Chapitre 121
« Nous n’oublions pas. »
— Devise officielle de la Maison d’Iarsmai
Je n’avais plus mis les pieds dans une Maison de la Lumière depuis que j’étais devenue Écuyer, même si, pour être honnête, je n’avais jamais été très assidue aux sermons quotidiens. Mais celle-ci n’était pas une maison comme les autres : c’était la cathédrale Alban, cœur battant de la foi à Callow. Des centaines de frères et de sœurs s’y trouvaient à toute heure, et l’occupation praesienne n’y avait rien changé. Après tout, les prêtres n’avaient pas pris part directement aux combats pour la capitale, durant la Conquête. Ils avaient soigné tous ceux qui franchissaient leurs portes, mais aucun n’avait pris les armes. La Maison de la Lumière ne se souciait pas de savoir qui régnait sur le pays, seulement des âmes de ceux qui y vivaient. Du moins, c’était ce qu’ils aimaient prétendre. Certains prêtres étaient plus politisés que d’autres : quelques sermons s’étaient montrés très virulents envers le Mal et ses serviteurs, même s’ils s’étaient toujours abstenus de prêcher ouvertement la rébellion. C’était la limite que Noir avait fixée en accordant la liberté de culte au royaume conquis.
La grande salle était remplie de lits quand j’entrai, mais, heureusement, la plupart étaient vides : avec la fin des émeutes, l’afflux de blessés s’était lui aussi tari. Je laissai les Gallowborne dehors et, pour une fois, le Tribun Farrier ne protesta pas : pour lui comme pour moi, l’idée qu’il pût courir un risque ici était absurde. Des prêtres en robe blanche s’agitèrent à mon entrée, et une femme âgée s’avança. Rien ne la distinguait des autres — les frères et les sœurs n’avaient pas de rang, et l’ancienneté ne conférait pas toujours l’autorité —, mais le simple fait qu’elle vînt à ma rencontre disait tout. Elle avait du sang de Deoraithe, remarquai-je. Trop pâle, toutefois, pour que ses deux parents soient originaires du Duché. La sœur s’inclina.
« Les sermons sont suspendus pour une semaine, ma dame, dit-elle.
— Alors, tant mieux : je ne suis pas venue pour en écouter un, répondis-je. Conduisez-moi auprès de la baronne.
Elle esquissa un sourire faussement perplexe et commença à répondre, mais je la coupai d’un geste sec.
— Je suis Catherine Foundling, dis-je.
— Je le sais, dame Écuyer, dit-elle.
— Vous devriez donc savoir que tromper une dignitaire impériale alors que la ville est sous loi martiale relève de la trahison, répliquai-je. Ne faites pas cette erreur. Ça tournerait mal pour nous deux, et je ne suis pas venue pour lui faire du mal.
— La cathédrale offre refuge à tous, insista-t-elle.
— Regardez dehors, ma sœur, dis-je d’un ton las. Il n’y a plus aucun refuge. Ne m’obligez pas à vous le demander deux fois.
Elle eut l’air d’avoir croqué dans un citron, mais ne protesta plus. Tout enfant savait qu’il y avait des catacombes sous la cathédrale, mais ceux qui n’avaient pas prêté serment à la Maison de la Lumière n’étaient pas autorisés à y mettre les pieds. La plupart des membres de la dynastie Fairfax y reposaient, à l’exception de ceux dont la tête se trouvait dans la Salle des Cris. J’ignorais s’il y avait, dans les fondations, d’autres pièces que le cimetière, mais il n’était pas difficile de le supposer. Il fallait bien entreposer la nourriture quelque part, sans parler des malades les plus contagieux. La baronne Kendal se trouvait dans l’une des salles réservées à ces derniers, à mon avis. Je sentais émaner des murs une puissance qui me mettait mal à l’aise et hérissait le poil de la Bête sous ma peau. Toute la cathédrale en était imprégnée, mais elle était particulièrement pure ici-bas. Rien d’étonnant, puisque je me trouvais à plus de vingt pieds d’un sol consacré. La sœur frappa à la porte, et la baronne elle-même vint ouvrir, le bras en écharpe.
« Dame Catherine, dit-elle en clignant des yeux, surprise.
Je regardai la prêtresse.
— Vous pouvez partir, dis-je. Ce n’était pas une suggestion.
Elle n’apprécia guère, mais je m’en souciais peu. Je me tournai vers Anne Kendal pour l’observer. Elle était toujours pâle, mais pas de cette jolie pâleur qu’elle arborait d’habitude : c’était celle de quelqu’un qui avait perdu trop de sang, pas le teint d’ivoire des gens bien nés.
— Puis-je entrer ? demandai-je.
— Bien sûr, répondit-elle en s’écartant.
La pièce n’avait rien de remarquable. Un lit de camp et une petite table couverte de linge propre. Une bassine d’eau dans un coin, et un livre ouvert sur le lit : un ouvrage religieux, à en juger par son apparence. La baronne referma la porte derrière moi.
— Je vous inviterais bien à vous asseoir, dit la baronne, mais je semble manquer de meubles.
— Je ne compte pas m’attarder, dis-je avec un sourire en coin. Vous devriez vous asseoir, tout de même. Vous avez encore l’air de vous remettre de vos blessures.
— Les assassins m’ont perforé le poumon et entaillé la colonne vertébrale, admit-elle. Même le toucher des Cieux a tardé à faire effet.
Par les dieux. Je n’avais pas imaginé que ses blessures fussent si graves. Pas étonnant que les gens l’aient crue morte. Et j’avais probablement laissé partir ceux qui les lui avaient infligées, il y avait moins d’une cloche. Le dégoût de moi-même m’emplissait la bouche.
— Je connaissais les risques quand j’ai accepté votre offre, me rassura Kendal, interprétant mal mon expression. Les Praesi jouent pour gagner.
— Et comment, marmonnai-je.
Moi aussi, ces derniers temps. Les cadavres qui jonchaient la ville en étaient la preuve.
— J’avais entendu dire que la Quinzième était arrivée, mais j’avais du mal à le croire, dit la baronne en lissant une boucle argentée tandis qu’elle s’asseyait sur le lit. Vous auriez dû partir il y a des mois.
— Nous sommes passés par Arcadie, dis-je.
Elle me dévisagea comme si une deuxième tête venait de me pousser.
— C’est… possible ? demanda-t-elle.
— Si l’on est une duchesse d’Hiver, répondis-je.
Elle parut sincèrement ne pas savoir quoi répondre. J’oubliais parfois que les lieux surnaturels que je visitais et les créatures en tout genre qui essayaient de m’y tuer n’étaient que des légendes pour la plupart des gens. Des histoires dont ils ne pensaient jamais voir la chair prendre forme. J’avais perdu ce genre de certitudes : si une chose pouvait exister, alors elle existait, et elle en avait probablement après ma tête pour quelque raison absurde.
— Comptez-vous en faire votre titre ? finit-elle par demander, jugeant sans doute qu’elle s’aventurait sur un terrain relativement sûr.
— Je laisse la question en suspens jusqu’à ce que j’aie parlé à Sa Majesté de l’Effroi, répondis-je. Je suppose que les prêtres ne vous ont pas raconté ce qui s’est passé aujourd’hui ?
Elle secoua la tête.
— Ils disent que me tenir à l’écart des soucis de la Création m’aidera à guérir plus vite.
— Le Conseil dirigeant a été dissous, dis-je. J’ai pris d’assaut le palais hier soir, puis j’ai fait crucifier publiquement Murad et Satang juste avant la cloche de midi.
— Que les dieux nous viennent en aide, murmura-t-elle en fermant les yeux. Il est indélicat de ma part de le dire, mais ils méritaient de mourir. Pas aussi douloureusement, mais ils le méritaient.
— Mes légionnaires les tireront de leur misère après le coucher du soleil, dis-je en haussant les épaules. D’ici là, le message sera passé.
C’était là toute la pitié que j’étais prête à accorder à ces deux-là. Je n’en avais qu’une quantité limitée, et bien des âmes la méritaient davantage.
— Si je puis me permettre, qui dirige donc Callow ? demanda Kendal en rouvrant les yeux.
— Moi, répondis-je. Mais je pars en guerre pour les dieux seuls savent combien de temps. Félicitations, baronne Kendal : vous venez d’être nommée Gouverneure générale de Callow.
Elle m’observa avec attention.
— Une telle fonction n’existe pas, dit-elle. Et si elle existait, l’Impératrice verrait cela d’un mauvais œil.
— L’Impératrice devra s’en accommoder, répliquai-je. Et je suis sûre que je devrai lui offrir quelque chose en échange. Nul doute qu’elle aura déjà fixé son prix quand nous parlerons.
— Je suppose que je devrais vous remercier de cet honneur, finit-elle par dire.
— Ne me remerciez pas. Je veux que vous rendiez ce pays fonctionnel pendant que je pars tuer ceux qui le réduisent en cendres. Je vous laisserai mon sceau : il vous donnera autorité sur tous ceux de Callow qui ne font pas partie des Légions.
— La ville doit être dans un état lamentable, soupira la baronne.
— Guérissez vite, Anne Kendal, dis-je. Votre foyer a besoin de vous, et moi aussi.
Au bout du compte, il fallut encore deux jours pour que Laure retrouve son calme. La nomination de la Gouverneure générale fut accueillie avec enthousiasme par la ville — elle y était connue et davantage appréciée — et avec une discrète aversion par les légionnaires de la Cinquième. Aucun d’eux n’avait oublié qu’elle avait autrefois été la baronne Dormer et l’une des plus éminentes nobles de la Rébellion de Liesse. Qu’elle fût devenue, après moi, la personne la plus haut placée de Callow était une pilule amère à avaler. Ils n’avaient qu’à faire avec : je n’avais personne d’autre à ma disposition qui fût aussi compétent et digne de confiance, même de loin. Un incendie était presque éteint ; passons donc au suivant : les Deoraithe. J’avais utilisé les mages de la Cinquième pour scruter le maréchal Ranker et l’informer que je me rendrais immédiatement à Denier, sans pouvoir toutefois lui donner de date d’arrivée précise. Heureusement que je n’avais même pas essayé d’estimer le délai, car cette fois, le voyage s’était révélé… difficile.
L’endroit que je fis traverser à mes soldats ne ressemblait ni à l’Hiver ni à l’Été. À moins que je ne me trompe, nous avions marché dans les terres frontalières entre les deux. Le versant de l’Hiver était désert, mais, au cours des derniers jours du voyage, nous avions commencé à apercevoir au loin des patrouilles de plus en plus nombreuses de l’Été. Au bout du compte, le trajet nous prit une semaine. C’était toujours moins long qu’en passant par la Création, mais inexplicablement plus long que le voyage de Machford à Laure. Le temps passé en Arcadie ne semblait obéir à aucune logique, et mon contrôle sur lui était capricieux. Le premier passage n’avait presque rien exigé de moi, mais cette fois, éviter de nous retrouver coincés pendant des mois avait été un combat de tous les instants. Je ne pensais pas que notre troisième traversée se ferait sans encombre.
La porte s’ouvrit à une journée de marche au sud de Denier, puisque je n’avais jamais mis les pieds dans la ville elle-même. J’accordai une cloche de repos à mes légionnaires sur ce terrain moins traître avant de reprendre la marche. Mes deux mille cinq cents hommes aperçurent les remparts de la ville le soir du lendemain, même si les éclaireurs du maréchal nous avaient repérés bien avant. Je ne pris pas la peine de les rencontrer en personne : Nauk servit d’intermédiaire pendant que je m’entretenais avec Hakram. Pour les rumeurs de la Légion, l’Adjoint n’avait pas son pareil.
— Alors, dis-je tandis que Zombie trottait à ses côtés. La Quatrième Légion.
Le grand orque me lança un regard amusé.
— Surnommée les Mains Noires, dit-il.
— Ça, je le savais déjà, protestai-je. Tout le monde le sait.
— En général, les gens ignorent d’où vient ce nom, gronda Hakram. Ranker était la Matriarche de la tribu du Chien Affamé avant de rejoindre Lord Black. Elle emmena tous les gobelins en âge de se battre à la guerre et confia les enfants à une demi-douzaine d’autres tribus.
J’émis un sifflement, malgré mon admiration.
— Il fallait oser parier là-dessus, dis-je. À l’époque, il n’était encore qu’un arriviste, et l’Impératrice une quasi-inconnue. Mais tu ne m’as toujours pas dit d’où vient ce surnom.
— La tribu du Chien Affamé avait un rituel pour choisir sa matriarche, dit l’Adjoint. Toutes les candidates plongeaient la main dans un brasero ; celle qui l’y gardait le plus longtemps devenait leur dirigeante.
— Supporter la douleur ne fait pas de vous une bonne dirigeante, grognai-je.
— Il s’agit de savoir qui est prête à souffrir le plus pour obtenir le pouvoir, dit l’orque. Je peux respecter ça. Ranker y a gardé la main une demi-journée, longtemps après que toutes les autres eurent renoncé. Sa main gauche n’est plus qu’un moignon noirci, et elle a toujours refusé qu’on la soigne.
— Et ils ont donné à toute une légion le nom de ce rituel ? demandai-je, les sourcils froncés.
— Les officiers de la Quatrième ont perpétué la tradition, dit Hakram. Même ceux qui ne sont pas gobelins. La plupart se font soigner après, mais tous doivent être prêts à brûler pour obtenir le pouvoir.
— Ça devrait être contraire au règlement, dis-je avant de le regarder. … Ça l’est ?
Le problème, quand on était un Nommé, c’était que les règles ne s’appliquaient à vous que si vous le permettiez. Par exemple, ma relation avec Kilian enfreignait techniquement une règle contre les amourettes entre soldats : elle était sous mes ordres dans la chaîne de commandement. J’avais appris les règlements les plus importants, mais certains des plus obscurs, euh… je les avais seulement parcourus en diagonale. Pour ma défense, il y en avait beaucoup.
— Ça frôle la limite des blessures volontaires, répondit l’orque. Si l’on n’y prend pas garde, cela peut être considéré comme une désertion. Mais le maréchal est aux côtés du Seigneur Charogne depuis le début. Ceux qui étaient là ont le droit de diriger leur légion comme ils l’entendent.
Une femme habituée à n’en faire qu’à sa tête, donc, et l’une des trois plus hauts gradés de l’armée impériale, en prime. Je plissai les yeux, songeant à un vieux rêve de Nom : elle était aux côtés de Grem Borgne et d’Istrid durant la guerre civile. Ça remontait à quoi, trente ans ? Et elle avait déjà été candidate au titre de matriarche. Je ne savais pas quel âge il fallait avoir pour cela, mais dix ans au moins me semblait une estimation prudente. Comme les gobelins dépassaient rarement l’âge de trente-cinq ans, le fait que Ranker en ait au moins quarante était remarquable.
— Quel âge a-t-elle ? demandai-je.
— Presque soixante ans, répondit Hakram. Et non, personne ne sait comment elle a pu vivre aussi longtemps. L’hypothèse la plus répandue, c’est que Lord Black a fait pratiquer des rituels pour prolonger sa vie.
— Il n’aime pas recourir à la magie du sang, dis-je en fronçant les sourcils, car il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait de ce genre de rituel. Il lui aurait fallu une excellente raison.
— C’est la gobeline la plus puissante de l’Empire, et de loin, dit l’Adjoint. Et elle défend avec ardeur la participation des Tribus aux Légions. Pickler dit que beaucoup de Matriarches étaient favorables à l’isolationnisme après la guerre civile.
Je haussai un sourcil.
— Elles ont beaucoup gagné quand Malicia a pris le trône, fis-je remarquer. Les restrictions sur la reproduction ont été levées, et elles dirigent pratiquement les Forges impériales.
Cette partie de l’histoire ne figurait pas dans les ouvrages qu’on nous enseignait à l’orphelinat, mais elle se trouvait dans la pile de livres que Noir m’avait fournie quand j’étais devenue Écuyer. Il m’avait fallu quelques années pour comprendre qu’ils devaient aussi me servir d’introduction à la politique impériale : en apprenant comment les principaux acteurs avaient accédé à leur position, je pouvais deviner ce qu’ils désiraient. Avant la guerre civile, les Hauts Seigneurs de Foramen possédaient toutes les forges de la ville, même s’ils employaient des gobelins comme main-d’œuvre. Malicia avait transféré la propriété aux Tribus et n’avait permis qu’à la Haute Dame Banu de prélever une part des bénéfices. Une part considérable, mais cela avait tout de même porté un coup sévère à sa base de pouvoir. Je n’avais pas été surprise d’apprendre qu’elle faisait partie des Sangs Purs.
— Elles ont toujours eu une tendance à l’isolationnisme, dit Hakram en haussant les épaules. Et personne ne fréquente la Tour longtemps sans s’y brûler. Je comprends qu’elles veuillent remporter leur victoire et rentrer chez elles.
Je hochai la tête.
— Donc, c’est une pièce maîtresse, dis-je. Si elle s’en va, les Matriarches qu’elle maintient en respect vont prendre de l’assurance.
— Ce n’est pas quelqu’un que tu peux intimider, Cat, me prévint-il. Elle dirige Denier depuis vingt ans, et la Quatrième lui est d’une loyauté féroce. Si tu te la mets à dos, même nos gobelins vont s’agiter. Pour les Tribus, elle est ce que Borgne est pour les Clans.
Il voulait dire qu’elle était une figure marquante de son époque. Même Juniper avait les yeux qui brillaient quand elle parlait du maréchal Grem, et il en fallait beaucoup pour l’impressionner. Je laissai la conversation s’éteindre, songeant à ce qui nous attendait. La duchesse Kegan, qui avait rassemblé une armée de vingt mille hommes, n’était que la moitié du problème. Je savais ce que voulaient les Deoraithe, et notre ennemi commun constituait un terrain d’entente suffisant pour que je sois assez confiante de pouvoir les mettre sur la bonne voie. Restait à savoir si je pourrais convaincre le maréchal Ranker. Les maréchaux n’étaient pas seulement des officiers impériaux autorisés à commander plusieurs légions : ils étaient également investis de responsabilités plus larges.
Borgne était chargée de sécuriser la frontière avec le Principat, le maréchal Nim de maintenir la paix dans les Terres désolées. Ranker devait tenir le Duché de Daoine en respect. Elle était postée près du meilleur point de passage sur un affluent du lac d’Argent, afin de ralentir les Deoraithe s’ils se rebellaient. En théorie, j’avais autorité pour lui donner des ordres. Mais sa mission de surveiller Daoine lui venait directement de la Tour, ce qui lui laissait une grande marge de manœuvre. Les ordres de Malicia passaient avant ceux de n’importe qui d’autre, quelles que soient les circonstances. Je gardai le silence jusqu’à la ville, mais aucune solution ne se présenta à moi.
Denier était une petite ville paisible, à peu près de la taille de Summerholm, mais beaucoup moins fortifiée. Elle avait rarement connu des combats : chaque fois que l’Empire avait contourné Summerholm et franchi la Hwaerte, il était généralement parti directement de Laure. La ville avait été prise d’assaut durant la Conquête, mais elle s’était rendue après une résistance symbolique ; elle n’était en rien capable de résister aux assauts des sapeurs praesiens. Son seul véritable intérêt militaire tenait à sa proximité avec le passage le plus facile vers Daoine. Plus haut, les forts courants rendaient la navigation difficile et la construction d’un pont de bateaux presque impossible. À l’ouest de la ville, les eaux étaient presque paresseuses en comparaison et semées de vastes bancs de vase. Il n’y avait bien sûr aucun pont vers le Duché. Le traité qui avait intégré Daoine à Callow après la première Croisade stipulait qu’aucun pont ne pourrait être construit sans l’accord des ducs et de la duchesse de Daoine. Aucun Fairfax n’avait jamais osé revenir sur cet engagement, même lorsque les gens du Nord bafouaient l’autorité du trône.
Elizabeth Alban, la plus grande générale de l’histoire de Callow, avait tenté d’envahir le royaume de Daoine, alors indépendant. À cette époque, la Reine des Lames avait déjà prouvé sa valeur en occupant trois principautés de ce qui n’était pas encore le Principat, en écrasant une rébellion à Liesse et en repoussant une invasion praesienne. On s’était attendu à ce qu’elle soumette les Deoraithe à Callow en quelques mois. Au lieu de quoi, elle avait dû s’épuiser à traverser la campagne pendant deux longues années, perdant des milliers d’hommes dans des embuscades et des attaques nocturnes tandis que ses convois de ravitaillement disparaissaient. Les historiens notaient généralement qu’avec une année de plus, elle aurait peut-être tout de même remporté la victoire en forçant une bataille décisive devant la capitale de Daoine, mais l’invasion s’était effondrée lorsque les Praesi avaient de nouveau franchi la frontière sous l’Impératrice de l’Effroi Regalia. Après la défaite des habitants des Terres désolées et la mort de l’Impératrice, dont la forteresse volante s’était écrasée sur Laure, la Reine des Lames avait commencé à préparer une seconde invasion.
Alors les Guetteurs l’avaient assassinée dans son lit, au cœur même de son domaine.
Aucun souverain de Callow n’avait jamais oublié cet avertissement sans équivoque. Si l’Impératrice de l’Effroi Triomphante n’avait pas décimé la moitié de la population de Daoine lors de sa conquête du continent, le Duché serait peut-être encore aujourd’hui un État souverain. Les craintes d’un retour en force des Praesi, même après la mort de Triomphante, combinées à la diplomatie habile d’Eleanor Fairfax — favorisée par sa célèbre « amitié » avec la reine de Daoine — avaient abouti à la création du duché. Mais celui-ci était si éloigné de l’autorité du trône qu’il constituait de fait un État vassal, plutôt qu’une véritable partie de Callow. Cette situation s’était maintenue après la Conquête, grâce à un traité transférant à la Tour des tributs réguliers et des obligations militaires précises en temps de guerre. Mon Conseil dirigeant, qui n’avait vécu que peu de temps, n’y avait rien changé : l’envoyée de la duchesse Kegan avait catégoriquement rejeté l’idée que Daoine fût soumis à son autorité, et j’avais compris que je ne pouvais pas gagner cette bataille. À vrai dire, je n’étais même pas sûre de le vouloir. Daoine s’était toujours très bien débrouillé seul. Ne répare pas ce qui n’est pas cassé.
Quand mes soldats finirent par arriver à Denier, les portes étaient ouvertes et des rangées de légionnaires nous observaient depuis les remparts. Je pénétrai dans la ville d’un pas vif et ne ralentis qu’à l’approche d’un Taghreb portant les insignes de tribun d’état-major, escorté par deux rangs de soldats. J’ordonnai discrètement aux Gallowborne de les laisser passer, mais Farrier veilla à ce qu’ils encerclent aussitôt les légionnaires de la Quatrième dès qu’ils furent libérés.
— Dame Écuyer, me salua l’homme à la peau mate en me présentant un salut impeccable.
— Tribun d’état-major, répondis-je. Vous avez l’air d’apporter un message.
— Le maréchal Ranker vous demande de la rejoindre immédiatement, madame, dit-il.
J’inclinai la tête.
— Mes hommes ne sont pas encore installés, dis-je.
— Je m’en chargerais moi-même, ma dame, dit-il. Le maréchal aimerait vous informer que la duchesse Kegan traversera la rivière d’ici une cloche, accompagnée d’un groupe venu négocier avec nous. Si vous devez participer à la conférence, il faudra vous mettre au courant.
Je souris au Taghreb, tout en jurant copieusement en moi-même. Eh bien, adieu à mon projet de passer un jour ou deux à travailler sur Ranker avant de parler aux Deoraithe. Un de ces jours, j’allais forcer le Destin à prendre une forme physique, et ensuite j’allais le poignarder.