Chapitre 116
« Le monde obéit à une hiérarchie naturelle, Chancelier : il y a moi, puis ma botte, puis toute la Création sous ma botte. »
— Régente de l’Effroi Regalia
Retrouver mon armure de plates me fit du bien. Savoir que j’allais affronter des adversaires que l’armure pouvait réellement dissuader me fit encore plus de bien — fini, les conneries du genre « les lames faës transpercent tout ». C’était comme se battre contre une centaine de versions moins compétentes de l’Épéiste Solitaire, avec, je devais l’admettre, beaucoup moins de sermons. Il fallait savoir apprécier les petites choses. Mes manteaux tourbillonnaient derrière moi tandis que je descendais les marches ; le dernier ajout à leur collection luisait même dans l’obscurité. Je n’avais aucune idée de la façon dont Hakram avait réussi à mettre la main sur un morceau des vêtements du Duc des Bourrasques Violentes, mais ce tissu semblable au vent était venu s’ajouter à mon nom comme une nouvelle marque de victoire. Un tiers de la toile noire était désormais couvert de bannières volées à des hommes morts. Combien d’années avant qu’il ne reste plus une once de noir ? Vu le rythme auquel je me faisais des ennemis, pas beaucoup. Si je survivais à l’année, il y avait fort à parier que celles d’Akua Sahelian viendraient rejoindre le lot. Voilà qui réchauffait mon cœur absent.
Il faisait plus frais sous terre. À Marchford, avant que je ne reprenne la ville pendant la rébellion, il y avait eu deux sortes de cachots. Ceux des petits criminels, près du centre-ville : ceux où je me trouvais. Les autres étaient réservés aux prisonniers de haute naissance et se trouvaient dans une aile du manoir de la Comtesse de Marchford. C’était ce même manoir que j’avais fait incendier par Robber, juste pour emmerder celle qui était alors l’Héritière. Si j’avais su à l’époque que je devrais payer pour faire reconstruire cette fichue baraque, j’aurais peut-être hésité. La conscience d’avoir ordonné qu’on brûle ce manoir me suivait dans les ténèbres. Après tout, l’homme que je venais voir avait autrefois considéré ce siège du pouvoir comme son droit de naissance. Elizabeth Talbot n’avait pas d’enfants, mais elle avait toute une tribu de parents. Son héritier désigné était le fils de son frère, Lord Brandon Talbot, qui comptait parmi les rebelles écrasés par Noir, mais avait réussi à s’échapper et à survivre.
Comme sa tête n’avait pas fini sur un pieu dans les mois qui avaient suivi, j’en déduisis que ni mon maître ni Malicia n’avaient jugé utile de le traquer. J’avais donc imaginé trouver dans sa cellule un spécimen vivant de tous les récits sur les nobles bons à rien, mais la réalité était tout autre. Brandon Talbot était un homme d’une trentaine d’années, solidement bâti, avec une barbe épaisse et de longs cheveux retenus en queue-de-cheval, comme les miens. Assis sur un banc de pierre au fond, il parvenait à donner à sa posture une dignité presque naturelle, même si ses vêtements bien taillés n’avaient manifestement pas été lavés depuis quelque temps.
« Je commençais à croire qu’on m’avait oublié ici, dit-il.
— Pas de chance, répondis-je.
Je jetai un regard autour de moi. Une table et des sièges destinés aux gardes se trouvaient sous deux torches ; je m’emparai de l’un des sièges. Je l’enfourchai en tournant le dos au prisonnier et posai les coudes dessus. Je vis qu’il me dévisageait, l’air étrange.
— Vous me détaillez ?
Il cligna des yeux, puis secoua la tête.
— J’en avais entendu parler, dit-il. Mais c’est autre chose de le voir. Vous êtes si jeune.
Je dissimulai ma surprise. D’habitude, à ce stade, mes ennemis se lançaient dans des plaisanteries. Ou dans quelque dénonciation. Peut-être une pique sur ma taille, qui faisait du coup de poignard suivant une forme de justice.
— L’âge cesse d’avoir de l’importance quand on reçoit un Nom, dis-je.
— L’âge compte toujours, protesta-t-il doucement. Il fut un temps où ce pays ne faisait pas de ses enfants des soldats.
Je souris sans chaleur.
— Et puis nous avons perdu, dis-je. Leçon retenue.
— De tout ce que nous avons perdu à l’époque, murmura Brandon Talbot, je crois que c’est cela qui me manquera le plus.
— C’est pour ça que vous êtes venu ? Pour me parler des gloires passées du Royaume ?
— Le Royaume est mort, dit-il tristement. Une première fois aux Champs de Streges, puis une seconde fois, l’année dernière, quand le Seigneur Charogne a étouffé le rêve.
— Ce n’était pas un rêve callowan, répliquai-je sèchement. C’était un rêve proceran, acheté avec l’argent du Prince Électeur.
— Oh, nous le savions tous, au fond, reconnut Lord Brandon. Nous savions qu’on se servait de nous. Mais nous avions entrevu un monde qui ne se résumait pas à nous réveiller chaque matin avec la botte de la Tour sur la gorge. Ce n’était pas un mauvais rêve, Comtesse Foundling.
— Dame, le corrigeai-je. Dame Foundling.
Il m’observa, une frange sombre et des ombres plus noires encore encadrant son visage.
— Vous l’êtes vraiment ?
— Pour vous ? Oui.
L’homme rit.
— Vous pensez que je suis votre ennemi.
— Je pense que vous avez commis une trahison, dis-je. J’ai fait pendre des hommes pour moins que ça.
— Et pourtant, me voilà, dit Lord Brandon, sans corde au cou.
Je souris sans joie.
— Ce serait une très grave erreur de confondre la curiosité avec la clémence.
— Mais vous êtes curieuse, dit-il. La plupart m’auraient envoyé à la potence sans même m’accorder une audience. Votre orque, en tout cas, le voulait.
— La Générale Juniper aurait été parfaitement en droit de vous réserver la mort d’un traître, répliquai-je sèchement.
— Je n’essaie pas de dire du mal de votre amie, Comtesse Foundling, dit-il en écartant cette idée d’un geste.
Ses yeux bleus m’examinèrent avec attention.
— C’est bien votre amie ?
— Quelque chose comme ça.
— Et pourtant, on dit que vous vous battez pour Callow, songea Lord Brandon. La plupart jugeraient ces deux choses inconciliables.
— Mais pas vous ? ricanai-je. Si vous espérez obtenir mon pardon pour cette concession, vous frappez à la mauvaise porte. J’ai dix-huit ans, pas de la merde dans les yeux.
Il ne parvint pas tout à fait à cacher sa surprise quand je mentionnai mon âge. Va te faire foutre, pensai-je. Je n’étais pas si petite. J’avais presque une bonne longueur d’avance sur Noir avant son départ ; ce n’était pas ma faute si j’étais entourée en permanence de géants à la con.
— Que voulez-vous, Lord Talbot ? Vous deviez bien savoir que vous finiriez dans une cellule si vous vous présentiez ici.
— Je veux que vous sauviez Callow, dit-il. Tant qu’il en reste encore quelque chose à sauver.
— C’est toujours le cri des nobles, pas vrai ? Je ris, d’un amusement sombre. Rendez-nous le bon vieux temps ! Quand tout était parfait parce qu’on était riches et puissants et qu’on tenait les putains de rênes.
— Cette terre a connu la paix, autrefois.
— J’entends sans cesse des gens parler de restaurer le Royaume, dis-je. Comme si poser une couronne sur la tête d’un parent des Fairfax allait miraculeusement réparer ce pays de merde. Vous faites tous comme si tout était parfait avant la Conquête, comme si nous avions vécu un âge d’or éternel. Ce n’était pas le cas. J’ai lu les archives, et ce que vous essayez de ressusciter n’a jamais existé. Une rébellion victorieuse ne ferait que recouvrir d’une nouvelle couche de ruines une vérité amère : la seule chose qui changerait, ce serait le palais bâti avec les impôts.
— Si vous nous méprisez à ce point, pourquoi prétendre vous battre pour nous ?
— Parce qu’il y a une différence entre Callow et le Royaume, sifflai-je. L’un, c’est le peuple. L’autre, c’est du clinquant. Je tirerai mon épée pour le peuple, chaque fois. Le reste peut bien brûler. Ça ne vaut pas une seule goutte de sang, bordel.
— Le peuple se meurt, Comtesse, dit Lord Brandon.
— C’est vrai, concédai-je avec lassitude. Et me voilà repartie en guerre.
— Je ne parle pas des faës, dit le noble en secouant la tête. Ni même du boucher à qui vous avez livré Liesse. C’est Callow qui se meurt. Notre mode de vie. Encore cinquante ans comme ça et nous ne serons plus que des Praesi à la peau claire, à quelques enclaves amères près.
Je ne répondis pas, car il avait raison. Je le savais, et pire encore, je n’avais pas de solution. Ces monstres étaient aussi rusés que puissants, et ils jouaient à ce jeu depuis avant ma naissance. Ils le gagnaient par les écoles et le commerce, ainsi que par la plume de l’indifférence. C’était l’une des premières choses que Noir m’avait dites : il n’avait pas besoin que les gens soient d’accord, il lui suffisait qu’ils s’en fichent. Et ça marchait, pas vrai ? Pendant la Rébellion de Liesse, aucun fief au nord de Vale ne s’était soulevé. Si peu de soldats avaient répondu à l’appel du Duc qu’il avait dû renforcer ses troupes avec des mercenaires. Le rêve que le noble disait avoir été étouffé par mon maître n’avait été qu’une faible lueur dès le départ : des levées paysannes envoyées au combat, à peine maintenues ensemble par les soldats des maisons nobles et des troupes étrangères. Et avant la fin de la guerre, ces mêmes levées avaient livré aux pieds de Noir, enchaînés, les nobles qui les avaient appelées. La peur les avait poussés jusque-là, je le savais. Mais il y avait autre chose : plus personne dans cette armée ne croyait vraiment qu’elle pouvait gagner. Certains n’étaient même pas sûrs de le vouloir.
— Je sais, reconnus-je.
— Mais ce n’est pas votre projet, insista Lord Brandon en se penchant en avant.
Ses yeux brillaient d’une ferveur presque exaltée.
— J’essaie de trouver une voie entre la destruction et la rébellion, dis-je.
— Alors laissez-nous être callowans, dit-il. Différents, peut-être, mais toujours nous-mêmes. Nous avons encore une colonne vertébrale sous cette botte, Comtesse. Il reste une étincelle de la flamme, peu importe combien de fois ils l’écrasent.
— Ce sont de belles paroles, remarquai-je. Je ne me fie pas aux belles paroles, Talbot. Je me fie aux mesures concrètes. À des choses tangibles, sur lesquelles je peux agir.
— Rétablissez les ordres de chevalerie, dit-il.
Je le dévisageai un long moment. Les Chevaliers de Callow, hein ? Même plus de vingt ans après la Conquête, leurs silhouettes restaient gravées dans l’esprit des enfants nés bien après la dissolution du dernier d’entre eux. Pour beaucoup, les chevaliers étaient Callow, autant que les cloches de Laure ou les champs dorés qui s’étendaient à perte de vue. Ils formaient aussi tout un ensemble d’ordres militaires dissous sur décret de l’Impératrice de l’Effroi, parce qu’ils représentaient une menace directe pour l’hégémonie praesie.
— Je n’ai pas le pouvoir d’annuler les décrets de la Tour, dis-je.
— Pas légalement, dit le noble, à voix très, très basse.
Ses mots résonnèrent pourtant dans la pièce, vide hormis nous deux. La trahison avait cet effet. Je le regardai et compris enfin qui se trouvait en face de moi.
— Vous n’êtes pas un agitateur, dis-je. Vous êtes un émissaire.
— En effet, approuva-t-il doucement. Nous vous avons observée, Comtesse. Nous avons vu que vous mettiez en pratique ce que vous prêchez, au-delà des vaines paroles.
Je jouais à ce jeu depuis trop longtemps pour me laisser berner par des flatteries.
— Ne me mentez pas, dis-je. Vous ne venez pas me voir parce que vous me croyez digne de confiance. Vous venez me voir parce que vous êtes désespérés. Parce que dans cinquante ans, nous serons des Praesi à la peau claire — et si je meurs, vous ne trouverez pas un autre Écuyer qui en ait quelque chose à foutre de Callow.
Il ne le nia pas. Je m’autorisai à l’imaginer, l’espace d’un instant. Des chevaliers revenus, cette fois de mon côté. Pas en train de charger mes légionnaires. Avec l’Été et la Diaboliste devant moi, cette idée était terriblement tentante.
— Combien ? demandai-je, la bouche sèche.
— Vous n’avez pas accepté, grimaça Lord Brandon. Vous devez comprendre que…
— Vous me demandez de défier l’Impératrice de l’Effroi Malicia, dis-je d’un ton d’acier. Si vous pensez comprendre ne serait-ce qu’une fraction de ce qui rend cette femme dangereuse, vous êtes un putain d’idiot. Combien ?
L’homme me fixa longuement en silence.
— Deux mille, dit-il. Il pourrait y en avoir davantage si vous ne nous massacrez pas dans notre sommeil.
Deux mille. Dieux, soyez bons.
— Le Duc de Liesse n’avait même pas autant de cavaliers, soufflai-je. Et Noir a fait tuer la plupart de ses chevaliers dans leur sommeil.
— Ceux d’entre nous qui se sont soulevés avec Gaston de Liesse sont partis mourir, Foundling, murmura le noble. Pour saisir ce rêve une dernière fois. C’étaient les vieux, les épuisés, les désespérés. Les autres sont restés cachés. Pour transmettre les anciennes traditions aux jeunes, et attendre.
La moitié des maisons de la ville auront des épées et des lances cachées sous les lattes ou dans le grenier, avais-je dit à Juniper la première nuit passée à Marchford. Parce que c’était Callow. Parce que nous gardions rancune pendant dix générations s’il le fallait pour rétablir l’équilibre. Parce que ceux qui nous faisaient du tort finissaient toujours, toujours par payer le prix fort, quoi qu’il nous en coûte. Et voilà qu’on venait de m’apprendre que deux mille chevaliers se cachaient dans les campagnes, attendant leur heure. Sous le nez de Noir, depuis des années. La fierté que m’inspiraient mes compatriotes se mêla à l’horreur de ce qui aurait pu arriver s’ils s’étaient tous soulevés. Les Praesi pensaient connaître la patience, mais ils n’avaient été envahis qu’une fois, et pas comme nous. Les loups rôdent à nos portes depuis la Première Aube. Ça nous a appris de rudes leçons et, ma foi, voyez comme nous les avons bien retenues. J’étais plus émue par cette pensée que je ne voulais l’admettre.
— En combien de temps pouvez-vous les rassembler ? demandai-je d’une voix rauque.
Lord Brandon garda le visage calme, mais ses yeux le trahirent.
— Deux ou trois mois, peut-être.
— Vous ferez partie de la Quinzième, dis-je. Sous les ordres de la Générale Juniper. Toute autre solution équivaudrait à déclarer la guerre à la Tour.
— C’est un joug moins lourd, dit l’homme aux cheveux sombres, que celui qui nous étouffe actuellement.
Je me levai, prise de vertige. Je sentis la tête de la Bête se pencher au-dessus de mon épaule, son souffle chaud réchauffant ma joue. Elle souriait.
— Moi, Comtesse Catherine Foundling de Marchford, j’ordonne la création de l’Ordre des Cloches Brisées et charge Lord Brandon Talbot de rassembler des hommes sous sa bannière.
L’homme eut l’air sur le point de fondre en larmes, puis hocha doucement la tête.
— Vous serez libre dans l’heure, dis-je. Trouvez-moi des chevaliers, Talbot. Avant qu’il ne soit trop tard.
— Ça ne me plaît pas, dit Juniper.
Il était presque midi. Laissant l’orque derrière moi, je posai une main contre la vitre et tentai d’en sentir la chaleur. Rien. J’étais si froide au toucher, ces derniers temps, que mon souffle aurait dû se condenser en buée. Je fixai le soleil et songeai distraitement que la conversation qui m’attendait aurait été plus à sa place la nuit.
— Tu m’écoutes, Foundling ? gronda la Générale. Cette histoire de cercle restreint, ça ne me plaît pas, bordel. Nous sommes une légion, pas une bande. Les officiers de même rang reçoivent les mêmes informations.
— Ce que j’ai à dire ne doit pas parvenir à toutes les oreilles, dis-je.
— Hune devrait être là, poursuivit l’orque au visage austère, comme si elle ne m’avait pas entendue. C’est ma seconde, pas Nauk.
— Je fais confiance à Nauk, répondis-je sans me retourner. Hune est une page blanche.
— Alors prends-la à part pour discuter, comme tu l’as fait avec Ratface et Aisha.
Je reniflai.
— Jalouse qu’on n’ait jamais eu une de ces petites discussions ? la taquinai-je, d’un ton plus léger que je ne me sentais.
— Je t’en prie, répliqua-t-elle. Je te vois déjà bien trop souvent comme ça. Je ne pourrais pas en supporter davantage.
Avant que je puisse trouver une réponse, mon « cercle restreint » commença à affluer. Ils étaient venus en groupe, apparemment. Cette fois, il n’y avait que des officiers : Masego était retranché dans sa tour, occupé à surveiller les expériences qu’il avait confiées à l’assistant qu’il avait piqué à la Diaboliste, et Hakram tenait Archer occupée dans la cour d’entraînement. La laisser faire ce qu’elle voulait n’aurait fait qu’entraîner de nouveaux dégâts matériels que je n’aurais pas les moyens de réparer. Nauk entra le premier, à en juger par le bruit de ses pas. Robber et Ratface arrivèrent en se chamaillant au sujet du « détournement des ressources de la Légion », une affaire sur laquelle il me faudrait probablement enquêter un jour ou l’autre ; la présence d’Aisha se devina au léger soupir qui leur succéda. Pickler avait le pas léger et silencieux, mais mes oreilles n’étaient plus celles d’une mortelle. Kilian n’était pas là. Je lui devais de lui annoncer la nouvelle quand nous serions tous les deux.
— Patronne ! lança Robber. J’ai même pas droit à un « beau massacre, sale gobelin » ? J’ai vraiment l’impression de l’avoir mérité.
— Surtout le « sale », commenta Aisha.
Je me tournai vers les officiers qui se tenaient à mes côtés depuis l’École de guerre, eux qui m’avaient suivie dans une rébellion que j’avais moi-même provoquée et avaient versé leur sang pour moi. Je ne parvins pas à sourire.
— Oh, merde, jura Ratface.
Il avait toujours été perspicace.
— Il y a environ une heure, dis-je, j’ai commis un acte de trahison.
Un battement de cœur de silence stupéfait, puis la pièce explosa. Le visage d’Aisha était devenu impassible, Juniper semblait furieuse et Pickler parvenait d’une façon ou d’une autre à s’ennuyer devant un aveu aussi franc de sédition. Nauk souriait en martelant la table. Ratface affichait une mine sombrement réjouie et, par-dessus tout le reste, retentissait le rire strident de Robber.
— Pourriez-vous préciser, Dame Catherine ? demanda poliment Aisha.
Au moins, je n’étais pas redevenue Dame Foundling ou Dame Écuyer. C’était déjà ça.
— Alors, Foundling, aboya le Limier infernal. Raconte-nous donc cette forveala’sak trahison.
Je ne connaissais pas le mot kharsum qu’elle venait d’employer, mais, à voir la tête de Nauk, il devait être particulièrement grossier.
— J’ai fondé un ordre de chevalerie, dis-je calmement. Et j’ai libéré le neveu de l’ancienne Comtesse pour qu’il en remplisse les rangs. On m’a dit que nous devrions avoir deux mille cavaliers d’ici trois mois.
Les pensées d’Aisha ne se lisaient pas sur son visage. Ratface se pencha en avant, impatient.
— On se rebelle ? demanda-t-il.
— Ferme ta putain de gueule, cria Juniper. On ne se rebelle pas.
— Pas à moins que la Tour ne m’y force, répondis-je franchement.
— Je croise les doigts ! lança Nauk en riant, comme si je venais de lui offrir un sac de rubis.
— Combien de cousins et d’oncles as-tu dans les Légions, Nauk ? lui demanda Aisha d’un ton neutre. Réfléchis donc, pour une fois dans ta vie.
— Et maintenant, tu choisis de faire ça, intervint Juniper en se tournant vers moi. Maintenant, avec la horde aux portes.
— C’est le meilleur moment pour tenter quelque chose de ce genre, déclara Pickler d’un ton froidement analytique. La Tour ne peut pas se permettre de nous provoquer. Pas si elle veut garder Callow.
— Alors, on fait cavalier seul, ricana Robber d’un air mauvais. Il était temps. J’en avais marre de faire semblant d’être gentil.
— Je ne laisserai pas la Quinzième se retourner contre l’Empire tant que je respirerai, dit Juniper d’une voix ferme comme la pierre.
Tous les sourires disparurent. Sa voix n’avait plus rien de furieux, entendis-je. Elle avait dépassé ce stade. Elle me regardait ; je ne l’avais vue avec des yeux aussi froids que lorsqu’elle réfléchissait à la manière d’anéantir un ennemi. Depuis l’École de guerre, j’avais appris à lire les orques, mais même sans cela, j’aurais compris ce que je voyais sur son visage : elle se sentait trahie. Trahie par quelqu’un qu’elle avait cru être son amie.
— Juniper, dit doucement Aisha dans le silence. Écoute-la. Ne tire pas de conclusions hâtives.
Le Limier infernal secoua la tête.
— C’est à ça que tout nous menait, Catherine ? demanda-t-elle, et la douleur sincère dans sa voix me transperça comme une lame. Recruter des Callowans. Suborner des officiers. Rassembler des Porteurs de Noms. Tu essayais de nous habituer à la trahison avant même qu’on ait commencé ?
Sa voix trembla.
— Tout ça, c’était juste pour te tailler un royaume ?
— Limier infernal, dit Nauk, et pour une fois, sa voix était douce. On savait tous que ça finirait par arriver. Depuis le début.
— Pas comme ça, dit Juniper. Pas comme ça.
— Je ne me rebelle pas, lui dis-je en soutenant son regard. Je ne te demande pas de te battre contre ta mère, Juniper. Ni à toi contre ta famille, Aisha. Mais les choses ne peuvent pas continuer comme elles vont. Plus maintenant. Pas après toutes les limites qu’ils ont franchies.
Je serrai les doigts, puis les détendis. Dieux, pourquoi fallait-il que j’aie si froid ? Mon regard balaya la pièce.
— Il y a quelque chose de pourri dans l’Empire, dis-je. Vous l’avez tous vu. Certains d’entre vous l’ont vécu de près. Dieux impitoyables, les gens qui dirigent les Terres désolées pensent que la moitié des personnes dans cette pièce sont du bétail.
— Et tu penses qu’une bannière changera ça ? demanda Pickler, les yeux mi-clos. Tu sais tuer, Foundling, mais tu ne peux pas tuer mille ans de haine. Ton épée n’y peut rien.
— Si ceux qui détiennent le pouvoir ne peuvent même pas empêcher qu’on tue les leurs, dis-je à voix basse, pourquoi le détiennent-ils encore ?
Je sentis un frisson traverser la pièce. William avait-il ressenti la même chose lorsqu’il s’était adressé pour la première fois à ses rebelles, derrière des portes verrouillées et des fenêtres closes ? Ce poids, fait à la fois de pouvoir et de responsabilité. Il me tuerait si je n’y prenais pas garde, comme il l’avait tué.
— Nous avons prêté serment, dit Juniper. Tous, et toi aussi.
— Oui, approuvai-je. J’ai prêté serment aux Légions. À ce que Praes prétend être.
Je soutins son regard.
— Tu crois que les Hauts Seigneurs respectent leurs serments ? demandai-je. Je regarde vers le sud et je vois la plus haut placée d’entre eux se rebeller pour la deuxième fois en deux ans. Deux fois, elle s’en est tirée avec un avertissement, libre de nous faire saigner à nouveau. Combien de ceux qu’ils nous tuent faudra-t-il avant qu’on dise ça suffit ?
— Ils ne s’arrêteront jamais, murmura Ratface avec ferveur, s’adressant à tous et à personne. Vous le savez. Ils ne s’arrêteront jamais tant que nous ne les forcerons pas à le faire.
— Et combien de gens mourront pour ce monde meilleur ? demanda doucement Aisha.
— Des montagnes, répondis-je. Mais pour une fois, ce ne sera pas nous qui mourrons.
La belle Taghreb ferma les yeux et inspira profondément.
— Les empereurs montent, dit-elle. Les empereurs tombent. La Tour demeure. Dieux, pardonnez-moi, la Tour demeure.
Je ne me permis pas de ressentir de joie. Ce n’était pas encore terminé.
— Les idéaux, c’est beau, dit Pickler. Mais je suis gobeline, Foundling. On ne mange pas des principes. On ne creuse pas un tunnel avec. Ils ne gagnent pas les guerres.
Robber laissa échapper un petit rire, et mon regard se porta aussitôt sur lui. Je ne l’avais jamais entendu faire un bruit pareil, pas une seule fois depuis que je le connaissais. Cela ressemblait, me dis-je, à quelque chose de presque nostalgique.
— Ils nous tuent, dit en souriant le Tribun spécial, pour le plaisir.
Pickler se tourna vers lui, le visage traversé par l’effroi.
— Robber…
— Écoute-moi, Pickler, dit Robber. Non, en fait, écoute pour de vrai, une fois dans ta vie. Les Matriarches, les Hauts Seigneurs, toute cette foutue engeance. Ils ont la couronne depuis des siècles. Ils sont gras, maintenant. Paresseux. Ils croient qu’elle leur appartient. Tu sais ce que ça veut dire. T’es gobeline, non ? Ils ne peuvent pas jouer s’ils ne sont pas prêts à saigner.
— On ne peut pas gagner. On ne peut pas les battre, siffla Pickler, furieuse, avant que sa voix ne se brise. Je ne vous laisserai pas mourir pour avoir fait ce qu’il fallait. Nous allons vieillir, tous autant que nous sommes. Je ne veux pas… Je ne…
— On peut y arriver, dis-je doucement. Tu le sais déjà. C’est ça qui te fait peur. Il n’y a pas de honte à ça. Je sais mieux que vous tous ce qui nous attend, et je suis terrifiée. Ce sera du sang, de la boue et du chagrin, mais ne crois pas une seconde que nous en sommes incapables.
La Sapeuse en chef retira brusquement ses mains de la table pour cacher leur tremblement.
— Ce sera jusqu’à la mort, Foundling, dit-elle en détournant ses yeux ambrés. Jusqu’à la mort. Ne te lance pas là-dedans à la légère.
Elle s’affaissa sur son siège. Ratface croisa mon regard et eut un petit rire.
— J’ai toujours cru que je mourrais en les maudissant, tu sais, dit-il d’un ton détaché. Un cadavre de plus dans le tas.
Il s’interrompit, le corps agité d’une énergie nerveuse.
— J’ai été entraîné dans cette guerre quand ils ont essayé de m’assassiner dans mon lit, dit-il. Tu n’as jamais eu besoin de demander.
Mon regard se porta sur Nauk, qui s’était levé pour s’adosser au mur. Il avait croisé les bras, et son regard avait quelque chose d’affamé.
— Jusqu’au bout, dit-il, crocs découverts. J’ai fait mon choix avant même de savoir que j’en faisais un, Callow. Jusqu’au putain de bout.
Et, tout à coup, il n’en resta plus qu’une. Juniper était proche, elle l’avait toujours été, mais elle n’avait pas bougé depuis un moment. Elle s’approcha de moi, le dos droit, les épaules tendues.
— Jure-le-moi, Catherine, dit-elle d’une voix rauque. Pas ma mère. Pas l’un d’eux. Qu’ils ne seront pas l’ennemi.
— Je te le jure, lui dis-je en lui tendant le bras.
Pour la deuxième fois de nos vies, elle le prit.
— Seigneur de guerre, murmura-t-elle, comme si elle prêtait serment.
J’aurais dû me sentir victorieuse, me dis-je. Tout ce que je ressentais, c’était le froid. Dieux, tout ce que je ressentais, c’était le froid.