Chapitre 119
« Une alliance de vainqueurs est comme un foyer en été. »
– Julienne Merovins, dixième Première Princesse de Procer
J’avais rencontré quelques Héros depuis que j’étais devenue Écuyer, et la Voleuse était l’une des plus difficiles à cerner. C’était, de toute évidence, une égocentrique. Pourtant, elle n’avait pas certains des traits communs aux Héros les plus arrogants : l’Épéiste Solitaire comme le Prince Exilé — le Prince, surtout — avaient été presque surnaturellement beaux. Après tout, l’apparence d’un Nommé changeait généralement pour refléter l’image qu’il avait de lui-même. Or la Voleuse n’était pas particulièrement jolie, constatai-je en l’observant. À peine cinq centimètres de plus que moi, c’était une femme maigre aux cheveux courts et sombres, et aux yeux bleu-gris. Le cuir qu’elle portait toujours avait été taillé à sa mesure, mais n’était pas particulièrement serré : comme moi, elle n’aurait pas eu grand-chose à montrer si ça avait été le cas. Surtout, il lui manquait lepoids dans sa présence que j’avais fini par associer aux Nommés puissants. William, malgré tous ses défauts, avait su envoûter une salle pleine de rebelles en quelques mots. J’avais du mal à imaginer la Voleuse faire de même.
« Tu es sûre que tu aurais dû enlever ton casque ? » sourit l’héroïne. « Tu as vu combien une telle erreur peut coûter cher. »
Je retirai ma main du bras du fauteuil, puis m’assis lentement. De toute évidence, le siège n’était pas conçu pour accueillir quelqu’un en armure de plates, et il gémit sous mon poids.
« On va jouer à qui menace le mieux l’autre ? » demandai-je sans détour. « Voleuse, la dernière fois qu’on s’est rencontrées, j’aurais pu te tuer d’une main attachée dans le dos. Depuis, j’ai assassiné un demi-dieu pour gagner en puissance. On sait toutes les deux comment ce combat se terminerait. »
Le regard de l’autre femme se fit glacial.
« Dans un combat loyal, peut-être, répondit-elle. Je n’ai pas l’habitude de me battre loyalement. »
Je reniflai.
« Et moi, si ? répliquai-je. Écoute, je suis aussi prête à me battre que le prochain méchant, mais si j’ai l’occasion de tirer dans le dos de quelqu’un, à la faveur de l’obscurité, tu peux être sûre que je la saisirai. »
« Comme c’est étonnant, ricana-t-elle. »
« Eh bien, jepasse beaucoup de temps avec les gobelins ces derniers temps, dis-je. Mais je dois dire que cette pique est un peu fort de café, venant de quelqu’un dont le Nom tout entier tourne autour du vol. »
La Voleuse eut un sourire en coin.
« Ah ? Tu es mécontente que ton trésor ait disparu ? »
« Oui, dis-je avec un sourire pincé. Je vais devoir trouver de quoi nourrir et loger au moins cent mille réfugiés, tout en menant une campagne militaire, et je n’ai pas les fonds nécessaires. »
« La Tour paiera », balaya la Voleuse.
« La Tour règle des troubles internes, et je m’apprête à lui cracher à la figure, dis-je. Elle ne me donnera pas un seul sou de sitôt. »
« Les méchants qui se poignardent dans le dos au premier signe de difficulté, ricana l’héroïne d’un air mauvais. L’histoire a tendance à se répéter, n’est-ce pas ? »
« Je ne… » commençai-je, avant de m’interrompre. « Ohva te faire foutre. »
Elle cligna des yeux, surprise.
« Pour qui tu te prends, au juste ? demandai-je. »
« Pour une héroïne,méchante, répondit-elle. »
« Quelqu’un a tenté de violer l’esprit d’une ville de cent mille habitants l’an dernier, Voleuse, et ce n’était certainement pas quelqu’un de mon camp, lançai-je. Tu crois que d’avoir été la sbire de William pendant quelques mois te donne le droit d’être une connasse pour toujours tout en conservant le beau rôle ? Détrompe-toi. »
« Je me suis opposée à ça, siffla la Voleuse. »
« Les paroles s’envolent, dis-je. Tu aurais pu prendre position. Tu ne l’as pas fait. Voilà qui est héroïque, hein ? »
« J’ai peut-être commis des erreurs, dit-elle entre ses dents serrées. Je les assumerai. Mais au moins, tu sais ce que je ne suis pas ? Une collaboratrice à la con. »
Mon visage se figea. On m’avait déjà traitée de traîtresse. Par une foule à Summerholm, alors que je venais d’obtenir mon Nom, puis par l’Épéiste Solitaire dans les mois qui avaient suivi. Mais c’était la première fois que quelqu’un me traitait de collaboratrice en face. Sans doute pas mal de gens l’avaient pensé par le passé, mais je ne l’avais jamais entendu à voix haute. Ça me blessa plus que je ne l’aurais voulu, même à présent. Les choses qui contenaient une part de vérité avaient souvent cet effet.
« J’ai choisi la voie qui nuirait le moins à Callow, dis-je. »
« Tu as choisi de vendre ton âme aux Dieux infernaux, répliqua-t-elle sèchement. »
« J’ai vu les Hashmallim de près, à Liesse, dis-je. Si tu crois que ton camp est plus clément que le mien, c’est que tu as trop écouté les histoires. »
« Mon “camp” n’a pas volé tout un putain de royaume, rétorqua-t-elle. »
Je haussai les épaules.
« Et qu’a-t-il fait pour le libérer depuis ? demandai-je. »
« Il s’est rebellé, dit la Voleuse. Et tu as assassiné ceux qui l’ont fait. Je suis sûre qu’ils se sont sentis trèssauvés. »
« Tu crois que couronner Gaston Caen aurait aidé ce pays ? demandai-je en me penchant en avant. Dieux, Voleuse, cet homme s’est enfui en exil avant même que la première légion ait aperçu Vale pendant la Conquête. C’était un lâche fini, et la Première Princesse le tenait à sa botte. »
« C’est ce que tu prétends, ricana l’héroïne. »
« C’est ce que disent lesfaits, répliquai-je froidement. Tu crois qu’elle a investi autant d’argent dans une rébellion vouée à l’échec pour rétablir une vieille rivale du Principat ? Elle voulait faire de l’ouest un protectorat pour repousser Praes, c’est tout. »
« Elizabeth de Marchford serait devenue reine, dit la Voleuse. Elle ne se serait pas contentée de ça. »
« Tu crois qu’elle aurait eu le choix ? insistai-je. Après que Praes aurait brûlé les terres en partant, qui aurait prêté l’argent et les récoltes nécessaires pour faire survivre Callow à l’hiver ? »
« Ça aurait été la faute de l’Empire, siffla-t-elle. »
« Dieux d’en Bas, j’en ai assez d’entendre parler de faute, criai-je. De faute, de culpabilité et de Bien : rien de tout çane règle quoi que ce soit. Si tu veux une solution, il faut composer avec la réalité. Avec ce qui existe, pas avec ce joli petit monde qui “devrait exister”. Praes aurait agi dans son intérêt, ce qui signifiait mettre le pays à feu et à sang. Procer aurait agi dans son intérêt, c’est-à-dire faire de nous un protectorat. Celui qui ne tient pas compte de ça quand il élabore un plan ne fait pas de projets : il se ment à lui-même. Voilà ce que je ne supporte pas chez vous tous. Vous croyez qu’il suffit de faire ce qui est juste ? Va te faire foutre. J’ai dû me salir les mains pour en arriver là, Voleuse. Ça ne m’a pas plu, et certaines de mes actions me hanteront jusqu’à ma mort. Mais les seules victoires propres sont celles des histoires. Prêche autant que tu veux,moi, j’ai obtenu des résultats. »
Je haletais, à bout de souffle, et ma voix s’était apaisée.
« Lequel de ces foutus types de votre camp peut en dire autant ? demandai-je. »
« Parfois, il faut prendre position même en sachant qu’on ne peut pas gagner, dit-elle. »
« C’est l’orgueil qui parle, répliquai-je. C’est tuer des gens au nom de tes principes, et je ne vois rien de plus égoïste. »
La Voleuse eut un rire amer.
« Tu sais, ce que tu dis n’est pas faux, admit-elle. Mais rien de tout ça n’aurait eu d’importance si tu avais été une héroïne. »
J’étais dans cette partie depuis assez longtemps pour que la surprise ne se voie pas sur mon visage.
« William n’était pas fait pour diriger, poursuivit la Voleuse. Il était mauvais à ce jeu. Mais quand je repense à notre groupe, je ne peux m’empêcher de croire qu’il aurait dû y avoir un chef. Nous étions tous nés à Callow, à l’exception de la Barde Errante — et je ne suis même pas convaincue qu’elle était censée en faire partie. Un Nommé pour chaque Calamité, si tu avais choisi le camp du Bien. Et nous avons tous vu ce dont tu étais capable face à un combat perdu d’avance. »
« Je connais les Calamités, dis-je. Je sais mieux que la plupart de quoi elles sont capables. Ce n’était pas un combat qu’on pouvait gagner. »
« Les Cieux savent rétablir l’équilibre, dit-elle. »
« On se tourne vers la prière quand on n’a plus de plans, répliquai-je. Je n’ai pas de patience pour ça. »
Sur ce point, au moins, j’étais vraiment l’héritière de Noir.
« Ce que tu as bâti s’effondre, dit la Voleuse. »
« D’ici la fin de l’année, il n’y aura plus de gouverneur praesi à Callow, dis-je. »
« Je ne parle pas des gouverneurs, dit-elle. Je parle du Conseil dirigeant. »
« C’est terminé, dis-je avec lassitude. J’ai essayé, ça a échoué. À l’aube, ils seront morts tous les deux et je ne céderai plus jamais cette autorité. »
L’héroïne fronça les sourcils.
« Tu vas te proclamer reine, dit-elle. »
« Vice-reine, probablement, dis-je. Un titre cérémoniel : je ne peux pas diriger le pays tout en faisant la guerre à l’étranger, et il est devenu évident que je ne suis pas très douée pour ça, de toute façon. Je nommerai un gouverneur général pour tout gérer et ne garderai le pouvoir que de nom. La Tour n’acceptera personne d’autre qu’un méchant à la tête de Callow. »
La Voleuse me fixa longuement.
« Qu’est-ce que tu veux, Écuyer ? demanda-t-elle. Je croyais que tu étais venue me menacer ou me forcer à me battre, mais ce n’est manifestement pas le cas. Pourquoi sommes-nous là ? »
« Un dixième, dis-je. »
L’héroïne cligna des yeux.
« Quoi ? »
« Tu peux garder un dixième du trésor, dis-je. Le reste retourne dans le coffre. »
« Tu essaies de me soudoyer avec des pièces qui sont déjà en ma possession ? demanda-t-elle. »
« Non, je t’embauche, toi et la Guilde des Voleurs, dis-je. »
« Nous ne sommes pas à louer, dit la Voleuse. »
« Très bien, je vous fais un “cadeau” en prévision de services à venir, alors, grognai-je. Je dois te faire un clin d’œil ou on se comprend ? »
« Ce n’est pas… » L’héroïne s’interrompit avant d’achever sa phrase. « Pour quoi veux-tu nous embaucherau juste ? »
« L’Impératrice et Noir entretiennent des réseaux d’informateurs qui se sont tissés sur quarante ans, soutenus par les Légions de la Terreur, dis-je. La Première Princesse a cent mille vétérans aguerris et la nation la plus riche de Calernie à ses pieds. Si je veux jouer dans la même cour, il me faut des gens talentueux, et il me les fauttout de suite. Tes hommes sont des criminels, mais ce sont des criminels présents dans toutes les villes callowaniennes et disposant d’une foule de contacts à l’étranger. Pour l’instant, je n’ai des yeux que dans les Légions et les Terres désolées : je suis aveugle partout ailleurs, et ça m’a déjà coûté cher. »
« Je suis une héroïne, me rappela la Voleuse. »
« Si William s’était contenté de tuer des criminels dans les rues de Summerholm, je lui aurais versé un salaire et donné un foutu insigne, répondis-je franchement. Je travaille avec des monstres parce qu’ils me donnent les moyens de faire ce que je dois faire, pas parce que je me berce d’illusions sur leur nature. Je ne combats pas les Héros par principe, Voleuse, je les combats parce qu’ils ne cessent d’essayer de me tuer et de semer le chaos à Callow par la même occasion. »
« Et si je refuse de coopérer ? demanda-t-elle d’un ton léger, mais son regard trahissait son sérieux. »
« C’est là que je suis censée dire : “Si tu n’es pas un atout, tu es un fardeau”, c’est ça ? soupirai-je. Je récupère le trésor, voilà ce que je fais, parce que j’en ai besoin. Et tant que tu ne te mets pas en travers de mon chemin, je ferai poliment comme si tu n’existais pas. »
J’esquissai un sourire pincé.
« Et je crois que tu le feras, poursuivis-je. Que tu ne te mettras pas en travers de mon chemin. Ce n’est pas comme si tu voulais voir l’un de mes adversaires l’emporter à ma place : je suis le moindre mal. Et puis, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, les loups sont aux portes. Je n’ai ni le temps ni l’énergie de gaspiller mon temps en querelles stériles. »
La Voleuse me fixa en silence. Je soutins son regard sans ciller.
« Assassin a essayé de me recruter quand j’ai reçu mon Nom, dit-elle soudain. »
« On m’a dit qu’il était d’un naturel très jovial, répliquai-je. »
« La conversation n’a pas pu durer plus d’un quart d’heure, dit la Voleuse. Encore aujourd’hui, j’en frissonne quand j’y repense. Cette…chose, c’était la mort incarnée. »
J’ignorais où elle voulait en venir, alors je gardai le silence.
« Et pourtant, dit l’héroïne, je crois que tu es peut-être le méchant le plus dangereux que j’aie jamais rencontré. »
« Tu n’as jamais rencontré Noir, dis-je. »
« Ce n’est pas une question de puissance, répondit la Voleuse. Tu donnes envie de te suivre. Parce que tu es cohérente, parce que tu obtiens des résultats. Je devrais essayer de te tuer ce soir, parce que si je ne le fais pas, tu risques bien de détruire Calernie au-delà de toute réparation. »
« Le feras-tu ? demandai-je. »
Le silence s’installa.
« La Baronne Kendal est toujours en vie, dit la Voleuse. Elle a été blessée, mais s’est réfugiée dans la cathédrale. Les prêtres la cachent. »
J’acquiesçai lentement, puis me levai.
« Il faudra que le trésor soit de retour dans le coffre avant mon départ, dis-je. »
« Moins notre dixième, sourit amèrement la Voleuse en levant les yeux au plafond. »
Je me dirigeai vers la porte, la dépassant au passage.
« Écuyer, dit-elle. Non, Foundling, maintenant, je suppose. Si jamais tu deviens ce contre quoi tu prétends lutter… »
« Alors des gens bien plus dangereux que toi m’abattront, répondis-je en m’éloignant. »
J’avais eu le dernier mot, songeai-je, surtout parce qu’elle n’avait rien à répondre.
« Dame Écuyer, me salua Orim le Sinistre. »
Il avait dormi jusqu’à peu. J’avais appris à reconnaître les signes chez les orques : leur voix devenait un peu plus grave et ils montraient les dents plus souvent. Le général était presque aussi grand que Hakram, qui l’était exceptionnellement pour un orque, et sa peau affichait une teinte jaune-vert que je n’avais vue jusque-là que chez les gobelins. C’était rare dans les Steppes Mineures, le savais-je : presque tous mes légionnaires originaires de là-bas avaient la peau d’un vert si sombre qu’il en paraissait noir. Je savais peu de choses sur l’homme lui-même. Lorsqu’il était devenu évident qu’il resterait l’un des personnages importants de Laure dans un avenir proche, j’avais interrogé mes propres orques à son sujet, mais n’en avais tiré que quelques vagues renseignements. Juniper m’avait dit qu’il avait été le chef des Hommes Silencieux avant que Noir ne le recrute au milieu de la guerre civile ; c’était l’un des plus grands clans des Steppes Mineures. Nauk se souvenait qu’il s’était illustré dans sa guerre contre les Déoraithe du Mur, et Hakram savait seulement qu’il avait jadis exterminé un clan plus petit en une seule nuit parce que ses membres lui avaient volé quelques bêtes. Vu le surnom que sa légion avait gagné pendant la Conquête, cela ne m’étonnait pas :Exterminatus.
La Cinquième avait été sous les ordres du maréchal Grem pendant son assaut contre le Mur, une campagne destinée à s’assurer qu’aucun Déoraithe ne rejoindrait l’Armée de Callow aux Champs de Streges. Après avoir pris l’un des forts, Orim le Sinistre avait passé tous les soldats au fil de l’épée, car garder des prisonniers aurait ralenti sa marche. Cela s’était produit loin de Laure, toutefois. Dans la capitale, il avait la réputation d’un commandant juste, mais distant, qui n’hésiterait pas à recourir à la violence si on le poussait à bout. Son inimitié déclarée avec feu le gouverneur Mazus lui avait valu une certaine estime, car les légionnaires de la Cinquième s’étaient fait un devoir de remettre les hommes du gouverneur à leur place dès qu’ils le pouvaient. J’avais grandi en voyant de grands orques en armure casser les dents des gardes municipaux qui dépassaient les bornes ; cela m’avait beaucoup appris à comprendre que les peaux-vertes n’étaient pas l’ennemi. C’était il y a longtemps. Mon ascension au Conseil dirigeant ne m’avait pas permis de mieux connaître l’homme, car il avait pris ses distances avec celui-ci après s’être assuré que la Cinquième n’aurait pas à obéir aux ordres de ses membres.
« Général Orim, répondis-je. »
La pièce de la caserne était presque vide, signe évident que l’orque ne l’utilisait pas souvent. D’après mon expérience, les peaux-vertes aimaient décorer les lieux où elles séjournaient plus de quelques semaines avec les trophées de leurs victoires. L’état-major de la Cinquième était introuvable : Orim avait apparemment compris que cette rencontre n’aurait rien d’ordinaire. À part une table, une cruche remplie d’un alcool sombre — presque vide à présent — et deux gobelets, il n’y avait pas grand-chose à voir. On ne m’avait pas offert à boire et je n’avais rien demandé : les orques buvaient des alcools assez forts pour faire des trous dans tout ce qu’ils touchaient. C’était une question de différence dans la façon dont leur estomac supportait l’alcool, m’avait expliqué Hakram. Comme il se trouvait, il était assis à côté de moi, en face du général. Il vida son gobelet et poussa un petit soupir de satisfaction.
« Les boissons de Callow n’ont pas le même goût, dit l’Adjoint. »
« On fait du vin acceptable dans le nord, répondit le général, amusé. Mais rien qui approche lebrannahal. »
Je plissai les yeux. Je ne connaissais pas ce mot. Il venait, pensais-je, d’un ancien dialecte du Kharsum, mais je ne reconnaissais que la partie qui signifiait « feu ». Quant à la mention du nord de Callow, elle faillit me faire grimacer. Le « vin » du nord d’Ankou était en réalité une eau-de-vie très concentrée, fabriquée par les fermiers et les éleveurs dans les champs. On disait qu’en cas de besoin, elle pouvait remplacer l’huile de lampe.
« Main-Morte me dit que tu es chargée de maintenir l’ordre dans la ville, dit soudain Orim. »
De la bouche d’un Praesi, l’emploi de son surnom plutôt que de son Nom aurait été une insulte. Mais, chez un orque, cela signifiait autre chose. Les Clans n’avaient pas vraiment de titres, à part celui de chef. Même leurs rares mages ne se distinguaient guère du reste du groupe. Les orques qui se faisaient remarquer d’une manière ou d’une autre recevaient un surnom, et l’utiliser pour quelqu’un qui n’appartenait pas au même clan était une marque de respect. De toute évidence, l’Adjoint avait fait quelques progrès ici pendant que je m’activais en ville.
« J’ai les usurpateurs sous ma garde, dis-je. Je les ferai exécuter en public au matin, puis je rétablirai un gouvernement civil. »
« La loi martiale est en vigueur, gronda Orim. »
« Nous n’avons pas assez de soldats à gaspiller pour la faire respecter, répondis-je calmement. J’ai besoin que vous rejoigniez le général Istrid au plus vite. »
« Elle connaît les gens d’ici, général, dit Hakram. Si elle dit que la paix tiendra, elle tiendra. »
Le vieil orque concéda le point d’un grognement.
« Où va la Quinzième ? demanda-t-il. »
« J’ai envoyé Juniper au sud, dis-je. Elle recrutera des hommes supplémentaires en chemin. »
« Elle devrait marcher sur Vale, déclara l’orque sans détour, pour placer ses soldats sous les ordres de sa mère. »
« Cela n’arrivera pas, répondis-je franchement. Les forces resteront divisées pour la campagne. »
« Le Conseil dirigeant est mort, dit Orim. Et il n’avait pas autorité sur les Légions même quand il respirait encore. »
« Je suis l’Écuyer, dis-je froidement. Sa Majesté l’Effroyable est occupée à Wolof, et Noir est à l’étranger. Mes ordres ne sont pas discutables. »
Le visage du général se durcit.
« Fléau-des-Chevaliers a fait deux guerres et cent escarmouches, gronda-t-il. Moi aussi. À ton actif, tu as quoi ? Trois batailles à moitié ratées ? Les soldats devraient aller à Vale. »
« Je pourrais faire de cette discussion une question de pouvoir, répondis-je avec désinvolture. Nous savons tous les deux qu’avec une parcelle de pouvoir, je pourrais t’ordonner de te noyer, et tu le ferais. Mais je n’en ai pas besoin. J’ai des informations que tu n’as pas. La chaîne de commandement est claire.Exécute mes ordres. »
L’orque faisait deux fois ma taille. Couvert de cicatrices, débordant de muscles et capable de briser la nuque d’un homme à mains nues, il savait pourtant qu’il ne valait mieux pas essayer de m’impressionner. Orim jeta un coup d’œil à Hakram et n’y vit que de la glace. L’Adjoint avait choisi son camp depuis longtemps. Le général renifla avec mépris, mais n’insista pas.
« Tu auras des ordres pour le général Istrid, dit-il, proposant tacitement de les transmettre. »
« Juniper est déjà en contact avec elle par scrutation, dis-je. Fléau-des-Chevaliers marchera sur Holden dès que tes hommes seront arrivés. »
Le vieil orque fronça les sourcils.
« Nous sommes presque certains que les faës peuvent se téléporter d’un bastion à l’autre, dit-il. »
« C’est le cas, confirmai-je. Nous disperserons leurs forces grâce à plusieurs assauts, afin que tu n’aies pas à en subir tout le poids. »
« Et tu crois qu’ils vont laisser le général Juniper flâner jusqu’au sud ? demanda-t-il avec scepticisme. Ils ont des groupes de pillards sur le terrain. »
« Et la Diaboliste a une armée en campagne, dis-je. Jusqu’ici, la Cour d’Été s’est abstenue d’attaquer Liesse. J’y ai envoyé deux Nommés pour y remédier. Il faudra s’occuper d’Akua Sahelian après avoir repoussé les faës, et je ne veux pas que ses troupes soient fraîches à ce moment-là. »
L’Apprenti n’avait guère apprécié de se retrouver avec l’Archère, mais envoyer l’un ou l’autre seul aurait tourné au désastre.
« Mon détachement stabilisera Laure, puis nous reprendrons la route, poursuivis-je. Direction Denier. J’ai l’intention de libérer les légions de la maréchale Ranker, si je le peux. »
Les yeux sombres d’Orim s’attardèrent sur ma peau, rappel visible que j’étais au moins à moitié déoraithe par le sang.
« On ne peut pas faire confiance à Kegan, dit-il. Elle n’a jamais été à l’aise sous la Tour. Les Fairfax la laissaient gouverner à sa guise, sans même exiger de tribut. »
« Je sais ce qu’elle veut, dis-je. Cela me donne un moyen de pression. Et vingt mille hommes, ce n’est pas rien, si on peut les envoyer dans la bonne direction. »
« Si tu comptes sur eux, ils te planteront un couteau dans le dos, gronda-t-il. »
« Le mot juste, c’est “utiliser”, pas “compter sur”, dis-je. Quand puis-je m’attendre à ce que tu partes ? »
Il réfléchit un instant.
« Deux jours, dit-il. Les provisions sont presque prêtes, mais je veux qu’elles soient préparées pour une marche forcée. »
J’acquiesçai.
« Nous devrions être partis d’ici là, dis-je. En attendant, tu peux voir avec l’Adjoint si tu as besoin de quoi que ce soit. Je serai occupée à pacifier la capitale. »
Il me salua à contrecœur, et je repoussai ma chaise.
« Hakram ? l’invitai-je. »
« Je resterai en contact, général, dit l’Adjoint. »
Nous sortîmes ensemble. Selon mes calculs, il me restait encore plus d’une cloche avant l’aube, mais il faudrait bien que je dorme à un moment ou à un autre. Et à mon réveil, je devrais m’assurer que la plus grande ville de Callow ne se mette pas à émeuter dès que mes légionnaires seraient partis. Joie.