Chapitre 123
« La source de l’émerveillement et de l’horreur est la même, et la frontière entre les deux est plus mince qu’on ne le croirait. »
– Impératrice de l’Effroi Sanguinia I
« C’est un comte, je crois », annonça Masego.
Les lunettes de Père ne lui étaient d’aucune utilité à cette distance, aussi avait-il dû recourir à son Nom. Plus précisément, à un aspect : Regard. L’Apprenti n’aimait pas dépendre du pouvoir que lui avaient conféré les Dieux d’en Bas. Il avait toujours considéré qu’il s’agissait d’une béquille qui entraverait ses progrès en sorcellerie s’il ne pouvait plus s’en servir. Mais il ne pouvait nier l’utilité des capacités que cela lui apportait. Même à un mille de distance, derrière plusieurs protections occultant leur présence, il avait pu évaluer les forces qui animaient les Fées d’Été. Leur intensité et leur ampleur étaient inférieures à celles des ducs et des duchesses qu’il avait observés à Skade, mais supérieures à celles d’un baron. Il y avait bien sûr des exceptions. La Dame de la Glace Craquelée avait été d’un ordre de grandeur plus puissante que les autres nobles qui l’accompagnaient lors de leur première rencontre, bien que son titre fût le plus modeste. Il soupçonnait que l’équivalent approximatif des Rôles, gravé dans la conscience des Fées, était le véritable facteur déterminant la puissance que ces entités pouvaient déployer. Mais, sans enquête approfondie, impossible d’en tirer une thèse crédible.
Quoi qu’il en fût, cette Fée en particulier semblait posséder la puissance habituelle d’un comte. Le pouvoir de son Nom l’empêchant de cligner des yeux, Masego étudia les fluctuations de ces forces. Quel dommage que le comte fût hors de portée de ses lunettes. L’un de leurs enchantements lui permettait de quantifier les énergies en jeu d’une manière que son aspect ne pouvait tout simplement pas égaler. Cela dit, les forces en présence ne semblaient pas sensiblement supérieures à celles des Fées d’Hiver portant un titre équivalent qu’il avait étudiées. La différence qualitative qui, disait-on, permettait à l’Été de l’emporter chaque fois que les deux Cours se livraient une guerre ouverte devait provenir d’une autre source. De la nature de l’énergie, peut-être ? Dans la table des éléments classiques, le feu et la glace symbolisaient respectivement la purification et la préservation. En général, lorsqu’elles s’opposaient diamétralement, les forces offensives l’emportaient sur les défensives. Était-ce aussi simple ? Le mage à la peau sombre brûlait d’envie de prendre plume et parchemin, mais il devrait attendre.
« Je vous l’avais dit, claironna l’Archère. Il suffit de continuer à tirer dans la tête des plus costauds, et, tôt ou tard, il y en aura un encore plus gros qui rappliquera. »
« C’est une simplification grossière de dynamiques sociales encore mal comprises », répliqua sèchement Masego.
« Vous savez, les gens vraiment intelligents n’ont pas besoin d’employer de grands mots », lança la femme à la peau ocre avec un grand sourire.
L’insulte était si brutale que l’Apprenti resta trop horrifié pour répondre pendant trente battements de cœur entiers. À ce moment-là, l’Archère avait déjà bandé son arc démesuré. Même si le pouvoir de son aspect s’était dissipé, Masego distinguait la sorcellerie tissée dans l’arme. Le bois, déjà magique par nature et probablement issu des Bois déclinants, avait été encore renforcé, tout comme la corde. À son avis, personne hormis un porteur de Nom ne pouvait physiquement bander cet arc. Même alors, ce que la femme s’apprêtait à faire lui paraissait plutôt douteux.
« Il est à un mille, dit l’Apprenti. Il y a du vent. La portée d’un arc long est de quatre cents yards au mieux. Contre une cible armurée, il ne sert plus à rien au-delà de deux cents. Vous visez à plus de quatre fois cette distance. »
« Impressionnant, vraiment, sourit l’Archère. Vous avez appris tous ces jolis chiffres dans un livre, c’est ça ? »
Masego avait effectivement appris ces chiffres dans un ouvrage de tactique militaire emprunté à Hakram. Il toussota pour dissimuler le rouge qui lui montait aux joues, pris en défaut.
« Pour un mortel, ces chiffres comptent beaucoup, dit la femme, les paupières lourdes de plaisir. Pour un porteur de Nom, un peu moins. Mais pour moi… »
Son sourire se fit tranchant.
« Si je peux voir ma cible, je peux la tuer. »
Un aspect guidé par la vision ? Vu son Nom, c’était logique. Les pensées de Masego furent interrompues par l’Archère qui se mit en mouvement, et l’espace d’un instant, il n’eut plus rien d’autre en tête. Il avait déjà combattu aux côtés de cette femme, mais ne l’avait jamais vue à l’œuvre avec un arc : il n’avait fait qu’apercevoir les flèches qu’elle tirait. L’Archère bougea si vite qu’il ne distingua qu’un flou, la corde tendue puis relâchée, tandis que la première flèche filait. Deux autres la suivirent avant même qu’un battement de cœur ne se soit écoulé. Dieux impitoyables. Il suivit la dernière flèche du regard, étudiant ses propriétés à mesure qu’elle volait. Elles étaient silencieuses et, de toute évidence, enchantées. Non, se rendit-il compte, pas enchantées. Fabriquées dans une matière dotée d’une sorcellerie naturelle. Des propriétés intrinsèques, comprit-il en inspirant brusquement. Le silence, et une sorte d’amplification. Un tranchant ou une capacité de pénétration, il ne saurait le dire. Peu importait. La plupart des protections défensives reposaient sur l’idée que les projectiles qui les visaient seraient soit parfaitement ordinaires, soit dotés d’une composante sorcière active, généralement appelée enchantement. Les flèches de l’Archère traverseraient ces protections sans encombre : elles n’étaient ni l’un ni l’autre, selon les règles de la sorcellerie. Des tueuses de mages. Voilà ce qu’étaient ces projectiles.
Enfant, il avait souvent traîné autour de Père et de l’oncle Amadeus lorsqu’ils invoquaient les affaires impériales pour justifier quelques verres et une bonne dispute. L’un de ses jeux favoris consistait à demander : « Vous pourriez le battre ? » Il leur avait réclamé un plan pour vaincre tout le monde, du Roi Mort à une compagnie de héros légendaires, et on lui avait toujours répondu. Jusqu’au jour où il leur avait demandé comment ils s’y prendraient contre Ranger. Les deux hommes avaient échangé un regard, puis son oncle avait souri par-dessus sa coupe. Ne le fais pas, avait-il répondu. En voyant à l’œuvre la plus brillante apprentie de cette femme, Masego commençait à comprendre pourquoi. Le comte ne se rendit pas compte qu’on le prenait pour cible avant que la première flèche ne le frappe à la poitrine. Des flammes jaillirent tandis qu’il tombait, mais la deuxième flèche cloua tout de même son épaule au sol. La troisième lui traversa le genou gauche, l’immobilisant pour de bon.
« À toi de jouer », dit l’Archère en agitant la main, comme si elle n’avait pas tiré trois fois en plein jour sur un demi-dieu.
Masego rassembla assez de concentration pour activer les composants dispersés qu’il avait laissés autour de l’endroit où ils avaient tué les deux dernières patrouilles. Le comte s’éleva dans les airs, des entraves de lumière crépitante se formant autour de ses membres. Cela devrait le garder prisonnier aussi longtemps qu’il le faudrait ; la première étape de leur plan était donc accomplie. L’Apprenti dissipa la protection qui dissimulait leur présence, puisqu’aucun des deux n’utilisait encore son Nom, puis se dirigea vers leur prisonnier. Cela faisait plus d’un mois que Catherine les avait envoyés vers le sud pour « inciter la Cour d’Été à attaquer la Diaboliste ». On lui avait assuré que l’idée était stratégiquement sensée, même s’il s’en moquait assez. Ce n’est que maintenant qu’il se rendit compte que Catherine avait profité de son empressement à obtenir des spécimens féeriques de qualité pour le pousser à faire un véritable travail. Elle devenait vraiment plus impitoyable chaque mois. C’était ainsi qu’il s’était laissé convaincre de partir vers le sud, en tout cas. Mais il s’était demandé pourquoi l’Archère avait accepté, et le lui avait demandé. Elle avait été détachée de Refuge comme experte des Fées, pas comme soldate à envoyer dans les guerres de l’Écuyer.
« Bah, rester avec l’armée aurait été barbant, avait-elle répondu. Hakram n’est même plus là pour s’entraîner avec moi. »
L’Adjoint lui avait expliqué, lors d’une de leurs parties de shatranj nocturnes, que ces « entraînements » consistaient surtout à se faire rouer de coups par l’Archère jusqu’à ce qu’elle ait envie de boire un verre — ce qui arrivait heureusement souvent. Il croyait l’orc. Durant leur périple vers le sud, la femme à l’allure étrangère avait emporté plus de boissons que de rations dans sa besace et insistait pour qu’ils s’arrêtent dans les villages afin de refaire ses réserves.
« Ça me paraît une motivation assez mince, avait-il dit.
— L’idée de mettre des bâtons dans les roues de Sahelian me donne de délicieux frissons, avait-elle reconnu. Et puis… »
Ah, avait-il pensé. Il pouvait comprendre la raison qu’elle n’avait pas exprimée. Enfant, il s’était parfois demandé pourquoi son père ne dirigeait pas les Calamités. Après tout, c’était le plus puissant d’entre eux, capable de rayer une ville de la Création en une seule nuit. Il avait toujours aimé l’oncle Amadeus, mais l’affection n’entrait généralement pas en ligne de compte chez les méchants. Le plus fort commandait, c’était l’ordre naturel des choses. Mais à présent ? Il avait compris qu’il n’en était rien. Masego pourrait probablement tuer Catherine s’il s’y consacrait vraiment. Il lui faudrait au moins deux jours de préparation, mais ce serait faisable, même avec le pouvoir qu’elle avait acquis en Arcadie. Pourtant, il ne le voulait pas, et pas seulement parce qu’assumer ses fardeaux serait terriblement peu pratique pour ses recherches.
Elle avait quelque chose, une façon d’être… difficile à expliquer. Parfois, il songeait à la manière dont les petits astres gravitaient autour des plus grands, mais cette comparaison passait à côté de certains aspects fondamentaux. C’était chaleureux et agréable, presque addictif, de faire partie de la famille réunie autour de Catherine Foundling. Cette exaltante impression d’appartenir à un groupe, cette façon qu’elle avait de parler et de vous convaincre que rien ne vous était impossible. En règle générale, l’Apprenti n’aimait pas les « aventures », mais il savait que sa vie aurait été plus pauvre s’il n’avait pas suivi l’Écuyer dans les siennes. Il ne posa donc pas d’autres questions à l’Archère, car aucun d’eux n’aurait été à l’aise avec la direction qu’aurait prise cette conversation. Certaines choses méritaient de rester tues et, de toute façon, il n’était guère enclin à se dévoiler à cette étrangère. Malgré l’impossibilité presque totale de la faire taire, Masego ne savait pratiquement rien d’elle ni de ce dont elle était capable. Ce n’était pas, songea-t-il, un hasard.
Ils se hâtèrent vers le comte. Son rituel de scrutation, adapté pour détecter les abords de la présence des Fées plutôt que de les regarder directement et d’encaisser tout le contrecoup, lui avait appris qu’aucune patrouille ne se trouvait à moins d’une demi-journée de marche. Malgré tout, leurs actes de la journée revenaient à allumer un phare pour quiconque les cherchait. Ils devaient déguerpir avant que quelqu’un ne vienne enquêter, si leur plan devait fonctionner. Ce dont il n’était pas certain. Ni l’un ni l’autre, comme il s’avéra, n’étaient particulièrement doués pour planifier. L’Apprenti laissait d’ordinaire Catherine et Hakram s’occuper de ce genre de besogne, tandis que l’Archère avait admis que ses plans allaient rarement au-delà de « combattre l’ennemi jusqu’à ce qu’il meure ». Il n’avait accepté de boire un verre avec elle qu’une seule fois pendant leur trajet vers le sud, lorsqu’ils avaient élaboré leur plan pour pousser l’Été à attaquer la Diaboliste. Ils avaient tenté de deviner pourquoi Liesse n’avait pas encore été attaquée, alors que les deux villes qui la flanquaient étaient déjà tombées aux mains de l’Été. Masego avait fini par évoquer les antiques mais puissantes protections qui défendaient la ville, et l’autre porteuse de Nom avait reconnu qu’elles feraient hésiter les Fées. Après tout, elles étaient exceptionnellement sensibles aux frontières.
Il leur fallait donc rendre la ville plus facile à attaquer pour l’Été. Hélas, ni l’un ni l’autre ne connaissait grand-chose à la tactique militaire. L’Apprenti avait en revanche dressé une carte détaillée des protections inscrites dans les murs de Liesse avant la bataille qui portait le nom de la ville. Ils convinrent que divulguer ces renseignements devrait aider. Il les nota sur un parchemin, puis ils repérèrent une petite patrouille de Fées et leur remirent le document. Enfin, ils essayèrent. Le capitaine des Fées leur ordonna de s’agenouiller immédiatement et de prêter allégeance à la Reine de l’Été, sous peine d’être détruits. L’Archère leur proposa plutôt un verre, et ils s’en offusquèrent. Un quart d’heure plus tard, ils avaient cinq cadavres de Fées, qu’elle avait dû tuer avec une bouteille cassée, et n’étaient pas plus près de leur objectif. Ils recommencèrent, attirant une autre petite patrouille et déposant simplement le parchemin au sol avant de se cacher. Les Fées le brûlèrent et ordonnèrent de fouiller la région. Cinq nouveaux cadavres plus tard, ils convinrent que la diplomatie ne semblait pas fonctionner. Il leur fallait trouver autre chose.
En se demandant ce que Père et Papa feraient dans une situation semblable, Masego avait conclu que capturer une Fée, réécrire son esprit pour y inscrire les renseignements, puis la relâcher afin qu’elle les rapporte à la Cour était la solution la plus expéditive. La suggestion de l’Archère — graver tous les détails sur les cadavres des Fées — était manifestement bancale : rien ne garantissait que les Fées ne brûleraient pas les corps dès qu’elles les verraient, comme elles l’avaient fait pour le parchemin. Ils avaient tendu une embuscade à une troisième patrouille, gardé le capitaine en vie et l’Apprenti avait sorti ses outils pour bricoler les forces qui tenaient lieu d’âme à la créature. Malheureusement, il n’y avait pas assez de place. Comme les Fées n’apprenaient pas à proprement parler, leur esprit ne pouvait contenir grand-chose de plus que ce qui s’y trouvait déjà. En leur retirant des facultés inutiles, comme la vue ou le savoir-faire nécessaire à la sorcellerie, il avait obtenu des corps immobiles aux yeux vides. Pire encore, supprimer leur capacité à bouger les empêchait aussi de respirer — une conception vraiment bâclée, avait-il protesté. L’Archère avait proposé d’en enlever plusieurs capitaines et de répartir les renseignements entre eux, mais cela prendrait du temps et les risques d’imprécision augmenteraient avec chaque opération supplémentaire.
« Il nous faut donc un plus gros poisson », avait suggéré l’Archère.
« Nous sommes dans une région enclavée de Callow, avait fait remarquer l’Apprenti, avec raison.
— Quel pédant condescendant, l’avait-elle accusé.
— Quelle ignorance crasse, avait-il rétorqué.
Ils avaient fini par convenir qu’il leur fallait une Fée plus puissante. Faire simplement flamboyer leurs Noms ne fonctionnerait pas : ils ignoraient si cela ne risquait pas d’attirer une armée entière. L’Archère avait alors proposé de tendre une embuscade à une patrouille, puis de rester dans les parages et de tuer les Fées venues enquêter, jusqu’à ce qu’apparaisse quelqu’un d’assez haut placé. Il n’avait pas aimé le plan, mais n’avait pas réussi à en trouver un meilleur. Une semaine plus tard, les voilà qui surplombaient un comte prisonnier. La Fée les foudroyait du regard, à peine consciente.
« Comment osez-vous… » commença-t-il, avant de se taire.
Masego acheva la structure du sort et le maintint actif pour réduire la créature au silence. Il n’avait pas envie d’entendre une tirade, surtout avec une opération aussi délicate à effectuer. Il plongea la main dans la poche dimensionnelle qu’il avait créée après la rébellion, en sortit le sac de cuir où il rangeait ses outils et créa nonchalamment un panneau de force pour le soutenir. En fredonnant doucement, il en sortit ce qui ressemblait à un couteau si fin qu’il ne pouvait pas couper quoi que ce soit. Il regarda la Fée et lui tapota l’épaule d’un air rassurant.
« Ne vous inquiétez pas, dit-il. Je vais très vite découper la partie qui commande la douleur. Après ça, vous ne devriez plus rien sentir. »
« C’est beaucoup moins sinistre quand ils ne hurlent pas », approuva l’Archère.
Masego se mit au travail.
Eh bien, ça avait marché. Plus ou moins. Tous deux se cachaient dans un buisson, sous une protection qui dissimulait leur présence, et observaient l’armée de l’Été se déployer autour de Liesse. La Diaboliste les avait vus venir, ce qui soulevait d’intéressantes questions. Soit Sahelian utilisait la même scrutation indirecte que lui, mais avec plus de précision, soit elle avait trouvé une tout autre méthode. La seconde hypothèse était la plus probable. Wolof recelait bien des secrets dans ses voûtes. Quoi qu’il en fût, ils savaient que la Diaboliste avait été prévenue de l’arrivée des Fées : l’armée qu’elle avait laissée sur le terrain s’était retirée derrière les murs et les défendait à présent. Sans oublier l’impressionnant nombre de diables, nota l’Apprenti. Elle avait dû recourir à une Brèche mineure pour en rassembler autant dans un délai si court. Sa maîtrise de la sorcellerie continuait de l’impressionner. Les deux porteurs de Nom observèrent l’armée de l’Été s’étendre dans la plaine. Le spectacle était saisissant.
Dix mille Fées, estima-t-il. Des régiments entiers de fées en armure d’ivoire se tenaient au garde-à-vous, leurs lances brandies, tandis qu’un fleuve d’étendards et de bannières flottait parmi elles. Derrière, des archères armées d’arcs longs en bois d’un blanc pur avaient empenné leurs flèches de plumes d’aucune créature connue dans la Création. Pas une seule ne pouvait être qualifiée autrement que de jeune et belle ; l’ardeur de la guerre émanait d’elles comme une vapeur. Dans chaque régiment, des Fées portant des trompettes d’or et de rubis se tenaient prêtes à sonner le clairon de la conquête, qui résonnait au cœur de chaque Fée d’Été. Un millier de chevaliers en armure d’argent chevauchaient des montures ailées, leurs longues lances et leurs boucliers d’une facture exquise en main. Ils se formaient en triangle lâche derrière l’infanterie, leurs montures frémissant d’impatience. Les nobles se distinguaient nettement du reste de l’armée : silhouettes colorées faites de feu, d’acier et de soie, qui déformaient l’air autour d’elles sous l’effet de la chaleur. Aucune de leurs armures ne ressemblait à une autre ; chacune était un chef-d’œuvre qui aurait fait pleurer un artisan mortel.
Les défenseurs n’étaient pas moins irréels à contempler. Des soldats de Praes, portant sur leurs tabards les couleurs caractéristiques de la famille à laquelle ils avaient prêté serment, occupaient les quelques bastions des remparts. Leur cotte de mailles était noircie comme les plumes d’un corbeau, selon la coutume des Terres désolées. Ils étaient armés du tranchant acier gobelin, les meilleures lames de Calernia confiées à des hommes et des femmes entraînés dès la naissance à les manier au service de leur seigneur. Entre eux se dressaient des rangées entières de diables walin-falme. Grands, dotés d’une peau sombre et coriace comme celle des chauves-souris, ils portaient des armures marquées du blason de Wolof : rouge et noir, avec un lion d’or recourbé au cœur de l’éclaboussure de couleur. Ils maniaient des lances et des haches en fonte, un métal réputé mortel pour les Fées. Parmi eux se tenaient de petits groupes de Taghreb et de Soninke vêtus de robes ajustées, entourés de panneaux lumineux gravés de runes qui scintillaient. Des mages de guerre, les meilleurs que les Terres désolées eussent à offrir. Cette armée ne se laisserait pas abattre sans résister, pas même face à la puissance de l’Été.
C’était une armée tout droit sortie des temps anciens, des jours de sang et de ténèbres où toute Calernia redoutait le bruit des troupes de Praes en marche. Ce rêve était ancien, mais les pères de Masego lui avaient appris à ne pas l’aimer.
« J’ai oublié de demander avant qu’on parte, mais est-ce qu’on veut vraiment que l’Été gagne ? » demanda l’Archère en mâchant de la viande séchée.
Masego cligna des yeux, tiré de ses pensées. Pendant qu’il était resté subjugué, sa compagne, elle, ne semblait guère impressionnée.
« Vous n’avez pas écouté le briefing ? demanda-t-il.
— Non, avoua-t-elle sans détour. Je me suis dit que toi, tu le ferais. »
L’Apprenti jura.
« Je croyais que toi, tu le ferais, reconnut-il.
— C’est leur faute, aussi, s’ils rendent ça ennuyeux, dit l’Archère.
— Ils n’ont parlé que de logistique et de convois de ravitaillement, acquiesça amèrement Masego. Je ne veux pas savoir quoi que ce soit là-dessus, Hakram. »
« Enfin, je devine, dit la femme aux yeux sombres. Foundling ne voudrait pas que tous les gens à l’intérieur se fassent massacrer, si ? »
« Je crois que non, répondit l’Apprenti. Elle s’énerve quand on tue des Callowans, à moins que ce soit elle qui s’en charge. »
« Donc, on ne veut pas que l’Été gagne, conclut l’Archère d’un air triomphant. Ils ont tendance à tout brûler. Et les gens aussi. Je ne crois pas qu’ils fassent très bien la différence. »
« Tout le monde brûle des gens. C’est une méthode d’exécution courante dans toute Calernia, répondit distraitement Masego en essayant de se rappeler quelque chose du briefing, hormis la voix monotone de l’Adjoint et Catherine qui buvait trop. Je crois qu’on voudrait peut-être qu’ils perdent tous les deux. »
« C’est possible, ça ? demanda-t-elle, perplexe.
— Avez-vous gagné tous les combats que vous avez livrés ? demanda-t-il avec scepticisme.
— Eh bien, non, répondit l’Archère. Je m’entraîne contre Dame Ranger. Je ne l’ai jamais touchée, à moins qu’elle ne me le permette. »
L’Apprenti puisa dans sa vaste expérience militaire, qui se résumait à trois batailles où il avait surtout passé son temps à incendier ou à faire exploser des gens, à la demande de Catherine.
« Je crois que c’est comme au shatranj, réfléchit-il. Vous savez, vers la fin de la partie, quand la plupart des pièces ont été prises. On veut qu’ils perdent tous les deux des pièces. »
L’Archère jeta un regard à la ville et grimaça.
« Je crois qu’on a peut-être donné un peu trop d’avantage à l’Été, dit-elle.
Masego suivit son regard et pâlit. Une des Fées, sur un cheval ailé, s’était avancée jusqu’aux remparts. La volée de flèches tirée contre elle s’embrasa et se réduisit en cendres bien avant de l’atteindre. Puis ce fut pire encore : un torrent de chaleur se forma devant elle et frappa les remparts, commençant à faire fondre la pierre. Voilà une façon de contourner les protections. On ne pouvait plus les arrêter au moyen d’une frontière s’il n’y avait plus de frontière.
« Ça tourne mal, décréta l’Archère.
La Diaboliste, elle, ne broncha pas. Un battement de cœur plus tard, la protection de l’Apprenti frémit : un rituel de grande ampleur venait de s’activer. Les vagues de sorcellerie qui s’élevaient de Liesse faillirent la dissiper. Pourtant, lorsqu’il jeta un Regard sur la ville, il comprit que ce n’était qu’une fraction de la puissance déployée. Lentement, Liesse et le sol qui la portait commencèrent à s’arracher à la terre. Et tout ce pouvoir gaspillé ? songea-t-il. Au moins un mille autour de la ville aurait dû être transformé en désert pour une œuvre aussi gigantesque. La Diaboliste semblait avoir tout maintenu à un cheveu du Dû de Keter, ce qui signifiait que ce travail aurait pu être le rituel le plus efficace de toute l’histoire de Praes. Il brûlait d’envie de l’examiner tandis que Liesse s’élevait dans les airs, toujours plus haut, des tonnes de terre s’effondrant sous ses fondations. Il distinguait presque le cercle rituel lui-même, tout ce qui avait contribué à l’activer. Ce n’était pas un simple sacrifice de sang : elle avait utilisé des Fées pour l’alimenter et, l’espace d’un instant, l’Apprenti effleura quelque chose qui le dépassait. Une vérité plus vaste, toujours hors de sa portée, un mystère au sens presque religieux du terme. Et, même s’il ne pouvait le comprendre, le simple fait d’en être témoin avait presque suffi à… Puis l’instant s’évanouit. Il tremblait, plus exalté qu’il ne l’avait été depuis des années. Il avait failli prendre un autre Nom en contemplant la scène. Il était proche. Au loin, l’armée de l’Été s’illumina de mille couleurs éclatantes tandis que ses soldats déployaient leurs ailes. Sur les remparts, les soldats et les diables se préparaient à repousser l’assaut.
« Techniquement, nous avons accompli la mission pour laquelle on nous a envoyés vers le sud, dit Masego.
L’Archère regarda l’armée de l’Été prendre son envol.
« On bat en retraite ? » finit-elle par demander.
Des traînées de sorcellerie emplirent le ciel, accompagnées de grondements pareils au tonnerre. Les diables déployèrent leurs ailes et la bataille s’engagea pour de bon.
« Pour l’instant, répondit l’Apprenti. Nous reviendrons. »