Chapitre 118
« Au lendemain d’une rébellion, ne faites pas exécuter les seuls rebelles. Éliminez aussi ceux qui sont restés neutres, car tout pouvoir qui ne vous est pas soumis constitue une menace. »
– Extrait des journaux personnels de l’Empereur de l’Effroi Terribilis II
Le portail s’ouvrit sur la place Fairfax.
Un an plus tôt, cette place avait été noire de monde : des gens venus de tout le nord de Callow s’y étaient rassemblés pour voir l’Impératrice récompenser les vainqueurs de la Rébellion de Liesse. Et maintenant ? Elle était déserte, plongée dans la nuit — même si l’heure tardive n’y était pas pour rien, pas plus que les récents… troubles de Laure. J’avais songé à ouvrir le portail directement dans le Whitestone, bien plus près du palais, mais j’y avais finalement renoncé. Même après avoir expérimenté ce pouvoir sous la supervision de Masego, ouvrir un passage vers un endroit précis de la Création relevait toujours du hasard : mieux valait choisir la plus vaste place que je connaisse dans la capitale et limiter les risques. Quant à l’heure, eh bien, il m’était beaucoup plus facile d’ouvrir des portails à la nuit tombée. Mon titre en Hiver y était sans doute pour quelque chose. Cela ne changeait rien au fait que l’obscurité semblait n’avoir aucun effet sur la limite stricte que j’avais découverte : je ne pouvais ouvrir qu’un portail par jour avant que mon corps ne se rebelle contre la quantité de pouvoir faë qui coulait dans mes veines.
Me forcer à en ouvrir un deuxième m’avait fait assez mal pour que je n’essaie pas d’en ouvrir un troisième. Le gel de la majeure partie des liquides de mon corps aurait fort bien pu me tuer, sans le pouvoir guérisseur que j’avais volé à un héros et l’intervention immédiate, affolée, de l’Apprenti. Pour une raison obscure, l’aube semblait remettre les compteurs à zéro en ce qui concernait la sorcellerie faë dans mon corps ; c’était, jusqu’ici, la piste la plus prometteuse pour contourner ces limites. Mais vu le danger que représentait la manipulation de ce pouvoir, je préférais de loin laisser Masego faire ses calculs dans sa tour plutôt que de tenter d’autres expériences directes. J’avais dû admettre que ce que j’avais volé en Hiver n’était pas sans limites. Peu importait. Cela me donnait toujours un avantage considérable sur tous mes adversaires. Les sabots de Zombie le Second claquèrent sur la pierre tandis que je sortais la première d’Arcadie pour déboucher au cœur désert de Laure. Les légionnaires me suivirent en bon ordre, leurs armures couvertes de givre malgré les fourrures qu’ils portaient par-dessus.
« Trois jours, lança Nauk en venant se placer à mon côté tandis que ses soldats se déployaient. Trois jours, Catherine. »
Mon cheval s’agita, mal à l’aise à cause de la proximité de l’orc, mais je lui caressai l’encolure jusqu’à ce qu’il se calme. Même les montures élevées parmi les Peaux-Vertes ne s’habituaient jamais tout à fait à leur présence : apparemment, il y avait quelque chose qui clochait dans l’odeur des orcs. À en croire les Clans, tout ce qui bougeait finissait dans les marmites ; je ne pouvais donc pas vraiment leur en vouloir.
« Je doute que tous nos passages se déroulent aussi bien, répondis-je. »
« Peu m’importe si nous devons livrer une bataille en marche chaque fois, rit-il. Il nous aurait fallu un mois et demi de voyage, à condition de pousser mes gens jusqu’à la tombe. La Quinzième est l’armée la plus rapide de toute la Création, maintenant. Bon sang, nous n’avons presque même plus besoin de train de ravitaillement. »
« La plus rapide de l’Empire, peut-être, dis-je. Je ne tenterais pas d’ouvrir un portail vers un endroit où je ne suis jamais allée. »
« Le rejeton du Sorcier a dit qu’il pourrait faire les calculs nécessaires, fit remarquer le légat orc. »
« Masego a été élevé par une créature féroce, le Mal incarné, et par un diable, dis-je. Sa définition du sûr est un peu faussée. Je ne me fierai pas à son modèle, sauf en cas de véritable urgence. »
« Donc, dans quelques mois, ricana Robber. »
Pour une fois, j’avais entendu le gobelin approcher. Je commençais à m’habituer à ses déplacements furtifs.
« On ne sait jamais, soupirai-je. On pourrait passer une année entière sans se noyer dans le grand bain. »
« Ce ne serait plus la Quinzième si on ne livrait que des batailles qu’on est censés gagner, ajouta Nauk. »
C’était si tristement vrai que je ne pris même pas la peine de le nier.
« Hakram ? demandai-je au Tribun spécial. »
« Avec l’arrière-garde, répondit-il. Quelques curieux petits bâtards se sont rapprochés. »
Je grimaçai. Aucun faë d’Hiver ne nous avait abordés, mais mes sentinelles avaient signalé des silhouettes au loin qui nous observaient. Je doutais que les grosses pointures prennent la peine de venir en personne, mais tant que je ne saurais pas de qui dépendaient ces éclaireurs, il me faudrait avancer prudemment. J’étais peut-être une Duchesse, mais une Duchesse d’Hiver. Comme d’habitude, j’avais fini du côté réputé pour ses luttes intestines féroces. Je regardai les légionnaires prendre une formation défensive en travers de la place Fairfax et tambourinai des doigts contre ma selle.
« Robber, dis-je. Trouve-moi des rats. Je veux que quiconque est lié à une Guilde Noire dans ma ville soit placé en détention, et au plus vite. »
Les yeux du gobelin brillèrent d’un éclat malveillant dans l’obscurité.
« Et s’ils refusent de nous suivre ? demanda-t-il. »
« Tu agis en mon nom, répondis-je. Utilise tous les moyens que tu jugeras nécessaires. »
Le ricanement qu’il poussa était si déplaisant qu’il aurait dû être considéré comme un crime.
« Ils seront là avant le lever du soleil, patronne », dit-il en me saluant avec tant de désinvolture que je reconnus à peine le geste.
Il s’éloigna au trot en sifflant sèchement, et sa joyeuse bande d’assassins sortit des rangs pour se rassembler autour de lui. Ils ressemblaient à d’affreux diablotins verts, songeai-je en les regardant, mais se comportaient plutôt comme une meute de loups — serrés autour du plus méchant d’entre eux, avides de planter leurs crocs dans quelque chose.
« Le général Orim placera la ville sous loi martiale, dit Nauk. Ça veut dire des patrouilles dans les rues. »
« L’Adjoint s’occupera de la Cinquième, grognai-je. »
En partie parce que, parmi tous les hommes que j’avais avec moi, je faisais le plus confiance à Hakram pour ne pas chercher la dispute avec une autre légion ; en partie parce qu’il était l’Adjoint. L’importance du fait que Hakram soit le premier orc à recevoir un Nom depuis des siècles avait fini ensevelie sous les problèmes dans lesquels nous ne cessions de nous fourrer, mais ce n’était pas rien. Les siens le regardaient avec une sorte de dévotion, comme un vieux rêve revenu à la vie. Orim le Sinistre était un orc des Steppes inférieures : à mon avis, il serait plus disposé à écouter un orc doté d’un Nom qu’une jeune Callowane à la peau de la couleur de l’ennemi qu’il avait combattu la moitié de sa vie. Mes rares conversations avec lui avaient été guindées, quoique polies ; je n’avais donc aucune relation à faire jouer de mon côté. Ces derniers temps, je regrettais de ne pas avoir noué des liens plus étroits avec les généraux et les maréchaux en poste sur les terres callowanes. Mieux connaître leur caractère m’aurait aidée à planifier mes actions.
Les derniers à quitter Arcadie furent les Gallowborne, qui se refermèrent aussitôt autour de moi. Le tribun Farrier promena autour de nous un regard méfiant, scrutant les ombres à la recherche d’un danger. N’avoir pu me suivre en Arcadie l’avait rendu encore plus obstiné à l’idée de m’escorter en permanence, ce que je n’aurais pas cru physiquement possible. Le convaincre de fermer la marche avait été comme m’arracher les dents moi-même. Hakram prit la dixième cohorte que j’avais placée sous ses ordres directs des années plus tôt — les hommes de la sergente Tordis, désormais lieutenante — puis, après m’avoir adressé un signe de tête de loin, partit vers l’ouest par les rues. Les plus grandes casernes de la ville se trouvaient près du rempart, là-bas ; c’est là que le général Orim avait installé son quartier général. J’espérais qu’il réglerait la situation avant qu’elle ne dégénère. Après tout, je déversais soudain près de deux mille cinq cents soldats dans une marmite en ébullition qui avait déjà débordé plusieurs fois.
« Le Palais royal ? demanda Nauk. »
Je hochai la tête.
« Fais passer le mot à tes gens, dis-je. S’ils voient dans cette ville des Praesi qui ne font pas partie de la Cinquième, qu’ils les arrêtent. »
« Ils n’apprécieront pas, dit le large orc. »
Ce n’était pas le but.
« Ils auront une chance de se rendre sans résistance, dis-je d’un ton égal. S’ils résistent ? Tuez-les. »
Le légat sourit.
« Bien sûr, gronda-t-il. On s’en chargera. »
Le kabili de Nauk, fort de deux mille hommes, se divisa en cinq groupes de deux cohortes, qui descendirent les grandes avenues menant au Whitestone. La cohorte entière des Gallowborne resta autour de moi, tandis que nous prenions le centre de la formation, avec les quatre cents hommes de mon légat devant nous. Nous ne tardâmes pas à attirer l’attention. Les gens nous épiaient derrière leurs volets fermés, trop effrayés pour braver le couvre-feu. Au milieu de la nuit, il était difficile de lire l’humeur d’une ville, mais je sentais de la peur. Avec le faux Conseil dirigeant et la Cinquième Légion ouvertement à couteaux tirés, c’était plus que compréhensible. Nous rencontrâmes notre première patrouille au bout d’un quart d’heure. Attirées par les remous que nous provoquions dans la ville, deux lignes de la Cinquième étaient venues voir ce qui se passait. Elles tombèrent sur l’aile gauche de notre formation, mais furent envoyées droit vers moi pour s’expliquer. La lieutenante soninké qui les commandait me salua à la hâte lorsqu’elle comprit à qui elle avait affaire.
« Madame, me salua-t-elle. Lieutenant Tomuka, Cinquième Légion. »
« Lieutenant, répondis-je avec affabilité. Vous pouvez reprendre vos fonctions, même si je crois que vous serez bientôt rappelée aux casernes. La Quinzième prend le relais. »
« Nous, euh, nous ne savions pas que vous alliez venir, madame, dit la Soninké. Nos lignes de reconnaissance n’ont signalé aucune force en marche vers la capitale. »
« Elles ne l’auraient pas fait, dis-je simplement. Avant de reprendre votre patrouille, j’ai quelques questions à vous poser. »
« Je suis à votre disposition », répondit-elle avec une grimace.
« Les usurpateurs du Palais royal, dis-je. Combien d’hommes ont-ils à leur disposition ? »
« D’après notre dernière estimation, cinq cents, répondit la lieutenante. Ils ont barricadé la partie haute du Whitestone et en interdisent l’accès même aux légionnaires. »
Je haussai un sourcil.
« Et le général Orim a laissé faire ? »
« Le général dit que tant qu’ils restent enfermés dans le palais, nous n’aurons pas à réprimer d’autres émeutes, répondit-elle franchement. Ça ne vaut pas la peine d’en faire une affaire. »
Je me renversai sur ma selle.
« Seulement cinq cents, Nauk, lançai-je. On y va sans ménagement. »
Seul un grand éclat de rire orc me répondit. Je baissai les yeux vers la lieutenante inquiète.
« Je vous conseille d’envoyer un coureur prévenir les patrouilles des environs, lui dis-je. Ce serait dommage que quelqu’un se retrouve pris dans les tirs croisés. »
« Je ferai remonter l’information, madame », répondit la Soninké sans s’engager.
Eh bien, tant pis. À vrai dire, cela ne me dérangeait pas particulièrement d’avoir un public. Cela rappellerait peut-être au général Orim exactement à qui il avait affaire quand nous nous assiérions pour discuter un peu.
« Vous pouvez disposer, lieutenant Tomuka », dis-je en donnant l’éperon à Zombie le Second.
Une seule ligne de Gallowborne quitta la formation pour me suivre vers mon légat. Même entouré de mes autres légionnaires, je n’étais apparemment pas assez protégée à leurs yeux. Nauk s’entretenait à voix basse avec l’une de ses officières, une Taghreb dont l’armure portait les insignes d’une commandante.
« Nauk, dis-je en l’interrompant. Les rapports des éclaireurs. »
L’orc se tourna vers moi après avoir serré l’épaule de sa seconde.
« Trois barricades, dit-il. Une centaine de personnes à chacune. On suppose que les autres sont dans le palais. »
Je laissai échapper un hum. Il aurait été plus prudent d’attendre d’avoir des positions de flanquement avant de lancer l’assaut, mais je voulais en finir au plus vite. Ces gens n’étaient pas assez importants pour que je leur consacre beaucoup d’efforts. Je doutais de toute façon que l’ennemi ait à son service quoi que ce soit capable de résister à un assaut de légionnaires.
« Je m’occupe de celle du centre avec les Gallowborne, dis-je. Attaque décalée sur les deux autres. »
« Tu gardes le meilleur pour toi, Cat, se plaignit l’orc. »
« Eh bien, ça devrait compenser, dis-je. S’ils ne se rendent pas, légat, je veux que tu marques le coup. »
« On les déclare non-citoyens, alors ? demanda-t-il, tout excité. »
Selon le règlement de la Légion, les citoyens de l’Empire — même ceux qui s’étaient rebellés — ne pouvaient être dévorés après leur mort, sauf si leur testament stipulait expressément le contraire. Même au plus fort de la Rébellion de Liesse, les gens qui avaient pris les armes étaient restés des citoyens. Après tout, la Tour revendiquait Callow tout entier.
« En vertu de mon autorité de cheffe par intérim du Conseil dirigeant, je retire leur citoyenneté à toutes les forces hostiles présentes à Laure, répondis-je après un instant. »
Voilà qui ferait passer le message, c’était certain. Des cadavres au visage dévoré et aux membres arrachés horrifieraient la plupart des habitants de la ville, mais cela enverrait un message aux Hauts Seigneurs : si vous vous en prenez à Callow sous ma garde, je ne retiendrai plus mes coups. Il était temps qu’ils commencent à comprendre. La commandante taghreb pâlit en m’entendant, mais elle savait mieux que de faire un commentaire. Je me tournai vers le tribun Farrier.
« Rassemblez vos hommes, John, ordonnai-je. Nous prenons la tête. »
« Avec plaisir, comtesse », répondit-il, le visage dur.
Farrier n’avait jamais porté Praes dans son cœur et, même s’il avait fini par nouer une camaraderie un peu rude avec les hommes et les femmes de la Quinzième, son opinion de l’Empire dans son ensemble avait plongé quand la nouvelle de ce qui s’était passé à Laure s’était répandue. Par le passé, il avait clairement fait comprendre qu’il me suivait, moi, et non la Tour ; depuis cette déclaration, il n’avait pas dévié d’un pouce de sa position. La cohorte de Nauk s’écarta pour nous laisser passer, et j’entraînai mon escorte personnelle d’un pas vif. Nous ne tardâmes pas à pénétrer dans les façades pâles et les vastes jardins du Whitestone ; peu après, nous tombâmes sur la barricade.
Les hommes de main du Conseil dirigeant avaient choisi un bon emplacement. Il fallait le reconnaître. Ils avaient empilé des caisses et des charrettes entre la grille de fer qui entourait un jardin et le haut mur de ce qui avait dû être autrefois la demeure d’un noble. L’avenue était plus étroite que la plupart des autres et, depuis le dos de Zombie, je voyais que la barricade hérissait de piques et d’arbalétriers même à cette heure. Ces armes, à elles seules, révélaient l’origine des soldats aussi clairement que les teints que je distinguais dans l’obscurité : les Callowans et la plupart des autres nations calerniennes combattaient à l’arc, pas à l’arbalète. Et certainement pas avec ces arbalètes à levier conçues par les gobelins des Forges impériales de Foramen. Des troupes d’élite, donc. Pas de vulgaires mercenaires. Je mis Zombie au trot et fis signe aux Gallowborne de rester en arrière tandis que je m’approchais de la barricade. Je vis les soldats ennemis s’agiter et pointer leurs arbalètes vers l’avant.
« Éloignez-vous, citoyenne, cria une voix d’homme. Au nom du Conseil dirigeant de Callow, cette partie de la ville est fermée. »
Un Taghreb s’était hissé sur une caisse ; c’était lui qui avait parlé. Un homme âgé, balafré, avec un cimeterre courbe à la hanche. Il aurait pu passer pour l’oncle d’Aisha, mais du mauvais côté de la famille.
« Il n’y a pas de Conseil dirigeant, dis-je. Seulement deux habitants des Terres désolées qui ont pris le pouvoir illégalement et ont si lamentablement échoué qu’ils doivent se cacher des émeutiers. »
« Le général Orim a accepté de ne pas intervenir dans cette zone, répondit l’homme avec impatience. Si vous insistez, vous serez dénoncée pour avoir désobéi aux ordres. »
Je reniflai.
« Regardez le symbole sur les boucliers des hommes derrière moi, dis-je. On dirait des membres de la Cinquième ? »
Il y verrait un nœud coulant doré sur fond rouge. Mon escorte personnelle existait depuis peu, mais rares étaient les gens de Callow qui ne reconnaissaient pas ses armoiries. Elle avait fait forte impression à Marchford et à Liesse.
« Les Gallowborne ? dit-il. Qu’est-ce que vous fichez aussi loin au nord ? Peu importe. Le Conseil dirigeant a décrété qu’aucune légion autre que la Cinquième ne pouvait entrer dans la ville. Votre présence ici enfreint la loi de la Tour. Votre général ferait mieux de foutre le camp au sud pour aller jouer avec les fées. »
« Si Juniper commandait, nous ne serions pas en train de discuter, dis-je. Vous en seriez à votre troisième salve. Mais j’ai bon cœur. Vous avez une chance de vous rendre avant que je vous fasse pendre au-dessus des portes de la ville. »
Le Taghreb éclata de rire.
« Et vous vous prenez pour qui, gamine ? »
Hein. Cela faisait longtemps que quelqu’un ne m’avait pas reconnue. Ou ne m’avait pas servi une réplique appelant si ouvertement une repartie cinglante. Si j’avais été de meilleure humeur, je me serais peut-être amusée à le taquiner un peu. Ce n’était pas le cas. Je n’étais pas en colère non plus, juste… irritée. De devoir perdre des heures à régler les problèmes causés par la cupidité et la stupidité d’imbéciles à courte vue, alors que j’aurais dû m’occuper des monstres qui mettaient le feu à ma patrie.
« Comtesse Catherine Foundling de Marchford, dis-je. L’Écuyer. »
« Et moi, je suis l’Impératrice, bordel, ricana le Taghreb. Je cache juste mes nibards sous le— »
Je fis appel à mon Nom et formai une lance d’ombres, mais quelque chose… s’y infiltra. Le pouvoir que j’avais obtenu de l’Hiver, celui qui avait fait croître des vrilles dans mon âme quand j’étais devenue la Duchesse des Nuits sans Lune. J’abandonnai cette incantation et dirigeai plutôt ma volonté contre le commandant ennemi. Des ombres s’enroulèrent autour de son cou, apparurent de nulle part, puis un bruit sec retentit. Sa tête se détacha de son corps et tomba au sol, où elle se brisa en éclats de glace. Eh bien, voilà qui était nouveau. Pas au point de mériter qu’on m’arrache le cœur de la poitrine, mais ça pourrait servir.
« J’ai une demi-douzaine d’autres titres, poursuivis-je calmement. Je ne vais pas m’amuser à tous les énumérer. Maintenant que cette imbécillité a tué votre commandant, qui est aux ordres ? »
« Tirez, espèce d’imbéciles, siffla une voix de femme. Avant qu’elle ne nous tue tous. »
« Puisqu’il faut en passer par là, soupirai-je. GALLOWBORNE, EN AVANT ! »
Je fis apparaître devant moi un écran d’ombre pour arrêter les carreaux d’arbalète, fronçant les sourcils devant la facilité avec laquelle j’y parvins. Il ne m’en coûta pas moins de pouvoir qu’auparavant, notai-je tandis que les projectiles à pointe d’acier s’écrasaient contre ce bouclier improvisé. La source était simplement plus profonde qu’autrefois, plus profonde qu’elle ne devrait l’être pour un Nom en pleine transition comme le mien. C’était moins puissant que ce que j’avais senti chez le Duc des Bourrasques Violentes, mais pas de beaucoup — et cette pensée n’avait-elle pas de quoi terrifier ? Un tel gain ne venait jamais sans contrepartie, et j’ignorais ce que j’allais devoir payer. Si je finissais par perdre mon âme à cause des manigances des faës, je serais furieuse. Je savais que la récupérer serait atrocement difficile, et je n’avais pas le temps de massacrer mon chemin vers une apparence d’humanité avec tout le reste qui se passait. L’ennemi renonça à tirer sur moi quand il devint évident que ses carreaux auraient aussi bien pu viser un mur, et pointa plutôt ses arbalètes sur les boucliers levés de mon escorte.
Je n’allais pas laisser faire.
Je dissipai le bouclier et fis appel une troisième fois à mon pouvoir. J’avais déjà tiré des traits d’ombre de ma main et appris à en renforcer ou en affaiblir la puissance ; cette fois, j’en injectai autant que possible dans l’incantation sans risquer qu’elle m’explose au visage, puis lançai le projectile au pied du centre de la barricade. L’explosion de bois et les cris qui s’ensuivirent me firent cligner des yeux, surprise : d’un geste, j’avais réduit en miettes trois pieds de barricade et les gens qui se trouvaient dessus, et je n’étais même pas encore essoufflée. Ouais, il va vraiment falloir que je m’assoie avec Masego pour en parler.
« Bouchez la brèche ! » cria la même voix de femme.
« Tirez », ordonna calmement le tribun Farrier.
La salve de mes hommes ne fit guère plus de dégâts que les tirs sporadiques qu’ils avaient essuyés — il était difficile d’atteindre une cible retranchée derrière un couvert, même paniquée —, mais elle eut l’effet escompté : tenir l’ennemi sous le feu avant que le premier rang ne l’atteigne. Je lançai Zombie dans la brèche que j’avais ouverte, où l’ennemi tentait de reformer une ligne, sans même faire appel à mon Nom. Mon cheval de guerre piétina la formation naissante et, d’un coup d’épée mesuré, je répandis la cervelle d’un homme sur le sol. Une dizaine de soldats m’entouraient peut-être, mais ils étaient épuisés, effrayés et confrontés à une porteuse de Nom. Nous savions tous comment cela allait finir. En quelques battements de cœur, les Gallowborne furent à mes côtés et entreprirent de tailler méthodiquement en pièces les troupes praesiennes. Piques et arbalètes ne faisaient pas le poids contre des fantassins aguerris, armés d’épées et de boucliers, comme mon escorte, même dans leurs meilleurs jours ; encore moins depuis que je m’étais mise à les entraîner de temps à autre. L’escarmouche fut brève et brutalement à sens unique. À l’arrière de la formation ennemie, certains prirent la fuite avant même que le front ne cède. J’attendis que nous ayons pris la barricade pour de bon, puis repérai Farrier dans la foule.
« Tribun, dis-je. Envoyez un coureur à Nauk. Le centre est sécurisé. La Quinzième doit avancer sur tous les fronts et converger vers le Palais royal. Laissez un détachement pour nos blessés. »
Je jetai un coup d’œil au reste de ma garde personnelle. À voir leurs mines, la victoire ne les réjouissait pas particulièrement. Ce combat n’avait été qu’une suite de gémissements et de morts. En professionnels aguerris, les Gallowborne achevaient les blessés ennemis tandis que le gros de la cohorte reprenait sa formation.
« Vous autres, avec moi, dis-je. Finissons-en. »
Je pris la tête, et ils me suivirent. Les portes extérieures du Palais royal étaient grandes ouvertes et ses jardins venaient d’être foulés. De toute évidence, les coureurs partis après notre dernier affrontement étaient arrivés avant nous. Les jardins étaient tout aussi déserts, mais je voyais plus loin les forces restantes du Conseil dirigeant qui nous attendaient. Des arbalètes pointaient aux fenêtres des deux étages de la grande salle, et ses imposantes portes étaient fermées. Sans doute barricadées de l’autre côté. Je m’avançai de nouveau au trot et ignorai l’appel hésitant d’une fenêtre sur ma gauche. Mon manteau flottant derrière moi, je menai Zombie au pied des marches de marbre et fixai les immenses portes de bronze.
« Brise-toi, dis-je. »
Mon Nom flamboya tandis que le métal se froissait sous mes yeux comme du parchemin, puis s’effondra dans un fracas de gong. Dans la salle derrière, deux douzaines de soldats se tenaient là, blêmes et tremblants.
« Rendez-vous, ordonnai-je. Je ne vous le répéterai pas. »
Les Gallowborne déployèrent silencieusement leurs rangs derrière moi. Les soldats commencèrent à laisser tomber leurs épées. Aux fenêtres, les arbalètes s’abaissèrent tandis que les hommes reculaient ; les pauvres imbéciles devant moi s’agenouillèrent. Farrier vint se placer à mon côté et je m’adressai à lui sans le regarder.
« Les deux usurpateurs sont à l’intérieur, dis-je. Mettez la main sur eux. »
« À vos ordres, comtesse », murmura-t-il.
Je descendis de ma monture et tendis les rênes à l’un de mes soldats, écartant d’un geste sec la ferme suggestion de John de me faire escorter. Là où j’allais, ils seraient davantage un obstacle qu’une aide. Sans prêter attention aux soldats terrifiés, je traversai le palais en direction du cœur de ce qui avait autrefois été le siège du pouvoir de la dynastie Fairfax — et, avant elle, des Alban. La salle où le Conseil dirigeant avait jadis tenu ses séances était déserte, et sa porte verrouillée. Rien que la force d’une porteuse de Nom ne puisse vaincre. Un simple coup d’œil suffisait à comprendre que cette pièce luxueuse n’avait pas servi depuis un moment. Les deux habitants des Terres désolées avaient dû être assez arrogants pour recevoir leur monde dans l’ancienne salle du trône. J’enlevai distraitement mon casque et secouai mes cheveux pour les libérer, puis posai sur la table le bloc d’acier gobelin dans un bruit sourd. Mes gantelets suivirent bientôt ; je les jetai sans précaution en me dirigeant vers le siège en bout de table. Je m’y arrêtai, la main sur l’accoudoir.
« Je te sens me regarder depuis l’instant où j’ai quitté Arcadie, dis-je dans la pénombre. Sors. »
La femme se détacha des ombres les plus profondes du coin, traversa tranquillement la pièce et se laissa tomber sur le siège à l’autre bout de la table.
« Bonsoir, Écuyer, dit la Voleuse. Quelle drôle de coïncidence. »