest, des collines basses et arrondies s’élevaient, devenant trop abruptes pour qu’on puisse les franchir à mesure qu’elles s’enfonçaient dans les terres. À l’est s’étendait sur des milles une forêt ensoleillée, ses arbres assez denses pour dissimuler facilement une armée. Cela ressemblait à un piège, même si ses mâchoires n’étaient pas encore refermées. La dernière fois, il nous avait fallu six heures — une cloche et demie — pour faire passer l’armée par la porte. Il nous faudrait donc tenir cette plaine pendant au moins six heures, face à tout ce qui viendrait nous attaquer. Ranker et la Duchesse Kegan vinrent me rejoindre tandis que nos armées se déployaient sur l’étendue herbeuse. Toutes trois restâmes silencieuses un moment, puis je pris la parole.
« Prenez des positions défensives. Quand l’Été viendra frapper à notre porte, je veux qu’on lui réserve un accueil chaleureux.
— Beau terrain pour une bataille, murmura Ranker. Si tout ce que tu as promis se réalise.
— Espérons que ce sera le cas, répondis-je. Sinon, tu seras un cadavre clairvoyant d’ici le coucher du soleil.
— C’est le seul point positif de cette affaire, dit Kegan.
Je ne pus m’empêcher de ricaner, mais mon amusement s’évanouit vite. Nous y étions. Ce jour déciderait si j’avais compromis mes chances de mettre fin au chaos de Callow ou non. Voyons lequel de nos pièges a les crocs les plus acérés, Princesse du Zénith.
Deux heures plus tard, j’ouvris la porte et nous lançâmes tous deux les dés.