Chapitre 129
« Vous seriez surpris de tout ce qu’on peut alimenter avec les âmes des innocents. Des forteresses, des épées, mon lustre préféré. »
— Impératrice de l’Effroi Malevolent II
Parler de formation pour décrire leur progression aurait été inexact.
Une marée, peut-être, ou une volute de brume. Leurs capes gris-brun flottant derrière eux, les Deoraithe se ruèrent vers la forteresse. Les Fées ne se remirent du spectacle de ma main droite massacrant leur champion que lorsque les Deoraithe ne furent plus qu’à quelques pieds du pied du rempart. Une volée de flèches enflammées jaillit, mais c’était comme essayer d’attraper de la fumée à pleines mains : les flammes ne touchèrent que le sol et la Garde entama son ascension. La duchesse Kegan avait dit qu’ils n’auraient pas besoin d’échelles, et je compris maintenant pourquoi. Chaque soldat sortit deux piquets d’acier, et je vis le premier s’élancer avant d’en enfoncer un dans la pierre. Prenant appui dessus, il se propulsa vers le haut et planta l’autre piquet dans la pierre. D’un mouvement du poignet, il dégagea le premier piquet, puis se hissa encore. Vingt pieds le long du mur, en un clin d’œil. Dieux impitoyables, songeai-je. J’aurais peut-être pu faire ça, mais l’un de mes soldats ? Soudain, le rêve de Daoine de porter le combat chez les elfes me parut moins relever d’un suicide rituel élaboré.
Les Fées ne perdirent pas leur sang-froid et continuèrent de décocher des flèches. À mes côtés, la duchesse Kegan leva de nouveau la main, un foulard noir à la main. Les trois mille soldats de la Garde encore en vie, leurs grands arcs déjà bandés, décochèrent à leur tour une volée. La trajectoire était parfaite, presque agréable à regarder : bien qu’il ne s’agît que de projectiles d’acier, ils fauchèrent les fées d’Été qui avaient eu l’imprudence de quitter l’abri des créneaux. Une bûche enflammée fut jetée par-dessus le rempart, mais les Deoraithe ne manquèrent pas un seul mouvement. Ceux que l’angle épargnait se plaquèrent contre la pierre et la laissèrent passer ; une femme qui aurait dû avoir la poitrine enfoncée bondit sur la bûche, s’en servit pour sauter encore plus haut et reprit son ascension à l’aide de ses piquets. Et Grem le Borgne les a vaincus, songeai-je. Alors qu’ils défendaient leur propre foutu mur. J’avais toujours pensé qu’une fois aguerrie, d’ici quelques années, Juniper serait la meilleure tacticienne de Calernia, sans égale. Mais ce que je voyais me forçait à revoir mon jugement. Battre des démons était une chose ; écraser ça en était une autre.
Moins de quatre-vingts battements de cœur après leur départ, juste après qu’une nouvelle volée tirée par les soldats de la Garde restés en arrière eut forcé les Fées à se mettre à couvert, le premier Deoraithe atterrit au sommet du mur. Le combat fut alors moins déséquilibré : les monstres de Kegan étaient plus rapides et plus forts que des humains n’auraient dû l’être, mais les Fées aussi. Les épées longues s’entrechoquèrent tandis qu’une douzaine de prises se formaient sur le rempart, mais la Garde n’avait pas été déployée pour prendre le mur. Dès que le dernier Deoraithe fut arrivé en haut, les groupes se remirent en mouvement et disparurent dans la forteresse. Ils se dirigeaient vers la porte, sans doute. À mon tour. Les hommes de Nauk me laissèrent passer tandis que je marchais en tête des deux mille légionnaires de la Quinzième, les yeux rivés sur les portes toujours closes. L’Adjoint me rejoignit quelques instants plus tard, son armure noircie par la sorcellerie du baron qu’il avait abattu.
« Ils sont impressionnants, grommela l’orc. Peut-être les meilleurs soldats de Calernia, à poids égal. »
Je fredonnai, sans le contredire. Mais une fois passé le choc initial de leur performance, j’eus l’impression qu’il me manquait quelque chose. Seul un quart de l’armée de la duchesse Kegan était constitué de membres de la Garde. Pourquoi, s’ils étaient si efficaces ? Avec vingt mille soldats comme eux, le Mur ne serait jamais tombé pendant la Conquête. Fallait-il remplir certaines conditions pour intégrer la Garde ? Ils ne pouvaient tout de même pas être tous mages. Les Deoraithe n’étaient pas réputés pour en engendrer beaucoup, et nul ne pouvait aligner cinq mille mages, hormis Praes — qui avait patiemment constitué de tels effectifs au fil des millénaires — et peut-être Procer, grâce à l’immensité de sa population.
« Un investissement en ressources, marmonnai-je.
Hakram haussa un sourcil.
« Les officiers de la Légion et les mages mettent cinq ans à se former correctement, dis-je. L’Empire peut se le permettre parce qu’il est riche et que sa population est nombreuse. Daoine n’est qu’un duché, pas un royaume. Ils n’ont peut-être pas les moyens d’en entretenir trop : une telle puissance a forcément un coût matériel. »
Les Praesi étaient d’une richesse inimaginable et trichaient en plus grâce aux sacrifices sanglants ; sans cela, faire ériger ne serait-ce qu’une forteresse volante aurait ruiné la Tour pour une demi-décennie. Les Deoraithe, eux, ne disposaient pas de ce raccourci. S’ils avaient enlevé des gens pour les sacrifier, même en gardant ça strictement entre eux, cela aurait fini par se savoir.
« Chaque fois que l’un d’eux meurt, une petite fortune part en fumée, comprit Hakram, les sourcils froncés. Ils ont pourtant la population nécessaire pour lever une armée de plus de vingt mille hommes. C’était un choix. »
« La qualité plutôt que la quantité, dis-je. Ils se sont engagés sur cette voie bien avant que les Réformes n’entraînent Praes dans la même direction. »
La duchesse Kegan n’était donc pas aussi puissante qu’elle le prétendait. Combien d’années faudrait-il pour remplacer chaque soldat de la Garde tombé au combat ? Elle pouvait peut-être en assumer le coût en temps de paix, mais si elle entrait un jour en guerre contre l’Empire, son trésor serait saigné par une douzaine de dépenses inévitables. Si j’avais pu le comprendre d’un seul coup d’œil, j’avais du mal à croire que Malicia et Noir n’en eussent pas fait autant. Était-ce pour cela qu’ils n’avaient jamais semblé considérer Daoine comme une véritable menace ? À garder en tête, la prochaine fois que je parlerais à la duchesse. Nous n’eûmes pas fini d’en discuter que les portes se mirent à bouger : une douzaine de silhouettes de chaque côté poussèrent les immenses battants de cuivre. Devant elles, le reste de la Garde s’était regroupé en formation serrée et, dès que le passage fut libre, entama une retraite souple et presque nonchalante. Je dégainai mon épée et levai la lame.
« QUINZIÈME ! hurlai-je. EN AVANT ! »
La noix était fendue. Le travail du boucher pouvait commencer. Les rangs derrière nous s’étendaient sur quatre cents hommes de front, qui nous suivaient presque au pas de course tandis qu’Hakram et moi menions la charge. Les Deoraithe en retraite s’écartèrent pour nous laisser passer ; quelques-uns interrompirent leur repli juste assez longtemps pour tirer sur les Fées qui tentaient de refermer les portes avant notre arrivée. Cinquante pieds, estimai-je. Les soldats d’Été derrière la porte décochèrent à la hâte une volée en direction de la Quinzième, du même genre de tirs à hauteur de poitrine qui avaient taillé en pièces les Gallowborne. Mais il ne s’agissait pas de ma suite. C’était une jesha complète de deux mille hommes, la moitié des effectifs d’une Légion de la Terreur ordinaire. Ces hommes avaient été entraînés à affronter les mages et, sans perdre un instant, les lignes de mages de la Quinzième ripostèrent. Une vague de boules de feu s’envola, conçues pour leur taille plutôt que pour leur puissance ou leur vitesse : les sorts enseignés à l’École de guerre n’étaient ni les plus puissants ni les plus efficaces. Ils étaient les plus polyvalents, leur formule facile à adapter à la situation. Chaque mage lança son sort et, lorsque les grosses boules de feu rencontrèrent les flèches, un rideau de flammes scintilla sur le terrain. Pas un seul projectile ne passa. La chaleur me léchant le visage, je traversai les flammes déjà mourantes. Vingt pieds.
« Ça faisait un bail qu’on ne s’était pas battus côte à côte, dis-je.
« Liesse, je crois, répondit Hakram d’un ton pensif. J’ai appris deux ou trois trucs depuis.
« Moi aussi. Essaie de suivre. »
Il ne devait plus y avoir que dix pieds entre les Fées et moi lorsque je bondis en avant, puisant dans mon Nom. J’avais toujours trouvé de la clarté dans cet état, en laissant le monde ralentir tandis que ma perception s’approfondissait et que ma lame suivait le mouvement, mais cette fois, c’était différent. L’air ne me sembla plus seulement vif : il était glacial, comme une nuit d’hiver sans vent, le monde entier teinté de givre. Une flèche fila vers ma gorge, mais mon épée se leva sans hésiter et la dévia tandis que je pivotais pour fondre sur le premier rang des Fées. À mes côtés, un rugissement retentit et le sang jaillit en gerbes tandis que l’Adjoint se mettait à peindre en rouge. Nous frappâmes leur ligne comme un boulet de trébuchet, la traversant de part en part. Pas de place ici pour des tactiques élaborées, ni pour Lion dévore la Gazelle. S’ils ne tenaient pas la porte, ils étaient perdus : il leur fallait rester et combattre. Bientôt, tout cela ne serait qu’un caniveau rouge, et c’était dans les caniveaux que je brillais. L’une des Fées me lança des langues de flammes et je ne pris même pas la peine de les esquiver : elles frappèrent mon armure de plein fouet, ne laissant derrière elles qu’un sifflement de vapeur ; l’acier glacé n’avait pas une égratignure. Mon bouclier percuta l’adversaire au ventre et le projeta en arrière ; je lui ouvris les entrailles d’un coup d’épée net.
L’Adjoint combattait à mes côtés, écartant l’ennemi dans un rire dément tandis que nous nous enfoncions toujours plus loin. Un fracas assourdissant retentit derrière nous : les troupes de choc de Nauk venaient de percuter la ligne des Fées, orcs et humains formant un mur de boucliers compact qui entamait sa poussée. Ce n’était pas le genre de bataille pour lequel les Fées d’Été étaient faites, songeai-je. Du moins, pas celles-là. De simples épées et des arcs ne pouvaient rien contre l’implacable mur d’acier des Légions de la Terreur. Des soldats s’engouffraient dans le passage que Hakram et moi avions ouvert dans les rangs ennemis, formant un coin qui les séparait en deux. Déjà, ils vacillaient : la Garde en avait tué des centaines en traversant leurs lignes et ceux qui se dressaient maintenant devant nous ne représentaient pas toutes les forces ennemies. Il devait en rester sur les remparts.
« Spargere, lança la voix d’un officier.
De petites billes d’argile munies de mèches allumées survolèrent les rangs et tombèrent au milieu des Fées. Les éclateurs explosèrent un instant plus tard, déchiquetant chair et os. Dans un cri puissant, le mur de boucliers avança et l’armée d’Été plia sous la pression.
« Feu ! lança la même voix.
Quarante-huit boules de feu survolèrent les rangs des Fées. Elles ne toucheraient personne, mais ce n’était pas le but. Elles explosèrent l’une après l’autre ; la pression écrasa les fées au-dessous, même si aucune ne fut tuée. Les lignes des Fées vacillèrent et, de nouveau, le cri retentit : le mur de boucliers continua d’avancer. Je m’étais frayé un chemin en tuant tous ceux qui avaient eu la stupidité de se mettre en travers du mien, à la pointe de la lance, et je ne vis enfin plus qu’une femme devant moi. Derrière elle s’étendait une cour vide, qui menait au cœur de la forteresse. Ses yeux trop grands trahissaient sa peur. Son épée para mon coup, mais sa prise était faible. Dans un grognement, j’appuyai de tout mon poids ; elle joignit l’autre main à la première et tenta désespérément de me repousser. Trop faible. Je brisai sa garde et lui ouvris le corps de l’épaule aux côtes. Après tant de coups portés contre des armures, même l’acier gobelin de mon épée commençait à s’émousser, mais avec assez de force derrière le coup, cela importait peu. Je posai le pied dans la cour sans bruit ; le son des crocs déchirant la chair annonça que l’Adjoint me suivait, après avoir écarté un cadavre à la gorge arrachée. Les troupes de choc emplirent le passage que nous avions ouvert et coupèrent les Fées en deux : c’était le début de la fin pour elles. Elles commencèrent à rompre les rangs.
« On peut les laisser à Nauk, dis-je. Nous avons un comte à qui régler son compte. »
L’orc hocha la tête, les babines rougies. L’intérieur du château était toujours fait de la même pierre blanche, mais j’aperçus des racines qui pointaient dans les coins ombragés. Comte du Vieux Chêne, hein ? Le titre devait cacher autre chose que de la simple héraldique. Un escalier menait au donjon supérieur et, sans perdre de temps, je commençai à le gravir. Nous traversâmes une salle de banquet vide sans ralentir, mon regard s’attardant sur les racines, toujours plus nombreuses, qui poussaient à travers la pierre dans chaque recoin. Toute cette forteresse était-elle un arbre, un chêne comme celui dont le noble faë tirait son nom ? Je n’avais aucune idée de l’apparence réelle des chênes, ayant grandi en ville ; j’aurais pu en avoir un sous les yeux sans le savoir. Un autre escalier se trouvait au fond de la salle et nous nous y dirigeâmes, sentant tous deux la pression qui émanait des hauteurs. Nous débouchâmes dans un couloir couvert de mosaïques vivantes de feuilles, qui changeaient à chaque regard ; nous ne nous attardâmes pourtant pas pour les observer. Par une arche, nous aperçûmes le dernier escalier, qui menait à ce que j’aurais appelé une basilique si les vitraux colorés n’avaient pas représenté le triomphe d’Été.
La montée était longue et raide ; les marches, larges et trop grandes pour être gravies d’un seul pas. Le soleil brillait au-dessus de nous, mais ce n’était pas la pierre qu’il éclairait : nous étions entourés par l’écorce brune d’un chêne immense, qui poussait au centre des tours que nous avions aperçues de l’extérieur. Le grand édifice qui se dressait devant nous avait des portes de cuivre comme celles de la forteresse extérieure, mais celles-ci étaient grandes ouvertes. L’atmosphère était étrangement teintée de vert.
« Vingt deniers qu’il nous attend à l’intérieur sur une sorte de trône de chêne, dis-je.
« Je ne prends pas le pari, ricana Hakram. Vingt deniers qu’on a droit à un monologue sur la puissance d’Été avant le combat. »
Nous continuâmes d’avancer tout en parlant, mais, dès que nous posâmes le pied sur la première marche, le bourdonnement étrange des ailes des Fées retentit dans le silence absolu. Dix Fées descendirent des hauteurs de l’arbre gigantesque sur des ailes translucides et se posèrent à mi-hauteur des marches avec une grâce surnaturelle. Chacune tenait un bouclier en forme de feuille et une longue lance de bois. Je haussai un sourcil.
« Alors, s’il s’était appelé le Comte aux vaches abondantes, vous vous battriez avec des pis et des sabots ? lançai-je.
Mes mots résonnèrent au loin et mon sarcasme se répéta encore deux fois avant de s’évanouir.
« Quelle foule, lâcha l’Adjoint d’un ton impassible.
Les dix Fées s’alignèrent sans répondre, leurs ailes s’évanouissant, puis levèrent leurs lances. Puisque ces imbéciles à la mine sinistre ne comptaient pas nous épargner la montée avant de nous affronter, nous nous mîmes en route. Je remarquai qu’Hakram les étudiait attentivement tandis que nous gravissions les marches ; je lui donnai un coup de poing dans l’épaule pour attirer son attention et haussai un sourcil.
« Va jusqu’au Comte, grogna-t-il. Je m’occupe d’eux.
« Tu as déjà utilisé une de tes facettes, dis-je en fronçant les sourcils. Et l’autre ne te servira pas beaucoup au combat. »
Le grand orc découvrit ses crocs.
« Je me sens… proche, dit-il. De la troisième. »
Ah, je compris alors pourquoi il l’avait proposé. Le fer aiguise le fer, comme aimaient le dire les Praesi. Ils s’en servaient pour justifier leur obsession à comploter les uns contre les autres, mais j’avais constaté que le dicton avait un fond de vérité. Pour les méchants comme pour les héros, le conflit favorisait l’ascension. Non, ce n’était peut-être pas tout à fait exact. Les actes d’envergure permettaient d’aiguiser son Nom, et le conflit avait le don de les faire naître. Qu’il s’agisse de se disputer avec un ennemi ou de le rouer de coups, un Nommé pouvait se forger. Hakram ne pensait pas pouvoir écraser toutes ces Fées — elles étaient manifestement une sorte de garde d’élite, si ridicule que fût leur équipement. Mais il croyait qu’un combat assez dangereux pourrait lui permettre d’atteindre sa troisième facette.
« Je n’aime pas te faire courir des risques, dis-je, plus sincèrement que je ne l’aurais voulu. Un duel, c’est une chose ; là, tu risques ta vie pour hâter quelque chose qui finira par arriver de toute façon. »
Il esquissa un demi-sourire qui, vu la taille de ses dents, lui donnait toujours un air plus terrifiant que sentimental.
« Tu ne peux pas être le seul à prendre des risques, me reprocha-t-il. Et nous aurons besoin de toutes les forces possibles bientôt. Pour cette guerre, sinon pour la prochaine. »
Cette idée ne me plaisait toujours pas. Ce n’était pas seulement parce qu’il serait impossible de trouver un remplaçant à l’Adjoint, même si c’était indéniable. Même si l’Apprenti fusionnait Ratface et Aisha en une seule abomination contre nature, leurs talents réunis ne suffiraient pas à accomplir le dixième de son travail. Hakram était mon ami. Dieux, probablement la personne dont j’étais la plus proche dans toute la Création. Mon premier réflexe était de tuer tout ce qui pouvait le menacer, puis d’en empaler la tête pour dissuader quiconque aurait envie d’essayer. Mais je connaissais ce regard dans ses yeux. C’était le même que lorsqu’il disparaissait pour quelques cloches et qu’un problème se réglait mystérieusement tout seul : je ne le ferais pas changer d’avis, même en le foudroyant du regard.
« Baigne-toi dans leur sang, Hakram, dis-je enfin en levant un poing ganté.
« Bonne chance au combat, Catherine, répondit-il en frappant mon poing du sien. »
Nous n’étions plus qu’à deux pas des Fées, et elles n’avaient toujours pas bougé. J’imagine qu’elles pensaient que cela leur donnait une allure imposante.
« La voie est barrée, dit une Fée.
« La porte principale l’était aussi, répondis-je.
Je bondis en avant, insufflant une parcelle de pouvoir dans mes jambes. Sautant une marche entière, j’atterris devant la Fée la plus à droite, dont la lance siffla aussitôt vers ma gorge. Du coin de l’œil, je vis un mouvement : aussi ridicules qu’elles en avaient l’air, ces Fées étaient plus rapides que les soldats de tout à l’heure et mieux coordonnées. Cela aurait compté s’il avait fallu les affronter, mais malheureusement pour elles, fuir était un tout autre jeu. Je créai un panneau d’ombre circulaire sur la trajectoire de celle qui essayait de me prendre à revers et me baissai sous la lance de l’autre, sans ralentir. Cela n’aurait pas marché si j’avais été plus grande, mais, pour une fois, ma taille scandaleusement réduite était un avantage. Le panneau d’ombre vola en éclats un battement de cœur plus tard, mais j’avais déjà atteint la marche derrière elles. Je jetai un regard en arrière et vis qu’aucune ne daignait me poursuivre. Hakram arracha le bouclier des mains de l’une et en frappa une autre au visage, mais il fut encerclé en un instant et la situation semblait tourner nettement à son désavantage. Mes doigts se crispèrent jusqu’à ce que mon gantelet craque, mais je me forçai à détourner le regard et continuai à monter. Il ne m’aurait pas dit qu’il pouvait s’en charger s’il en était incapable.
Je me forçai à faire le vide dans mon esprit, comme on me l’avait appris, tout en me dirigeant vers l’édifice qui couronnait la forteresse, le cœur même du domaine du Comte. Depuis les côtés de l’escalier — il n’y avait pas de rambarde ici non plus, mais contrairement à la Tour, j’étais prête à passer l’éponge à Été, puisque leurs habitants pouvaient au moins remonter en volant s’ils tombaient — je voyais des racines grimper jusqu’à l’intérieur du bâtiment. Eh bien, c’était prometteur. J’avais déjà vu mon lot d’horreurs dans l’Hiver ; je supposais qu’il était temps de découvrir l’autre versant de la médaille. Les portes de cuivre étaient ouvertes, comme je l’avais vu plus tôt, mais ce ne fut qu’une fois au sommet que je pus enfin jeter un coup d’œil à l’intérieur. Pour la première fois depuis que nous avions pénétré dans la forteresse, ce que je vis me fit hésiter. Ce n’était pas la haute silhouette du Comte qui me fit hésiter, lui qui me tournait le dos et contemplait les vitraux verts et rouges devant lui. C’était l’intérieur de la basilique : le bois vivant qui formait des centaines d’étagères remplies de livres et de bibelots était un spectacle saisissant. Non, c’étaient les cent cadavres des Gallowborne suspendus aux branches qui couvraient le plafond.
Je laissai échapper un long souffle silencieux. La fureur ne m’était pas inconnue. Depuis que j’étais devenue l’Écuyer, j’avais ressenti une colère bouillonnante comme une haine amère et glaciale. Mais la vue de ces hommes et de ces femmes morts pour moi, ficelés comme des trophées dans le sanctuaire de quelqu’un, étouffa ces émotions en moi. J’avais vu le Seigneur Charogne une fois. Le monstre dont parlaient les récits, plutôt que l’enseignant sarcastique que j’avais fini par aimer. J’avais vu son humanité étouffée comme une bougie, ne laissant derrière elle qu’un être capable de tout si cela servait ses objectifs. Si quelqu’un regardait mon visage en cet instant, songeai-je, il pourrait bien y voir la même chose. Il m’avait dit un jour que nous nous ressemblions par certains côtés. Il avait peut-être raison, car à cet instant, je me sentais capable de devenir un monstre. Mes pas rompirent le silence tandis que j’avançais, et les battements de cœur de la Bête leur répondirent en écho. Elle était là, je le savais aussi bien que je connaissais mon propre souffle. Immobile comme la tombe, elle contemplait le Comte par mes yeux. Pour une fois, elle ne se réjouissait pas de la violence à venir. Elle s’y inclina.
« Je n’avais jamais considéré tout cela comme personnel, m’entendis-je dire d’un ton parfaitement dépourvu d’émotion. Après tout, j’envahis votre demeure. Vous n’avez pas pris part à l’invasion de Callow, et je n’ai assiégé ce donjon que pour des raisons stratégiques. »
Le Comte du Vieux Chêne se tourna vers moi, une longue lance de bois à la main.
« Mais ça ? murmurai-je en regardant les cadavres de gens que j’avais connus, avec qui je m’étais entraînée, avec qui j’avais ri. C’était un choix. Et les choix ont des conséquences. »
« Duchesse de la Nuit sans Lune, me salua calmement la Fée. Vous semblez contrariée.
« Nous avons cessé d’être en bons termes dès que vous avez pendu ces corps, dis-je. Je pourrais vous torturer pour ça, j’imagine, mais ce serait une satisfaction bien dérisoire. Vide de sens, à vrai dire. Rien ne pourra compenser cette perte. »
« L’Hiver qui se donne des airs de vertu, railla l’homme. La farce des farces. »
« Je vous retire le droit d’exister, dis-je d’un ton mesuré. Je prendrai ce que je veux de vous, puis vous disparaîtrez. »
Il ouvrit la bouche pour reprendre la parole, mais je bondis. L’homme ne portait pas d’armure, seulement des robes vertes, mais cela ne signifiait rien chez les Fées. Mon épée s’abattit, mais le manche de sa lance l’arrêta : la sorcellerie dont le bois était imprégné le rendait plus dur que l’acier, et ma lame rebondit. Je n’en avais plus rien à faire. Je lui fracassai l’épaule avec mon bouclier, mais il leva la main pour le bloquer : une lueur verte brilla dans sa paume et l’élan du coup s’évanouit. Je reculai en tournant lentement autour de lui. Vif comme un faucon, il frappa ; sa lance visait mes yeux, mais je heurtai sa pointe du haut de mon bouclier et la déviai. La lance passa au-dessus de ma tête, mais une branche en poussa aussitôt et siffla vers ma gorge. Je clignai des yeux, surprise, tandis qu’elle me transperçait ; je ne reculai qu’à temps pour l’empêcher de me trancher la colonne vertébrale. Mes cordes vocales étaient hors d’usage, mais je n’avais plus besoin de prononcer le nom d’une facette pour l’invoquer. Relève-toi, pensai-je. La blessure commença lentement à se refermer tandis que la branche qui avait poussé sur la lance s’y rétractait. Voilà donc un Comte d’Été, songeai-je. Aucune prophétie improvisée ne me protégeait de celui-ci, aucun bouclier de mensonges n’émoussait son pouvoir.
Il perdrait, quoi qu’il arrive.
J’avançai de nouveau et la lance fendit l’air, transperçant mon bouclier — au dernier moment, je déplaçai mon bras pour l’empêcher de traverser la main qui le tenait. Il tenta de retirer sa lance, mais je concentrai ma volonté et la glace jaillit de l’acier, la bloquant sur place. Je parvins à lui décocher un coup au visage avant qu’il ne la dégage quand même, s’écartant de ma frappe ; je le coupai net juste sous l’œil. Au lieu de sang, une lueur verte jaillit, tandis que l’écorce recouvrait la plaie. Il semblait que je n’étais pas la seule à posséder un pouvoir de guérison. Le trou dans mon bouclier se referma sous une couche de glace sombre, et je repartis à l’offensive : sa capacité à faire pousser des branches était trop dangereuse pour lui laisser l’initiative. La pointe de ma lame tâta sa garde tandis que j’orientais mes pieds pour porter une estocade ; ses yeux s’abaissèrent pour le remarquer. La Bête hurla. Lorsqu’il repoussa mon estocade d’un coup de lance, j’étais déjà en mouvement ; je transformai mon élan en pivot et frappai sa lance lorsqu’il parvint à bloquer mon coup. Je ne lui entaillai pas la chair, mais la force de ma frappe le projeta à quelques pieds en arrière. J’étais donc plus forte que lui. Mon titre de duchesse n’était pas tout à fait dénué de sens.
La lance ondula vers moi tandis qu’il s’avançait, mais je la repoussai sans effort. Même en la voyant passer à côté de mon flanc, je vis la branche pousser et viser mes reins ; mais cette fois, j’étais prête. Je lâchai mon épée et attrapai le bois qui jaillissait, le détournant de force. Le bord inférieur de mon bouclier brillait de glace, aiguisée comme une lame, et j’en enfonçai le tranchant dans son épaule. Je lui entaillai la robe et il siffla de douleur, puis m’arracha le bouclier tandis que je me jetais de côté, avant que les deux branches qui poussaient sur la première ne puissent me transpercer entre les côtes. J’atterris en roulant, désarmée, et le Comte eut un sourire narquois. Une lueur verte brillait dans l’affreuse blessure qui s’étendait de son épaule à ses pectoraux ; de l’écorce la combla aussitôt. Je fis pivoter mon poignet et le mécanisme de Pickler se déclencha : un couteau tomba dans ma paume. Ma Sapeuse en chef avait veillé à ce que j’aie toujours de l’acier sous la main quand j’en aurais besoin ; son esprit affûté ne cessait de perfectionner l’outil dont je m’étais servie contre l’Épéiste Solitaire.
« Vous semblez en mauvaise posture, Duchesse, railla la Fée.
Je n’avais aucune envie d’échanger des piques avec un morceau de viande. Je chargeai de nouveau, mais la distance entre nous était trop grande : le Comte leva les doigts vers moi et une douzaine de filaments verts jaillirent vers ma poitrine tandis que j’avançais. Je fis un pas de côté, rectifiai mon angle et continuai d’avancer, mais il gardait le contrôle de sa sorcellerie : les filaments frappèrent ma botte, des racines poussèrent et m’épinglèrent au sol. Mon élan coupé net, je dus reculer pour ne pas trébucher. La Fée attaqua aussitôt, se glissant avec la grâce d’un chat du côté que mon bouclier ne couvrait pas. À cette distance, mon couteau ne servirait pas à grand-chose contre sa lance. Tu as commis une erreur, songeai-je avec une satisfaction vengeresse. J’ajustai ma prise sur le couteau pour tenir ma main comme si j’avais une épée, puis, par un effort de volonté, je fis pousser sur la courte lame une épée entière de glace sombre. Je tranchai la lance et, bien qu’elle commençât aussitôt à repousser, ses yeux s’écarquillèrent.
J’arrachai ma botte aux racines sans effort. J’avais déjà prouvé que je le surpassais en force brute : il était arrogant de croire qu’il pourrait combler l’écart avec sa sorcellerie. Mon bouclier percuta son ventre, lui coupant le souffle sans que sa petite guérison lui soit d’aucune utilité. Ma lame lui trancha net le poignet qui tenait la lance ; elle repoussa en écorce, mais cela ne fit pas réapparaître l’arme dans sa main. La sorcellerie tenta de la lui rendre, mais lorsque des racines commencèrent à sortir du sol, je concentrai de nouveau ma volonté et les gelai sur place. Je lui tranchai la gorge sans hésiter. Une lueur verte remplit la blessure, mais je frappais déjà à nouveau. Je lui tailladai les yeux et il hurla, mais derrière moi retentit un lourd craquement. Je jetai un coup d’œil et vis une centaine de lances de bois descendre des branches qui couvraient le plafond. En un battement de cœur, le monde ralentit. Je pouvais m’écarter, reculer encore et éviter le danger. Mais je n’en avais pas envie. Je voulais l’écraser sous ma botte, et la haine profonde que j’avais ressentie en entrant dans Été remonta en moi.
Cette fois, je ne la repoussai pas. Je l’accueillis, la revendiquai, la façonnai en arme. Elle m’appartenait et répondrait à ma volonté comme n’importe quelle autre facette.
« Chute, dis-je.
Le monde s’assombrit. Un ciel nocturne sans limites s’étendit au-dessus de nous, sans la moindre lueur pour rompre les ténèbres. Le froid qui régnait ici était ancien et impitoyable ; les branches qui m’auraient transpercée ralentirent et devinrent grises. Leur sève gela et elles moururent. Les yeux façonnés dans l’écorce du Comte du Vieux Chêne fixaient aveuglément les ténèbres tandis qu’il paniquait. Je sentais une flamme en lui, qui s’éteignait à chaque battement de cœur. Le givre s’étendit lentement sur son corps et je sentis qu’il était au seuil de la mort. Je souris et la nuit disparut, me ramenant de force dans la basilique ensoleillée. Il était à peine conscient désormais ; il en restait si peu qu’un enfant aurait pu le battre à mort. Son pouvoir finirait toutefois par revenir, avec assez de temps.
« Oh, vous n’allez pas mourir tout de suite, dis-je. J’ai encore besoin de vous. »
Ce qui restait de son esprit exhalait la peur, et ce n’était pas sans raison.