Chapitre 117
« Les royaumes ne meurent pas sur les champs de bataille. Ils meurent dans des pièces sombres et silencieuses, où ceux qui devraient être plus avisés concluent des accords. »
— Le roi Edward Alban de Callow, surtout connu pour avoir annexé le royaume de Liesse
La tour de mage de Masego ne cherchait même pas à se faire passer pour autre chose. Pour commencer, elle faisait au moins cent pieds de haut, dépassant ainsi certains donjons que j’avais croisés. Mais cela, à lui seul, pouvait être l’œuvre de maçons. Les douves qui l’entouraient, en revanche, c’était une autre histoire : larges de vingt pieds et encerclant le bâtiment, elles ne contenaient pas d’eau, mais une obscurité noire comme le poix. On n’en voyait pas le fond et, quelques mois plus tôt, j’y avais jeté une pierre pour voir ce que ça donnerait. À ma connaissance, elle tombait toujours. Apprenti s’était montré particulièrement évasif quand je lui avais demandé où, au juste, elles menaient, si elles menaient quelque part. Mais c’était en partie ma faute. Je lui avais formellement interdit de donner suite à son idée de départ : remplir des douves ordinaires de gigantesques lézards cracheurs de feu. Pas des dragons, avait-il tenu à préciser. Ils n’avaient pas d’ailes et étaient loin d’être aussi grands. Mais à l’idée qu’ils finissent inévitablement par s’échapper et ravagent Marchford ou établissent leur repaire dans l’une des mines d’argent, j’avais tapé du poing sur la table.
Il l’avait très mal pris.
Une unique arche de pierre enjambait les douves et menait à la sombre grille de fer qui se dressait devant la tour. Elle était assez large pour laisser passer deux personnes de front, tout au plus, et ne possédait aucune rambarde. Voilà pourquoi, quand je voulais le joindre, je choisissais des messagers qui n’avaient pas froid aux yeux. Je traversai avec précaution. Toute la surface de la tour était couverte de mosaïques grises et de sculptures grimaçantes en obsidienne, que Masego m’avait assuré être là pour des raisons purement magiques. Il m’avait servi assez de charabia magique pour justifier leur présence ; j’étais presque certaine qu’il aimait simplement leur apparence. Hélas, avoir été élevé par un diable et un vilain avait donné à mon ami des goûts architecturaux assez particuliers, qu’on pouvait résumer ainsi : « cauchemar qui essaie d’avoir l’air accueillant et n’y parvient pas ». La grille de fer était couverte de runes et n’avait pas de heurtoir. En son centre, une tête de loup en fonte se détachait de la surface et s’anima à mon arrivée. Je savais qu’un diable était lié à l’intérieur, même si Masego avait tenté de ne pas le dire aussi clairement en parlant d’« une entité issue d’un plan d’existence secondaire ».
« Une visiteuse, déclara le loup. Seuls les dignes peuvent entrer ici. Pour prouver votre esprit, répondez à cette énigme… »
« Réponds d’abord à la mienne, répliquai-je froidement. Qui va découvrir si mes coups peuvent cabosser du fer si vous n’ouvrez pas tout de suite ? »
Le loup marqua une pause.
« Ce n’est pas comme ça que ça se passe, d’habitude, protesta-t-il.
— Je connais, dis-je avec un sourire pincé.
— Votre nom figure sur la liste des personnes autorisées, dit-il. Vous pouvez entrer. »
Il y eut un silence, puis il ajouta dans un murmure sonore : barbare mal dégrossie. Par pure méchanceté, je lui crevai un œil du doigt au moment où une porte s’ouvrait dans la surface, sans prêter attention à son jappement ni à sa bordée de jurons. Le niveau inférieur de la tour ressemblait à n’importe quel vestibule d’entrée décoré par un Praesi ayant trop d’or à gaspiller, à une différence près. Un tapir ailé dévalait les escaliers en poussant des cris stridents, poursuivi par une femme à la peau sombre vêtue de robes. Cela faisait un moment que je n’avais pas vu Fadila Mbafeno. Autrefois membre de la suite d’Akua, elle avait failli mourir de ma main à Liesse, avant que Masego intervienne et ne déclare qu’une praticienne aussi talentueuse ne devait pas être sacrifiée. Au début, pour s’assurer qu’elle ne changerait pas de camp, il lui avait fait prêter serment ; mais elle en avait depuis été libérée. Ce genre de serment magique contraignant entraînait des effets secondaires plutôt féroces quand on le laissait trop longtemps en place. Une lueur bleue jaillit des mains de la Soninké et des chaînes étincelantes surgirent de sa manche. Elles s’enroulèrent autour du tapir hurlant et immobilisèrent ses ailes et ses pattes. Elle grogna d’effort en le tirant vers elle. Je me raclai la gorge et dus reconnaître que la surprise et la panique qui se peignirent sur son visage quand elle se rendit compte de ma présence me ravirent.
« Fadila, lançai-je. Je vois que tu ne chômes pas.
Le tapir ailé continua de hurler à pleins poumons jusqu’à ce qu’elle lui donne un coup de pied ; il se mit alors à gémir piteusement.
— Dame Écuyer, dit-elle, essoufflée. Certains spécimens ont parfois… des accès de rébellion.
Je reniflai.
« La première fois que j’ai rencontré Masego, dis-je, il attrapait un cochon ailé cracheur de feu.
Je plissai les yeux en regardant le tapir.
— Celui-là ne crache pas de feu, au moins ?
— Non, répondit Fadila en s’efforçant de garder contenance. Ce qui a des implications très intéressantes, compte tenu de la quantité de sorcellerie à laquelle il a été exposé.
— J’en suis… sûre, mentis-je. Masego doit m’attendre.
— Il a installé la salle de scrutation au deuxième niveau, dit la Soninké.
Ah, tant mieux. Il avait donc trouvé un moyen de contacter Noir, comme je le lui avais demandé. Apparemment, c’était possible en tirant parti du réseau de relais dont l’Impératrice se servait pour recevoir les rapports de mon maître, mais il m’avait dit que se greffer dessus sans tuer quelques-uns des mages impliqués demanderait quelques ajustements.
« Amuse-toi bien avec cette abomination de la nature, alors, dis-je gaiement en la dépassant.
Le tapir lui léchait les pieds dans ce qui me semblait être un geste d’apaisement, mais elle ne paraissait pas touchée par cette offrande. Lorsque j’approchai du deuxième niveau, les hurlements avaient repris. La porte de la salle de scrutation était déjà ouverte ; j’entrai sans perdre de temps. Ce n’était pas le genre d’endroit où il était prudent de se promener, quoi qu’en dise Apprenti. Le jeune homme en question était agenouillé devant un mur entièrement couvert d’argent poli, travaillé avec tant de finesse qu’il faisait office de miroir. Il marmonna quelques mots et l’argent brilla l’espace d’un battement de cœur avant de ternir.
« Tu as trouvé ? demandai-je.
Apprenti se releva et épousseta son épaule.
— Si je détourne assez de la Dette vers une protection de dispersion, le poids ne devrait pas s’emballer, m’expliqua-t-il.
— Une solution évidente, dis-je, en faisant semblant de comprendre ce que tout cela voulait dire.
Il me dévisagea avec scepticisme, mais ne prit pas la peine de me démasquer.
— Je peux établir la connexion quand je veux, dit-il.
— Avant ça, il faut qu’on parle un peu, dis-je. Je ne veux pas te laisser dans le flou, alors je vais être franche : je me suis peut-être un peu frottée à la trahison.
— Un peu ? fit-il en fronçant les sourcils derrière ses lunettes.
— Tu vois, j’ai trempé un orteil dans la mare de la trahison, répondis-je.
— J’aurais préféré que tu m’en informes avant, rétorqua-t-il. Je vais devoir remanier le dispositif de protection de Marchford pour qu’il résiste aux rituels de scrutation avancée.
J’inclinai la tête sur le côté.
— C’est tout ?
— Oh non, la trahison, lança-t-il d’une voix ridiculement aiguë. Aucun vilain n’a jamais fait ça. Tout l’intérêt que je porte à la politique impériale est désormais menacé.
Je reniflai.
— Cette voix est censée représenter quoi, au juste ?
— À quel point je me fiche de tout ça, répondit-il franchement. Je suis sûr que tu trouveras un compromis avec l’oncle Amadeus, et l’Impératrice savait probablement que tu allais faire ça avant même que l’idée ne te traverse l’esprit.
Le mage à lunettes posa la main contre le mur-miroir, prononça un mot dans la langue arcanique et se dirigea distraitement vers la porte.
— Maintenant, si tu veux bien m’excuser, dit-il. Je crois qu’un des tapirs s’est échappé.
— C’est à cause de ce genre de choses que tu n’as pas le droit d’avoir des lézards géants cracheurs de feu, criai-je derrière lui.
— Tu n’as aucun goût, Écuyer, protesta-t-il une dernière fois avant de refermer la porte.
Le mur avait vibré tout ce temps, mais un cercle argenté apparut et une image se précisa. Je m’appuyais contre une table quand mes yeux croisèrent ceux, vert pâle, de Noir. Il haussa les sourcils, surpris.
« Catherine, me salua-t-il. Masego s’est raccordé aux relais ?
— J’ai rien compris aux détails techniques, mais oui, répondis-je. Bonjour, Noir. Ça faisait longtemps.
— En effet, approuva-t-il calmement. Je suppose que tu as une raison de me contacter. Il faudra reconstruire tout le réseau, maintenant : cette connexion aura envoyé des signaux à tous ceux qui surveillent.
— Ce matin, dis-je, j’ai fondé un ordre de chevalerie.
L’homme pâle ne parut pas particulièrement surpris, même s’il était toujours difficile de savoir ce qu’il pensait.
— Je me demandais s’ils finiraient par te contacter, dit-il. Je pensais qu’ils l’auraient déjà fait, s’ils avaient eu l’intention de le faire.
Je clignai des yeux.
— Tu savais qu’il y avait des chevaliers dans la clandestinité ?
Il eut l’air amusé.
— Je ne suis pas dépourvu d’yeux, même dans le Sud, répondit-il. Mais je ne peux pas dire que ce soit une décision avisée. Un geste aussi audacieux pour quelques centaines de cavaliers risque de provoquer des représailles, pour un gain limité.
— Deux mille, dis-je à voix basse. Probablement plus.
Il ne manifesta pas ouvertement sa stupeur. Il avait trop de maîtrise pour cela. Mais son visage se vida de toute expression pendant un battement de cœur, et c’était le plus proche d’une réaction qu’il me montrerait jamais.
— J’ai mal calculé, dit-il, tandis que je voyais son esprit s’activer frénétiquement derrière son calme. Pas d’organisation centralisée… ah, ils comptaient sur le soutien local. Des cellules sans contact entre elles après leur création. Celui qui a eu cette idée est probablement mort à présent. Quel gâchis.
Seul Noir, pensai-je, pouvait passer en quelques instants de la prise de conscience qu’on l’avait dépassé à la tristesse d’avoir perdu un tel talent.
— Je pensais que tu serais plus en colère, dis-je.
— En colère ? fit-il pensivement. Tu les auras intégrés à la Quinzième, si je ne me trompe pas. Tu as obtenu pour l’Empire l’équivalent de la moitié d’une légion en cavalerie lourde, la meilleure de Calernia. « Satisfait » serait plus juste, même si agir sans l’accord de Malicia va t’attirer des ennuis.
Je fronçai les sourcils.
— Elle ne me l’aurait pas donné, dis-je.
— Pas sans exiger des concessions en échange, dit-il. Et tu devras les faire de toute façon, à moins d’avoir l’intention de faire la guerre à l’Empire.
Il plissa légèrement les yeux en m’observant.
— Si c’est ton intention, m’avoir prévenu à l’avance était une erreur, dit-il.
— Je ne veux pas me battre contre toi, avouai-je. Mais je ne crois pas que tu apprécieras ce que je vais faire.
— Tu sais où se trouve ma limite, me rappela-t-il.
— Je ne vais pas superviser l’éradication de la culture de mon peuple, Noir, dis-je.
— Alors ne le fais pas, répondit l’homme aux cheveux noirs en fronçant les sourcils. Je n’ai rien contre le mode de vie des Callowans, seulement contre les aspects qui menacent le contrôle impérial.
— C’est le contrôle impérial qui nous a conduits là, répliquai-je sèchement.
— Un Callow indépendant n’est pas viable, dit-il avec prudence. Tu le sais.
— Je sais, répondis-je. Mais pour que ça marche, il faudra des têtes au bout de piques. Il faut trancher dans le vif, ou nous en serons au même point dans cinq ans.
— Tu as des menaces plus immédiates à régler que celles des Terres désolées, dit-il après un instant.
Il ne me contredisait pas, et cela suffit à me faire frissonner. Il m’avait dit un jour qu’après la guerre civile qui avait porté Malicia au pouvoir, il avait voulu se débarrasser de la noblesse des Terres désolées. C’était l’Impératrice qui l’en avait empêché. Je n’irais pas aussi loin, mais… il ne me contredisait pas.
— C’est vrai, dis-je. Mais après…
— Après, approuva-t-il doucement. Quand je serai de retour.
Son image sur le mur se tourna et j’entendis quelqu’un lui parler.
— Alors bloquez-les, dit Noir. Avant qu’ils ne puissent…
Le mur-miroir se ternit. Le profil de mon maître disparut sans prévenir, ne laissant que mon reflet. J’expirai lentement. Donc, faire ce que je comptais faire ne signifiait pas que je brûlais ce pont. Le soulagement m’envahit et je fermai les yeux. Je restai ainsi un moment, puis je repensai à un soir lointain, sur un balcon où s’amassait l’orage. J’avais alors posé une question à Noir, et je pouvais encore entendre sa réponse comme s’il venait de la prononcer : Quand ils te barrent la route ? Marche-leur dessus.
De toutes les leçons qu’il m’avait enseignées, pensai-je, c’était celle-là que j’avais le mieux retenue.
« Alors, tu vas m’expliquer pourquoi tu as fait en sorte que je ne sois pas à cette réunion ? demanda Kilian.
Nous étions venues partager une outre de vin près des ruines de ce qui avait été le manoir de Marchford, dont les restes calcinés avaient été déblayés plusieurs mois plus tôt par les sapeurs de Pickler. La pluie et le vent avaient dispersé les cendres, ne laissant derrière eux que les vestiges du jardin et le groupe de statues qui l’avait peuplé. Nous étions assises toutes les deux sur un banc de pierre noirci, dont la suie dissimulait les sculptures autrefois ouvragées. Je lui tendis l’outre et la regardai boire le vin d’été du Val. La nuit venait de tomber et la lune montait lentement vers son zénith. J’hésitai un instant, puis me lançai.
— Je me suis opposée à l’Impératrice, dis-je.
La demi-Fée était ravissante dans la pénombre. Ses cheveux roux avaient poussé au point de frôler la limite autorisée par le règlement des Légions ; ils encadraient son visage pâle et ses yeux noisette comme une langue de feu. Kilian posa l’outre après un moment.
— La noble Juniper vous a mise au cachot, finit-elle par dire. Il t’a convaincue de faire quelque chose.
— Je crois que je m’y dirigeais depuis le moment où j’ai appris qu’il y avait eu un coup d’État à Laure, répondis-je.
— Cela aura des conséquences, dit doucement la rousse.
— Ne rien faire en aurait eu aussi, répliquai-je. J’ai choisi celles avec lesquelles je pouvais vivre.
Elle resta silencieuse longtemps. À présent, je la sentais d’une manière qui m’avait jusque-là échappé. Le faisceau de pouvoir en moi résonnait quand il se rapprochait de la petite chose-sœur qui se trouvait en elle. Je n’avais plus besoin de l’entendre ni de la voir pour savoir qu’elle était dans une pièce.
— Tu n’as jamais été très douée pour les compromis, dit Kilian.
Je fronçai les sourcils.
— Ça fait presque deux ans que je ne fais que ça, répondis-je.
— Tu fais des compromis, dit la jolie mage, quand l’autre est plus fort. Et tu n’es plus impuissante.
— Je ne suis pas sûre de comprendre ce que tu veux dire, avouai-je.
Elle me sourit avec douceur.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit avec les autres ? demanda-t-elle.
— Je pensais te devoir une conversation juste toutes les deux, répondis-je.
Elle but une autre gorgée de vin, puis me tendit l’outre.
— Catherine, dit-elle. Ne me mens pas.
— Je ne…
— Tu ne voulais pas de moi dans cette pièce, dit calmement Kilian, parce que si je te quittais à cause de ça, tu ne voulais pas que ça se passe devant les autres.
Je faillis le nier. Mais je pris plutôt l’outre et bus.
— L’idée m’a peut-être traversé l’esprit, dis-je.
— Je ne sais pas si je dois prendre ça pour une marque d’affection ou une insulte, murmura-t-elle en levant les yeux.
Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi dépourvue de contrôle sur une conversation. Cette sensation ne m’avait pas manqué.
— Quand on a commencé, dit Kilian, je savais que je serais toujours troisième dans l’ordre de tes priorités. Après Callow, après la Quinzième. Les bons jours, si le devoir m’en laissait le temps, je pourrais peut-être remonter à la deuxième place. Mais pas souvent.
Je sentis mon ventre se nouer.
— Kilian, je sais qu’on n’a pas passé beaucoup de temps ensemble dernièrement. Je n’ai pas pu…
Elle se blottit contre moi et posa un baiser sur mon épaule.
— Je ne t’en veux pas, Cat, dit-elle. Je viens de te le dire, je le savais depuis le début. Mais tu me laisses derrière toi. C’est un fait.
— Ce n’est pas vrai, insistai-je.
— J’ai du sang faë, dit-elle. Mais tu as emmené deux personnes en Arcadie, et je n’étais pas du nombre.
— Kilian, c’était dangereux, dis-je. Les choses que je fais dans des endroits comme celui-là, les risques que je prends, ils sont…
— Trop grands pour moi, acheva-t-elle après mon hésitation. Parce que je suis faible.
— Tu es l’une des meilleures mages de la Quinzième, dis-je.
Elle eut un rire las.
— Et qu’est-ce que ça change, quand tu as l’Apprenti à tes côtés ? dit-elle.
— Déjà, je ne partage pas le lit de Masego, répliquai-je sèchement.
— C’est comme ça qu’on se souviendra de moi, alors ? demanda Kilian. La fille qui réchauffait ton lit pendant que tu gravissais les échelons du pouvoir ?
— Ce n’est pas ce que je voulais dire et tu le sais, répondis-je. J’ai confiance en toi.
Nos regards se croisèrent.
— Alors pourquoi je n’étais pas dans cette pièce ?
Je détournai les yeux la première.
— Ce n’est pas parce que j’avais peur que je ne te fais pas confiance, dis-je. Je t’ai confié des choses que je n’avais jamais dites à personne, Kilian.
— Et je t’aime pour ça, sourit la rousse. Même si c’est stupide et dangereux, et que ça pourrait bien me tuer.
Le frisson qui m’avait parcourue quand elle avait prononcé ces mots ne s’était jamais dissipé ; je m’en délectai un instant. Puis son sourire s’effaça.
— Mais je repense à la conversation que tu as eue avec eux, tout à l’heure, dit-elle. Et je sais que tu avais pris une décision. Tu devais tous les convaincre, et je risquais de te détourner de ton objectif. Alors tu as tranché.
Elle soupira.
— Tu sais, je crois que presque tous ceux que tu aimes dans ce monde étaient dans cette pièce, remarqua-t-elle. Et tu les as quand même manipulés. Je ne crois pas que tu en aurais été capable quand on s’est rencontrées.
Tu te trompes, pensai-je. Je n’avais simplement jamais eu de raison de m’en servir.
— Je suis contente que tu en sois capable, maintenant, murmura-t-elle. Il nous le faudra pour survivre aux mois qui viennent. Mais je dois aussi penser à moi.
— Je croyais que tu étais heureuse, murmurai-je. Avec nous, avec…
Moi, ne dis-je pas.
— Je le suis, dit-elle en posant une main sur ma joue. Mais tu me laisses derrière toi, Cat. Et les choses que je devrais faire pour te rattraper nous sépareraient de toute façon.
— Je ne le crois pas, dis-je.
— Tant que je ne maîtrise pas mon sang, ma magie est entravée, dit-elle.
— Masego pourrait trouver un moyen, dis-je.
— Il l’a déjà trouvé, répondit-elle. C’est un ancien rituel. Il exige un sacrifice et ferait de moi une véritable Fée.
— Kilian, je mettrais la moitié de l’Hiver sur un autel si ça pouvait t’aider, dis-je sincèrement.
— Il faudrait des humains pour servir d’élément stabilisateur, ajouta-t-elle à voix basse.
Mon cœur manqua un battement.
— Tu ne peux pas envisager ça sérieusement, dis-je.
— Tout pourrait se faire dans les règles, dit-elle. Il coûterait cher d’acheter les condamnés à mort, mais la demande a diminué et j’en ai les moyens.
— Ce n’est pas une question de loi, sifflai-je. C’est une question de décence. Ce sont des gens, pas des objets.
La rousse eut un petit rire.
— On peut sortir la fille de Callow, dit-elle, mais pas Callow de la fille.
— Tu es Duni, dis-je.
Aux yeux de la plupart des habitants des Terres désolées, tu es aussi Callowane que moi.
— C’est eux qui font cette distinction, pas moi, dit Kilian, le ton se durcissant tandis qu’elle retirait sa main. Je suis Praesi, Catherine. Ce n’est pas plus criminel pour moi d’aimer mon pays que pour toi d’aimer le tien.
— Ce n’est pas une question de nos origines, répliquai-je, horrifiée. C’est une question de sacrifice humain.
— Et combien d’entre nous mourront pour que tu puisses faire de Callow ce que tu veux ? demanda-t-elle d’un ton las. Je ne vois pas grande différence. Au moins, je me servirais d’inconnus.
— Il y en a une, commençai-je, mais m’interrompis quand elle posa une main sur mon épaule.
— Je ne veux pas qu’on se dispute, Cat, dit-elle. Si je l’avais voulu, j’aurais évoqué cette idée dès que j’en ai entendu parler. Je dirai seulement ceci : s’il y a quelqu’un qui devrait comprendre combien il est horrible d’avoir un joug autour du cou, c’est toi. De n’être que… moins que ce que tu pourrais être.
— Il y a des limites qu’on ne peut pas franchir sans retour, dis-je.
— Et combien en as-tu déjà laissées derrière toi ? répondit-elle doucement en se levant.
Mon ventre se noua.
— C’est tout ? dis-je. Tu me quittes, comme ça ?
Parce que je ne peux pas accepter qu’on saigne des gens comme des animaux, me retins-je de dire. Dans l’obscurité, il était difficile de lire l’expression de Kilian, mais elle n’avait pas l’air heureuse.
— Non, finit-elle par répondre. Mais j’ai besoin de réfléchir. De déterminer quels compromis je suis prête à faire pour te rendre heureuse.
Elle passa une main dans ses cheveux.
— À partir de maintenant, je dormirai à la caserne, dit Kilian. Prends soin de toi, Catherine. Ça ne fera qu’empirer à partir de maintenant.
Je la regardai s’éloigner en silence et continuai de la suivre des yeux longtemps après qu’elle eut disparu. Enfin, je levai les yeux vers la lune et me demandai si j’étais encore capable de pleurer.