Chapitre 120
« Conquérir jusqu’à ce que toute la Création soit désert ou province : tel est l’idéal de Praes. Moquez-vous de leurs échecs si vous le devez, mais n’oubliez jamais leurs victoires. »
— Le roi Albert Fairfax de Callow, le Trois Fois Envahi
L’épée déchira la chair et l’os dans un bruit charnu, et la tête du garde roula sur le sol. Quel gâchis : Noir ne l’aurait pas poursuivi s’il avait fui. D’un rapide mouvement du poignet, le Chevalier aux yeux verts chassa le sang de sa lame et s’enfonça dans le sanctuaire de la Reine pirate, le pas lourd d’une sombre détermination.
« Des amateurs, lança Ranger à ses côtés. Ils n’avaient même pas organisé une vraie veille. »
« Ils se croyaient en sécurité, répondit Noir. »
« Ce ne sera plus le cas après ce soir, ajouta Warlock. Enfin, s’il en reste encore pour s’en rendre compte. »
La conversation était superflue, mais Noir s’était depuis longtemps habitué aux commentaires joyeusement morbides de Warlock, au point qu’ils ne lui faisaient presque plus rien. Il échangea tout de même avec Ranger un regard mi-amusé, mi-exaspéré. Ils croisèrent un autre corsaire en chemin vers la salle du trône, mais celui-ci n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche : Wekesa réduisit le haut de son corps en cendres. Après une année passée à se battre dans les ruelles contre ses rivaux et l’Ordre de la Main Blanche, sans parler de la guerre civile qui avait suivi, s’occuper des pirates était un jeu d’enfant. Ce n’était pas une raison pour relâcher sa vigilance, mais surestimer l’ennemi était tout aussi dangereux que le sous-estimer. Lorsqu’ils atteignirent les portes de la salle du trône de la Reine pirate, les bruits du carnage qui se déroulait dehors commençaient à leur parvenir. Jurons et cris de terreur déchiraient le silence nocturne, comme chaque fois que la Capitaine osait se déchaîner. Sans ralentir, Noir poussa les portes en bois flotté devant lui, prêt à mettre enfin un terme au massacre de la nuit.
« On envoie le Chevalier Noir et son escouade de la mort pour ma petite personne ? Je devrais m’en sentir flattée, ricana la Reine en se levant de son trône et en dégainant son sabre d’abordage. Alors, lequel de vous a envie de danser avec la mort, les enfants ? »
Ranger soupira et décocha une flèche dans la jambe de la Reine, si vite qu’on n’avait pas le temps de reprendre son souffle.
« C’est moi ou on ne s’en lasse jamais ? songea Warlock. Ils font toujours une tête hilarante quand on refuse de jouer le jeu. »
La Reine pirate s’effondra au sol dans un cri rauque, serrant sa jambe. Noir ne perdit pas une seconde : il franchit la distance et lui envoya son sabre d’un coup de pied.
« Vous avez raison, dit-il. Je suis le Chevalier Noir. »
« Vous n’avez donc aucun honneur… commença-t-elle.
— Non, répondit Noir en s’accroupissant à sa hauteur.
« Lâche le couteau, Pirate, lança Ranger. Sinon, la prochaine flèche t’atteindra en plein œil. »
Le métal cliqueta sur le sol. La Reine lâcha la lame qu’elle avait tirée de sous sa tunique, grimaçant.
« Bon, vous êtes forts et méchants, gronda-t-elle. Vous avez fait passer le message. Pourquoi suis-je encore en vie ? »
« Parce que tu as incendié la moitié de Thalassina il y a quelques mois, répondit Noir. »
« Tu vas me faire défiler dans Ater parce que j’ai été une vilaine fille ? demanda la pirate avec un sourire mauvais. Et dire que j’avais entendu que tu abandonnais tes vieilles conneries. »
« Vous m’avez mal compris, répondit le Chevalier Noir. Il faut du talent pour mener à bien une opération d’une telle ampleur. »
« Tu devrais retravailler ton discours de recrutement, mon mignon, ricana la Reine. Je ne suis pas très coopérative, là. »
Le regard de Noir se durcit.
« Votre navire amiral a été coulé. La plupart de vos lieutenants sont morts. Vous êtes à genoux dans votre propre siège du pouvoir, murmura-t-il. Il m’a fallu quatre personnes et une barque pour vous amener ici, Pirate. Vous m’avez demandé quel était mon message ? Le voici.Ne me forcez pas à me répéter. »
« Va te faire foutre, et toi avec, sourit la Reine pirate. Je ne hisserai pas le drapeau impérial, et je ne recevrai certainement pas d’ordres de la Tour. Fais de ton mieux, mon garçon : j’ai ri au nez d’hommes bien plus coriaces que toi. »
Les yeux de Warlock s’embrasèrent et le mage à la peau sombre fit un pas en avant, mais Noir leva la main pour l’arrêter.
« Vous vous faites appeler Reine pirate, mais j’ai remarqué que vos équipages se désignent parfois comme des corsaires, dit le Chevalier Noir. »
« Tu essaies de m’ennuyer à mourir, Chevalier ? Je te donne des points pour l’originalité. »
« Contrairement aux pirates, les corsaires opèrent parfois sous mandat officiel, dit Noir. Pas au sein de la marine d’un pays, mais comme… des auxiliaires, en quelque sorte. »
La Reine pirate le dévisagea avec méfiance.
« Si on ne pille pas Praes, alors qui ? »
« D’ici la fin de la semaine, la nouvelle que la menace pirate a été neutralisée se sera répandue dans les Cités Libres, dit Noir avec un sourire froid. Je m’attends à ce que les navires marchands reprennent bientôt la route de Thalassina. »
« Eh ben, t’en as du culot, siffla la Reine. Ils ne vont pas reprendre la fuite dès que je commencerai à aborder leurs bateaux ? »
« Pas si vous vous limitez à quelques-uns par mois, répondit Noir. L’entreprise est risquée, bien sûr, mais il y en aura suffisamment pour estimer que le jeu en vaut la chandelle. L’Empire de l’Effroi prélèvera évidemment sa part en échange du droit d’opérer dans ses eaux. »
« Donc, tu veux tenir mes navires en laisse, c’est ça ? ricana la pirate. Et si je refuse ? »
L’homme aux yeux verts posa le plat de sa lame sur ses genoux.
« C’est votre droit. »
Un long silence suivit, tandis que la Reine pesait l’offre. Elle finit par soupirer, cracha dans sa paume et la tendit à l’homme devant elle. Noir cracha dans la sienne sans ciller et ignora sa tentative puérile de lui broyer les doigts lorsqu’ils scellèrent leur accord. Il se releva.
« Une femme nommée Scribe viendra demain régler les détails de l’accord. Sur ce, je vous souhaite une agréable soirée, dit le Chevalier en rengainant son épée. Il se dirigea vers la porte, mais avant qu’il n’en franchisse le seuil, la Reine l’interpella.
« Chevalier, demanda-t-elle. Si j’avais refusé, qu’aurais-tu fait ? »
« J’aurais utilisé votre tête comme accessoire pour faire la même offre à votre second », répondit Noir, sans même se retourner tandis qu’il quittait la salle du trône de la Reine pirate.
Il n’y eut pas de lente transition entre le sommeil et l’éveil. J’étais endormie, puis je ne l’étais plus. Je roulai hors de mes couvertures, encore fatiguée, et traversai la pièce à pas feutrés jusqu’à la fenêtre. À en juger par le soleil, l’aube était passée depuis des heures. Je pris une couverture sur un fauteuil et m’en enveloppai, mais elle ne me protégea pas du froid. Je supposai qu’il ne venait pas de l’extérieur. J’expirai doucement en contemplant les jardins qui s’étendaient en contrebas et réfléchis au rêve de Nom dont je venais de sortir. Cela faisait un moment que je n’en avais pas eu. Je savais depuis des années que Noir s’était occupé des pirates des îles de Tidelesse après l’accession de l’Impératrice au trône, mais que l’un des porteurs de Nom y avait participé n’était pas de notoriété publique. Les pirates étaient à l’origine les survivants d’une flotte praesienne écrasée dans un port par la Thalassocratie ; savoir qu’ils finiraient par être contraints de servir à nouveau l’Empire avait quelque chose d’une ironie sinistre. Mais ce n’était pas pour me donner une leçon d’histoire que j’avais fait ce rêve. Des décisions m’attendaient.
Robber devait déjà avoir fait prisonniers des membres des Guildes Sombres. S’il y avait des Voleurs parmi eux, je devrais les relâcher, mais il resterait les Contrebandiers et les Assassins. Quelques mois plus tôt, j’avais songé à démanteler la Guilde des Assassins. Avant même que Ratface ne m’expose les difficultés logistiques d’une telle entreprise, j’en avais discuté avec l’Impératrice. Selon elle, toute l’opération était inutile. Je n’étais toujours pas d’accord. Il y avait une différence entre quelques hommes et femmes qui tuaient contre de l’argent, disséminés dans tout Callow, et une guilde organisée de tueurs. Elle avait peut-être raison sur un point : le temps et les ressources que je devrais investir dépassaient de loin les bénéfices à en tirer — à savoir, débarrasser ma patrie d’une bande de tueurs à gages maudits. La situation avait changé depuis notre conversation : à l’époque, je n’avais à m’inquiéter que des manigances de l’Héritière dans le sud. J’avais désormais d’autres chats à fouetter qu’une guilde qui tuait probablement moins de gens sur mon territoire chaque année que les accidents de la route.
Mon Nom me poussait à faire d’eux mes vassaux. Sans la moindre subtilité, d’ailleurs. Je serrai les poings, puis les desserrai. Je n’étais pas prête à prendre cette décision sans regarder l’un d’eux dans les yeux. Je m’éloignai de la fenêtre. D’abord le petit déjeuner, ensuite le spectacle. Hakram avait dû tout organiser à présent.
« Ce n’est pas une invention praesienne, tu sais, dit l’Adjoint.
« Hein, fis-je. Ça alors, c’est surprenant. C’est pourtant à eux qu’on l’associe. »
Le soleil avait fait fondre toute trace de givre laissée par notre passage sur la place Fairfax. Cela dit, personne n’aurait pu les voir de toute façon : la place était bondée, pleine à craquer d’habitants de Laure. Hakram avait dû placer des crieurs aux coins des rues pour rameuter les gens, car se contenter de clouer des affiches annonçant leur présence obligatoire aurait été parfaitement inutile. La grande majorité des habitants de la capitale ne savait pas lire, et pourtant Laure restait l’un des endroits les plus instruits de Callow. Certains Fairfax avaient encouragé l’érudition, sans jamais aller jusqu’à financer des académies comme le faisaient certaines principautés de Procer. Je me doutais qu’il aurait été difficile de justifier une telle dépense alors que les Légions pouvaient à tout moment marcher sur Summerholm. Il était impossible qu’une foule de cette taille — il devait y avoir vingt mille personnes rien que sur la place — garde le silence, mais elle était calme. L’apparition de mes légionnaires avait été si soudaine que personne ne savait vraiment quoi en penser.
« Les Miezans l’ont apportée avec eux par-delà la mer, me dit Hakram. C’était la punition réservée aux esclaves turbulents. »
Le grand orque se tenait à mes côtés. Je voyais le déplaisir sur son visage tandis qu’il parlait. Les orques ayant été des esclaves très recherchés dans l’Empire miezan, je pouvais deviner pourquoi.
« Donc, quand Triomphante l’utilisait, ça avait… des implications, murmurai-je.
L’Adjoint s’abstint d’ajouter « puisse-t-elle ne jamais revenir », même si sa main tressaillit lorsqu’il réprima le réflexe de porter ses jointures à son front.
« Je vous le dis parce que les Hauts Seigneurs penseront que cela fait partie du message que vous leur adressez, dit l’orque.
Je hochai la tête. Nous regardâmes tous les deux les hommes de Nauk traîner les usurpateurs vers les hautes croix de bois qu’on avait dressées au milieu de la place. Satang avait l’air hébété, mais Murad se débattait contre les deux légionnaires callowans qui le forçaient à avancer. L’un d’eux perdit patience et lui asséna un coup de main gantée en plein visage, lui ouvrant la lèvre. On hissa les deux Praesi sur les croix, puis un orque apporta des clous de fer et un marteau. Le cri rauque de Satang résonna sur la place tandis que le légionnaire clouait son premier poignet.
« Vous êtes pour moi des esclaves turbulents, marmonnai-je. Eh bien, voilà qui devrait attirer leur attention. »
« Ils vont tenter de vous faire censurer par la cour impériale, dit Hakram.
« La Cour qui m’inquiète n’est pas à Ater, répondis-je.
Un autre cri à vous retourner l’estomac résonna lorsque les légionnaires commencèrent à s’occuper de Murad.
« Rompre complètement avec la Tour aurait des conséquences, dit l’Adjoint. Auxquelles nous ne sommes pas en mesure de faire face. »
« Je me proclamerai vice-reine, pas reine, dis-je. Ça sous-entend que je réponds toujours à Sa Majesté l’Impératrice de l’Effroi. »
« Vous prétendez placer un territoire aussi vaste que Praes sous votre commandement direct, fit remarquer Hakram. Vous seriez davantage une alliée qu’une vassale. »
« Elle recevra un tribut et des soldats, dis-je. Elle a conclu le même accord avec le Duché de Daoine. »
« Tu n’es pas si bornée, gronda l’orque. Ne fais pas semblant. »
Callow n’était pas Daoine, évidemment. Ses champs nourrissaient les Terres désolées et sa population approchait celle de Praes. Le rapport de force était différent : Malicia ne pouvait pas me laisser déclarer de fait l’indépendance d’un territoire aussi vaste. Elle y perdrait beaucoup en prestige, en influence et en richesse. Si, d’une manière ou d’une autre, on la convainquait de l’accepter, elle devrait probablement faire face à des rébellions internes.
« J’en ai assez de laisser les Hauts Seigneurs avoir leur mot à dire ici, Hakram, dis-je.
« Je vous en prie ! hurla Murad, mais les légionnaires lui serrèrent les jambes et enfoncèrent un clou dans la chair et l’os.
« Alors, trouve des concessions à faire, répondit l’Adjoint. D’ici la fin de tout ça, nous aurons sur le terrain environ deux fois plus de légionnaires que nous. Un affrontement tournerait mal, et l’Impératrice donnera l’ordre si tu ne lui laisses pas d’autre choix. »
Je reconnus le bien-fondé de son argument dans un grognement maussade. Kilian n’avait pas eu tort sur un point : j’en avais assez des compromis. Le dernier clou transperça les chevilles de Satang Motherless, et les légionnaires essuyèrent leur armure du sang avec un calme professionnel avant de s’éloigner. Les deux hommes des Terres désolées pendaient mollement à leurs croix. À mon tour, maintenant.
« Le Conseil dirigeant est officiellement dissous, déclarai-je, en tissant un fil de pouvoir dans ma voix pour qu’elle porte à plusieurs rues à la ronde. À partir de cet instant, je prends le commandement de Callow jusqu’à la levée de la loi martiale. Un gouverneur général sera bientôt nommé pour administrer Laure. »
Je marquai une pause pour les laisser assimiler la nouvelle.
« Vous pouvez vous disperser », conclus-je.
Je laissai mon regard parcourir la foule. C’était là, en substance, le moment décisif de ma présence dans la capitale. Si une émeute éclatait, tout partirait en vrille : il me faudrait laisser une garnison et, après ça, la situation ne ferait qu’empirer. La scène avec les deux usurpateurs avait autant servi à les rassasier de sang qu’à leur rappeler que les rebelles mouraient dans d’atroces souffrances. Un silence comme on n’en entendait que dans une église régna sur la place. Puis le premier homme s’agenouilla. La suite fut comme une avalanche. En quelques instants, il ne resta plus un homme, une femme ou un enfant debout sur la place Fairfax. J’expirai lentement et repris contenance.
« Conduis-moi là où Robber les garde, ordonnai-je à Hakram, puis nous partîmes sans un mot.
Retourner dans le quartier des Docks éveilla en moi une étrange nostalgie. Autrefois, j’y avais gagné quelques pièces en échange de mon sang. Si seulement les affaires que je traitais aujourd’hui étaient encore aussi innocentes. L’entrepôt appartenait à la guilde des pêcheurs, même s’il s’agissait davantage d’une association informelle que d’un des véritables pouvoirs revendiquant ce nom. Il sentait le sel et le poisson séché, ce qui s’expliqua dès notre entrée : des rangées de crapets bleus et de bars à grande bouche pendaient au plafond. Je savais vaguement que le salage se faisait différemment dans d’autres régions de Callow, mais Laure était réputée pour sa méthode particulière. Les gens de Southpoole soutenaient que la leur était meilleure, mais ils avaient tout aussi tort là-dessus que sur le reste. Ce fut la pensée la plus légère que je m’autorisai avant de rendre mon visage impassible. La faiblesse n’avait pas sa place ici. Des légionnaires gardaient l’entrepôt, et au moins la moitié de la cohorte de Robber semblait avoir été déployée à l’intérieur.
Arbalètes en main, ils surveillaient les deux douzaines de Callowans qu’on avait tirés de leur lit la nuit précédente et amenés ici sans autre explication qu’un coup de pied dans le dos s’ils n’avançaient pas assez vite. Je remarquai qu’aucun n’était ligoté, à l’exception d’un couple. Un homme et une femme qui avaient l’air — et l’odeur — de tanneurs, mais que toute une dizaine de gobelins surveillait en permanence. Robber s’avança vers moi d’un pas fanfaron, un peu de sang sur la lèvre inférieure, et m’adressa un nouveau salut massacré.
« J’ai une surprise pour toi, patronne, annonça le tribun spécial.
« Pourvu que ce ne soit pas un cadavre, dis-je.
Avec lui, c’était toujours un maudit cadavre. Il était comme le chat le plus meurtrier du monde, sauf que c’était pire parce qu’il était censé avoir une conscience. Ou l’équivalent gobelin, en tout cas. Probablement plus de couteaux.
« Jamais de la vie, répondit la créature aux yeux jaunes, profondément offensée. Je suis une âme douce et sensible. On me comprend simplement de travers. »
« Je t’ai vu manger le doigt d’un homme, une fois, dis-je.
« Ben, il était mort, répondit Robber en haussant les épaules. C’est pas comme s’il allait s’en servir. »
Il prit soin de parler assez fort pour que nos invités l’entendent. Je me demandais autrefois s’il faisait ce genre de choses pour se divertir ou pour mener ses interrogatoires, avant de comprendre que, pour lui, il n’y avait pas vraiment de différence entre les deux.
« Alors, qu’est-ce que tu m’as déniché ? demandai-je.
Entrer dans son jeu ne ferait que précipiter cette conversation dans une nouvelle spirale de folie et de manipulations.
« La Guilde des Contrebandiers, dit-il. Tous, sauf mon cadeau. Ces deux “tanneurs” qui ont assez d’acier et de poison sur eux pour tuer un petit village. »
Je haussai un sourcil.
« Comment tu les as trouvés ? demandai-je.
« Ratface les avait signalés comme membres potentiels dans ses rapports, dit le gobelin. On a juste eu à enfoncer la porte en hurlant pour vérifier si c’était vraiment le cas. »
Je résistai à l’envie de me frotter l’arête du nez. Des résultats, Catherine, me rappelai-je. Il obtenait tout de même des résultats.
« Il y en a qui occupent un rang élevé ? demandai-je.
« Les deux plus hauts gradés des Contrebandiers de la ville, répondit-il d’un ton enjoué. J’allais leur arracher l’info à la torture, mais ils n’arrêtaient pas de me le dire. Ils avaient l’air de croire que ça nous ferait les relâcher. »
« Noir tolérait leurs activités, dis-je. Ils n’ont pas l’habitude que les Légions s’intéressent à eux. »
Pour mon maître, il était plus utile de surveiller ce qui entrait illégalement à Callow que de mettre fin à leurs activités. Le connaissant, il avait probablement considéré qu’échapper aux taxes et aux droits de douane constituait une sorte de paiement.
« Ils manquaient de prudence, ricana Robber d’un air mauvais. Si ce sont là les meilleurs criminels que ton peuple a à offrir, pas étonnant que tu sois allée chercher Praes pour régler les problèmes. »
« Le budget est dans le rouge, le prévins-je. Ne crois pas que je ne vendrai pas ta peau à Mercantis pour quelques cuivres. »
« Je t’en prie, gloussa-t-il. Je suis le repose-pieds officiel de la reine de Callow. Je vaux bien quelques pièces d’argent. »
Je parvins à ne pas grimacer, de justesse. Ce n’était pas l’histoire du repose-pieds — c’était une vieille plaisanterie entre nous — mais cette histoire de « reine ». Il m’avertissait que les soldats de la Quinzième s’attendaient à ce que je porte une couronne une fois le désordre réglé. Les prochains mois s’annonçaient comme une traversée sur un fil de funambule. Je le laissai repartir en dandinant, comme s’il avait gagné. Ces petites « victoires » le rendaient généralement heureux un jour ou deux, et quand il était de bonne humeur, il s’attirait beaucoup moins d’ennuis.
« Les Assassins te surveillent, dit doucement Hakram.
Je savais qu’il valait mieux ne pas regarder.
« Parlons donc à nos invités, grognai-je.
Je fis signe à la cohorte gobeline de faire avancer les prisonniers et de les asseoir sur une rangée de caisses en bois. Quelques-uns me reconnurent, apparemment, car dès que je m’approchai, ils prirent la parole.
« Dame Foundling, lança un homme d’une cinquantaine d’années. Je dois protester, c’est tout à fait inutile ! Nous aurions pu nous rencontrer dans nos bureaux… »
Je jetai un coup d’œil à la lieutenante derrière lui. Elle sourit, puis lui fracassa la base en cuivre de son arbalète sur la nuque.
« Mettons les choses au clair, dis-je. Ceci n’est pas une visite de courtoisie. Si vous voulez quitter cette pièce vivants, oubliez l’idée que l’accord conclu avec Noir vous protège d’une quelconque manière. »
Je jetai un regard glacial à la foule et vis quelques-uns frissonner.
« Je ne suis pas lui, dis-je. J’attends autre chose de vous. »
Un rire aigu s’éleva plus loin dans la file. C’était une femme d’une vingtaine d’années, à qui il manquait un œil. Elle avait l’air d’avoir déjà participé à quelques bagarres.
« De l’esbroufe, dit-elle. Tu n’as pas les couilles de t’opposer au Seigneur Charogne. On sait tous à qui tu obéis. »
Je l’observai un instant.
« Étrangle-toi avec ta langue, prononçai-je.
Son œil s’écarquilla. Elle essaya de respirer, mais ne le pouvait pas, et se griffa désespérément la gorge. On aurait entendu une épingle tomber dans l’entrepôt lorsqu’elle s’effondra au sol, le visage bleu.
« J’espère, dis-je, que cela ne se reproduira pas. »
Plusieurs Contrebandiers s’étaient pissé dessus. Je plissai le nez, dégoûtée. Robber avait raison, ils étaient devenus mous sous la protection impériale.
« Callow est en guerre, dis-je. On vous a appelés à servir. »
L’homme qui avait parlé plus tôt — il devait être le chef local — acquiesça, totalement soumis. Ses mains tremblaient.
« Tout ce dont vous aurez besoin, Dame Foundling, balbutia-t-il.
« Vous enverrez des représentants à la Quinzième, dis-je. Ils se mettront à la disposition du tribun de l’Intendance, Ratface, et obéiront à chacun de ses ordres. Pendant ce temps, rassemblez des vivres pour une armée en marche. Vous approvisionnerez mon armée par le Wasaliti pendant qu’elle se dirigera vers le sud. Je n’ai aucune patience pour les parasites tandis que le pays est assiégé. »
Cela devrait permettre à Juniper de manœuvrer comme elle en avait besoin. Marchford ne disposait tout simplement pas des réserves nécessaires à une campagne prolongée, et avec la guerre à Wolof ainsi que le rassemblement des légions du général Istrid près de Vale, nous n’aurions pas le temps de réquisitionner ce qu’il nous fallait. Je me tournai vers les deux Assassins, qui avaient observé toute la scène en silence. Je vis qu’ils n’avaient pas peur. Ils n’étaient pas du genre à se laisser facilement déstabiliser, contrairement aux contrebandiers.
« Aucun de nous n’a le pouvoir de satisfaire les exigences que vous pourriez avoir, dit l’homme.
« Même le chef de notre Guilde à Laure ne le pourrait pas, ajouta la femme en haussant les épaules. Tuez-nous, si vous le devez. Ça ne changera rien. »
« Vous pouvez transmettre un message, dis-je. Cela suffira. »
« Et vous croyez que le Maître de la Guilde vous écoutera ? demanda l’homme en penchant la tête.
« Nous avons vu vos hommes essayer de nous trouver, me dit la femme. Vous pouvez élaguer les branches, si vous voulez. L’arbre survivra. »
Quelques mois plus tôt, j’avais demandé à Ratface de me trouver les Assassins, afin de pouvoir les éliminer d’un seul coup. La colère qui m’avait animée alors — cette indignation vertueuse à l’idée qu’une bande de tueurs puisse semer le chaos dans Callow sans en subir les conséquences — n’était plus aussi vive qu’autrefois. Je n’avais plus de rancune à gaspiller pour de simples mortels, pas alors que j’affrontais des forces qui envisageaient de m’arracher le cœur pour me lancer un simple avertissement.
« Je ne vous tuerai pas, répondis-je doucement. Oh non. Je vous ramènerai à Marchford, puis je laisserai l’Apprenti extraire de vos esprits les informations dont j’ai besoin. »
Le corps de la femme se raidit très légèrement.
« Vous y survivrez probablement, poursuivis-je avec désinvolture. Mais pas sans séquelles. Ce qu’il restera de vous, je l’échangerai contre une faveur auprès de la Cour d’Hiver. Les faës aiment bien leurs petits jeux. »
Je sentis la pièce se refroidir autour de moi.
« Je doute que vous, en revanche, appréciiez, dis-je. L’Hiver a tendance à ne pas faire dans la douceur. »
« S’en prendre à nous vous obligerait à mobiliser des hommes dont vous avez besoin ailleurs, dit la femme.
L’assassin jeta un coup d’œil à sa compagne, puis soupira.
« Un message peut être transmis », concéda-t-il.
« Dites à votre Maître de la Guilde qu’il est sous surveillance, dis-je froidement. Ses actes au cours des prochains mois détermineront si je passe vos rangs au fil de l’épée et par le feu, avec toutes les méthodes pires encore auxquelles je me suis abstenue de recourir. »
La femme acquiesça lentement.
« Et vos conditions ? demanda-t-elle.
« Tout contrat passé à Callow devra être soumis à mon bureau, dis-je. Qu’un simple cordonnier meure sans mon aval, et je vous arrache jusqu’à la racine. Mais vous n’avez pas à craindre de manquer de travail. »
J’esquissai un sourire mince.
« J’ai une liste, dis-je. Et elle s’allongera encore avant que tout soit terminé. »
L’homme réfléchit un instant.
« Et si le Maître de la Guilde accédait à votre demande, vous vous occuperiez directement de ces affaires ? »
« C’est moi qui m’occuperai de vous, dit l’Adjoint à mes côtés. Vous ne me raterez pas. Il n’y a pas beaucoup d’orques qui en ont une. »
Il leva sa main d’os et en montra les doigts. Même endurcis, les Assassins en furent visiblement mal à l’aise. Après tout, ils étaient toujours callowans. La nécromancie était l’outil de l’Ennemi, et l’un des plus répugnants.
« Vous pouvez partir, dis-je en faisant signe aux gobelins de détacher les Assassins.
Comme si cette guerre ne suffisait pas, il fallait aussi que je me préoccupe de celle qui suivrait. Quand les Hauts Seigneurs frapperaient à une porte et que Procer se glisserait par l’autre, il faudrait des marchandises mal acquises et des cadavres. Tout ce que cela me coûtait, c’était un principe.
Et je n’en avais bientôt plus.