Chapitre 127
« Mon cher Chancelier, je n’ai pas assassiné toute ma famille et utilisé son sang pour me transformer en abomination morte-vivante pour qu’on me dise que jene pouvais pasfaire ce que je voulais. »
– Empereur de l’Effroi Revenant
Nous avions perdu une autre semaine à Denier, pour mon plus grand déplaisir. En partie à négocier avec la Duchesse Kegan, qui avait dû être poissonnière dans une vie antérieure, et en partie parce que nous attendions que la Douzième Légion achève sa marche jusqu’à nous. Ces quatre mille hommes étaient toujours menés par le Général Afolabi, que j’avais rencontré une fois, quand l’Épéiste Solitaire semait le trouble dans la ville où la Douzième était en garnison. Je n’avais pas été impressionnée par son incapacité à gérer les tensions croissantes à Summerholm ; il n’avait pas été impressionné par le fait que j’aie tendu une embuscade à un héros dans son propre fief sans l’en avertir. Aucun de nous n’était particulièrement ravi de revoir l’autre, mais si je devais traverser Arcadie à pied, je préférais le faire avec trente mille hommes plutôt que vingt-six mille. En outre, je n’avais que rarement à traiter directement avec lui : il était sous les ordres de la Maréchale Ranker, et ses légionnaires restaient dans leur propre camp. Il nous fallut encore trois jours pour faire traverser le fleuve à l’armée de Deoraithe, sur des bateaux de pêche et des barges. Ces retards à répétition me rendaient folle.
Plus nous traînions ici, plus la Diaboliste avait le temps de préparer son coup final. Impossible de savoir combien de temps nous resterions en Arcadie et, surtout, où se trouverait la porte de sortie. Après tout, cette partie-là ne dépendait pas de moi. Masego m’avait donné une explication très compliquée à ce sujet, qui impliquait alignements, symétrie et ce qui m’avait semblé relever un peu de la religion, malgré toutes les mathématiques qu’il avait mêlées à l’affaire. Ma propre compréhension était un peu plus simple : ma volonté était une aiguille. En ouvrant une porte, je perçais le tissu qui séparait les mondes pour entrer en Arcadie, mais l’endroit où l’aiguille devait percer pour me fairesortird’Arcadie dépendait d’où je venais et de l’endroit où je voulais aller. Tout cela avait sans doute des implications métaphysiques diverses, mais si je voulais qu’on me débite des explications incompréhensibles, je n’avais qu’à offrir des verres aux gens. Bon sang, vu que j’avais pratiquement pris le contrôle du trésor de Callow, je pouvais même me le permettre, désormais. Quel progrès.
Nos approvisionnements avaient aussi été une source de tracas, et Ratface ne m’avait jamais autant manqué que lorsque Ranker avait fait porter sur mon bureau un inventaire de nos réserves pour la campagne. La Maréchale et le Général Afolabi avaient pratiquement vidé les greniers de Denier et de Summerholm pour être en mesure de se débrouiller seuls pendant quelques mois. Mais il y avait une grande différence entre faire rouler ces chariots de ravitaillement sur les routes de Callow et les faire avancer à travers les étendues sauvages d’Arcadie. Il fallut deux autres jours pour régler la question, puis encore deux quand la Duchesse Kegan insista pour faire traverser ses propres chariots au lieu de se fier à ceux de la Légion. Mes officiers apprirent à apprécier leur vin frais : la température de la pièce, quand j’entendis parler de cette histoire, avait chutébrutalement. Les Deoraithe avaient proposé de constituer un train de ravitaillement séparé plutôt que de garder toutes les rations ensemble, mais après que j’eus figé la table de réunion du regard, ils avaient « généreusement » renoncé à insister.
Et nous voilà, plus de quinze jours après la date à laquelle j’avais voulu partir, à rassembler les armées alliées dans l’obscurité précédant l’aube. La plus grande porte que je pouvais ouvrir était un triangle équilatéral de vingt et un mètres de côté à la base ; il était donc impossible de passer en rangs. Nous devrions avancer en colonne de marche, ce qui avait provoqué une nouvelle dispute que je refusais même d’appeler une chamaillerie. Je savais ce qu’étaient les chamailleries : c’était la véritable langue de tous mes amis les plus proches. Il y avait de l’affection dans les chamailleries, un échange, des concessions mutuelles. Là, ce n’était qu’un vilain mélange de méfiance et de rancœur qui débordait d’une situation pourtant on ne peut plus simple. La Maréchale Ranker voulait que ses deux légions passent les premières, et le Général Afolabi avait appuyé l’idée. La Duchesse Kegan avait proposé que son infanterie traverse en premier, laissant lourdement entendre que la gobeline ne manquerait pas de tendre une embuscade à son armée de l’autre côté. Ranker s’était alors demandé tout haut s’il restait assez de son cadavre pour identifier le jeune frère de Kegan, après que Grem Borgne l’avait tué au Mur, pendant la Conquête. Avant que la situation ne dégénère davantage, j’avais abattu le poing sur la table.
Elle se brisa aussitôt, car, ces derniers temps, j’étais presque certaine de pouvoir défoncer du fer si je m’y mettais. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, pas du tout.
Bref, j’avais ainsi attiré leur attention. Je leur avais dit que c’étaitma foutue porte, et que mes gens passeraient donc les premiers, sous ma conduite, puis que la Quatrième de Ranker suivrait. Les Deoraithe passeraient ensuite, et la légion du Général Afolabi serait chargée de l’arrière-garde et de protéger notre train de ravitaillement. D’un point de vue tactique, cette disposition était merdique et aucun d’eux n’appréciait le compromis, mais apparemment, casser des meubles rendait les gens moins enclins à contester les détails. Depuis, Robber m’avait appris que des rumeurs circulaient dans les camps au sujet de mon tempérament. Je doutais cependant que même Noir eût pu supporter avec le sourire un tel niveau de querelles stériles. Quant à Juniper, eh bien, elle les aurait envoyés se calmer en creusant des trous pour les reboucher ensuite, au moins deux fois à l’heure qu’il était. Dieux, comme la Quinzième me manquait. Ces vauriens me tenaient tête, bien sûr, mais au moins, ils faisaient ce que je leur demandais sans discuter pendant un quart de cloche. Pourtant, nous y étions enfin. Le sang se refroidit dans mes veines et la puissance s’échappa de mon armure comme une fumée, tandis que la porte s’ouvrait en tremblant devant moi. Quand mon esprit retrouva enfin ses esprits, je m’aperçus que je haletais, appuyée contre l’encolure de mon cheval. J’attendis dix respirations que la fatigue s’estompe, puis me tournai vers les Gallowborne qui m’entouraient.
« En avant », ordonnai-je.
Nous traversâmes. Il était difficile de décrire la sensation de pénétrer en Arcadie. Ce n’était pas une pression, pas exactement. C’était comme si l’on vous arrachait une deuxième peau dont vous ignoriez l’existence, vous laissant étrangement nue, même avec une armure complète comme la mienne. J’avais chevauché devant mon escorte pour avoir le temps de me repérer avant qu’elle ne me rattrape, et je pris une grande inspiration en contemplant le paysage. Ici aussi, c’était la nuit, mais rien à voir avec la nôtre. Au sud de Denier, les champs étaient surtout plantés de choux et de radis, tandis qu’ici, l’herbe haute s’étendait à perte de vue. Une brise paresseuse faisait frissonner les champs et une pleine lune brillait au-dessus de nous. Même aveugle, j’aurais su que nous étions en Été, rien qu’à la haine irrationnelle qui montait en moi. Le pouvoir que j’avais acquis à Skade n’aimait pas du tout cet endroit, et ma haine s’aiguisa quand je levai les yeux vers la lune.Vraiment ?songeai-je.La lune ?Mon titre était Duchesse des Nuits sans Lune, alors je comprenais la logique, mais tout de même.J’ai affronté des choses assez absurdes depuis que je suis devenue une méchante, mais je refuse de me battre contre cette foutue lune.
Je talonnai Zombie le Second tandis que les Gallowborne passaient derrière moi, se déployant aussitôt en formation pour me suivre. Au loin, à quelques milles devant nous, j’apercevais de hautes tours pâles qui s’élançaient vers le ciel. Je fronçai les sourcils : le pouvoir que je percevais en ce lieu n’était qu’un pâle éclat de ce que j’avais ressenti à Skade. Il était donc peu probable que ce fût le siège de la Cour d’Été. Mais il y avait sûrement des fées là-bas, et la faible présence de la porte de sortie que je percevais au loin se trouvait au-delà.Bienau-delà. Merde. Je me doutais fort que je devrais me battre pour traverser ce troisième voyage en Arcadie, mais une expédition au cœur de l’Été dépassait mes pires craintes. Affronter la Cour d’Été sur son propre territoire n’était pas une recette pour réussir.Mais qu’est-ce que je peux faire d’autre ?Il nous faudrait avancer vite, avant que l’Été ne rassemble toute son armée et ne nous attaque. Marcher de force jusqu’à notre sortie, en évitant autant que possible les fées : nous laisser entraîner dans une campagne ici reviendrait à condamner à mort les trente mille soldats que j’avais réussi à réunir. Les Gallowborne furent bientôt tous passés, et dès que le premier des légionnaires de Nauk posa le pied en Arcadie, je me mis en route.
J’aurais voulu qu’Hakram soit à mes côtés, mais j’avais dû le laisser en Création pour empêcher les « alliés » de faire quelque stupidité pendant que j’aurais le dos tourné. La grande tragédie de l’Adjoint, c’était que je ne pouvais en avoir qu’un seul.
« Madame, êtes-vous certaine que nous ne devrions pas attendre les renforts ? » demanda doucement le Tribun Farrier à mes côtés.
« Je dois m’assurer qu’aucune armée ne nous attend pour nous tendre une embuscade, répondis-je. Si nous devons livrer bataille alors que la plupart de nos troupes sont coincées de l’autre côté de ce portail, je ne saurais même pas vous dire à quel point nous sommes dans la merde. »
L’homme aux cheveux noirs hocha docilement la tête, sans paraître convaincu. Comme j’étais à cheval, j’étais la seule dont la tête dépassait l’herbe, et je me permis de savourer, pour une fois, la sensation d’être la personne la plus grande des environs, tandis que nous avancions vers les tours. Mon escorte progressait prudemment en formation carrée, à l’intérieur de laquelle je me trouvais presque au centre ; la végétation rendait les lignes irrégulières : ces terres n’étaient pas faites pour la marche. Je ne voyais aucune trace de route et, à mon grand soulagement mêlé de dépit, aucune n’apparut commodément après cette pensée. À moins d’un mille de la porte, je claquai la langue contre mon palais. Personne en vue, mais les prairies rendaient toute estimation difficile. Dix mille fées pouvaient être accroupies quelque part sans que nous nous en rendions compte avant de leur tomber dessus. Mon instinct hurlait au piège, même si, pour être honnête, c’était presque toujours le cas. Cette saine dose de paranoïa m’avait gardée en vie pendant les quelques années où Akua Sahelian et moi avions été ennemies mortelles, alors je n’étais pas près de l’ignorer.
« C’est calme », dit l’un des soldats derrière moi.
« Si l’un de vous termine cette pensée, je le donne à manger à Nauk », lançai-je sèchement.
Je tirai sur les rênes de Zombie et toute la formation ralentit tandis que je me penchais pour dissimuler ma silhouette, attendant que le couperet tombe. Rien, hein ? Bien essayé, mais je ne marchais pas deux fois dans le même piège. J’attendis trente battements de cœur de plus, et ma délicieuse satisfaction prit la forme d’une volée de flèches s’élevant sur notre gauche. Une mince étincelle de pouvoir effleura mes yeux et ma vue s’aiguisa, me permettant d’évaluer leur nombre. Une centaine, peut-être ? Pas beaucoup plus. Les Gallowborne réagirent avec professionnalisme et adoptèrent la formation en tortue quelques instants avant que les projectiles n’achèvent leur arc. Si ces flèches avaient été ordinaires, cela aurait pratiquement écarté tout risque de pertes. Malheureusement, des traînées de feu jaillirent derrière elles durant leur descente et elles frappèrent les boucliers en déversant des torrents de flammes. Coincée au milieu de la formation, je ne pouvais pas manœuvrer, et je n’allais pas risquer d’attraper une flèche en plein combat contre ces foutues fées. Je me jetai de Zombie le Second quelques instants avant que deux flèches ne frappent son encolure et son flanc, explosant en gerbes de flammes rouges et jaunes. Ma monture mourut sur le coup, et je jurai copieusement en Taghreb. Cesignoblesordures.
Est-ce que ces abrutis comprenaient seulement combien coûtait un bon cheval de guerre ? Certains d’entre nous devaient réellement payer les choses, au lieu de jouer aux imbéciles avec une foutue économie imaginaire. Ils l’avaient tellement abîmé que je ne pourrais probablement même pas le relever d’entre les morts : il me fallait des muscles relativement intacts pour faire bouger un cadavre, nécromancie ou pas. Seuls quelques-uns de mes soldats étaient morts sous la première volée, mais je vis les flèches traverser les boucliers d’acier et exploser ensuite, brûlant même quand elles ne tuaient pas. Je me relevai, dégainai mon épée et arrachai le bouclier en amande au cadavre de Zombie qui s’effondrait. Une deuxième volée était déjà dans les airs avant que nous ayons repris nos esprits, et je grimaçai en prévision de l’impact : je comprenais leur plan. La première volée abîmait les boucliers, la deuxième frappait les soldats sans protection. Ça allait faire mal. Je dissimulai ma surprise en voyant les flèches retomber en demi-cercle autour de nous, mais je compris ce qu’ils faisaient dès que je vis l’herbe haute s’embraser. La sorcellerie guida les flammes pour qu’elles achèvent de nous encercler au lieu de les laisser brûler au hasard, plus vite que je ne pouvais direje déteste vraiment me battre contre des mages. Ils voulaient donc nous garder enfermés là et nous voir mourir.
« GALLOWBORNE ! » criai-je. « FORMEZ LE MUR DE BOUCLIERS ET SUIVEZ-MOI ! »
Je m’avançai vers le mur de flammes, bouclier levé, et laissai mon troisième Aspect, cette rivière gelée de puissance, prendre le dessus. Je ne l’utilisais pas — je ne le maîtrisais pas encore assez pour cela —, mais le simple fait d’en libérer le pouvoir suffisait à mes desseins. Les flammes me dépassaient de trois pieds, mais cela importait peu : dans un sifflement, je déchaînai la glace sur elles, les étouffant et creusant une brèche large de dix hommes.
« Lion dévore la Gazelle », déclara calmement une voix masculine devant nous.
Je m’élançai à travers la brèche, le mur de boucliers sur mes talons, et vis des silhouettes émerger de l’herbe tandis qu’une troisième volée filait vers nous. Celle-ci ne décrivait pas d’arc dans le ciel : elle était tirée droit devant. L’impact était moins puissant, mais les flammes qui jaillirent percèrent des trous dans mes rangs. Des lames pâles, pareilles à de l’ivoire, furent tirées sans un bruit tandis que quatre douzaines de fées formaient deux lignes devant moi. Elles étaient grandes et belles, avaient les cheveux sombres et portaient un tabard orné d’un chêne sur leur cotte de mailles argentée.
« Chargez ! » aboyai-je.
Plus nous tarderions à engager le corps à corps, plus leurs flèches décimeraient nos rangs. Les Gallowborne n’avaient qu’un pas de retard sur moi. Le martèlement de plus d’une centaine de bottes d’acier frappant le sol à l’unisson me fit frissonner. Je sentis un souffle chaud contre ma nuque, la Bête se léchant les babines avec avidité. Elle avait soif de sang, après les frustrations du mois écoulé. À vrai dire, moi aussi. L’homme devant moi frappa avec la rapidité de l’éclair, sans la moindre peur, mais il n’était pas le Duc des Bourrasques Violentes. Même pas un soldat de bois mort. J’esquivai son coup et fis tournoyer mon poignet, lui tranchant la gorge entre son casque et sa cotte de mailles. Le visage de la femme derrière lui fut éclaboussé de sang, mais elle ne broncha pas : elle se jeta sur mon cou sans perdre une seconde. Le plat de ma lame rencontra la sienne et dévia son coup ; mon bouclier lui frappa le ventre. Elle cracha du sang et, avant qu’elle ait le temps de réagir, le pommeau de mon épée lui percuta l’œil. Je sentis son crâne s’enfoncer sous le coup, mais j’écrasai sa gorge sous ma botte pour en être sûre. Devant moi, il n’y avait plus que de l’herbe. Je me retournai et vis la même chose tout le long de la ligne : la charge de mon escorte avait été brièvement arrêtée, puis les fées s’étaient dégagées sans même tenter de livrer un véritable corps à corps, se fondant dans la végétation.
« Ohmerde, compris-je.
La quatrième volée tua au moins vingt Gallowborne. Ils avaient rompu les rangs en tentant d’obliger les fées à combattre au corps à corps. Devant nous, quatre douzaines de fées se tenaient en deux rangs, épées pâles à la main. Cela faisait peut-être un quart d’heure que le combat avait commencé et près d’un tiers de mon escorte était déjà morte ou blessée.
« Mur de boucliers », ordonnai-je.
Lion dévore la Gazelle, avait lancé le commandant invisible.Ils nous dévorent morceau par morceau.Les fées avaient parfaitement compris la faiblesse de nos forces, comparées aux leurs. Nous avions peu d’arbalètes — à peine trois rangs — et aucune bonne ligne de vue pour les utiliser. La portée était leur avantage, et dès que mes arbalétriers se dévoileraient, ils essuieraient une volée. Tenter de les approcher ne ferait que produire le même résultat à chaque fois : un bref corps à corps inutile, puis les fées d’Été se désengageraient juste avant que les archers ne tirent.Ils nous saignaient à blanc, une escarmouche après l’autre, nous entraînant dans une joyeuse poursuite jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une traînée de cadavres.Vu la taille de la dernière volée et le nombre d’épéistes qui nous avaient affrontés, j’estimais qu’ils n’étaient pas plus d’une centaine. Au moment où les armes s’étaient croisées, nos vétérans aguerris étaient deux fois plus nombreux, et ils avaient un Porteur de Nom à leur tête. Encore un quart d’heure comme ça, et nous serions à égalité. Un autre quart d’heure, et ils seraient plus nombreux que nous. Je ne pouvais rien y faire, à part tenter de les charger seule, mais ils s’éparpilleraient pour me tirer dessus de toutes parts tandis qu’une poignée d’épéistes me maintiendrait sur place.
« Ils nous ont battus », dis-je, la bouche amère.
Farrier se tenait à mes côtés, la joue rouge de brûlures et une flèche plantée dans l’épaule. Je vis la surprise passer sur son visage.
« Comtesse, nous pouvons encore… »
« Plus nous continuons, plus nous perdons de soldats, l’interrompis-je. Faites sonner la retraite. »
Je ne l’avais pas remarqué dans le feu du combat, mais ils nous avaient attirés toujours plus loin. Vers les tours à l’horizon.Une centaine, c’est à peu près l’effectif d’une grosse patrouille. Je n’aime pas du tout l’idée qu’une armée nous attende là-bas, même si elle n’est pas très importante.Si nous avancions davantage et qu’ils avaient des renforts en chemin, nous étions aussi bien morts. Ils nous tireraient dessus pendant notre retraite et nous subirions des pertes, mais si je m’entêtais ici, je risquais l’anéantissement. J’avais déjà perdu des combats. Juniper m’avait manœuvrée, les talents supérieurs de Noir m’avaient vaincue et la puissance écrasante de la Capitaine m’avait broyée. Mais jamais encore je n’avais été aussi largement surpassée en matière de tactique, et je n’aimais pas du tout cette sensation. Alors voilà ce qu’était l’Été. La saison de la guerre, m’avait-on dit. En Hiver, je n’avais rien vu de comparable aux adversaires que j’affrontais maintenant, et cette pensée me mettait mal à l’aise. Ce n’étaient pas des guerriers, mais des soldats, des soldats capables de tenir tête aux Légions.Nous ne pouvons pas nous attarder en Été, songeai-je.Un seul faux pas et nous perdrons toute l’armée.Farrier avait aboyé ses ordres avec assez de force pour que mes hommes battent déjà en retraite avec un semblant de discipline. Je vis que certains ramassaient les cadavres de leurs camarades.
« Laissez les corps », ordonnai-je, amère.
« Comtesse, vous ne pouvez pas être sérieuse », protesta un lieutenant, horrifié.
« Nous ne pouvons pas nous permettre de ralentir », dis-je.
Je regardai les silhouettes des fées au loin, dont les épéistes se dispersaient déjà dans les hautes herbes. Ils se préparaient à lancer une nouvelle volée.
« Nous reviendrons les chercher », dis-je en serrant le poing.
Je ne pouvais pas faire grand-chose pour l’instant, mais il me restait une possibilité. Je puisai dans le pouvoir de l’Hiver en moi, en saisis autant que possible et le déversai dans mon épée jusqu’à ce que le métal se couvre de givre. J’en pris encore et encore, jusqu’à sentir mon sang passer du froid au gel. Au-delà, il se changerait en une épaisse bouillie rouge dans mes veines. Les dents serrées, je balayai l’espace devant moi de ma lame. Un mur de glace, haut de dix pieds, jaillit tout au long de sa trajectoire, tandis que l’épuisement me submergeait. J’avais déjà trop utilisé mes pouvoirs ce soir, et mon armure me pesait désormais comme une enclume sur le dos.
« Dépêchez-vous », lançai-je d’une voix forte. « Ça ne les ralentira pas longtemps. »
Quand les fées cessèrent de nous poursuivre, il ne restait qu’à peine une centaine de Gallowborne.
Il y aurait des comptes à rendre.