Chapitre 112
« La plupart passent leurs jours sur un îlot d’ignorance insipide, fuyant les eaux sombres et voraces qui l’entourent. Chercher le pouvoir, c’est braver les marées ; mais qui s’y risque ne devrait pas s’attendre à revoir ces rivages. »
– Traduction du Livre des Ténèbres de Kabbalis, largement attribué au jeune Roi Mort
Je me forçai à me remettre debout. C’était beaucoup trop proche d’une génuflexion à mon goût. Le mouvement me fut plus facile que je ne l’avais cru, plus facile qu’il n’auraitdûl’être : quoi qu’il eût fait avec la glace, il m’avait renforcée. Pour combien de temps, en revanche ? Les dons des Fées étaient notoirement capricieux. Le Roi sculptait nonchalamment son bibelot de glace, son couteau d’ivoire en détachant un éclat après l’autre. Dans le silence qui avait saisi ce monde, le bruit était presque assourdissant. J’avançai pas à pas jusqu’au bord, manquant de glisser en m’asseyant. Ma main nue s’agrippa à la glace et je parvins à m’installer à ses côtés sans basculer dans les eaux, réprimant un gémissement de douleur. Le souverain de l’Hiver laissa tomber un autre éclat de glace avec indifférence, sans se soucier de mes efforts. J’ouvris la bouche, puis la refermai. J’avais déjà affronté des entités aussi puissantes que lui, mais, pour une fois, je ne savais absolument pas quoi dire. Je n’étais peut-être pas intimidée, mais j’avais si pleinement conscience de la fragilité actuelle de mon existence que cela revenait au même.
« Tu t’es bien débrouillée avec Auster, dit le Roi. »
Sa voix résonnait encore d’échos qui me faisaient grimacer, mais elle était moins brutale qu’avant. Je ne voyais plus des choses à la place des mots, au moins. S’était-il retenu, ou m’y habituais-je ? Cette seconde possibilité faillit me faire frissonner. Certains changements ne pouvaient s’accomplir qu’à un prix.
« C’était la première fois que je tuais un Duc, râpai-je. Je ne le recommande pas. »
Ma gorge était trop à vif pour que je réussisse à plaisanter comme il fallait, hélas. Ma tentative d’humour tomba à plat. Fixer trop longtemps le visage du Roi me faisait mal aux yeux, mais, d’après ce que j’en aperçus, il n’y avait pas la moindre trace d’amusement.
« Larat croyait que tu éviterais complètement cette histoire, dit le Roi. Mais c’est une créature de guerre, mon propre Limier de l’Hiver. On ne compte pas sur le Prince du Crépuscule pour tracer la voie à suivre. »
Le manque de perception de la profondeur ne devait pas jouer en sa faveur, pensai-je, et le presque-rire qui m’échappa embrasa mes poumons.Dieux, c’était loin d’être agréable. Il fallait que j’arrête de me faire transpercer aussi souvent.
« Tu m’as acculée, dis-je.
— Et cela t’offense ? demanda le Roi de l’Hiver, amusé pour la première fois. La soumission est toujours le lot des faibles. Si tu veux t’emporter contre quelque chose, emporte-toi contre ta propre impuissance. »
Je lâchai un rire moqueur, avec ce qui aurait tout aussi bien pu être un morceau de mes poumons. Le bout de chair me tacha les lèvres de rouge quand je le crachai, comme un fard payé de mon sang.
« Je ne suis pas, dis-je, impuissante. Je ne serais pas là si c’était le cas. Tu as besoin de quelque chose de moi. »
« Ah, les mortels, dit la créature avec tendresse. Vous cherchez toujours à marchander jusqu’à votre dernier souffle. Votre espèce est merveilleuse. »
J’avais toujours cru, au fond, que si je rencontrais un jour un dieu, il serait aussi condescendant que ça. J’éprouvai une sombre satisfaction à avoir raison.
« J’ai déjà pris ce dont j’ai besoin, dis-je.
— Tu as pris ce que je t’ai laissé prendre, rétorqua le Roi. Ne confonds pas permission et triomphe. »
Même avec la lucidité que la glace m’avait imposée, j’étais épuisée. J’avais mobilisé jusqu’à la dernière parcelle de mes forces pour traverser le combat contre le Duc avec seulement trois blessures mortelles. Jamais encore je n’avais dépensé autant de pouvoir aussi vite. Sa puissance ne m’avait pas vraiment rendue meilleure : j’avais simplement l’impression d’être trop fatiguée pour dormir. Si j’avais eu cette conversation avec l’Héritière, j’aurais qualifié ces paroles de rodomontades, mais quel besoin le foutu Roi de l’Hiver avait-il de se donner des airs devant moi ? Il pouvait me tuer d’une simple pensée. Il évoluait dans une catégorie si supérieure à la mienne que tenter seulement de saisir l’écart entre nous risquait de me tuer.Et Ranger se bat contre des créatures pareilles pour s’amuser.Dieux impitoyables, quels monstres Black avait-il rassemblés sous sa bannière ?
« Je suis trop près de la tombe pour jouer correctement à ce jeu, dis-je. J’ai menti pour obtenir un titre. Vas-tu me le refuser ? »
Il rit. On aurait dit le vent contre des branches mortes, le sang qui gelait dans un cœur battant encore. Je sentis les os de mon cou craquer ; j’étais si fragile qu’un seul claquement suffirait à les briser.
« Ici, c’est l’Hiver, Catherine Foundling, dit-il. Tu possèdes ce que tu tues. »
« Alors tu cesseras d’attaquer Marchford ? demandai-je.
— Cet objectif a déjà été atteint, dit le Roi. Nous faisons désormais partie du rêve que tu appelles Callow. »
Voilà qui réglait la question. J’avais obtenu ce que j’étais venue chercher, même si je savais qu’il y aurait un prix à payer. Tout cela me laissait un goût désagréable dans la bouche. Depuis le début, quelque chose de tellement plus dangereux que moi m’avait manipulée, et je n’avais aucun moyen de riposter. Le levier que je croyais détenir suffisait à me garder en vie, rien de plus — et si je le poussais, je risquais fort de me faire tuer. J’étais assise à côté d’un dieu, prête à commettre une erreur. J’avais cru autrefois que Masego avait toujours besoin d’être exact parce qu’il était l’Apprenti, mais ce n’était pas tout à fait vrai. Je pensais qu’il avait déjà cette tendance avant de devenir l’Apprenti. Archer m’avait révélé la vérité plus générale : les Porteurs de Noms, quel que soit leur Nom, étaientplus. Nous étions plus grands en tout, et, à mesure que nous grandissions, nos défauts grandissaient aussi. Les pulsions qu’on pouvait ignorer quand on était mortel ne l’étaient plus. Black rechercherait toujours la victoire, quel qu’en soit le prix ; Archer céderait toujours à ce qui lui plaisait. Et moi ? J’avais cru que mon penchant pour l’imprudence avait grandi jusqu’à devenir le défaut qui me tuerait, mais ce n’était pas tout à fait ça. C’était plutôt que la part de moi capable de se mordre la langue était enterrée depuis longtemps. Ma bouche s’ouvrit, tandis que je savais que j’allais commettre une bévue. Parce que ce misérable dieu avait tué certains de mes hommes, et que je ne pouvais pas laisser cela sans réponse.
« Tu as tué mes hommes, dis-je. Quand tu as envoyé tes Fées dans ma ville. »
« Tes hommes seraient morts, répondit-il. Qu’importe que ce soit de mon fait ou de celui du temps ? »
« Tu les as privés de la vie qu’ils auraient pu mener, répliquai-je entre mes dents serrées. Tu leur asprisquelque chose. Une dette doit être payée. »
« Leur existence pesait moins que le vent, dit le Roi. On ne peut rien prendre à rien. »
« Ce n’est pas un marché, Roi de l’Hiver, c’est unserment, sifflai-je. Un jour, nous nous retrouverons. Pas demain, pas le mois prochain, pas avant des décennies. Quand ton jeu sera terminé. Quand j’aurai appris à tuer les dieux. Ce jour-là, je viendrai réclamer mon dû. »
« Vraiment ? s’enquit-il. »
Il ne fallut même pas un battement de cœur. Instantané n’aurait pas été le mot juste : l’eau dans mes yeux était gelée depuis toujours. Je sentis le sang couler sur le côté de mon visage, qui n’aurait pas dû rien sentir du tout. Ma mauvaise jambe, celle qui boitait encore quand j’étais fatiguée, se tordit et se brisa dans un craquement de bois mort. J’entendis le sifflement du vent, plus assourdissant que cent mille cors, puis, après une flambée de douleur qui me précipita au bord de l’inconscience, je n’entendis plus rien. Je m’étouffai avec ma propre langue tandis que le givre se répandait sur ma peau, me privant de mes dernières sensations.
« Si j’étais un prince, je serais le Prince du Solstice Funeste, me dit le Roi. Il m’en reste quelque chose, même sous la Couronne de Bois Mort. »
J’étais prisonnière de mon propre corps ; la seule sensation qui me restait était celle de ses doigts qui me relevaient le menton.
« Je pourrais te faire subir toutes les douleurs que tu as jamais ressenties, et certaines que tu ne peux même pas concevoir, dit-il d’un ton distrait. Mais brisée, tu ne me serais d’aucune utilité. L’une de ces créatures qui voltigent autour de nous suffit amplement. »
Son pouce remonta le long de ma joue jusqu’à s’arrêter sous mon œil, et son autre main vint se poser de l’autre côté.
« Tu as besoin qu’on te rappelle la différence entre le courage et l’ignorance, Catherine Foundling, dit-il. »
Le Roi claqua la langue.
« Non, pas les yeux, dit-il. Les tiens sont trop ternes pour faire un ornement convenable. Quelque chose d’un peu plus pointu, peut-être. »
Il retira ses mains de mon visage et le soulagement ne dura qu’un instant avant que je ne sente sa main me transpercer la poitrine. Je hurlai sans un son tandis que ses doigts se refermaient sur mon cœur battant et l’arrachaient comme s’il retirait une peluche d’un tissu. La sorcellerie qui m’avait engourdi les sens se leva comme un voile ; je me retrouvai debout, le Roi devant moi. Je vis mon cœur dans une de ses mains, gelé, noir et dur. Dans l’autre, il tenait le bibelot qu’il avait sculpté dans la glace, devenu une lune parfaitement ciselée. Il le poussa là où se trouvait mon cœur ; la chair se referma autour tandis qu’il retirait sa main, et l’objet se mit à battre.
« Je te reconnais comme héritière du Duc des Bourrasques Violentes, dit-il. Désignée par la prophétie, l’héritage et la parole d’un roi. Ton héritage, revendiqué par le rite du sang, est confirmé. »
Je haletai, tandis que le sang dans mes veines refroidissait encore à chaque instant.
« Catherine Foundling, dit-il. Je te nomme Duchesse des Nuits sans Lune. Je t’accorde le siège de Marchford et, sur ces terres sacrées, réclame ta féauté. »
Mon environnement s’effaça, remplacé par une obscurité profonde et insondable. Je restai immobile, ne voyant plus que le roi à la peau sombre et la sève rouge sang qui dégoulinait sur son front depuis sa couronne de bois.
« Je n’exige aucune fidélité et n’offre aucun répit, rit le Roi de l’Hiver. Je n’exige aucune foi et n’offre aucune protection. Je te donne l’affront et la tromperie ; je reçois la haine et la trahison. La Cour d’Hiver t’accueille comme l’une des siens, jusqu’à ton dernier souffle désespéré, à griffer les ténèbres. »
Une puissance pulsa dans ma poitrine, se répandant dans mes veines. Je sentis la troisième part de mon âme, l’aspect manquant que je n’avais pas encore forgé, se remplir de quelque chose d’ancien et de trop vaste pour être compris.
« Je tiendrai mon serment, chose morte, râpai-je. Avant que mes jours ne s’achèvent,je te verrai défait. »
« Alors tu es véritablement une Duchesse de l’Hiver, sourit le Roi, ses dents pareilles à un rayon de lune volé. Je te charge de vaincre l’Été, Catherine Foundling. Je te charge d’instaurer lapaix, arrachée sur le champ de bataille. »
Il se pencha vers moi.
« Tu as jusqu’au sixième anniversaire de ton titre ; après quoi ton cœur m’appartiendra pour toujours, dit-il. »
Ses mains remontèrent vers mon visage, vers mes yeux.
« Maintenant, dors, dit-il, etrêve. »
Ses doigts tirèrent mes pupilles vers le bas et les ténèbres m’emportèrent.
L’aube n’existait pas, puis elle exista.
Je vis deux cités et les deux terres qui les entouraient. L’une regorgeait de richesses : des vergers aux arbres chargés de fruits et des champs verdoyants. Le jus coulait sur le menton des enfants qui croquaient dans des pêches en jouant au soleil, près de remparts pâles. Des couleurs qui n’avaient pas encore de nom emplissaient la moitié du monde ; de fiers seigneurs et dames se pressaient aux pieds d’une silhouette couronnée et sans visage. Dans son regard se trouvait l’Été, la chaleur qui brûlait et flottait dans l’air comme une vapeur. L’autre terre était faite de glace et d’illusions, et rien n’y poussait. Le vent hurlait et des créatures mouraient sous des lames d’obsidienne ; la chaleur de leur sang tachait les lèvres et chassait, pour un unique instant béni, la morsure cruelle du froid. Là-bas, les jeux des enfants étaient cruels, car la victoire ne pouvait s’obtenir qu’en vainquant les autres. Au cœur d’un labyrinthe, seigneurs et dames aux sourires perfides se pressaient aux pieds d’une silhouette couronnée et sans visage. Dans son regard se trouvait l’Hiver, le froid qui dévorait et ne laissait derrière lui que le néant.
La guerre n’existait pas, puis elle exista.
Les affamés tendirent les mains vers l’abondance des repus, et cela engendra des conflits, car ils ne prenaient pas avec douceur et cette offense ne pouvait rester impunie. Des appels au combat firent trembler le ciel, car l’ost de l’Été était puissant. Ses membres arrivaient vêtus de soie et d’acier, leurs étendards rouges frémissant dans le vent comme la promesse d’un sang à venir. Partout où ils allaient, midi les suivait, implacable et sans pitié, comme ses hérauts. L’Hiver, lui, ne s’annonçait pas. Il rampait dans l’obscurité comme un serpent, une horde furtive d’ombres et de créatures griffues quivoulaient, voulaient jusqu’à en être vidées de l’intérieur. Elles portaient des dépouilles et maniaient des lames arrachées au sol, leurs yeux avides sous le manteau de la nuit. Dans les ténèbres, nul n’était vaillant, mais tous étaient désespérés.Justice, tonnaient les sabots des chevaux ailés blancs tandis qu’ils prenaient leur envol.Encore, répondaient en chuchotant les créatures aux yeux bleus, montées sur des chevaux cornus, leurs lances effilées étincelantes. Des cris et des hurlements retentirent. La lune tomba, brûlée jusqu’au noir, et, lorsqu’elle se brisa et fit voler le monde en éclats, l’Été triompha.
Le midi s’étendit sur les deux terres. Des affamés, il ne resta que des cendres, piétinées avec mépris. La glace fondit, laissant derrière elle une terre noire et désolée. Le monde fut transformé en fête et l’Été prospéra, les fruits mûrissant encore et encore. Les orgueilleux le devinrent toujours plus, jusqu’à ce que les premiers fruits pourrissent. Le soleil ne se reposait pas et la terre ployait sous lui. L’orgueil se mua en arrogance, et, sous les étendards rouges, seigneurs et dames versèrent le sang, se retournant les uns contre les autres. Un seul pouvait posséder le plus, et nul n’avait jamais goûté à la défaite. La terre brûlait, mais aucun répit ne venait, car l’Été avançait sans connaître la retraite. Une brume rouge flottait dans l’air comme une maladie, tandis que les ventres, d’abord pleins, éclataient comme les fruits trop mûrs ; le feu et l’acier s’emparèrent de tout, jusqu’à ce qu’il ne reste que la silhouette couronnée et sans visage. Elle demeura sur son trône tandis que des feuilles jaunes et des racines s’emparaient du monde, le visage tourné vers le soleil, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une carcasse calcinée.
Voilà la vérité de l’Été : tout finit par brûler.
Des pousses vertes jaillirent de la terre noire et désolée, et de cette récolte naquit une cité. Le Printemps était venu. Dans l’autre terre, le jaune vira à l’orange et au brun ; les feuilles tombèrent au sol tandis que la terre était enfin libérée de son agonie. L’Automne était venu. De ces vestiges naquit une cité, qui se nourrissait du peu qu’il restait à offrir. Une terre prospérait, l’autre mourait à petit feu. Le soleil se levait, la glace s’étendait.
L’histoire recommença.
Les affamés tendirent les mains vers l’abondance des repus, et cela engendra des conflits, car ils ne prenaient pas avec douceur et cette offense ne pouvait rester impunie. Les appels au combat retentirent, mais furent étouffés. Le serpent se glissa au cœur de l’Été, offrant la paix et dissimulant ses crocs tandis que sa faim s’aiguisait derrière des paroles mielleuses. Le poison se répandit dans le sang et les champions moururent, car même les plus puissants ne pouvaient triompher des innombrables morts douces de l’Hiver. Lorsque l’ost de l’Été arriva, il était décimé et boitait, jeté dans une guerre qui avait éclaté sans crier gare.Justice, tonnèrent les sabots des chevaux ailés blancs tandis qu’ils prenaient leur envol. Les ombres rirent en les dévorant.Encore, murmurèrent-elles aux morts. Les puissants moururent lentement sous leurs étendards rouges, frappant la fumée et les mirages tandis que la neige commençait à recouvrir le monde. Le soleil pâlit toujours davantage, jusqu’à tomber du ciel et se briser en faisant voler le monde en éclats. L’Hiver triompha.
La nuit s’étendit sur les deux terres. Les fiers cadavres furent réduits à leurs os ensanglantés sous les griffes de la horde, vêtue de mort et de rapine, qui se déversa sur le monde. Des pêches juteuses furent arrachées aux arbres et dévorées tandis que les arbres qui les avaient portées se desséchaient et mouraient. La glace rampa sur les champs autrefois verts, désormais dénudés par les affamés. L’Hiver se repaissait, se repaissait jusqu’à presque comprendre ce qu’était la satiété. Mais cela ne suffisait pas. Les remparts pâles et glorieux furent renversés, les étendards perdirent leurs couleurs jusqu’à ce que tout soit nu, vide, et que la hordeveuilleencore. Les ressources diminuaient, mais ils étaient toujours nombreux ; les jeux cruels le devinrent donc davantage, car, à la fin, il ne resterait qu’une seule bouchée, et une seule bouche pour la dévorer. La nuit s’épaissit, et le désespoir avec elle, tandis que les vents désolés et la famine emportaient ceux que le meurtre et la trahison n’avaient pas pris. Même se nourrir les uns des autres ne suffisait pas. Il ne resta alors plus que la silhouette couronnée sur son trône, immobile dans le froid, essayant de ressentir quelque chose,n’importe quoi, avant de mourir, coquille vide.
Voilà la vérité de l’Hiver : nous mourons tous seuls.
Le froid se retourna contre lui-même et un vestige de vestige se libéra du sol ; des pousses vertes jaillirent de la terre noire et désolée. De cette récolte naquit une cité, car le Printemps était venu. Dans la terre qui avait autrefois été l’Été, on rongea les os dénudés de l’ancienne abondance. Une cité de mourants se forma autour de ce qui se réduisait à presque rien, car l’Automne prenait forme avec l’avènement du vide.
L’histoire recommença. À la fin, il n’y a pas de fin.
Je ne sus pas exactement à quel moment je franchis la frontière entre le sommeil et l’éveil. Il n’y eut aucune transition, aucun sursaut de conscience. Je n’étais pas éveillée, puis je le fus. Cette pensée me fit frissonner. J’étais sous une couverture, dans un lit plus rugueux que moelleux, et je portais des vêtements dont je ne me souvenais pas m’être vêtue. Je me redressai et découvris que j’étais entourée de murs de pierre nue qui m’étaient vaguement familiers. Des bruits venaient de l’extérieur, mais un autre, plus proche, retentissait dans un coin de la pièce : affalé sur une chaise, Hakram ronflait.Marchford, compris-je.Je suis rentrée.
« Catherine ? »
Je tournai les yeux vers la porte tandis que l’Adjoint se réveillait en sursaut. Masego se tenait sur le seuil, quelque part entre le soulagement et l’inquiétude. Je repoussai machinalement mes cheveux en arrière.
« Bon, dis-je, il y a désormais un dieu sur ma liste de gens à tuer. Quelqu’un aurait la gentillesse de me trouver à boire ? Les prochains mois vont être pénibles. »