Chapitre 115
« Vous voyez, c’est exactement le genre d’ennuis que j’éviterais en prenant le contrôle mental du monde entier. Bande d’imbéciles, vous me donnez raison, vous ne voyez pas ? »
– Empereur de l’Effroi Imperious, peu avant d’être mis en pièces par une foule d’Ater
« Ce n’est pas la tête de quelqu’un qui apporte une bonne nouvelle », dis-je.
Nous n’étions que trois dans la salle de guerre : Juniper, Ratface et moi. Nous tiendrions une véritable réunion d’état-major plus tard dans la journée ou le lendemain, mais pour le moment, j’avais limité le nombre de participants. Quand toute la famille était réunie autour de la table, les discussions avaient tendance à s’éterniser, et je voulais simplement savoir ce qui s’était passé à Callow pendant mon absence. À ma grande surprise, j’étais partie bien plus longtemps que je ne le pensais : trois mois, à la date de mon réveil. Comme l’Été sondait déjà les frontières quand j’étais partie et que je savais parfaitement que l’Héritière allait se comporter en vraie garce dès que je disparaîtrais, je ne m’attendais pas à recevoir un panier de fleurs. Pourtant, l’air sinistre de la Limier infernale me fit hésiter. Je jetai un coup d’œil à Ratface : il n’avait pas l’air plus heureux. Bon, au moins, il était peu probable que la situation soit pire que celle où un dieu de l’Hiver en colère m’avait volé le cœur. Cieux en pleurs, faites que ce ne soit pas pire que quand un dieu de l’Hiver en colère m’avait volé le cœur. J’estimais que ce n’était pas placer la barre très haut pour cette conversation, mais je sentais déjà poindre un mal de tête.
« Tout est foutu », lâcha Ratface sans ambages.
« Foutu comment ? » le pressai-je. « C’est ça, le plus important. »
« Commençons par les affaires militaires, dit Juniper. Nous sommes en guerre sur au moins deux fronts, peut-être jusqu’à cinq. »
Je regrettais l’époque où deux ennemis mortels représentaient la limite, et non le point de départ.
« L’Été, énumérai-je. L’Héritière ? »
« La Diaboliste », rectifia Ratface d’un ton sombre.
« Elle a changé de Nom ? m’exclamai-je. Merde. J’aurais parié qu’elle viserait directement le titre d’Impératrice de l’Effroi. »
« Tu n’étais pas la seule, dit mon tribun du Ravitaillement. Tout le monde se demande quel est son jeu, pour l’instant. »
« Beaucoup de morts, si je devais me risquer à deviner, grognai-je. Très bien, Juniper, déballe-moi tout. L’Été. À quoi avons-nous affaire ? »
« Nous n’avons pas de chiffres fiables, répondit la Limier infernale. Deux mages ont perdu la vue en essayant de les localiser par scrutation. »
Le rêve que j’avais fait avant de me réveiller dans la Création était encore bien présent dans mon esprit. Il ne ressemblait pas à un souvenir, à quelque chose qui s’estomperait avec le temps ou perdrait de sa vivacité. Le rêve de Nom était ce qui s’en rapprochait le plus, mais même ceux-là ne semblaient pas aussi… tangibles, après coup. Vu certaines des choses que j’avais vu l’Été faire dans cette séquence, je n’étais pas si surprise qu’il soit dangereux de les scruter. Ça devait revenir à fixer le soleil en face.
« Mais vous avez des estimations, dis-je. »
Elle hocha la tête et tapota la carte étalée sur la table de ses gros doigts pour attirer mon attention. Deux pierres rouges étaient posées dans le sud de Callow : l’une sur Dormer, l’autre sur Holden. Comme ces deux villes étaient les plus proches des Bois déclinants, nul besoin d’expliquer pourquoi elles étaient marquées comme des bastions de l’Été.
« Nous avons reçu des renseignements de la Générale Sacker, recueillis auprès des réfugiés des deux villes, dit Juniper d’une voix rauque. L’un d’eux était un ancien membre de la Garde royale, alors nous pouvons nous fier davantage à son estimation des effectifs. Au moins cinq mille dans chaque cas, et nous sommes presque certains qu’il ne s’agissait pas de la même armée. »
Dix mille fées, bon sang. Pas étonnant qu’elle ait eu l’air de voir Aisha se faire abattre, tout à l’heure. Même les quelques centaines de fées inférieures qu’il nous avait fallu contenir à Marchford avaient infligé de lourdes pertes à la Quinzième, et contrairement à ces pauvres salopards sacrifiables, l’Été aurait des fées titrées à la tête de ses troupes.
« Elles ont bougé depuis qu’elles ont pris les villes ? demandai-je. »
« Non, répondit ma générale. Pas à grande échelle, en tout cas. Elles envoient des groupes de pillards, mais presque tous se dirigent vers notre deuxième problème. »
L’orc n’avait pas besoin de désigner la pierre noire posée sur Liesse pour que je sache de quoi elle parlait.
« Elle ne devrait pas avoir de forces dignes de ce nom, dis-je. J’ai fait annuler par le Conseil dirigeant son droit à disposer d’autre chose qu’une garde municipale. »
Et de sa garde personnelle, un privilège accordé aux hauts-nés de Praes auquel même moi, je ne pouvais toucher. Vu sa haute naissance, les effectifs autorisés n’étaient pas négligeables — mille hommes — mais cela restait très loin d’une armée.
« Elle ne se soucie plus du Conseil, dit Ratface. Personne ne s’en soucie, Cat. Mais nous parlerons de ce désastre plus tard. »
Une bouffée de la fureur qui me traversa à ces mots dut se lire sur mon visage, car le Taghreb aux yeux sombres pâlit en me regardant. Je pris une longue inspiration pour me calmer. Je ne manquai pas de remarquer que la température de la salle de guerre avait considérablement baissé. Chouette, encore un pouvoir qui va se retourner contre moi si je n’apprends pas à le maîtriser, pensai-je. Exactement ce qu’il me fallait.
« Elle a engagé des mercenaires, dit Juniper. Des Levantins, des Helikéens et, paraît-il, quelques drows. »
« Le dernier groupe qu’elle a engagé a été massacré jusqu’au dernier homme, dis-je en fronçant les sourcils. Et par nous, en plus. »
« Elle a raclé les fonds de tiroir à Mercantis, dit Ratface. Mais plus de la moitié de ses hommes viennent des Terres désolées, et eux seront fiables. Elle a pratiquement pris le contrôle des Sang-Purs. »
« Et sa mère ne fait rien ? demandai-je, surprise. »
« Sa mère mène sa propre guerre à Wolof, répondit l’homme hâlé. Contre un neveu qui tente de la renverser et les Légions qui essaient de contenir la ruche furieuse qu’est devenue la ville. »
« L’Impératrice est intervenue, dis-je. »
« Avec délicatesse, grommela Juniper. Mais elle ne peut pas laisser les invocations qu’ils se lancent déborder sur les Terres désolées. On rapporte qu’un démon est utilisé. »
Je ne demandai pas lequel : n’importe lequel aurait suffi à poser problème. Cela signifiait que nous n’aurions aucun renfort de Praes, ce qui était à la fois un soulagement et un problème. Nous serions seuls dans cette affaire.
« Des Praesi, dis-je. Donc, des troupes de maison et des mages ? »
« Beaucoup de mages, dit Ratface. Et comme Liesse est actuellement pleine de réfugiés, inutile de te dire à quel point ça pourrait mal tourner. »
« Si elle sacrifie ne serait-ce qu’un homme, elle se rebelle », dis-je froidement.
« Elle est déjà en rébellion, Foundling, dit Juniper. Elle invoque des diables pour les opposer aux fées — ton Conseil a interdit ça. Et on ne rassemble pas une armée illégale de dix mille hommes si l’on compte rentrer dans le rang ensuite. »
« Elle est donc passée à la dernière étape de son plan, marmonnai-je. Merde. C’est toujours un problème de combattre des Praesi quand ils sont acculés. Tout le monde le sait. »
Il n’y avait plus à se demander si l’Héritière — non, la Diaboliste, il fallait que je m’en souvienne — finirait sur le billot. Elle m’avait donné un prétexte pour voir sa tête fichée sur une pique, et elle savait que je ne laisserais pas passer cette occasion. Ce qui signifiait qu’au terme de son coup, elle comptait se soustraire à toutes les sanctions que je pouvais lui infliger. Essayait-elle de se tailler un royaume dans le sud de Callow ? Ce serait bâtir sur du sable : on la détestait là-bas.
« Très bien, dis-je enfin, toujours en train d’assimiler la nouvelle. Ces deux problèmes sont réglés. Quoi d’autre ? »
Juniper jeta un regard à Ratface, qui haussa les épaules avant de se racler la gorge.
« La Duchesse Kegan a placé le Duché de Daoine sur le pied de guerre, dit-il. Elle mobilise son armée et la Garde, et refuse d’expliquer pourquoi. »
« Oh, allez ! m’écriai-je. J’ai déjà reconnu que l’autorité du Conseil ne s’étendait pas à Daoine. Qu’est-ce qu’elle croit obtenir de plus en se rebellant ? »
« Nous ne pensons pas qu’elle se rebelle, du moins depuis la semaine dernière, dit Juniper. Elle a emprisonné les Praesi présents dans le duché, mais ne les a pas tués et n’a pas déclaré la guerre à l’Empire. »
« Les Déoraithe ne déclarent pas la guerre, répliquai-je sans détour. On se rend compte qu’elle a commencé quand on se retrouve jusqu’au cou dans la Garde. »
« J’ai dit la même chose, mais ensuite Robber est revenu du sud, dit Ratface. »
« Tribun spécial Robber, corrigea sèchement Juniper. »
Vu les reproches qu’elle m’avait faits pour avoir promu le gobelin, j’étais plutôt amusée de la voir insister maintenant sur le titre approprié. Ce n’était pas qu’elle ait contesté l’idée que Robber et sa cohorte détachée feraient saigner les forces d’Akua dans le sud : l’orc savait très bien de quoi ce petit bâtard cruel était capable. Mais retirer un « misérable insubordonné » de la chaîne de commandement ordinaire et de la supervision qui allait avec ne lui avait pas plu. Elle était Légionnaire jusqu’au bout des griffes, cependant : maintenant qu’il avait obtenu le poste, elle ne laisserait personne lui manquer le respect qui lui était dû. Pas même Robber, malgré tous ses efforts.
« Oui, Tribun spécial Robber, dit Ratface en se retenant de lever les yeux au ciel. »
À en juger par l’expression de la Limier infernale, il allait le payer plus tard.
« Il est entré dans Liesse avec un dixième de ses hommes, poursuivit le tribun du Ravitaillement. Et il a découvert que la Diaboliste avait enfermé des Déoraithe sous le palais ducal, au centre d’une sorte de cercle magique. »
Je haussai un sourcil, malgré moi impressionnée.
« Son laboratoire devait être une véritable forteresse, dis-je. Il a réussi à franchir les protections ? »
« Pas exactement, grogna Juniper. »
« Il est tombé sur la Voleuse, dit Ratface en m’observant avec prudence. »
« Elle devait bien finir par réapparaître, soupirai-je. Je me mettrai en colère contre elle pour ses manigances quand j’aurai le temps. Donc, des Déoraithe capturés et la Duchesse qui mobilise ses troupes. Ce n’est peut-être pas une rébellion, alors. »
« Nous ne pouvons pas nous permettre de courir ce risque, dit Juniper. La Maréchale Ranker a fait quitter Summerholm à la Douzième Légion pour la renforcer à Denier, au cas où elle devrait interdire le passage. »
Ranker serait largement en infériorité numérique, songeai-je en fronçant les sourcils. Huit mille légionnaires contre quoi, une estimation prudente de vingt mille hommes, dont au moins un quart appartenait à la Garde ? La Quatrième Légion de Ranker comptait beaucoup de sapeurs, puisque son noyau avait été levé dans la tribu qu’elle avait autrefois dirigée en tant que Matriarche, mais la préparation ne pouvait pas tout faire.
« Le Maréchal Grem devrait être aux commandes, dis-je. Qu’est-ce qu’il fait ? »
« Il a renoncé au commandement opérationnel, répondit la Limier infernale d’une voix rauque. Il est nécessaire dans les Vales. »
« Ce qui nous amène à notre quatrième problème, dit Ratface. Le Principat est en mouvement. »
« Bon sang, jurai-je. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui n’essaie pas de nous envahir, en ce moment ? »
Un silence s’installa.
« La Floraison Dorée, répondit le Taghreb. »
« Ne va pas me mêler ces fichus elfes, Ratface, dis-je. Nous avons déjà un excédent net de maniaques génocidaires. »
« La Tour a utilisé les canaux d’urgence pour avertir tous les officiers au rang de général ou au-dessus que la Floraison Dorée est en train de se retirer de la Création, m’apprit Juniper. »
Je me frottai l’arête du nez.
« La dernière fois qu’ils ont fait ça, c’était quand Triomphante était encore dans les parages, non ? gémis-je. »
J’ignorai les deux « puisse-t-elle ne jamais revenir » que les autres prononcèrent en pressant leurs jointures contre leur front.
« Ce n’est pas un non, conclus-je. Et voilà que la Diaboliste remonte dans la liste des priorités. Putains d’Enfers. »
« Très probablement, confirma sombrement Ratface. »
« Si Œil Unique reste à la frontière, ça veut dire que trois Légions entières restent à l’écart, dis-je. »
La Première, la Dixième et la Onzième. Comme un dragon et un vampire dirigeaient les deux dernières, je pouvais au moins trouver un avantage à leur absence : elle limiterait les dégâts collatéraux. Les deux tiers de la Dixième Légion étaient composés de morts-vivants, surtout parce que le Général Catastrophe avait la fâcheuse habitude de carboniser ses propres soldats en même temps que l’ennemi. Je préférais ne pas imaginer ce que cela donnerait près d’une grande ville.
« Le Maréchal a fait savoir qu’il ne croyait pas que le Principat comptait sérieusement tenter une invasion, dit la Limier infernale. Les deux principautés frontalières ont rassemblé leurs armées, mais elles n’ont pas les effectifs nécessaires pour franchir les Vales. »
« Elles font juste du grabuge pour empêcher nos Légions de partir, grimaçai-je. On pourrait les prendre au bluff. »
« Nous ne pouvons pas nous permettre une guerre d’usure contre la Première Princesse alors que notre propre arrière-cour est en flammes, Cat, dit Ratface. C’est elle qui remporte cette manche. »
Comme il était charmant de voir la vieille habitude de Procer de faire payer Callow perdurer, quel que soit le responsable. Certaines constantes de la Création ne changeaient jamais, comme la Tour, amas d’horreurs dépassant l’entendement humain, et le Principat, toujours dirigé par une bande de salauds rapaces. Un de ces jours, Cordelia Hasenbach et moi allions nous asseoir pour discuter tranquillement de la question. Des couteaux pourraient être de la partie.
« Alors ta mère est responsable de la réponse impériale, dis-je en jetant un coup d’œil à Juniper. »
« La Générale Istrid, répondit l’orc en me fusillant du regard, a l’ancienneté. Elle rassemble actuellement ses troupes au nord de Vale. Sa propre Sixième Légion a déjà été rejointe par la Neuvième de la Générale Sacker. La Cinquième du Général Orim est censée les rejoindre, mais elle a pris du retard. »
Orim le Sinistre et ses hommes servaient de garnison à Laure ; je supposai donc que nous arrivions au moment de la conversation où j’allais devenir furieuse.
« Raconte-moi », ordonnai-je.
Ratface déglutit bruyamment.
« Foundling, dit Juniper. Ton ombre bouge. Arrête ça, bon sang. Ce n’est pas la faute du tribun du Ravitaillement si ton Conseil dirigeant s’est effondré. »
Surprise, je regardai derrière moi : mon ombre était immobile, comme elle aurait dû l’être. Je haussai un sourcil. Juniper n’était pas du genre à exagérer, alors je la crus sur parole.
« Désolée, Ratface, dis-je. J’ai rapporté quelque chose d’Arcadie, ça fait dérailler mon Nom. »
La Limier infernale plissa les yeux.
« C’est pour ça que tu t’es transformée en rituel météorologique raté ? demanda-t-elle. Apprends à le maîtriser avant notre départ. Si tu peux créer de la glace à volonté, ça pourrait être utile pour notre ravitaillement. »
Seule Juniper, songeai-je, pouvait réagir à ce que je me sois approprié une partie de l’Hiver en essayant de faire de moi la glacière magique personnelle de la Quinzième. Je toussotai pour dissimuler mon amusement.
« Je m’y mets tout de suite, Générale, dis-je. Parlez-moi de Laure, tribun du Ravitaillement. »
« Environ deux semaines après ta disparition dans l’Arcadie, dit Ratface, Murad Kalbid et Satang Motherless ont mené un coup d’État dans la capitale. »
Je fermai les yeux et comptai jusqu’à dix. J’avais essayé, j’avais vraiment essayé d’impliquer les Praesi dans le gouvernement de Callow. J’avais tenu ma part de l’accord conclu avec les Hauts Seigneurs du camp de l’Impératrice. J’aurais dû me rappeler que, même s’ils étaient les tigres de Malicia, ils n’en demeuraient pas moins des tigres. Ils frapperaient toujours dès qu’ils flaireraient une faiblesse.
« Et ils ont réussi ? demandai-je, les yeux toujours fermés. »
« Les deux membres callowans du Conseil ont disparu, dit l’homme aux yeux sombres. Sœur Abigail a été tuée en plein jour, prétendument par des membres de la Guilde des Assassins. La Baronne Kendal a été blessée, mais elle a réussi à s’enfuir, et on n’a retrouvé aucun corps. »
J’ouvris les yeux.
« Et la représentante de Sa Majesté l’Impératrice de l’Effroi ? » suggérai-je.
« Disparue, dit Ratface. Si quelqu’un sait où elle se trouve, il ne le dit pas. Les usurpateurs retournent chaque pierre de Laure pour la retrouver, alors ce n’est probablement pas leur œuvre. »
« Oh, ils ne sont pas près de mettre la main sur cette femme, murmurai-je. Ils se sont donc frayé un chemin jusqu’au sommet à coups de meurtres, comme de bons petits habitants des Terres désolées. Ensuite, ils ont déclaré la loi martiale ? »
« Dans tout Callow, confirma Ratface. Ça a provoqué des émeutes dans toutes les grandes villes. »
Je jurai en kharsum, ce qui fit froncer les sourcils à la Limier infernale. Elle n’arrêtait pas de me dire que mon accent était atroce, et ça l’offusquait davantage que mes jurons.
« C’est grave à quel point ? »
« Assez pour que la Générale Istrid rassemble ses troupes à l’extérieur de Vale, parce qu’elle pense que si elle essaie d’entrer dans la ville, elle devra la prendre par la force, dit Juniper. »
« Les gouverneurs que tu as nommés, les Callowans, dit Ratface, dénoncent l’illégitimité du Conseil actuel et refusent d’obéir aux autorités impériales tant que tu n’auras pas “rétabli l’ordre”. »
« Ils n’étaient pas sûrs que je reviendrais, gémis-je. »
« Les usurpateurs non plus, dit Ratface. Ils ont pris un risque en passant à l’action. »
J’y réfléchis un moment.
« Pourquoi Orim est-il coincé à Laure ? demandai-je. Ces deux-là sont des traîtres, mais pas des idiots. Après les premières émeutes, ils auraient dû remplir les poches des Guildes pour calmer la situation en ville. »
« Ils n’ont pas le trésor, dit l’homme aux cheveux sombres avec un amusement dans la voix. Quand ils ont voulu s’en emparer, ils ont trouvé les coffres vides. »
« Alors qui, bon sang, l’a pris ? demandai-je. »
« La Guilde des Voleurs, m’informa Juniper. Ils ont laissé un mot. »
« Ils doivent savoir qu’en faisant ça, ils me déclarent la guerre, dis-je en fronçant les sourcils. »
« Le Tribun spécial Robber a découvert à Liesse d’où leur venait ce courage, dit Ratface. »
Je clignai des yeux. Avant mon départ, il m’avait dit que la Guilde avait changé de direction : un nouveau Roi des Voleurs en avait pris les rênes. Non, pas un roi : une reine.
« La Voleuse, sifflai-je. C’est elle qui a fait ça. C’est elle qui les dirige, maintenant ? »
« Autant que nous puissions en juger, dit Ratface. Elle a, euh, fait passer un message par le Tribun spécial. Si tu as un problème avec ce qu’elle a fait, tu peux aller en discuter avec elle à Laure. »
Je plissai les yeux en le regardant.
« Tu omets quelque chose, dis-je. »
« Elle n’a pas choisi ses mots avec beaucoup de délicatesse, répondit franchement le tribun du Ravitaillement. »
Je décidai de ne pas insister. J’étais déjà assez furieuse comme ça, et me mettre davantage en colère ne m’aiderait pas à réfléchir plus clairement. Je m’adossai à mon siège et refermai les yeux, le temps d’examiner la situation. J’avais six mois pour briser la Cour d’Été ou lui imposer un traité de paix. L’idée de laisser plus de temps à Akua pour se préparer me déplaisait, mais épuiser mon armée contre les murs de Liesse alors que des demi-dieux incendiaires rôdaient encore dans les campagnes serait une grave erreur. Je ne pouvais pas simplement envoyer la Quinzième vers le sud. Il me fallait l’armée de la Générale Istrid sur le terrain, et elle ne bougerait pas tant que la Cinquième Légion ne l’aurait pas rejointe. La mère de Juniper était téméraire, mais même elle ne se mesurerait pas à l’Été avec seulement huit mille hommes. Il me fallait donc régler le désordre à Laure avant de m’occuper du reste. Je rouvris les yeux et posai les mains sur la table.
« Il me faudra Nauk et ses hommes prêts à partir, dis-je à Juniper. Et la cohorte de Robber. Laure passe en priorité pour l’instant. »
« Nous dégarnirions les défenses autour du portail, dit la Limier infernale. »
« Nous allons les vider, dis-je. L’Hiver est réglé, pour le moment. Je nous ai acheté au moins six mois avant que quoi que ce soit ne se passe. »
Six fois la venue de mon titre, avait dit le Roi de l’Hiver. Une formule exagérément dramatique, mais au moins, j’avais un chiffre.
« Alors le reste de la Quinzième se mettra aussi en marche, dit Juniper. »
« Six mois, Limier infernale, c’est aussi le délai que nous avons pour anéantir l’Été, dis-je. J’espère que tu as réfléchi à des façons de tuer des fées. »
« Oh, Foundling, répondit l’orc avec enthousiasme en découvrant les dents. Je n’ai guère pensé à autre chose. »
J’avais beau ne pas manquer de fierté, il m’arrivait d’admettre que Juniper m’effrayait un peu.
« Donne deux mille hommes à Nauk, lui dis-je après un instant. Ça devrait largement suffire. Il te restera un peu plus d’une légion entière, non ? »
« Plus, répondit ma générale. D’après le recensement d’hier, la Quinzième Légion compte désormais huit mille soldats. »
Je clignai des yeux.
« Quoi ? » m’étranglai-je.
« Le sud est littéralement en flammes, Cat, dit Ratface. Et nous avons la réputation d’accueillir les soldats callowans et de tuer tout ce qui envahit la région. Nous avons eu beaucoup de nouvelles recrues. »
« Ainsi que quelques individus moins désirables, ajouta froidement Juniper. Le neveu de la défunte Comtesse Marchford s’est présenté le mois dernier. »
Je haussai un sourcil.
« Il a essayé de reprendre la ville alors qu’elle était assiégée par les fées et occupée par ce qui équivaut à deux Légions entières ? »
La noblesse n’était pas aussi consanguine à Callow qu’au Principat ; un tel degré de stupidité flagrante avait donc de quoi surprendre.
« En fait, il a publiquement renoncé à ses droits sur Marchford, dit Ratface. Il dit qu’il veut te voir et refuse de parler à qui que ce soit d’autre. »
« Il est en cellule, dit le Limier infernal. Je n’ai aucune patience pour les agitateurs. »
« Je vais me renseigner, dis-je. »
Encore une chose à ajouter à la liste. Il fallait soit rallonger les journées, soit trouver un moyen de me passer complètement de sommeil.
« Nous tiendrons une réunion plus formelle pour organiser nos opérations, mais prépare Nauk au départ dès que possible, dis-je en me levant. »
Je m’apprêtais à partir, mais me retournai quand Juniper m’interpella.
« Foundling. »
Je soutins son regard.
« Catherine, dit-elle plus doucement. Qu’est-ce qui s’est passé en Arcadie ? »
« Vous aurez toute l’histoire quand tout le monde sera là, dis-je. Mais en bref ? J’ai merdé. Le Roi de l’Hiver me manipulait avant même que je mette un pied là-bas. »
Je serrai les doigts, puis les desserrai.
« Ça n’a pas d’importance, ajoutai-je enfin. Je crois que j’ai trouvé ce qu’il nous faut pour gagner cette guerre. »
Le sablier avait déjà été retourné et le temps filait. J’avais cru avoir besoin de davantage de temps, mais j’avais peut-être trouvé un moyen de m’en passer. J’étais la Duchesse des Nuits sans Lune, désormais. Et Apprenti m’avait dit un jour que les fées de haut rang pouvaient ouvrir des portails aussi bien pour entrer en Arcadie que pour en sortir.