Chapitre 126
« Quarante-neuf : si un sorcier de plus de cinquante ans se met soudain à éluder vos questions sur vos parents, vous pouvez sans risque supposer que vous êtes soit de sang royal, soit apparenté d’une manière ou d’une autre à votre pire ennemi. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
Hanno avait découvert que la morale avait ceci d’intéressant qu’elle évoluait au fil des ans. Avoir vécu des fragments de la vie de cent héros et héroïnes rendait impossible de le nier, même s’il n’aimait guère l’idée que des concepts comme le Bien et le Mal puissent être changeants. Le Livre de Toutes Choses, après tout, ne changeait pas : l’éthique non plus ne devrait pas changer. Pourtant, il y a quelques milliers d’années, la plupart des habitants de Calernia pratiquaient encore l’esclavage. Les ancêtres des nations qui jugeaient désormais cette idée répugnante avaient alors été incapables de s’en passer. Avant même qu’existât Procer, les Procerans se livraient des razzias pour s’emparer de butin et de travailleurs. La Titanomachie avait bâti ses merveilles autant grâce au savoir-faire légendaire des Gigantes qu’au labeur de cent mille esclaves arlésites. Même Ashur, sa patrie, avait jadis réservé aux travailleurs forcés et aux serviteurs un rang de citoyenneté inférieur à tous les autres. Mais, au fil des années, cette hideuse réalité avait été… dépassée. Reconnu comme indigne de ceux qui se disaient enfants des Cieux.
Ainsi, l’esclavage était passé du statut de marchandise à celui de péché, et la Création s’en était trouvée un peu plus lumineuse. Bien sûr, certains s’y accrochaient encore. Les drows du Sombre Éternel envoyaient toujours des bandes de pillards à la surface pour capturer les imprudents et les entraîner sous terre. Le Royaume des Morts élevait toujours les hommes comme des récoltes, les faisant pousser avant de les moissonner dans un péché plus sombre encore, afin de grossir les rangs de ses armées. À Mercantis, on vendait des gens comme du bétail à qui avait les pièces et l’envie de s’en procurer, la Cité des Marchandés et des Vendus n’ayant d’yeux que pour l’éclat de l’or. Mais la cité qui en était célèbre, celle qui avait perfectionné l’art d’enchaîner autrui des siècles avant que les Miezans n’aperçoivent les côtes de Calernia, avait toujours été Stygia. Sur le continent, ses phalanges d’esclaves, les Lances de Stygia, étaient réputées pour leur obéissance inébranlable et pour avoir été dépouillées de toute peur par les concoctions et les sorcelleries des Magisters. Chaque jour qui passait, la cité entière devenait un repaire d’iniquité, au point que les pires excès d’Héliké paraissaient bien pâles en comparaison.
Le Chevalier Blanc observa la haute bannière qui flottait au-dessus du camp : or et gris, elle portait deux grues d’un blanc pur. Redressement et Rétribution, les appelait-on, esprits tutélaires de Stygia. Des dieux mineurs qui s’étaient installés au cœur de la cité lors de sa fondation — il le savait, car il en avait vu l’un d’eux il y a des millénaires, des siècles plus tôt.Son bec d’or trempé dans le sang, ses yeux plus anciens que toute sa lignée rouges de haine, d’une haine absolument inhumaine. Cela n’y changerait rien. Elle était l’Épée des Libres : elle arracherait son peuple aux chaînes et le mènerait fonder une cité à l’est. Une terre où plus personne ne les gouvernerait. Elle se releva, blessée mais indomptée, et reprit le combat.Hanno cligna des yeux, chassant ces souvenirs qui n’étaient pas les siens. Plus de deux mois s’étaient écoulés depuis son combat contre le Chevalier Noir, et pourtant, parfois, d’autres vies s’insinuaient encore en lui. Ce jour-là, il avait failli mourir. Cela avait eu des conséquences.
« Une pièce pour tes pensées », lança la Championne.
— « Un cuivre pour tes pensées », rectifia la Sorcière des haies à voix basse.
« Le cuivre, c’est de l’argent », répliqua la Levantine d’un ton condescendant. « Sorcière encore tort. Tu ne te lasses pas ? »
« En route, dit Hanno, coupant court avant que la dispute ne s’envenime. Suivez le plan. »
Du coin de l’œil, il vit la Sorcière des haies ouvrir la bouche, mais sa sœur la cogna de son bâton. Il devait reconnaître que la Prêtresse Cendrée était sa compagne la plus fiable sur le plan du tempérament. Même si, vu la concurrence — une Barde ivre qui disparaissait sans cesse, sa sœur toujours prête à chercher querelle et une combattante qui gardait des trophées de ses victimes —, cela ne signifiait peut-être pas grand-chose. Il savait néanmoins, grâce à la Chambre des vies empruntées, qu’aucun Nom vivant plus de quelques années ne parvenait à éviter de développer quelques… manies. Le pouvoir que les dieux leur conféraient les façonnait autant qu’ils le façonnaient. Quoi qu’il en soit, c’était avec elle qu’il s’entendait le mieux. Plus d’une fois, ils s’étaient retrouvés à partager un silence paisible à l’arrière, tandis que le reste de leur groupe se querellait sans but. Les quatre Héros traversèrent furtivement le champ herbeux ; le sort de la Sorcière les protégeait de la lumière de la lune tandis qu’ils approchaient des abords du camp stygien. Une palissade de pieux avait été dressée et des esclaves armés de lances patrouillaient derrière. Il pouvait les entendre passer lorsqu’il collait l’oreille au bois.
« Prêtresse », dit-il.
La femme aux cheveux sombres acquiesça. L’extrémité de son bâton traça un cercle à la surface de la palissade et, un battement de cœur plus tard, le bois s’effrita en cendres. Ils passèrent un à un. Hanno jeta un regard à la Championne et à la Sorcière à travers la fente de son bassinet.
« Une demi-heure, leur rappela-t-il. C’est tout ce qu’il nous faut. Ensuite, on se replie. »
« Faire rivière de sang », dit joyeusement la Championne sous son heaume en forme de blaireau. « Manger cœurs ennemis. »
« C’est du cannibalisme », dit la Sorcière.
« Pas vrai, répondit la Levantine. C’est écrit dans le Livre. Permis si eux méchants. »
« Le Livre de Toutes Choses n’excuse pas le fait de manger des gens », affirma fermement la Sorcière.
« Peut-être dans version minable des Cités libres », répliqua la Championne, sceptique.
Elles se tournèrent toutes deux vers la Prêtresse Cendrée, la seule parmi eux à avoir reçu une véritable éducation religieuse. L’héroïne leur rendit leur regard de ses yeux couleur noyer.
« Je ne vais pas vous faire la grâce d’une véritable réponse, leur dit-elle d’un ton plat. Dépêchez-vous avant que je décide de vous rendre toutes les deux incontinentables. »
« Puissante Prêtresse-Sorcière, vrai monstre », dit la Championne avec admiration avant de s’enfuir.
La Sorcière soutint le regard de sa sœur un instant de plus, puis battit en retraite, blêmissant un peu.
« Tu peux vraiment faire ça ? » demanda Hanno, mû par une morbide curiosité.
Il avait un don pour déceler les mensonges — courant chez ceux qui avaient prêté serment au Chœur du Jugement —, mais l’utiliser puisait dans son Nom et il lui restait encore un combat à mener.
« J’ai fait boire une concoction d’herbes à Alkmene quand nous avions douze ans, pour lui faire croire que j’en étais capable », avoua la Prêtresse, un sourire rusé au coin des lèvres.
Hanno aurait ricané si la situation avait été moins grave. Ils se mirent naturellement à marcher côte à côte, et il raccourcit son pas pour s’adapter au sien. Il n’avait pas eu besoin de s’appuyer sur ses quelques souvenirs d’anciens combats contre Stygia pour deviner où les Magisters avaient installé leur camp : si tout le pourtour du camp fortifié n’était qu’un alignement de tentes en toile grossière, le centre, lui, était d’un luxe extravagant et grouillait de serviteurs en journée. Sans la Sorcière pour les guider à travers les protections et les garder hors de vue, ils devaient être prudents. Le Chevalier Blanc pouvait sentir la sorcellerie s’il se concentrait, et Ash pouvait la voir à l’œil nu, mais ni l’un ni l’autre n’étaient entraînés à repérer ses effets les plus subtils, encore moins à les contourner. Ils évitèrent de justesse une alarme magique au début, mais découvrirent avec dépit qu’une autre protection encerclait entièrement le camp, plus loin. La Prêtresse pouvait la désamorcer, bien sûr, mais cela aurait révélé leur présence. Ils se cachèrent plutôt dans l’ombre, attendant que leur diversion arrive. Ils furent finalement récompensés par une gerbe de feux d’artifice qui incendia une douzaine de tentes au loin, puis par une voix tonitruante qui défia tout le camp en combat singulier. Les soldats esclaves se mirent aussitôt en mouvement ; ce n’est qu’alors que les deux Héros franchirent la protection. La discrétion n’était plus de mise. Désormais, la rapidité séparait la vie de la mort.
Le premier Magister qu’ils trouvèrent était manifestement ivre : une femme aux cheveux gris s’appuyait contre un poteau et respirait comme quelqu’un qui s’efforçait de ne pas vomir. Un visage maigre, des yeux ternis par l’alcool et une longue robe sombre dont les manches s’emmêlaient dans les nombreuses bagues qu’elle portait aux doigts. Tous les Magisters étaient des mages, et n’obtenaient ce titre qu’en faisant preuve de puissance et de cruauté. Mais ni l’une ni l’autre n’avait d’importance quand le mage ne vous voyait pas venir. L’épée du Chevalier Blanc lui trancha la gorge sans prévenir. Un cri de surprise retentit devant eux, le cadavre s’effondra et la bataille commença.
Une gerbe de sorcellerie verte s’abattit sur lui, mais Hanno se jeta de côté et se mit à courir. Une Lance de Stygia surgit d’une tente sur le côté, mais se changea en un tas de cendres dans un éclair. Les Magisters savaient désormais qu’ils étaient attaqués. En quelques instants, au moins une douzaine de mages supplémentaires sortirent en trombe du grand pavillon de soie au centre du camp, les bagues à leurs doigts luisant tandis qu’ils se mettaient aussitôt à lancer des sorts. La Barde errante lui avait dit qu’ils étaient quinze en tout, envoyés par Stygia pour mener son armée contre Nicae. Il avait décidé de s’en prendre à la tête du serpent et était venu avec ses compagnons ce soir. Une armée d’esclaves privée de maîtres était aussi bonne que paralysée, et pourrait même battre en retraite vers Stygia. À mesure que d’autres incantateurs se joignaient à l’affrontement, les sorts se rapprochaient de lui : ils étaient regroupés, et malgré leur bassesse à tous, il admirait presque leur maîtrise. Leurs sorts s’enchaînaient, le poussant vers des attaques toujours plus brutales, comme on mène un cheval à l’abreuvoir. La Lumière inonda ses veines, aiguisant ses réflexes bien au-delà de leurs limites, et il se mit à slalomer entre les salves dirigées contre lui, sans jamais avoir plus d’un pas d’avance. Un autre esclave tenta de le transpercer de côté avec sa lance, mais fut happé par le bord d’un orbe noir ; sa peau se rétracta et se déchira sous la pression soudaine. Les Magisters se moquaient bien des autres victimes de leur tentative pour l’abattre. Il n’en attendait pas moins de marchands d’esclaves.
« Monte, dit le Chevalier Blanc.
La Lumière se tissa en un cheval en un clin d’œil et, tandis que Hanno bondissait avec agilité sur son dos, il sentit une lance de lumière se former dans sa main.
« Aspect », nota l’un des Magisters d’un ton calme.
« Suppression », ordonna un autre.
Quatorze jets de lumière noire jaillirent de leurs mains tendues et fondirent en un seul flot qui s’abattit sur lui. Hanno frappa cette puissance malveillante de sa lance, mais, après quelques battements de cœur, son arme se brisa en éclats et la puissance des Magisters déchira aussi sa monture. Le Chevalier Blanc serra les dents pour ignorer la douleur du contrecoup : son Aspect avait été vaincu. Il tomba à genoux et dégaina de nouveau son épée.
« Attaquez de toutes vos forces avant qu’il n’en utilise un second », lança une voix de femme.
Avant que le Chevalier Blanc ait pu réagir, trois pieux d’obsidienne clouèrent ses deux pieds au sol, transperçant son armure comme du beurre. Un instant plus tard, les douze Magisters restants achevèrent leurs incantations ; des flammes à l’odeur de soufre s’épanouirent dans leurs mains.
« Nous sommes les Magisters de Stygia, mon garçon, dit la femme qui venait de parler, un sourire glacial aux lèvres. Même les Héros s’agenouillent devant nous. »
Les douze sphères de feu infernal le frappèrent à la poitrine presque simultanément. Hanno fit jaillir sans hésiter la Lumière sous sa peau, là où l’impact se produisait. Cela suffit à épargner sa chair, mais leurs sorts traversèrent son armure de part en part et le projetèrent dans une tente comme une poupée de chiffon. Sans son Nom, sa cage thoracique aurait été réduite à un trou fumant. Il se releva en grognant et s’efforça de repousser les pans de soie qui lui couvraient la tête avant d’être frappé de nouveau. Les mages esclavagistes devaient se sentir bien suffisants à cet instant, convaincus de leur supériorité. Après tout, ils le malmenaient depuis le début. C’était là leur erreur. Ils avaient concentré leurs forces sur celui des deux qui pouvait encaisser les coups. Tout en ignorant l’autre.
« Quand bien même leurs chevaux et leurs chars sont comme un fleuve se déversant dans la Création, quand bien même leurs lances seraient une forêt et leurs épées des montagnes, les Dieux prononcent leur jugement contre eux. Ne craignez rien, car je porte la parole des Cieux, et cette parole est disparaissez. »
La voix de la Prêtresse Cendrée retentit, claire et puissante comme une trompette, au-dessus du tumulte du camp. Enfin débarrassé de la soie, Hanno eut juste le temps de voir le cercle de lumière aveuglante se former autour des Magisters debout. La panique traversa leurs visages l’espace d’un instant, puis le miracle effaça le monde. Même son Nom ne put étouffer le sifflement dans ses oreilles ni empêcher la cécité de lui brûler les rétines. Dix battements de cœur plus tard, quand cette blancheur terrible quitta enfin ses yeux, le Chevalier Blanc ne vit, à l’endroit où les Magisters s’étaient tenus, qu’un léger scintillement de lumière. Des hommes et des femmes, il ne restait pas trace. Ash haletait, appuyée sur son bâton : c’était l’un des miracles les plus éprouvants qu’elle pouvait invoquer, et il fallait du temps pour le préparer. Tenter de s’en servir contre les Calamités aurait été un arrêt de mort. Mais les adversaires qu’ils affrontaient étaient d’une autre trempe. Des hommes et des femmes prêts à céder à leur arrogance. Et malgré le temps nécessaire pour faire venir le miracle, nul ne pouvait nier l’efficacité du jugement implacable des Cieux. Le Chevalier Blanc boitilla jusqu’à son amie et la laissa s’appuyer à son épaule : ils devaient repartir bientôt, mais il leur restait encore quelques instants. Un mouvement derrière eux le fit réagir ; Hanno resserra les doigts sur la poignée de son épée, mais ce n’était qu’un oiseau. Un pigeon, pour être précis, qui vint se poser sur son épaule.
« Eh bien, la diversion a fonctionné, dit la Sorcière d’une voix qui sortait, d’une manière surnaturelle, du bec de l’oiseau. Peut-être un peu trop bien. »
Un bruit semblable à une douzaine de chaudrons dévalant une rue retentit derrière eux ; d’expérience, Hanno savait que cela signifiait que la Championne courait. La Levantine apparut peu après, son plastron si éclaboussé de sang qu’elle aurait tout aussi bien pu le tremper dans un tonneau rempli de ce liquide. Le Chevalier Blanc fronça les sourcils : personne ne les poursuivait. Même les Magisters morts, les soldats esclaves auraient dû poursuivre le combat. Pourquoi personne ne les suivait-il ?
« Drôle d’estropié là-bas, annonça joyeusement la Championne. Il fait discours. On le bat comme mule de location, oui ? »
« Le Tyran ? » demanda le Chevalier Blanc.
Pourquoi est-ce qu’il… Ah. Le Héros ferma les yeux.
« Il prend le commandement de l’armée stygienne, dit Hanno.
— Il peut vraiment faire ça ? » protesta le pigeon, dont le bec était beaucoup trop près de son oreille pour son confort.
« Des esclaves sans maîtres et un Nom de souverain ? C’est pratiquement tout cuit », annonça joyeusement la Barde errante.
Tous les regards se tournèrent vers leur cinquième membre, qui traînait contre un poteau de bois, une flasque à la main. Cette main, visiblement moite, glissa et elle faillit se cogner la tête contre son appui ; elle s’efforça ensuite de faire comme si elle avait toujours eu l’intention d’agir ainsi. La Sorcière renifla, ce qui était impressionnant vu qu’elle était un oiseau à cet instant.
« Où étais-tu, Aoede ? demanda Ash.
— Je devais voir un type pour une affaire, répondit vaguement la Barde.
— Tu es la pire énigmatique du monde, dit le pigeon. Il n’y a aucun mystère, seulement des non-réponses et un problème d’alcool évident.
— Le but de tout ça était d’écarter Stygia de l’équation, dit le Chevalier Blanc, sans tenir compte de leur échange. Nous avons échoué.
— Mais vous avez atteint un autre objectif par accident, alors tout va bien, leur répondit la Barde en souriant.
Hanno fronça les sourcils.
« Et quel serait cet objectif ?
— Retirer un outil de l’arsenal de l’autre monstre, dit Aoede en levant sa flasque. Cela dit, mes chéris, ce serait peut-être le bon moment pour filer. Une armée très motivée est sur le point de se mettre à votre recherche. »
Le Héros jeta un regard à la Prêtresse, qui haussa les épaules en signe de résignation.
« Alors, retraite », dit le Chevalier Blanc, avec l’impression qu’on l’avait privé de sa victoire.
Alors qu’ils se mettaient à fuir, Hanno vit la Barde passer un bras autour des épaules cuirassées de la Championne et se pencher vers elle.
« Les histoires de monstres, ça te plaît, Rafaella ? demanda-t-elle.
— Raconte-moi plus », répondit la Levantine avec un sourire.