Chapitre 124
« Si la Création ne m’appartient pas, à quoi bon qu’elle existe ? »
— Impératrice de l’Effroi Triomphante, première et unique de son nom
« Ils croient nous tenir, dit Fasili.
Son ton avait quelque chose de rieur ; dans la langue mthethwa, son intonation exprimait une ironie moqueuse — il prononçait le mot « croire » avec la même inflexion que le mot « imbécile ». Le vent fouettait la ville tandis qu’elle s’élevait dans le ciel, arrachée au sol par le pouvoir qu’Akua avait invoqué. Les séquelles du rituel qu’elle avait appelé brûlaient encore dans ses os, pulsant au rythme de son cœur. C’était le plus grand sort qu’elle eût jamais entrepris, éclipsant même les deux Brèches mineures qu’elle avait créées de son vivant ; l’expérience avait été grisante. Les traces de cette sorcellerie monstrueuse imprégneraient la région pendant des décennies, bien après la disparition de la moindre fée qui la piétinait en ce moment. Au sommet du plus haut bastion des portes de la ville, la Diaboliste et son second mortel contemplaient l’armée de l’Été déployée en contrebas. Une armée de légende, reconnut-elle en étudiant ses rangs étincelants. Mais elle en avait une, elle aussi, et elle ne sortirait pas vaincue de cette lutte.
Deux princes et une princesse figuraient dans les rangs ennemis : la meilleure force que la Cour d’Été pût déployer sans envoyer sa propre Reine au combat. L’un d’eux dominait les autres de toute sa hauteur : cette même princesse qui avait contraint la Diaboliste à déclencher son rituel plus tôt que prévu en entreprenant de faire fondre les remparts par la seule force brute. Vu la nature en cascade des protections tissées dans les murs, si on l’avait laissée continuer encore longtemps, toute la muraille extérieure se serait écroulée, ainsi qu’une bonne partie de l’armée de l’aristocrate à la peau sombre. Peu importait. Akua avait de toute façon prévu d’utiliser le rituel dès que l’ennemi passerait à l’attaque, même si elle s’était attendue à un assaut de milliers de soldats, et non d’une seule fée. Elle devait reconnaître que la caste la plus élevée du Peuple féerique n’avait rien de méprisable. Parmi toutes les entités qu’elle pouvait invoquer, seule une poignée de démons obscènement anciens rivalisait avec leur puissance. Or, elle en avait convoqué trois, ce qui rétablissait parfaitement la symétrie. Les Dieux d’en Bas jugeaient parfois bon d’offrir des présents à leurs fidèles les plus dévoués ; et qui d’autre qu’elle pouvait encore prétendre à ce titre ?
« La récolte a été abondante, dit la Diaboliste. Récoltons-en tous les fruits. »
Le cercle rituel destiné à transformer Liesse en cité-forteresse volante n’était évidemment pas celui qu’elle bâtissait depuis des mois. Un rituel aussi simple n’aurait pas exigé qu’Akua engloutisse toutes les ressources à sa disposition dans la ville. Non, elle s’était contentée d’activer un cercle secondaire, conçu au départ comme mesure de sécurité au cas où les Légions de la Terreur viendraient frapper trop tôt. C’était pour cette raison qu’elle avait laissé tous ces réfugiés du Sud s’abriter derrière ses murs, même s’ils dévoraient ses réserves comme des rongeurs : ils pourraient servir de combustible acceptable en cas de besoin. Finalement, cela s’était avéré inutile. Elle avait réussi à capturer une duchesse de l’Été grâce à ses pièges avant d’avoir besoin de battre en retraite, et la noble fée avait largement suffi. La Diaboliste préférait cette issue, à vrai dire. Maintenir la ville pleine de réfugiés devrait retenir Foundling lorsque viendrait l’heure du jugement. Et si ce n’était pas le cas ? Eh bien, une telle quantité de sang vivant pouvait toujours servir à quelque chose.
Les Hauts Seigneurs de Praes savaient mieux que quiconque, vivants ou morts, transformer un massacre en pouvoir.
Qu’est-ce qui avait fini par pousser les fées à attaquer, se demanda-t-elle ? La capture d’une duchesse ? Leur réaction semblait trop tardive pour que ce fût la cause : des semaines s’étaient écoulées avant leur assaut. Jusqu’à récemment, elles s’étaient contentées de la combattre dans les plaines du Sud, non sans raison, méfiantes face aux protections qui défendaient son bastion. Akua pressentait que Foundling avait joué un rôle dans l’affaire, mais les dernières nouvelles la situaient à Laure, où elle crucifiait des imbéciles. La Diaboliste avait dû réprimer son envie de lever les yeux au ciel en apprenant qu’on avait tenté de résister après l’entrée de l’Écuyer dans la ville. Comme si des individus tels que Satang Motherless et Murad Kalbid pouvaient tenir tête à une Catherine Foundling. Son ennemie avait des défauts, mais elle était une puissance digne du Nom qu’elle avait revendiqué, et devenait plus praesienne d’année en année. Deux rebuts des Terres désolées ne pesaient pas plus qu’un grain de poussière face à elle. Plus intéressant encore, l’Écuyer avait réussi à voyager aussi vite. Compte tenu du récent périple de Foundling dans le royaume des fées, Akua était encline à croire qu’elle se frayait des chemins à travers Arcadie pour se déplacer plus vite que ne le permettait la Création.
Une idée fascinante, qui n’était pas sans précédent — les Calamités l’avaient parfois fait, et l’on en trouvait aussi des exemples dans les archives concernant des Héros — mais qui n’avait jamais été exploitée à cette échelle. C’était une chose que quelques Només traversent les abords d’Arcadie en hâte ; c’en était une autre qu’une armée marche sur le territoire des Cours. Quoi qu’il se fût passé en Hiver après que l’Écuyer eut franchi ses frontières, elle en avait tiré un grand pouvoir. Il faudrait prendre des mesures pour l’empêcher de jouer le même tour à la Diaboliste, mais cela pouvait attendre. Car aujourd’hui, Akua Sahelian partait en guerre. Cette formule, même dans le secret de ses pensées, lui embrasa le sang. Cela lui semblait juste. Comme si elle touchait enfin à ce qu’elle avait toujours été destinée à devenir, dégainant une lame pour la première fois après des années passées à la forger. Liesse atteignit l’altitude prévue, puis cessa de monter et se stabilisa dans les airs. Sous elle, les ailes des fées venues lui trancher la tête illuminèrent le champ de bataille, tandis que la cavalerie ailée entamait son ascension. Des clairons retentirent, fendant l’air de l’après-midi comme des lames. L’appel de l’Été. Depuis les remparts de Liesse, cent tambours en peau se mirent à battre. Boum, boum, boum : ils proclamaient la catastrophe. Praes est en guerre. Tremblez, vous tous qui vous mettez en travers de son chemin.
« Seigneur Fasili, dit-elle. Prenez le commandement de l’armée. Je vais rejoindre la mêlée. »
« Puissiez-vous à jamais leur cacher l’horizon, ma dame », répondit le Soninké en s’inclinant.
La ferveur brillait dans ses yeux. Lui aussi comprenait ce que représentait cette bataille : au crépuscule de l’Âge des Merveilles, les derniers véritables fils et filles de Praes avaient pris les armes. Oh, pauvres fous de l’Été. Le crépuscule annonce la nuit, et la nuit a toujours été notre heure. Nous posséderons les ténèbres et façonnerons le jour qui leur succédera. Akua rajusta sa longue robe cramoisie, inspira le vent et tendit la main vers son Nom. Il pulsait encore en elle, pareil au sang dans ses veines, aussi inné que le reste. Appelle, murmura-t-elle en son for intérieur ; lorsque son aspect remonta à la surface, son esprit se déploya sur des lieues. Une parcelle minuscule de lui résidait en chacun des démons qu’elle avait fait venir dans la Création, éclat de fer incrusté au cœur même de leur être, qui les enchaînait à sa volonté. Cela dépassait les simples liens que ses ancêtres avaient réussi à imposer. C’était une véritable possession, une tyrannie du genre de celles qui, autrefois, n’appartenaient qu’à ceux qui gravissaient la Tour.
« Volez, ordonna-t-elle ; chacun d’eux entendit ses paroles. Éparpillez tout ce qui s’oppose à moi. »
Un millier tout rond de walin-falme déployèrent aussitôt leurs ailes de cuir. Sa récolte avait été généreuse, en effet : elle avait d’abord cru n’en avoir que quatre cents à appeler, mais les protections tournoyantes conçues par son père lui avaient permis de capturer tant de fées qu’elle en avait obtenu plus du double. Les démons prirent leur envol avec avidité, hurlant des promesses de mort dans la Langue noire. La Diaboliste aurait pu invoquer un char volant pour l’emmener à la guerre, mais il ne ferait que la ralentir. Elle s’éleva sans effort au-dessus du rempart, puis marcha dans le ciel de l’après-midi. Sous ses pieds apparurent des dalles de force pareilles à du verre, et elle s’avança vers la vague d’ennemis qui emplissait les airs. Une seule autre personne faisait de même : l’homme qui lui avait enseigné ce sort, son père. La première vague de fées qui s’élevait dans les airs l’atteignit avant elle, mais elle ne s’inquiétait pas, et à juste titre. Sans même que Papa levât la main, tous les ennemis qui s’approchaient de lui se mirent à… bouillonner sous leur peau, avant d’exploser en gerbes de flammes. Souriante à cette vue, la Diaboliste jeta un regard aux insolentes créatures qui fonçaient vers elle. Une nuée d’ivoire et d’acier, des étendards rouges et or claquant au vent. Boum, boum, boum, battaient les tambours. Une promesse, un serment.
« Justice ! » clamèrent les fées.
« La mort », répondit la Diaboliste, et elle la leur donna.
Des runes de Haute Arcane s’illuminèrent autour d’elle, lui venant plus facilement que jamais ; l’air devant l’ennemi se condensa en une sphère qui se resserra pendant trois battements de cœur avant d’exploser dans un grondement de tonnerre. Une centaine de fées furent balayées comme des mouches, leurs ailes éclatantes s’éteignant ; deux fois plus furent projetées sur le côté par le choc. Une puissance brute coulait dans ses veines, son Nom se nourrissant du spectacle de sa suprématie. La marée des fées l’engloutit tandis que l’armée ennemie se dirigeait vers les remparts et que, au loin, la cavalerie ailée fonçait droit sur son essaim de démons. La mêlée qui s’ensuivit fut brutale : le fer forgé, brandi par de furieuses mains surnaturelles, s’abattait sur les bras d’argent des chevaliers sans pareils de la Cour d’Été. La Diaboliste n’y prêta pas davantage attention : des vagues de fées s’abattaient sur elle.
« Sept lanternes, allumées puis étouffées, récita-t-elle. J’ai versé le sang et brisé l’os, connu le soleil du désert et offert l’encens pur. »
La Haute Arcane s’entremêlait à ses paroles ; chaque syllabe modelait les runes selon sa volonté, comme si elle peignait avec la sorcellerie.
« Hurlement, faim, creux. Ma volonté est triple : obéissez, vents. »
En matière de sorcellerie du vent, même les meilleurs Soninkés ne pouvaient rivaliser avec les Taghrebs. Un courant d’air sec comme un os se forma dans son dos, l’enveloppa et emporta toutes les fées qui s’approchaient d’elle. Riant, elle accéléra le mouvement et l’élargit, jusqu’à ce que les douze soldats qu’elle avait d’abord happés deviennent des centaines. Lorsque ses mains se levèrent, le courant d’air, chargé de chair et d’acier, forma une sphère au-dessus de sa tête. Elle referma les doigts en poing et, dans un sinistre crac, le métal comme les corps se brisèrent. Les veines brûlantes de la puissance qu’elle retenait encore, la Diaboliste abaissa la main et projeta la sphère dans les rangs ennemis. Elle y traça une brèche, mais tua bien peu de combattants.
« Il semblerait que de simples soldats ne soient pas à votre hauteur », lança une voix devant elle.
Une femme pâle aux cheveux d’or la fixait calmement ; chacune des écailles de son armure avait une nuance de vert différente. Épée en main, elle la salua avec panache.
« Je suis la comtesse de la Première Floraison, se présenta-t-elle.
La Diaboliste ferma les yeux. Elle sentait les fées se poser sur les remparts, combattre ses soldats et tomber par dizaines tandis que les protections et l’acier gobelin les taillaient en pièces. Ses mages éteignaient des vies féeriques à coups d’éclairs et de ténèbres, lançant dans les hordes d’assaillants des rituels aussi anciens que Wolof. Des flots de démons mineurs jaillissaient des cercles d’invocation, tempêtes de cris et de griffes qui mouraient aussi vite qu’elles avaient surgi, mais laissaient derrière elles des membres sanglants et des mains épuisées. Des morts, tant de morts, parmi les mortels comme parmi les fées. Chacune d’elles imprégnait la Création de fils de puissance.
« Au nom de ma Reine, je vous condamne à périr dans les flammes de l’Été », annonça la comtesse, irritée par son silence.
La Diaboliste sourit.
« Je vais vous apprendre, dit-elle, ce qu’est véritablement le feu. »
Revendiquer, dit-elle en silence. Son troisième aspect, et le plus digne d’une souveraine. En un battement de cœur, tous ces fils de puissance frémirent et tombèrent sous son autorité. L’aristocrate les rassembla, les aspirant dans le sort qu’elle avait commencé à tisser tout en parlant.
« Brûle, créature mal engendrée ! » cria la comtesse de la Première Floraison.
La chaleur devint feu, un torrent de flammes d’or éclatant jaillissant vers la Diaboliste. Cette comtesse était une adversaire redoutable. Mais pas autant qu’un millier de morts transformées en sorcellerie. La silhouette d’Akua se drapa de puissance le temps d’un battement de cœur, puis le ciel, dans un rayon de cent pieds, devint un cauchemar de flammes sombres. Ce n’était pas tout à fait le feu de l’enfer, mais des siècles de mages à Wolof avaient réussi à créer ce qui s’en rapprochait le plus à la portée d’un mortel. Cent mains avides et autant de gueules affamées, faites de flammes, dévorèrent la noble fée et tous les soldats assez stupides pour s’être approchés du combat. Les flammes dorées qui avaient tenté avec arrogance de lui ôter la vie furent ensevelies et étouffées. La scène infernale dura trente battements de cœur, puis s’évanouit derrière un rideau de volutes. Il ne resta rien de la comtesse, pas même des os calcinés. La Diaboliste demeura seule dans le ciel, les soldats féeriques s’écartant autour d’elle comme une marée qui se retire. Depuis le début du sort, elle n’avait pas fait un seul pas. Boum, boum, boum, battaient les tambours.
Les remparts tenaient, mais de justesse. Ses soldats mouraient comme des chiens sous les lances et les épées des fées ; pourtant, chaque fois que l’Été gagnait du terrain, la sorcellerie nettoyait les murs. Les pertes étaient terribles, mais qu’avait-elle à faire des morts, quand ils se relevaient en quelques instants pour reprendre leurs lames ? Ses mille démons avaient perdu l’affrontement contre les chevaliers ailés, mais leur avaient fait payer le prix fort : la moitié de ses walin-falme avait disparu, mais un tiers des soldats les plus dangereux de l’Été aussi. Papa, qui s’était lassé de laisser les fées mourir simplement en s’attaquant à ses défenses, était allé s’amuser avec elles. À présent, elles affrontaient un immense serpent de foudre verte, qu’elles dispersaient de leurs lances avant de le voir se reformer derrière elles, laissant quelques cadavres fumants sur son passage. Ce ne fut que lorsqu’un duc vint le provoquer en duel que son père battit en retraite vers les remparts, activa un ensemble de protections pour le repousser, puis rejoignit les défenseurs. La Diaboliste vit que ses trois plus grands démons étaient là aussi. Ils dominaient les autres, mais ce n’était pas pour rien qu’ils ne se trouvaient pas avec les démons mineurs qu’elle leur avait destiné à commander : la princesse qui avait failli faire s’effondrer ses remparts avait atterri sur le parapet et, après avoir brûlé vif tout Praesien qui s’approchait d’elle, elle s’était mise à combattre les trois démons à la fois.
À son grand désarroi, la Diaboliste comprit qu’elle gagnait. Le plus grand de ses trois démons, celui qu’elle distinguait le mieux, était une créature massive aux muscles d’ébène ondulants, surmontée de deux grandes paires de cornes qui poussaient au sommet de son crâne chauve. Il s’appelait Jenge Kubawa. Seigneur du Désespoir, démon du Vingt-Septième Enfer, on disait qu’il avait jadis, avant l’époque miezane, tenu seul en échec l’armée d’invasion d’Aksum pendant une journée. Akua regarda la princesse féerique lui arracher une corne, la lui enfoncer dans la gorge, puis achever son geste d’un jet de flammes qui lui traversa la poitrine et ressortit dans son dos. Il lui faudrait intervenir. Mais les deux princes restaient introuvables, ce qui était encore plus inquiétant. Où étaient-ils donc ? Ah.
« Une résistance digne d’éloges, pour des mortels », dit un homme avec mépris, son ton démentant ses paroles.
Deux fées se tenaient dans le ciel en face d’elle, sans se servir de leurs ailes. La chaleur déformait l’air autour d’elles sans même qu’elles aient besoin de déployer leur puissance ; des mirages fugaces vacillaient à la périphérie de sa vision. Celui qui avait parlé avait la peau sombre comme un Soninké, mais ses cheveux d’un blanc immaculé lui donnaient un aspect disgracieux. Il était par ailleurs beau, et son armure de pierre brûlée, traversée de veines rouges, évoquait du charbon incandescent. Une lance de cristal pur reposait contre son épaule. L’autre était pâle et brun de cheveux ; sa barbe parfaitement taillée semblait assez acérée pour trancher la chair. Il ne portait pas d’armure, seulement de longues robes tissées de lumière solaire et de flammes. Ses doigts enserraient avec délicatesse une épée d’or pur, dont la lame plate portait des runes en perpétuel mouvement. Elle savait mieux que de regarder l’un ou l’autre dans les yeux. Boum, boum, boum, battaient les tambours.
« Je suis le prince de la Sécheresse profonde, dit le plus pâle avec un sourire magnifique. Aurais-je l’honneur de m’adresser à dame Diaboliste ? »
« Question présomptueuse, alors que la moitié de votre groupe ne s’est pas présentée, répliqua Akua.
L’homme à la peau sombre ricana.
« Je suis le prince des Braises ardentes, mortelle, dit-il. À genoux. »
Le poids de l’ordre la frappa comme un coup, mais la Diaboliste demeura indifférente. L’âme qu’il tentait de commander était très, très loin. Elle ne lui serait pas encore utile avant un certain temps.
« Je suis Akua Sahelian, répondit-elle. Vous pourriez encore survivre, si vous me juriez fidélité. »
Le prince de la Sécheresse profonde prit un air compatissant.
« Ma dame, bien que mon frère se soit exprimé avec rudesse, le fond de sa pensée était juste, dit-il. Cette bataille est perdue. Sulia détruira vos démons, votre armée échouera, et vous ne pouvez espérer triompher de deux princes de l’Été. Rendez-vous et faites allégeance à notre Reine. Vous pourrez vous épanouir à son service. »
« Je ne peux pas gagner, n’est-ce pas ? demanda la Diaboliste.
— C’est la vérité, confirma le prince de la Sécheresse profonde.
Akua sourit.
« En retour, j’ai deux vérités à vous offrir, dit-elle. Je suis une méchante, et ceci est la première étape de mon plan. »
Par instinct, tous deux se mirent en mouvement. Trop tard.
« Lie, dit Akua en invoquant son dernier aspect.
Ce pouvoir était censé soumettre les démons à sa volonté, mais les fées non plus n’appartenaient pas à la Création. La puissance des êtres qui lui faisaient face limitait ce qu’elle pouvait accomplir, mais, en définitive, c’était là le cœur de son Nom : être la Diaboliste, c’était exercer son pouvoir sur des créatures étrangères au monde. Le prince des Braises ardentes eut un soubresaut, puis sa lance tourna avec fluidité et se dirigea vers la gorge de son frère. Les yeux de l’autre prince s’écarquillèrent ; il invoqua le feu, mais son assaillant esquiva les flammes sans ralentir, car Akua le lui ordonnait. Le combat qui suivit fut bref et impitoyable. Elle avait choisi le moins puissant des deux à lier, mais il était manifestement plus aguerri au combat. L’autre était un épéiste remarquable, mais s’en remettait davantage à la sorcellerie, et la marionnette de la Diaboliste ne l’autorisait tout simplement pas à s’en servir. À deux reprises, elle laissa exprès le prince des Braises ardentes encaisser des coups en des endroits qui mettraient sa vie en danger sans l’empêcher de manier sa lance. Il serait plus facile à achever ensuite. Au bout du compte, elle ne parvint pas à tuer le prince de la Sécheresse profonde, même si la lance lui transperça le ventre. Sentant son emprise se relâcher, la Diaboliste haussa un sourcil.
« Tue-toi, ordonna-t-elle.
Les yeux pleins de rage, le prince des Braises ardentes se transperça le cœur de sa propre lance, tandis que son frère tentait de l’en empêcher. Des runes s’illuminèrent autour d’Akua tandis qu’elle se servait de l’immense puissance libérée par la mort d’un prince de l’Été pour alimenter un autre sort, tout en observant nonchalamment son adversaire restant.
« Voudriez-vous que nous reparlions de la victoire, prince ? demanda-t-elle.
— Avec plaisir, dit une voix de femme, tandis que les panneaux de force qui protégeaient la Diaboliste volaient en éclats comme du verre.
La douleur lui déchira le flanc quand le feu s’en empara. Une incantation aboyée à la hâte éteignit les flammes et figea toute la zone sous une croûte de glace. Dieux, comment avait-elle pu ne pas sentir la princesse s’approcher ? La femme avait les cheveux rouge feu, la peau pâle et des yeux terribles à contempler. C’était comme si la chaleur du soleil avait pris chair ; rien que la regarder était épuisant.
« Je vous avais dit à tous les deux de ne pas vous montrer arrogants, déclara la princesse Sulia du Zénith. Les mortels sont plus retors que l’Hiver, la campagne l’a bien prouvé. »
La Diaboliste calma sa respiration et soigna la chair brûlée de son flanc. Les flammes avaient traversé sans peine l’armure qu’elle portait sous sa cape, ignorant sept couches d’enchantements, dont cinq étaient spécialement conçues pour repousser les fées.
« Elle l’a saisi, Sulia. Comment même une Nommée… commença l’autre fée, mais la princesse l’interrompit.
« Ici, nous n’avons pas d’histoires, dit-elle. Il n’y a que celles qu’ils écrivent. C’est la folie, une folie débridée. L’ordre doit être rétabli. Qu’il ne reste que des cendres, s’il le faut. »
« Oh, je suis tout à fait d’accord, dit la Diaboliste. Vous n’avez rien à faire ici. Et vous avez déjà trop longtemps retardé mes plans. »
La princesse du Zénith la dévisagea, son visage parfait empreint de dédain.
« Je n’ai pas de temps à perdre à bavarder avec du bétail. Vous allez devoir… »
La royauté féerique s’immobilisa. Akua jeta un coup d’œil à l’autre : le prince était lui aussi figé comme une statue.
« Retraite ! lança soudain Sulia, et le mot retentit sur tout le champ de bataille. À Arcadie. »
L’aristocrate à la peau sombre haussa un sourcil.
« Mais nous commencions à peine à faire connaissance, dit-elle.
La princesse du Zénith montra les dents.
« Nous reviendrons, Diaboliste, dit-elle. Nous achèverons ce combat lorsque l’Été ne sera plus envahi. Votre complice et vous nous avez tendu un piège ingénieux ; je vous l’accorde. »
Le visage d’Akua ne laissa paraître aucune surprise. Un portail s’ouvrit et les deux fées disparurent en un clin d’œil, emportant le cadavre du prince avant qu’elle ait pu intervenir. Sur tout le champ de bataille, des portes donnant sur Arcadie s’ouvrirent ; les troupes de l’Été s’y engouffrèrent, sans avertissement ni explication. En vingt battements de cœur, il ne resta plus personne en vue, à part sa propre armée. Un long silence s’ensuivit, puis une clameur qui ébranla les cieux. La Diaboliste resta où elle était, avant de finalement céder à un discret éclat de rire sincère.
« Oh, Écuyer, dit-elle avec une tendresse presque amusée. Tu es vraiment le cadeau qui ne cesse de donner. »
Boum, boum, boum, battaient les tambours.