Chapitre 128
« Fais confiance aux Cieux, mais attache ton cheval. »
— Proverbe callowien
Le soleil était levé depuis un moment lorsque le dernier soldat franchit la porte.
Dès que Robber posa le pied en Arcadie, je lui ordonnai de préparer sa cohorte pour une mission de reconnaissance, mais je le retins jusqu’à ce que la légion du maréchal Ranker soit passée. Quelques mots échangés à voix basse avec elle, et, l’instant d’après, un millier de gobelins s’étaient fondus dans la campagne, avec pour consignes de nous prévenir en cas de patrouilles faës et de nous renseigner sur les tactiques qu’elles avaient employées jusque-là. On dressa un pavillon pour moi à huit cents mètres de la porte, entouré des deux mille soldats de Nauk. Je m’installai sur une chaise pliante tandis que mes quelques mages soignaient les blessures des membres survivants de ma suite. J’aurais pu aller dormir, mais j’étais encore trop en colère pour me reposer, et je ne voulais rien manquer. Je restai donc assise, une outre de vin à la main, à ressasser mon erreur tandis que les rapports commençaient à nous parvenir. Pas une âme à moins d’un kilomètre de la porte, rapportèrent les éclaireurs. Aucune trace non plus des corps que j’avais laissés derrière moi, et même les lieux où j’avais livré des escarmouches étaient désormais impeccables : pas la moindre marque de feu ou de combat. Une demi-heure plus tard, un officier de Ranker annonça que ses hommes avaient trouvé une route vers l’ouest, qui semblait mener aux tours visibles au loin.
Lorsque le soleil finit par se lever à l’horizon, il me trouva toujours dans le pavillon. Un dernier événement était survenu peu avant : la cohorte de Robber avait capturé un faë près de la route, en vérifiant qu’elle menait bien aux tours. Le rapport précisait aussi que lesdites tours étaient en réalité une forteresse, dont les remparts étaient désormais gardés. Ils savaient que nous arrivions. Dès qu’on amena au camp la fée aux tendons sectionnés, j’envoyai chercher le maréchal et la duchesse, tandis que Hakram se tenait derrière moi. Il culpabilisait de ne pas avoir été à mes côtés quand j’avais eu des ennuis, comme si ce n’était pas moi qui lui avais ordonné de rester dans la Création pour superviser les opérations.
« Ça n’aurait rien changé si tu avais été là, dis-je.
— Tu n’en sais rien, grommela-t-il.
— Ce… ce n’était pas une question de puissance, Hakram, repris-je. À moi seule, j’aurais pu en abattre un tiers s’ils s’étaient battus comme je le voulais. Les Gallowborne les auraient massacrés si on en était venu au corps-à-corps. Ils ont tué des créatures plus coriaces que des faës inférieurs. On s’y est mal pris — je m’y suis mal prise, et j’ai perdu.
— Tu as fait de ton mieux, dit-il.
— Ils ne sont pas invincibles, lui dis-je, irritée par sa tentative de me réconforter. Ils ont choisi le terrain, le moment et les conditions de l’affrontement. Il faut simplement commencer à les considérer comme une véritable armée plutôt que comme une troupe de fées, parce que, par tous les Enfers, ils se battent comme une armée.
— Bien dit, déclara la duchesse Kegan, avec une approbation un brin condescendante.
Force m’était de reconnaître que la souveraine des Deoraithe ne me devenait pas plus sympathique. Je voulais l’apprécier, vraiment, mais elle était comme un caillou dans ma botte, version humaine. Ranker la bouscula sans ménagement en passant devant elle, au grand agacement de la noble, et je pris soin de ne pas laisser paraître mon amusement. J’étais arrivée jusque-là en feignant de ne pas prendre part aux querelles ; choisir un camp reviendrait à abandonner le peu d’avantage que j’avais.
— Alors, ton garçon en a capturé un, dit le maréchal en grimpant avec précaution sur une chaise pliante et en se servant dans mon vin.
Elle huma le goulot, un sourcil glabre levé.
— Du vin d’été de la vallée ? Raffiné.
Elle en but tout de même, même si ça ne lui ferait pas grand-chose. Les gobelins métabolisaient mieux l’alcool et le poison que les orques ou les humains.
— Robber a du flair pour dénicher les choses, dis-je assez fort pour que le tribun spécial en question m’entende, depuis l’endroit où il rôdait derrière le rabat du pavillon.
— Et pour les poignarder aussi, ajouta mon homme de main meurtrier avec un sourire, tandis que deux autres légionnaires de sa cohorte traînaient un faë couvert d’ecchymoses et amputé d’un bras.
Un mâle, cette fois. Plus légèrement armé que ceux que j’avais affrontés, mais son armure de cuir portait le même emblème que j’avais vu sur le tabard de la patrouille : un chêne vert. On lui avait étroitement lié la main qui lui restait ainsi que les pieds, de sorte qu’il ne pouvait que s’agenouiller dans une position inconfortable.
— Je n’aurai pas besoin de toi pour l’interrogatoire, dis-je à Robber.
Le gobelin fit la moue, ce qui, sur son visage, était proprement terrifiant. Comme un poisson qui tenterait d’en faire autant, sauf que des dents pareilles à des aiguilles pointaient entre ses lèvres.
— Je peux au moins regarder ? quémanda-t-il.
— File, dis-je. Il comprit l’humeur du moment.
Il s’éloigna d’un pas fanfaron, sans insister, les bras autour des épaules de ses deux compagnons de cohorte. Je m’abstins de soupirer en les voyant partir. Il y avait des témoins. Le faë était bâillonné ; je me levai donc pour lui retirer son bâillon.
— Sur les terres de qui sommes-nous ? demandai-je.
Le soldat cracha sur ma botte.
— Ce n’est pas la réponse que j’attendais.
— Rappelle le garçon, dit Ranker en haussant les épaules. Et fais apporter des couteaux.
— La torture prendra du temps, fronça les sourcils la duchesse.
— Mieux vaut avancer avec du retard qu’à l’aveuglette, répondit le maréchal.
Hakram se racla la gorge, attirant leur attention. Je tournai les yeux vers lui.
— Tu oublies que tu as un Porteur de Nom à tes côtés, dit l’orque.
Ah. Je ne l’avais jamais utilisé sur des faës, mais comme ils étaient liés aux histoires, ça pouvait même mieux fonctionner que sur les mortels.
— Réponds à mes questions, prononçai-je.
Il tressaillit, luttant contre l’ordre, mais finit par s’immobiliser.
— Sur les terres de qui sommes-nous ? répétai-je.
— Le Comte du Vieux Chêne, répondit le faë.
— Combien de soldats avez-vous ? demanda la duchesse Kegan.
Le faë sourit d’un air narquois et ne répondit pas. Ah, la formulation. Je lui posai la question tandis que Ranker lançait un regard moqueur à la femme au teint hâlé.
— Deux mille, dit-il entre ses dents.
— Y a-t-il d’autres nobles ici ? demandai-je.
— Le Baron de l’Aube.
Je fronçai les sourcils. Deux faës titrés, cela me semblait beaucoup pour un coin perdu. La plupart des nobles n’étaient-ils pas partis avec l’armée de l’Été ?
— Demande-lui où nous sommes en Arcadie, dit Ranker, qui suivait le même fil de pensée.
— Les Marches frontalières, répondit le faë quand je le lui demandai.
Les deux femmes plus âgées échangèrent un regard.
— Si nous marchons une semaine vers le nord, que trouverons-nous ? demandai-je.
C’était, après tout, à peu près là que je pensais pouvoir ouvrir une porte. Pourvu que ce ne soit pas la cité de l’Été. Pitié, pas…
— Les terres de la Princesse du Zénith.
Je décidai que je devais faire davantage attention à ce que je souhaitais. Je jetai un regard aux autres commandants de l’armée, leur demandant silencieusement s’ils avaient d’autres questions. Aucun n’en avait. Je regardai Hakram ; sans qu’un mot soit nécessaire, il s’avança et brisa nonchalamment la nuque du prisonnier.
— Tu serais gentil de traîner ça dehors, tu veux bien ? dis-je.
Il renifla, amusé, mais obéit.
— Il nous faut donc nous enfoncer davantage dans les terres de l’Été, dit Ranker, ses yeux perçants posés sur moi.
— Et vite, grognai-je. Ils considéreront ça comme une invasion. Il y a de bonnes chances qu’ils rappellent leurs armées de la Création pour nous chasser.
— Alors il faut prendre la forteresse, déclara la duchesse Kegan. Nous ne pouvons pas laisser deux mille soldats dans notre dos, pas avec tout le ravitaillement que nous transportons.
— D’accord, dis-je. D’après les rapports, c’est un château, avec des courtines d’au moins douze mètres de haut. Aux normes de la Légion ?
Je prononçai les deux derniers mots en regardant le maréchal, qui hocha la tête d’un air pensif.
— Des mages près des engins de siège, pour les protéger de leur magie, ajouta-t-elle. Il serait difficile d’en trouver d’autres ici.
— Nous n’avons aucune idée du temps qu’il faudrait pour abattre des murs faës avec des trébuchets mortels, dit la duchesse Kegan avec désapprobation.
— Je sais que le temps presse, duchesse, dis-je avec impatience, mais je suis la seule ici à m’être frottée à eux. Si nous nous ruons sur ces murs, nous perdrons des milliers d’hommes, probablement pour rien.
— Si tu emploies des légionnaires, oui, répondit-elle. La Garde prendra les murs et ouvrira les portes. Préparez-vous à investir la forteresse et à vous occuper des nobles.
Je haussai un sourcil.
— Vous n’avez apporté ni échelles, ni aucun engin de siège, d’ailleurs, fis-je remarquer.
Elle esquissa un sourire pincé.
— Ce ne sera pas nécessaire.
Je jetai un regard à Ranker, qui ricana.
— Au pire, il y aura moins de Deoraithe en ce monde, dit-elle d’un ton qui montrait clairement qu’elle n’y voyait pas grande perte.
Je finis par hocher la tête. Au moins, je pourrais voir pourquoi on faisait tant de cas de la Garde.
— Alors, en marche.
Les deux mille soldats de Nauk prirent la tête. Des groupes de gobelins s’étaient déployés sur les côtés, au cas où on nous aurait préparé une surprise, mais notre progression ne rencontra aucune opposition jusqu’à ce que la forteresse apparaisse. C’était un ouvrage impressionnant pour un château mortel, mais, comparée à des endroits comme Skade, elle avait quelque chose de banal. Des murs pâles encerclaient quatre tours, dont le seul signe de sorcellerie était leur entrelacement, qui évoquait des racines. Des soldats étincelants, vêtus des mêmes cottes de mailles argentées et des mêmes tabards que la patrouille, se tenaient sur le parapet, armés d’arcs et d’épées. À mon estimation, ils n’étaient pas deux mille là-haut — peut-être la moitié — ce qui signifiait qu’ils avaient gardé des réserves. La grande porte de chêne s’ouvrit lorsque les légionnaires de Nauk cessèrent d’avancer, bien hors de portée des arcs. Un cavalier solitaire en sortit, tandis que je fronçais les sourcils. Derrière moi, l’armée alliée se déployait, les Deoraithe juste derrière, les deux légions sur les ailes. Je n’avais même pas besoin de me concentrer pour sentir la puissance qui émanait du cavalier, ni pour remarquer qu’elle n’égalait pas celle des comtes d’Hiver que j’avais rencontrés. Le baron mentionné par le prisonnier ? Avec Hakram à mes côtés, nous regardâmes le faë faire caracoler son cheval blanc et lever sa lance en un salut moqueur.
— Vous avez pénétré dans les terres de l’Été éternel, envahisseurs ! cria-t-il. Seule la mort vous attend ici.
J’entendis quelqu’un s’avancer vers moi, les légionnaires de Nauk s’écartant sur son passage. Je n’emmènerais pas les Gallowborne avec moi aujourd’hui, pas après les pertes qu’ils avaient subies. Farrier avait protesté, mais son épaule ne tenait que grâce aux soins d’un mage ; si elle se brisait de nouveau avant quinze jours, il resterait estropié à vie.
— Un champion, dit la duchesse Kegan en prenant la place que l’Adjoint me laissait libre. Comme c’est charmant.
J’en avais assez lu sur les Deoraithe pour savoir ce qu’ils pensaient de ce genre de bravade en temps de guerre. Je ne répondis pas, attendant que les armées gagnent leurs positions tandis que le faë continuait de crier.
— Vous êtes tous des lâches ? lança le cavalier. Pas un seul d’entre vous n’osera affronter le Baron de l’Aube pour racheter son honneur ?
— Il est à portée d’arbalète, dit l’Adjoint. On lui donne une réponse digne d’un prince ?
J’y réfléchis un instant.
— Je ne suis pas sûre que nos traits le tuent, finis-je par dire.
— J’ai sous mes ordres les meilleurs archers de Calernia, dit la duchesse.
— Mieux vaut le tuer maintenant, pour qu’il ne soit pas sur les remparts à causer des ennuis à vos gens, dis-je. Hakram, tu peux t’en charger ?
L’orque observa le baron un long moment.
— Ça ne devrait pas être trop difficile, répondit-il.
— Alors fais taire ce salaud, ordonnai-je.
Il rit et me tapa l’épaule avant de s’éloigner. Je sentis le regard de la duchesse posé sur moi.
— Une réponse digne d’un prince, répéta-t-elle. Alors, c’est vrai. Tu as fait tirer sur le Prince Exilé au lieu de le défier en duel.
— Si je tuais moi-même tous ceux qui se mettent en travers de mon chemin, je n’aurais jamais le temps de faire quoi que ce soit d’autre, répondis-je avec légèreté.
Elle laissa échapper un son qu’on aurait pu prendre pour un rire.
— Peut-être y a-t-il malgré tout un peu de ce sang en toi, concéda-t-elle.
Cette remarque m’aurait peut-être un peu plus touchée si elle n’avait pas passé près d’un mois à me casser les pieds. Et si elle voulait m’attirer dans ses filets en invoquant mes origines de Deoraithe, elle faisait fausse route. Je ne savais rien de mes parents et, pour être franche, je n’étais pas particulièrement curieuse. Qui qu’ils aient été, ils n’avaient rien à voir avec la personne que j’étais aujourd’hui. Cela dit, cette femme commandait vingt mille soldats, et ils ne partiraient pas une fois notre querelle avec Akua terminée. L’antagoniser sans raison serait stupide.
— Tout ce que j’ai appris sur Daoine, je l’ai lu dans des livres, dis-je. Ah, et l’une de vos parentes m’a décoché une flèche, un jour.
— Tu l’as épargnée, dit la duchesse. Ça n’est pas passé inaperçu.
À vrai dire, j’avais surtout obéi aux ordres de Noir, mais je ne voyais aucune raison de le lui dire. Et, merveille des merveilles, ma réputation de laisser un sillage de cadavres derrière moi m’était enfin utile. On commençait à croire que, chaque fois que je ne tuais pas quelqu’un, c’était délibéré.
— C’est une archère douée, dis-je. Un pouce plus à droite, et elle m’aurait tranché la colonne vertébrale. Ce serait dommage de gâcher un tel talent.
— Voilà qui est élogieux, dit Kegan. Peut-être sera-t-elle à la hauteur aujourd’hui.
Je haussai un sourcil.
— Elle est ici ?
— Elle a prêté ses serments l’an dernier, dit la duchesse. La Garde tout entière a été mobilisée pour mater la folle du sud. Daoine se retrouvait avec un ennemi commun au tien : c’était inattendu, mais pas pour me déplaire.
Eh bien, voilà qui était étonnamment amical. Il aurait fallu être particulièrement stupide pour ne pas s’inquiéter de ce soudain adoucissement de ton. D’autant plus qu’il survenait lors de notre première conversation hors de portée de voix du maréchal Ranker, alors que nous n’étions entourées que de soldats réputés loyaux envers moi. Le tableau qui se dessinait était très, très dangereux. Je crispai les doigts, puis les détendis. Je pouvais sonder ses intentions et tourner autour du pot, mais ce genre de jeu n’était pas mon fort. Je pouvais m’y plier par petites doses, mais je ne comptais pas prendre le dessus sur une femme qui avait gouverné un duché pendant plusieurs décennies. Merde. C’était triste à admettre, mais j’avais à mon actif davantage d’incidents de villes incendiées que de victoires diplomatiques.
— Vous êtes beaucoup plus aimable que d’habitude, aujourd’hui, dis-je sans détour.
— Il y aura un après-guerre, duchesse Kegan. Il n’est pas trop tôt pour commencer à y réfléchir.
— D’expérience, les gens qui s’expriment aussi vaguement marchent sur la pointe des pieds autour de la trahison, fis-je remarquer.
Son visage ne trahit aucune réaction. Pourquoi tout le monde, parmi ceux qui cherchaient à négocier avec moi, était-il si doué pour cacher ses pensées ?
— Vos actes récents pourraient être considérés comme tels, dit la duchesse. Dissoudre le Conseil dirigeant. Nommer une ancienne rebelle Gouverneure générale de Callow. Remplacer tous les gouverneurs praesi par des Callowiens, à l’exception d’un seul.
Denier, celui-là. L’homme que Ranker tenait sous sa coupe ne m’avait jamais fourni de prétexte ; j’avais donc dû me contenter d’attendre la fin de son mandat. Je voyais où elle voulait en venir, et je devais mettre fin à cette piste sur-le-champ si je ne voulais pas qu’une troisième guerre civile de foutu s’embrase dès que la tête de la Diaboliste finirait au bout d’une pique.
— Callow restera sous la Tour, répondis-je franchement. Ce point n’est pas négociable. En revanche, la nature de cette relation sera renégociée. J’ai des appuis dans cette affaire.
Les yeux de la femme âgée se plissèrent jusqu’à n’être plus que des fentes.
— Le Seigneur Charogne compte déposer l’Impératrice ? demanda-t-elle, renonçant enfin aux faux-semblants.
— Non, répondis-je, aussi sûre que je pouvais l’être quand il s’agissait de quelqu’un comme mon maître.
— L’avenir s’annonce intéressant, dit finalement la duchesse.
— Procer arrive, dis-je. Pas cette année, je ne crois pas, mais d’ici une décennie.
— Des propositions ont été faites durant la rébellion, reconnut Kegan.
À vrai dire, je m’en étais toujours doutée, mais la confirmation de mes soupçons n’en était pas moins déstabilisante. Pendant que je menais une guerre à l’épée contre l’Épéiste Solitaire, une autre guerre, toute différente, se jouait en coulisses. Je commençais seulement à en comprendre les contours, et ce que j’apprenais me glaçait le sang.
— Voyons… L’indépendance et une alliance ? dis-je.
— Et une princesse pour mon petit-fils, quand ils auraient atteint l’âge adulte, répondit-elle.
— Mais vous n’avez pas accepté, dis-je.
— Les rancunes nées après la Troisième Croisade ne sont toujours pas apaisées, répondit la duchesse d’un ton dur.
Je fronçai les sourcils. Les Deoraithe s’accrochaient aux affronts comme un noyé à un morceau de bois, mais ça me semblait tout de même une raison trop faible. Ce n’était pas comme si Praes n’avait pas lancé des offensives régulières contre le Mur pendant plus de mille ans. Par les Enfers, l’Impératrice de l’Effroi Triomphante avait tristement crucifié un roi de Daoine pour n’avoir pas incliné la tête assez bas.
— Et ? insistai-je.
Elle hésita, puis poursuivit.
— La Garde veille sur le Mur depuis longtemps, duchesse Foundling, mais ce n’est pas là son but, répondit-elle. Le calme à la frontière nous permet de nous consacrer à un devoir plus ancien.
La ferveur avait gagné sa voix quand elle acheva sa phrase. Les Deoraithe haïssent les elfes. Ce n’était pas un grand mystère. Peut-être pas de notoriété publique, mais tous les ouvrages sur l’histoire de Daoine s’appliquaient à le rappeler : les Deoraithe avaient jadis vécu sur les terres qui formaient aujourd’hui la Floraison Dorée, avant d’en être chassés. Warlock avait un jour émis devant moi l’hypothèse que la Garde cherchait à imiter les étranges facultés que les elfes développaient en vieillissant, acquérant par la sorcellerie ce que les autres recevaient à la naissance. Était-ce ce qu’elle voulait dire ? Sans les raids des orques vers l’ouest, Daoine pouvait tourner son attention vers les elfes ?
— Nous reprendrons cette conversation une autre fois, dit Kegan. Le duel que vous avez ordonné va commencer.
Notre conversation n’avait pas duré longtemps, mais Hakram avait eu le temps de se frayer un chemin à travers les légionnaires de Nauk. Mon Adjoint avait toujours été grand, même pour un orque, et j’étais presque certaine qu’il avait encore grandi depuis qu’il avait reçu son Nom. Il n’avait ni les épaules aussi larges que Nauk, ni la carrure aussi robuste que Juniper, mais il dégageait désormais une présence presque tangible. Il avait pris toute la mesure de son pouvoir, et ça se voyait. Hakram ne portait plus l’épée et le bouclier qui lui avaient échu en tant que légionnaire : il avait d’abord troqué l’épée contre une hache, puis le bouclier contre une deuxième hache, après nos combats contre les faës. Il m’avait dit que si nous devions continuer à affronter des créatures capables de trancher l’acier comme du parchemin, il préférait porter une deuxième lame plutôt qu’un poids mort. L’arme que l’orque prit en main en s’avançant sur le terrain tenait davantage de la grande hachette que de la hache de guerre conventionnelle : forgée en acier gobelin, elle avait un manche et une tête qu’il faisait pourtant tournoyer comme si elle ne pesait rien. À la vue d’un adversaire, le Baron de l’Aube interrompit sa parade à cheval, tira sur les rênes et le fit se tourner vers l’Adjoint.
Les légionnaires du premier rang se mirent à frapper le sol du pied. Le mouvement se propagea comme un feu à toute la Quinzième, parmi les gobelins, les orques et les hommes de toutes sortes. Le sol trembla sous deux mille bottes ferrées, et des voix s’élevèrent pour accompagner ce rythme rude.
« Morte la main, mort l’homme,
Vive la lame, vive le croc.
Si grands qu’ils se dressent,
Quand le fer se repose, on les voit pendus. »
Hakram poursuivit sa marche sans ralentir, apostrophant le faë, mais ses mots se perdaient sous les voix et le martèlement tandis que, sur les flancs de l’armée, les autres Légions de la Terreur se joignaient au chant. Dix mille âmes frappaient le sol du pied tandis que mes légionnaires entonnaient leur hymne lugubre. La lance du Baron de l’Aube s’abaissa et, sans autre provocation, il chargea.
« Seigneurs, prêtres ou chevaliers pâles,
Sur la colline ardente ou dans la vallée de l’aube,
Le compte se règle toujours de même :
Le nom gît rouge et brisé. »
L’Adjoint ne bougea pas, attendant calmement la charge. Mon cœur s’accéléra à cette vue, mais j’avais confiance en lui. Vu sa taille et sa force, la comparaison la plus évidente parmi les Calamités pour mon bras droit était Capitaine. Je les avais pourtant affrontées toutes les deux, et je savais que c’était une erreur. Sabah incarnait une force et une vitesse implacables, plus ouragan que femme quand elle se déchaînait. Hakram… Hakram se battait comme Noir. Plus encore que moi. Avec patience, mesure et une brutalité sans merci dans ses mouvements. La lance brillait sous le soleil, mais l’orque ne bougeait toujours pas. Ce ne fut que lorsque la masse de muscles et d’acier ne fut plus qu’à dix pas de lui qu’il lança le bras : la hache tournoya, sa lame s’enfonçant dans la plaque d’acier, entre les yeux de la monture du baron.
« Morte la main, mort l’homme,
Vive la lame, vive le croc.
Si grands qu’ils se dressent,
Quand le fer se repose, on les voit pendus. »
Le cheval blanc mourut, et son élan l’emporta dans une glissade désordonnée sur l’herbe, tandis que le baron sautait avec adresse de sa selle et atterrissait comme un chat. L’Adjoint fit trois pas de côté et saisit sa deuxième hache, alors que le cheval mort roulait juste derrière lui. Jetant sa lance, le Baron de l’Aube dégaina une épée aussi éclatante que le matin dont il tirait son titre. L’orque l’attendit patiemment, sans se laisser impressionner. En un clin d’œil, le faë fut sur lui, son épée laissant des traînées de lumière derrière chaque coup tandis qu’il s’efforçait avec rage de tuer son adversaire. Hakram céda calmement du terrain et évita un coup tranchant qui se changea en une estocade un peu trop courte : l’acier faë entailla la peau verte de sa joue, y laissant une marque noircie comme une brûlure. Le baron évita le manche de la hache avec une facilité moqueuse, mais ce n’était qu’une diversion : le poing de l’Adjoint lui percuta le menton. Un os se brisa, car un coup d’orque n’avait rien d’anodin et celui-ci possédait une force qui dépassait les limites des mortels. Le faë cracha ses dents et poussa un rugissement furieux ; une lumière crue éclot devant lui. J’inspirai brusquement : même là où je me tenais, j’en sentais la chaleur, et, à une telle distance, Hakram n’aurait pas pu l’esquiver.
« Reine ou roi, enfant des Cieux,
Votre dette ne sera jamais oubliée.
Apprenez-le dans l’amertume de votre dernier souffle :
La main gauche ne donne que la mort. »
Quand la lumière s’éteignit, la silhouette fumante de l’Adjoint se dressait à un mètre de l’endroit où il se trouvait auparavant. Il fumait comme une viande cuite, mais n’était pas blessé. Je sentais encore sur lui les volutes de son Nom, les vestiges de l’aspect auquel il avait fait appel : Tenir bon. Il s’en était déjà servi pour résister à l’attaque d’un démon. La sorcellerie faë était bien moindre en comparaison. Je vis toutefois que la hache avait été réduite en débris noircis par le pouvoir du baron, et une vive peur me saisit. Son rire la dissipa. La force du choc l’avait repoussé jusqu’au cheval, et il récupéra avec adresse la hache qu’il avait laissée plantée dans la tête de sa monture. Il ne réduisit pourtant pas de nouveau la distance, ce que je trouvai étrange. Visiblement ébranlé de voir sa sorcellerie échouer à terrasser son adversaire, le baron repassa aussitôt à l’offensive. La lame s’illumina, et je compris alors l’intention de l’Adjoint. L’orque plia les jambes, contracta les muscles de son bras et enfonça sa main squelettique dans la chair du cheval : dans un grognement sonore, il souleva tout le cadavre comme une massue et l’abattit sur le faë qui chargeait. Le baron tenta précipitamment de trancher la chair, mais ne parvint qu’à ouvrir le ventre : la masse le renversa tout de même comme une poupée fragile. La carcasse bouillonna puis éclata en une gerbe de sang et de tripes, d’où émergea le faë, haletant. Mais il ne pouvait rattraper son erreur. La lame en croissant de la hache le frappa au cou et lui trancha presque la colonne vertébrale. L’orque lui donna un coup de botte dans le ventre pour arracher l’arme, le laissant frémir dans son sang, puis lui fendit calmement le crâne.
« Morte la main, mort l’homme,
Vive la lame, vive le croc.
Si grands qu’ils se dressent,
Quand le fer se repose, on les voit pendus. »
Mort. Et maintenant, à cet instant précis, alors que les faës sur les remparts avaient encore cette scène fraîchement gravée dans les yeux ? C’était le moment de frapper. Tandis que des milliers de pieds tonnaient en signe d’approbation et que la hache rouge sang de Hakram s’élevait vers le ciel, j’attirai l’attention de la duchesse Kegan.
— Maintenant, dis-je. Faites-les entrer, tout de suite.
La femme plus âgée hocha lentement la tête, encore troublée par ce qu’elle venait de voir. Elle tira d’une bourse à sa ceinture un foulard rouge et le brandit. Sans un bruit, deux mille hommes et femmes de la Garde se lancèrent dans une course parfaite. Comme le disait la chanson, il y avait des comptes à régler.
Et comme le disait la chanson, l’Été en sortirait rouge et brisé.