Chapitre 113
« N’oublions jamais que, pour vaincre un grand mal, un mal moindre doit d’abord devenir grand. »
– La reine Eleanor Fairfax, fondatrice de la dynastie Fairfax
Liesse était assiégée, même si aucune armée n’avait encore daigné mettre ses remparts à l’épreuve. La Cour d’Été ayant pris Dormer et Holden, les deux villes de Callow les plus proches des Bois déclinants, l’Empire avait abandonné le sud et commencé à rassembler ses forces au nord de Vale. Des escouades faëes venues de l’ouest et de l’est sillonnaient le pays à la chasse, et Akua avait dû compter sur sa propre ruse pour protéger son territoire. L’Été tenait cour à Dormer, et les véritables menaces n’étaient pas encore entrées en lice, mais les nobles de moindre rang d’Arcadie n’en étaient pas moins dangereux. Contrairement à ceux de l’Hiver, ils ne chercheraient ni à contrôler ni à soumettre la population : tous ceux qui ne s’inclinaient pas aussitôt devant la Reine de l’Été étaient anéantis dans une flambée de feu. Ce qui était plutôt fâcheux, puisque la Diaboliste avait encore besoin de main-d’œuvre dans le sud pour achever son œuvre à Liesse. Les Fées ne se montraient guère accommodantes avec son calendrier.
Rassembler une armée à elle s’était révélé fastidieux, mais elle avait reçu une aide inattendue. Depuis qu’elle avait sacrifié publiquement la dernière troupe de mercenaires engagée à Mercantis — non que les marchands s’en fussent particulièrement émus, puisqu’elle avait réglé ses pénalités exorbitantes —, il lui avait été difficile de recruter de nouvelles forces. La guerre dans les Villes libres avait de toute façon assuré que les compagnies les plus réputées étaient déjà toutes au service de l’un ou l’autre camp, ne laissant que la lie. Des pillards levantins trop sauvages même pour cette nation déjà sauvage, une compagnie de drows exilés peu fiables et, assez curieusement, des soldats d’Helike qui avaient été les ennemis du Prince Exilé comme du Tyran en exercice. Les derniers des trois étaient les plus solides, mais ils ne comptaient qu’un millier d’hommes.
Cette aide, elle l’avait elle-même orchestrée, avec l’aimable concours de Mère et de l’Impératrice de l’Effroi Malicia. Tandis que le sud de Callow partait en flammes, les Terres désolées étaient entrées en guerre contre elles-mêmes. Après que la Haute Dame Tasia de Wolof eut manqué à plusieurs paiements dus à la Tour en échange de privilèges accordés, Sargon, le cousin d’Akua, avait aussitôt tenté un coup d’État. En temps normal, il n’aurait pas osé : que son cousin Sargon se dresse contre Mère était une chose, qu’il tente de s’emparer de la part revenant à une porteuse de Nom en était une autre. Mais la Diaboliste lui avait fait parvenir un message discret, acceptant ses prétentions en échange de plusieurs concessions portant sur de l’or et diverses faveurs. La rébellion armée éclata à Wolof avant la fin du jour. Sargon avait remporté l’escarmouche initiale après avoir déployé une douzaine de puissants diables, et Mère avait alors répliqué en lâchant un démon sur ses hommes. Le carnage qui s’ensuivit ne fit qu’empirer.
L’Impératrice de l’Effroi Malicia avait envoyé toutes les Légions qui tenaient garnison dans les territoires praesi pour rétablir l’ordre, tandis que ce qui restait des Sang-Purs regardait les plus grands d’entre eux se faire acculer comme des bêtes. Akua avait naturellement pris contact avec les membres les plus éminents encore en place. L’or, les hommes et les mages avaient afflué vers son territoire tandis que Holden tombait aux mains de la Cour d’Été et qu’elle se retrouvait prise en étau. Mercenaires compris, Akua avait désormais un peu plus de dix mille soldats sous ses ordres. Près d’un dixième d’entre eux étaient des mages, même si seuls quelques-uns maîtrisaient la Haute Arcane. Elle avait tout de même dû faire un effort pour contenir son ravissement : ah, tout ce qu’elle pourrait fabriquer avec autant de lanceurs de sorts à sa disposition.
Et elle devrait les fabriquer, cela ne faisait aucun doute. Aucun renfort n’était à espérer dans un avenir prévisible. Les Légions des Terres désolées s’occupaient de contenir Wolof et ne pourraient marcher ailleurs avant des mois. On avait parlé d’envoyer au sud certaines Légions qui gardaient les Vallées de la Fleur Rouge sous les ordres du maréchal Grem One-Eye, l’orc prenant alors le commandement opérationnel, mais les mouvements procerans de l’autre côté de la frontière avaient étouffé l’idée dans l’œuf. Cordelia Hasenbach avait beau régner sur une nation bâtarde, Akua devait lui reconnaître ceci : elle savait mener le Grand Jeu. Grem One-Eye et ses hommes restant sur place pour prévenir une invasion de la Principauté, le commandement était revenu au maréchal Ranker, à Denier — qui avait elle aussi dû décliner, le Duché de Daoine ayant décrété la mobilisation générale de la Garde et refusé toute explication.
Le général Istrid était donc la plus ancienne dans le grade, et elle avait retiré la garnison de Summerholm avant de marcher vers le sud pour rassembler toutes les forces possibles au nord de Vale. Comble de l’ironie, la plus grande armée de Callow, la Quinzième du général Juniper, se retrouvait cantonnée à une posture défensive à Marchford, dans l’impossibilité de participer. On ne pouvait laisser sans défense la porte d’Arcadie : la Cour d’Hiver pourrait décider d’établir sa propre tête de pont, et même Praes ne résisterait pas à la pression de deux Cours déchaînées. Tant que Foundling ne réapparaîtrait pas, ses gens étaient paralysés. La Diaboliste devait admettre qu’il avait été fort amusant de voir tout ce que l’Écuyer avait bâti au cours de l’année écroulé dès son départ. À l’annonce de la disparition de l’Écuyer en Arcadie, les Praesi du Conseil dirigeant avaient rapidement conclu un accord avec la Guilde des Assassins et pris le pouvoir à Laure, avant de proclamer la loi martiale dans tout Callow — une décision qui avait provoqué des émeutes généralisées dans les villes.
Le meilleur, c’était que lorsque les usurpateurs avaient enfin accédé au trésor, ils n’y avaient trouvé absolument rien : la Guilde des Voleurs l’avait déjà entièrement vidé et, pour ajouter l’insulte à l’injure, avait prélevé une dîme d’un dixième sur les fonds personnels de chaque gouverneur impérial. Callow avait sombré dans l’anarchie totale et, au milieu du chaos, Akua avait les mains plus libres que jamais.Elle détenait le dernier bastion du sud, sa main-d’œuvre avait grossi grâce aux réfugiés et, tant que l’Été ne serait pas vaincu, elle était pratiquement intouchable, quoi qu’elle fasse. L’Empire ne pouvait se permettre qu’elle se révolte, pas avec autant de loups à ses portes. La situation, songea la Diaboliste, lui était tombée dans les bras comme un cadeau des Dieux d’en Bas. La femme à la peau sombre arpentait le champ de bataille fumant où ses forces avaient remporté la victoire moins d’une heure plus tôt, Fasili la suivant avec déférence. Il avait commandé les troupes lors de l’affrontement, le plus important que son armée eût livré jusqu’alors.
« Moins de deux cents pertes, Dame Diaboliste, dit l’autre aristocrate. Les protections rotatives ont fonctionné : tous leurs gros calibres se sont concentrés sur leur destruction au lieu de lancer une magie de masse contre nos troupes. »
La conversation aurait été tout autre si les nouvelles protections avaient échoué, songea Akua. Parmi les prises du jour figurait un comte ; si l’un de ces nobles avait décidé de décimer ses rangs, elle aurait perdu au moins un cinquième de ses soldats. Ce qui manquait aux Fées de l’Été en subtilité, elles le compensaient largement par leur puissance destructrice. C’était précisément pour cette raison que ses mages avaient reçu l’ordre de capturer plutôt que de tuer.
« Je veux que leurs cadavres soient relevés avant la tombée de la nuit, ordonna-t-elle. Formez une unité séparée de morts-vivants, sous les ordres d’un groupe de nécromanciens. Je m’attends à ce que leurs rangs grossissent avant la fin de tout cela. »
« Il en sera fait selon vos ordres », acquiesça l’autre Soninke.
« Quant aux protections, on m’a dit que l’une d’elles s’était fissurée, reprit la Diaboliste. Il faudra perfectionner le concept. »
« Votre Premier Mage travaille déjà à des améliorations, répondit Fasili. Nous avons remporté une grande victoire aujourd’hui, ma dame. Les Fées titrées d’un rang pareil sont difficiles à tuer, et plus encore à soumettre. »
Les lèvres de la Diaboliste s’incurvèrent à peine à ces mots. Fasili prendrait cela pour une approbation de ses flatteries, mais la vérité était tout autre : cela faisait bien longtemps qu’aucun Praesi n’avait eu de Premier Mage. Le titre était tombé en désuétude lorsque le Nom de Sorcier était apparu : être le plus puissant des lanceurs de sorts d’un Haut Seigneur avait été jugé insignifiant face à la distinction supérieure que représentait un Nom. Elle avait ressuscité le titre pour des raisons essentiellement personnelles, même si elle approuvait cet hommage à une coutume ancienne.
« Le Comte de la Récolte Dorée, dit-elle lentement, savourant le titre. »
« Et deux baronnes », ajouta Fasili avec un sourire mauvais.
Moins d’une centaine de Fées sans titre de cour avaient également été capturées, mais leur importance pâlissait face à celle des trois autres. Elles feraient de bonnes victimes sacrificielles, certes, mais certains rituels exigeaient la qualité plutôt que la quantité. Laissant derrière eux la mer de tentes que leurs soldats dressaient pour la nuit, ils gagnèrent la vaste plaine dégagée, à côté du champ de bataille. Quatre immenses protections y avaient été installées, autour desquelles leurs mages s’affairaient comme de petites abeilles. La plus grande contenait toutes les Fées de rang inférieur, entravées par du fer et passablement rouées de coups. Bien plus faibles que les Fées titrées, leur seul nombre suffisait à les rendre dangereuses : cent cinquante mages entretenaient la protection par roulement, afin d’empêcher toute tentative concertée de briser les sigils lumineux suspendus dans les airs qui les retenaient prisonnières. Les trois autres protections étaient moins lourdement gardées : chacune renfermait individuellement l’un des nobles de haut rang, entravé par trois fois trois liens, tous imbriqués les uns dans les autres et se renforçant mutuellement.
Près des protections qui emprisonnaient le Comte de la Récolte Dorée, un Soninke grisonnant à la barbe courte était agenouillé, les doigts agiles parcourant des runes flottant dans l’air. Akua les étudia avec curiosité : elles relevaient toutes de la Haute Arcane, et pourtant elle ne les reconnaissait pas toutes. Cela ne la surprenait pas. Elle avait beau être brillante, elle était encore jeune, et Dumisai d’Aksum avait consacré toute une vie à sonder les profondeurs de la sorcellerie. Un instant plus tard, les runes se réorganisèrent, puis disparurent tandis qu’un bourdonnement de puissance émanait de la protection qui entourait le Comte. La Fée grogna de douleur, attirant l’attention du mage tout proche.
« Est-ce physiquement douloureux, d’avoir plus de neuf dixièmes de sa puissance entravés ? » demanda-t-il en mthethwa.
« Je te réduirai en cendres pour cette insolence, sorcier, siffla le Comte de la Récolte Dorée. »
« Vos menaces n’ont aucun intérêt scientifique, créature, remarqua l’homme. Voilà qui est fort peu productif. »
« Premier Mage », intervint Fasili en inclinant la tête avec respect.
Le sorcier sursauta, ne remarquant qu’alors leur présence derrière lui. Il adressa un sourire hésitant au bras droit d’Akua.
« Bonsoir, commença-t-il, puis sa voix s’éteignit. … Vous. »
« Lord Fasili Mirembe, précisa Akua, trop rompue à l’exercice pour laisser paraître son amusement. »
« Oui, dit-il. Celui-là. »
« Papa, salua chaleureusement la Diaboliste tandis que son père se relevait. »
« Mpanzi, sourit le vieil homme. Les recherches de Lord Warlock semblent exactes. À ce que j’ai pu constater, les Fées sont faites de la même matière qu’Arcadie elle-même : fondamentalement, rien ne distingue l’une d’elles d’une pierre qu’on en aurait tirée, par exemple. »
« Comment osez-vous, s’emporta le Comte. »
Son père agita distraitement la main, et un bâillon de runes bleues apparut dans la bouche de la Fée, la lui maintenant close.
« Ton rituel est prêt, avant que j’oublie, dit-il. Tu as trouvé de très bons matériaux. Le rendement des Fées sera bien supérieur à celui des sacrifices humains. »
« Ce sera tout, Lord Fasili, dit Akua en se tournant à demi vers lui. »
« Si vous le permettez, Dame Diaboliste », s’inclina l’autre Soninke.
Il lança un regard agacé à Papa avant de s’éloigner, mais sans véritable animosité. L’absence totale d’ambition de son père en matière d’autorité faisait de lui tout le contraire d’un rival, et l’affection qu’elle lui portait était trop connue pour qu’on puisse lui faire payer une offense aussi mineure. Sans doute un officier subirait-il l’irritation de Fasili avant la fin de la nuit. Un drow, probablement. Ils avaient du mal à recevoir des ordres d’un homme, même si celui-ci avait juré fidélité à une femme, et les hauts-nés praesi toléraient mal l’insubordination.
« Il a l’air très fiable, ce jeune homme, dit Papa en le regardant s’éloigner. »
Il te ferait tuer en moins d’une heure si on lui en laissait l’occasion, songea Akua. Son père avait passé toute sa vie d’adulte sous la protection distante, quoique impitoyable, de Mère ; il n’avait jamais eu à développer l’instinct des inimitiés dont la plupart des puissants mages praesi avaient besoin pour survivre. Son jugement en la matière était… déficient. Chez la plupart des gens, Akua aurait considéré cela comme un défaut rédhibitoire, mais à vrai dire, elle le préférait ainsi. Ignorant les dangers qui rôdaient autour de lui, libre de se consacrer à ce qu’il aimait sans inquiétude. Elle pouvait le protéger des charognards. La Diaboliste avait clairement fait comprendre à ses sujets qu’il ne fallait pas toucher à Dumisai d’Aksum : nourrir un petit noble intrigant à une nuée d’imps sous les yeux de sa cour avait suffi à faire passer le message.
« Il a son utilité, concéda Akua. »
Papa acquiesça, déjà visiblement lassé par le sujet.
« Avec les prises d’aujourd’hui, tu as presque deux cents Fées de moindre rang, dit-il. Ça devrait suffire pour une Brèche mineure. »
Le terme était assez technique, et peu de gens en dehors des mages praesi en connaissaient le sens. La diabolie était, par essence, une branche de la magie consacrée à l’invocation, à l’asservissement et aux pactes conclus avec les diables. Et avec les démons, bien sûr, même si recourir avec légèreté à ces créatures menait à des sorts pires que la mort. Son peuple pratiquait cette forme de sorcellerie depuis une époque antérieure à l’occupation miezane et, si elle avait d’abord servi à un unique praticien pour acquérir pouvoir ou savoir, l’Empire en avait fait un outil de guerre. L’Impératrice de l’Effroi Triomphante — puisse-t-elle ne jamais revenir — passait pour la plus grande diaboliste de tous les temps, supérieure même au Roi Mort. Elle avait invoqué et asservi des légions entières de diables, placé des démons à leur tête, et ses liens avaient été si bien conçus qu’ils avaient tenu des siècles après sa mort. Pour lever des légions entières de diables, comme elle l’avait fait, il fallait recourir à d’autres méthodes que de les invoquer un par un : le temps et la puissance gaspillés auraient sinon été considérables.
La méthode permettant de contourner ce problème s’appelait une Brèche : on ouvrait un portail vers l’un des Enfers et on y tissait un lien d’asservissement de masse. Tout diable qui franchissait le seuil pour entrer dans la Création était alors soumis à ce lien, ce qui permettait de le contrôler dans une certaine mesure — bien moins étroitement, toutefois, que si le lien avait été conçu pour une entité précise. La convention distinguait les Brèches mineures des Brèches majeures. Akua avait elle-même utilisé une Brèche mineure à Liesse pour déployer son armée de diables, jusqu’à ce que les mages de la Quinzième la referment, l’alimentant avec la vie des esclaves stygiens. Une Brèche mineure était temporaire et instable par nature, impossible à maintenir longtemps. Une Brèche majeure était toute autre chose, et une seule s’était produite dans toute l’histoire calernienne : le rituel du Roi Mort à Keter, qui avait ouvert un portail permanent et stable vers l’un des Enfers. Depuis, on avait peu progressé dans la compréhension exacte de sa création, même si la Diaboliste en avait percé une partie.
« Il vaudrait mieux avoir davantage de combustible, mais je n’ai pas de temps à perdre, dit Akua. Je devrai me contenter d’un nombre limité et ouvrir une deuxième Brèche quand nous aurons assez de Fées. »
« Tu tirerais davantage de chair de ta dépense si tu descendais plus bas que le trentième Enfer, fit remarquer Papa. En l’état, un septième de cette puissance part dans le Tribut. »
« Foundling a clairement montré pendant la Rébellion qu’une armée bien entraînée finirait par écraser tout ce qui venait d’un Enfer inférieur au trentième, répliqua la Diaboliste. La Cour d’Été est d’une tout autre trempe que les forces qu’elle commandait à l’époque. Si je veux que les diables survivent au premier affrontement, je ne peux pas employer des chumaili ou des kichabwa. »
Son père fredonna, réfléchissant à la question.
« Tu n’auras pas beaucoup de walin-falme, mais tu peux être sûre qu’ils ne tomberont pas facilement, dit-il. »
Le terme signifiait garde impériale, dans un dialecte archaïque du mthethwa. Ces diables étaient les favoris des Tyrans qui cherchaient à envahir Callow ; on les préférait aux espèces plus bestiales pour leur intelligence supérieure à la moyenne et leur capacité à manier des armes forgées. On les disait également résistants au feu, même s’il était difficile d’évaluer l’efficacité de cette résistance contre les flammes des Fées. Leur peau parcheminée et leurs ailes de chauve-souris difformes avaient amené nombre de mages à supposer que l’Empereur de l’Effroi Sorcerous les avait utilisés comme reproducteurs pour créer les monstres ailés bien plus grands qui servaient à atteindre les niveaux supérieurs de la Tour, et qui permettraient de répondre aux Fées capables de voler sur le champ de bataille. C’était vraiment dommage qu’elle n’en obtienne pas plus de quatre cents grâce à la Brèche mineure. Leur incapacité à penser tactiquement était sans doute leur plus grande faiblesse, et la raison pour laquelle ils servaient généralement sous les ordres du Chevalier Noir de l’époque. Akua n’avait toutefois pas de tel commandant, d’où l’importance de capturer les Fées de haut rang. La Brèche mineure pouvait attendre le retour des prisonniers à Liesse, mais la Diaboliste comptait invoquer ses officiers dès ce soir.
« Le Comte d’abord, dit-elle. »
« C’est préférable, approuva Papa. Ce sera le plus épuisant. »
Tous deux pénétrèrent dans la protection qui retenait le Comte de la Récolte Dorée ; une magie épaisse et lourde leur glissa sur la peau. Son père fit un geste du poignet, et le bâillon dans la bouche de l’aristocrate faë se dissipa.
« Vous courtisez votre perte, mortels, lança-t-il d’un ton dur. Ma Reine se vengera de ce qui s’est passé aujourd’hui. »
« Un homme fort intelligent a avancé une théorie, dit Papa, sans prêter la moindre attention à la menace, selon laquelle les Fées pourraient véritablement mourir. »
« Ton ignorance n’a d’égale que ton arrogance, sorcier, ricana le Comte. »
« Te trancher la gorge te renvoie en Arcadie, où tu nais de nouveau, poursuivit son père. Mais, ah, les Fées sont faites de puissance, n’est-ce pas ? »
« Nous sommes l’incarnation de l’Été, sourit la créature. Vous brûlerez tous sous le soleil. »
« Oui, l’incarnation de la puissance, dit le vieil homme avec admiration. Que se passe-t-il, alors, quand cette puissance est épuisée ? »
« Aucun simple insecte ne peut défaire l’œuvre des Dieux, répondit la Fée. »
« Je ne crois pas, dit la Diaboliste, que nous ayons été présentées. »
Le Comte la dévisagea avec mépris.
« Je sais ce que tu es, maudite, cracha-t-il. La défaite est gravée dans les os de ton espèce. »
« Je m’appelle Akua Sahelian, dit-elle. Je suis une méchante. »
« La pâle imitation d’un ancien ennemi », railla la Fée.
« Oh, oui, approuva doucement la Diaboliste. C’est exactement ce que je suis. L’Ennemi, voilà comment on nous appelle à l’Ouest. Je suis la dernière héritière d’une lignée ininterrompue depuis la nuit des temps. Les miens ont usurpé le manteau des dieux, dérobé des secrets au-delà de la Création et transformé des royaumes en mers. Je suis une Praesi de vieille souche, Fée. Tu devrais t’agenouiller de stupeur. »
« Tu n’es que la braise mourante d’un feu depuis longtemps éteint, ricana le Comte. La puissance de l’Été ne tardera pas à t’étouffer. »
« Tu crois savoir ce qu’est la puissance ? » Akua éclata de rire. « Je transformerai ton sang en fumée. Je nourrirai de tes cris les horreurs qui te broieront les os. Le cœur de tes enfants élèvera mes forteresses jusqu’au ciel et fera voguer mes navires sur la terre ferme. Tu as peut-être été un petit dieu dans ton foyer misérable, mais tu as quitté ce piédestal — et ici, nous saignons les gens comme toi sur des autels. Pauvre créature mal née. Tu crois vraiment avoir une chance. »
Son Nom palpita sous sa peau tandis que son regard se glaçait.
« Mais tu es dans la Création, à présent, Comte. Ici vivent des monstres. »
Le Comte eut un sourire narquois.
« Tu cherches à m’effrayer, enfant ? L’Été ne connaît pas la peur. »
Akua tira lentement son couteau du fourreau et posa le tranchant redoutable contre la gorge de la Fée. Il plongea les yeux dans les siens, sans se laisser impressionner. La Diaboliste sourit.
« Non, pas encore, murmura-t-elle. Mais je vais te l’apprendre. »