Chapitre 111
« Je ne peux pas vaincre ta bande de héros, c’est vrai. Mais que se passerait-il si huit autres bandes en voulaient aussi à ma peau ? Ha ! Qu’est-ce que tu vas faire, former une ligne ? »
— Irritant l’Étrangement Victorieux, Empereur de l’Effroi
Je jetai un coup d’œil aux Champs de Wend et me mis à jurer en mthethwa. Le miezan inférieur ne possédait tout simplement pas cette gamme d’invectives empreintes de pure rancœur qu’offrait le soninké. Un mille de glaciers s’étendait à mes pieds ; leurs hauteurs variées et leurs mouvements incessants emplissaient l’air du fracas de la glace toutes les quelques secondes. Nom ou pas, si je me retrouvais coincée entre deux d’entre eux, je finirais en tas d’os brisés ayant vaguement la forme d’une femme. J’espérais vraiment que la prophétie de mensonges allait fonctionner, parce que sinon, Hakram mettrait presque une journée à retrouver tous les foutus morceaux de ce qui resterait de mon corps.
« L’arène t’a bien baisée, nota Archer d’un ton joyeux. Et même pas de la manière agréable. »
« J’avais remarqué, merci », répliquai-je, d’humeur maussade.
Le seul avantage des Champs était que leur relief accidenté me permettrait de me mettre à couvert plus facilement quand le Duc des Bourrasques Violentes déchaînerait une tempête sur ma tête. J’étais très, très contente d’avoir décidé de ne pas porter d’armure. Je ne nageais pas assez bien pour éviter de couler à pic si je glissais. Les serviteurs avaient réparé ma cuirasse et l’avaient déposée pour moi, mais j’avais choisi quelque chose de plus léger. Mon pantalon gris descendait jusque dans les bonnes bottes que j’avais portées au bal masqué ; par-dessus, j’avais enfilé un épais gambison qui m’arrivait aux genoux. Après mes dernières échauffourées avec les faës, j’avais compris que ma cuirasse ne faisait que me ralentir. Mon épée reposait confortablement à ma ceinture, sa poignée dissimulée par mon habituelle cape. Depuis que Noir me l’avait offerte, je n’avais guère eu l’occasion de profiter du vêtement et de ses prétendues propriétés de résistance aux sortilèges, mais aujourd’hui me semblait être une bonne occasion de prendre une précaution supplémentaire.
Nous étions quatre à avoir pris le carrosse jusqu’au terrain de duel, où nous attendait une foule assez nombreuse. Il y avait là plus de faës qu’au bal masqué, même si, à en juger par leur apparence, ils étaient tous aristocrates. Avant de se mettre à me taper sur les nerfs, Archer avait pris le temps de me montrer discrètement les quelques faës qu’elle avait bombardés de prophéties la veille. L’un d’eux au moins avait le parchemin sur lui et le tripotait nonchalamment en nous observant. Est-ce que ça suffirait ? Je n’en avais aucune idée. L’amulette de glamour de Masego était bien à l’abri sous mon gambison et, à mon arrivée, je n’avais vu qu’une mer de visages vides, jusqu’à ce qu’ils retrouvent tous leur apparence normale. Je ne pouvais pas savoir si cela signifiait qu’ils y avaient cru, mais de toute façon, il était trop tard pour faire marche arrière. La foule s’écarta sans effort devant nous, jusqu’à ce que nous nous retrouvions face au Duc. Je l’examinai avec attention. Le salaud portait une armure, contrairement à moi. Une cuirasse qui semblait faite d’argent véritable — même si je n’étais pas assez idiote pour espérer que le métal serait aussi mou qu’il aurait dû l’être — et une cape de soie bleue parsemée d’hellébores pâles. Il portait une falchion richement ornée de joyaux, mais pas de bouclier. Mage, pensai-je. Il lui faut une main libre pour lancer ses sorts.
C’était une bonne nouvelle, en un sens : cela signifiait qu’il ne pouvait pas simplement commander aux vents par la pensée. Peut-être. Me fier à cette supposition risquait de me faire tuer ; je devrais donc combattre comme s’il le pouvait, jusqu’à preuve du contraire. Une faë que j’avais déjà rencontrée, la Dame de la Glace Craquelée, s’interposa avec aisance entre le Duc et moi.
« Puisque nous sommes tous arrivés, sourit-elle, nous pouvons commencer la cérémonie. À l’invitation du Duc des Bourrasques Violentes, je servirai de témoin officiel. Dame de Marchford, avez-vous des objections ? »
« Aucune », répondis-je.
« Fort bien. Comme le veut la coutume, je dois vous demander si le différend qui vous oppose peut être réglé d’une autre manière. »
« Non », répondit négligemment le Duc des Bourrasques Violentes.
« Il pourrait s’agenouiller à mes pieds et implorer ma clémence ; j’y réfléchirais ensuite », suggérai-je.
Le vent se leva brusquement autour de nous tandis que l’aristocrate faë me lançait un regard haineux.
« Ça ne t’a pas plu, hein ? » méditai-je. « Alors, c’est non. »
« Très bien, dit la Dame de la Glace Craquelée, amusée. Les termes fixés par la partie offensée sont la mort ou la reddition. »
« Je retire la possibilité de reddition », cracha le Duc.
« C’est tout à fait irrégulier », déclara la Dame en fronçant les sourcils.
« Ça me va, haussai-je les épaules. Je n’avais de toute façon pas l’intention de le laisser se rendre. »
« Puisque les deux parties sont d’accord, qu’il en soit ainsi, concéda la Dame. Les participants doivent se rendre au Cœur des Champs de Wend et se placer chacun à une extrémité. Le duel commencera lorsque la lumière bleue au-dessus de vos têtes se brisera. »
Je jetai un regard aux Champs. Le Cœur qu’elle avait mentionné était facile à repérer : c’était le plus haut des glaciers, surmonté d’une plateforme parfaitement ronde d’une quarantaine de pieds de diamètre. Un orbe bleu étincelant flottait déjà au-dessus. J’observai les glaciers alentour pour jauger leurs mouvements : rester sur un terrain plat face à quelqu’un qui contrôlait le vent, c’était signer son arrêt de mort. Le combat à distance n’était pas ma spécialité, mais si je voulais survivre assez longtemps pour arriver au corps à corps, il me faudrait trouver un abri. Hakram me tapa sur l’épaule.
« Baigne-toi dans leur sang, Cat », dit-il.
« C’est le plan », répondis-je.
Je jetai un regard aux deux autres.
« Si tu dois mourir, Archer déclara, meurs avec fracas. »
Je me serais contentée d’un « bonne chance », mais ce n’était pas vraiment son genre, hein ?
« Finis-en vite, me dit Masego. J’ai des expériences qui ne devraient pas être laissées sans surveillance trop longtemps. »
« Moi aussi, je t’aime », articulai-je sans un mot.
Je fis rouler mon épaule pour l’assouplir, puis pris le chemin du Cœur des Champs de Wend. Il était temps de découvrir si le pouvoir magique des mensonges pouvait tuer un homme.
Il y avait assez de neige sur les glaciers pour que le chemin ne soit pas trop glissant. Quoi qu’il en soit, j’avais le pied plus sûr qu’une mortelle ne pouvait raisonnablement l’espérer. J’étais incapable de me rappeler la dernière fois où j’avais trébuché ou glissé ; même avant de devenir Écuyer, je n’avais jamais été particulièrement maladroite. Sans doute parce que j’étais petite, ce qui me désolait de l’admettre. Inutile de s’adapter à des membres qui grandissent quand ils gardent toujours la même longueur.
« Ce sera fort divertissant de faire d’un royaume entier mon jouet, déclara le Duc en avançant. Aucun faë n’a jamais possédé un tel trésor d’âmes. »
Il marchait si légèrement qu’il ne laissait aucune empreinte, avais-je remarqué. Il était peu probable que je sois plus rapide que lui, avec ou sans armure.
« Tu sais, j’entends sans arrêt dire que vous autres faës d’Hiver êtes passés maîtres dans l’art des jeux d’esprit, dis-je. Mais jusqu’ici ? Pas impressionnée. J’ai entendu des orques lancer des insultes bien meilleures, et je suis presque sûre que l’Héritière pourrait te faire pleurer en moins d’une heure. »
Nous sautâmes tous les deux jusqu’au Cœur ; son atterrissage fut, je devais le reconnaître, plus gracieux que le mien.
« À quoi bon ces jeux ? dit-il. Tu es dépassée à un point que tu ne peux même pas concevoir. »
« Ce n’est pas la première fois qu’on me sort cette phrase, m’esclaffai-je. D’ordinaire, celui qui la prononce est mort avant le coucher du soleil. »
Je pris l’extrémité nord tandis qu’il gagnait tranquillement celle du sud. Derrière moi, une plateforme de glace plus basse dérivait nonchalamment, à une quinzaine de pieds en contrebas. Quelques aiguilles qui s’y dressaient feraient un bon bouclier, le temps que je trouve un angle d’approche. Je dégainai mon épée longue au moment où il tirait sa falchion, un rictus aux lèvres ; un grand craquement retentit et l’orbe bleu au-dessus de nous se brisa. Avant même que j’aie pu cligner des yeux, le vent hurla et me projeta sans façon hors du Cœur. Pendant un battement de cœur, je contemplai le sol lointain sous moi et songeai avec un détachement glacial que ce n’était pas vraiment un bon début. Alors même que je commençais à tomber, je vis un grand globe d’air se former autour de moi et décidai que je n’allais pas attendre de voir ce qu’il ferait une fois achevé. Mon Nom s’embrasa et je façonnai sous mes pieds une plaque circulaire d’ombre, sur laquelle je bondis vers un autre glacier.
J’atterris en roulant dans la neige ; des flèches de vent frappèrent le sol derrière moi et projetèrent de la glace dans toutes les directions. Archer avait peut-être minimisé un peu la magie du vent, pensai-je. Dès que je fus de nouveau sur pied, je jetai un regard derrière moi et vis le Duc debout à l’endroit du Cœur où j’avais commencé le duel. Il pointait nonchalamment un doigt dans ma direction. Génial. Je détalai. J’avais le choix entre deux glaciers : un pic de glace qui semblait nu ou une autre plateforme plate en contrebas. Je choisis la plateforme — meilleure ligne de vue — mais, en sautant, je me retrouvai lancée vers un mur d’air parfaitement immobile. Pff. La magie du vent était efficace pour entraver les mouvements, avait dit l’Apprenti. L’euphémisme continuait. Je détestais affronter les mages : ils ne faisaient que des tours de passe-passe, sans jamais cogner, alors que cogner, c’était mon fort. Je me forçai à pivoter dans les airs et atterris les pieds en avant sur ce mur apparemment solide ; je laissai un filet de pouvoir couler dans mes jambes et pus ainsi me propulser vers le pic de glace plutôt que de tomber dans les eaux en contrebas.
Je heurtai la glace avec un grognement et y plantai mon épée pour ne pas me mettre à glisser, suspendue par une seule main. Un nouveau filet de pouvoir dans mes bras, et je pivotai sur moi-même, arrachai mon épée à la glace et atterris à peu près sur mes pieds au sommet du pic — juste à temps pour esquiver une faucille de vent aux arêtes tranchantes. Le Duc des Bourrasques Violentes n’était plus à l’extrémité du Cœur, constatai-je. Un coup dur, et un avantage. D’un côté, il ne bénéficiait plus d’une position dominante ni d’un vaste champ de vision. De l’autre, je n’avais aucune foutue idée d’où il se trouvait. J’obtins ma réponse lorsque le pic sous mes pieds explosa dans une gerbe de glace et que j’aperçus l’éclat d’une lame en mouvement dans les éclats. En dessous, derrière moi. La falchion me taillada la joue ; si je n’avais pas perdu pied au sens propre, la blessure aurait été plus profonde. Je réprimai un sifflement de douleur et frappai à l’aveuglette la silhouette du faë, mais il avait disparu avant même que je puisse m’approcher vaguement de lui.
J’atterris sur ce qui restait du pic, ma cape rabattue sur la tête pour me protéger de la glace qui retombait. Je parvins à bondir vers un autre glacier avant qu’une lance de vent, aussi grosse qu’un carreau de baliste, ne transperce la glace sous mes pieds et ne fasse s’effondrer l’ensemble. Merde. Si j’étais touchée par ça, je ne m’en remettrais pas. Je continuai à bouger sans avoir de destination précise en tête : jusqu’ici, chaque fois que je m’étais arrêtée plus d’un instant, la magie s’était abattue sur moi. Bon. C’était comme combattre un mage cuirassé extrêmement mobile, qui n’avait pas besoin d’incantations, pouvait très probablement voler lui aussi et ne serait pas gêné par le terrain. J’avais, euh… connu des jours meilleurs. Voici une règle pour éviter de mourir bêtement, me revint-il en mémoire, comme me l’avait dit la Capitaine. Ne laisse jamais à un mage le temps de se préparer. Plus il en a, plus il devient dangereux. Les quelques entraînements que j’avais faits avec Masego n’avaient fait que confirmer cette idée. Si je voulais éviter d’autres mauvaises surprises, je devais savoir où se trouvait le Duc.
« Dieux d’en Bas, ça va faire mal », marmonnai-je.
Je grimpai jusqu’à un terrain plus élevé et m’accroupis, attendant que mon ennemi me rattrape. Je vis venir la première attaque. Un cylindre de vent rempli d’éclats de glace se forma devant moi et se mit à tourner de plus en plus vite ; une volée de lances de glace étincelantes en jaillit et déchira l’endroit où je me trouvais un instant plus tôt. En revanche, je ne vis pas venir la seconde. Le glacier sur lequel je me tenais se fendit en deux et, tandis que je me déplaçais vers la partie gauche, le Duc des Bourrasques Violentes jaillit des eaux en contrebas, telle une flèche ornée d’ailes bleu translucide. Il se frayait un chemin vers le haut à coups de falchion, désormais enveloppée d’une rafale de vent qui prenait la forme d’une arme trois fois plus grande que l’originale. Je laissai les réflexes de mon Nom prendre le dessus et reculai : si j’avais été un battement de cœur plus lente, j’aurais perdu un bras. En l’état, il me lacéra le flanc et remonta droit jusqu’à la clavicule. L’arme de vent explosa un instant plus tard et me projeta sur un autre glacier avant que je puisse riposter. Je réussis à atterrir sur mes pieds, glissant en arrière tandis que le sang s’écoulait de mon gambison en lambeaux.
« Relève-toi », dis-je ; l’aspect remonta à la surface.
J’avais obtenu ce que je voulais, mais la douleur effaçait toute envie de sourire à cette victoire. Tandis qu’il me lacérait, j’avais effleuré le bord de sa cape et y avais glissé un fil de la puissance de mon Nom. Une variante de l’astuce que j’avais employée avec les dispositifs en os conçus pour déclencher les munitions gobelines, sauf qu’il s’agissait ici d’une manipulation bien plus délicate. En me concentrant, je pouvais vaguement sentir où se trouvait cette parcelle de pouvoir, puisqu’elle faisait autant partie de moi à distance qu’avant. Et, en ce moment, elle tournait sur ma gauche. Ma chair se ressouda tandis que l’aspect que j’avais pris à l’Épéiste Solitaire faisait son œuvre, même si je regrettais d’avoir dû jouer cette carte si tôt dans le combat. À partir de maintenant, les rendements seraient décroissants, et je ne pourrais l’utiliser que deux fois de plus. Mes pieds crissèrent dans la neige tandis que je me concentrais pour suivre le Duc, stupéfaite de la vitesse à laquelle il se déplaçait. Une aiguille de glace se dressait juste devant moi ; à mon estimation, il serait derrière dans trois battements de cœur environ. J’expirai un souffle vaporeux et fis appel à mon Nom pour façonner une lance d’ombre, qui pulvérisa l’aiguille en un instant.
Voyons comment il allait s’en sortir de l’autre côté. J’étais déjà en mouvement avant même que la lance quitte le bout de mes doigts ; je sortis donc du brouillard au moment où le Duc se tournait dans ma direction. Je frappai avec un grognement d’effort. La pointe de ma lame réussit à lui entailler le bout du nez alors qu’il se penchait avec souplesse en arrière. D’un coup de poignet, j’inversai mon attaque et lui tailladai le bord de l’œil droit, juste avant que nos corps ne s’entrechoquent. Il poussa un hurlement de rage tandis que nous roulions au sol. Contrairement aux faës, je savais m’y prendre pour me retrouver au-dessus quand le mouvement ralentissait. Celui-là ne savait pas beaucoup se battre au corps à corps. Je lui assénai un coup de poing sur le visage en sang tandis que je ramenais mon épée ; le bruit de mon poing écrasant les os de son nez fut la plus douce des mélodies. Une rafale de vent me projeta loin de lui, mais je réussis à en profiter pour retomber sur mes pieds et repartis aussitôt à l’attaque. Il balança sa falchion sans même essayer de me toucher ; le déplacement d’air provoqué par le coup s’amplifia jusqu’à devenir une bourrasque qui me fit dévier de ma trajectoire.
J’ajustai mon angle sans broncher et frappai son épaule. Je grimaçai avant que le coup ne porte : j’avais mal évalué ma force, et ma lame allait frapper sa cuirasse plutôt que son cou. À ma grande surprise, elle s’enfonça tout droit dans le métal semblable à de l’argent. Je sentis la chair céder en dessous, sans que la blessure soit profonde. Malheureusement, mon épée était désormais coincée. Sa main libre se tourna vers ma poitrine et la lance de vent qui m’atteignit un instant plus tard me projeta droit hors de mes pieds. À en juger par les sensations, elle m’avait aussi brisé la moitié des côtes et perforé un poumon. Je parvins à garder une prise suffisante sur mon épée pour qu’elle m’accompagne tandis que mon corps heurtait dans un bruit sourd une paroi de glace derrière moi. Je toussai du sang, sentant déjà le poumon qu’il avait touché se remplir. Par les enfers, cette magie frappait comme un cheval.
« Relève-toi », soufflai-je.
Lentement, presque à contrecœur, je sentis la blessure commencer à guérir. C’était comme si l’on me poignardait à nouveau, Dieux sans pitié. Je parvins tout de même à me remettre debout. Le Duc avait une main posée sur son armure et affichait un air effaré. Et effrayé, constatai-je, pour la première fois depuis le début du duel.
« Quelle folie est-ce là ? aboya-t-il. Tu n’as même pas le pouvoir d’égratigner mes armes. »
J’essuyai le sang sur mes lèvres et lui adressai un sourire rouge.
« Il faut croire que c’était écrit », dis-je.
Premier point pour le pouvoir des mensonges. Il ne m’offrait pas la victoire sur un plateau — la fausse prophétie n’avait pas été assez bien façonnée pour ça — mais j’avais suffisamment touché à l’histoire pour pouvoir la tordre. Il existait une chance que je gagne. Le trou dans mon poumon se referma, même si j’avais toujours l’impression qu’un clan d’orques m’avait piétiné les côtes. Avec un seul œil valide et le nez brisé et en sang, le Duc avait pris l’avantage, mais il était loin d’avoir gardé son apparence impeccable. Dans un grognement de rage, il leva brusquement la main et je saisis l’occasion pour battre en retraite. Je sautai sur le mur derrière moi et détalai vers une autre plateforme. Mon instinct ne m’avait pas trompée, constatai-je un instant plus tard. Les vents tourbillonnèrent en cercle autour de toute la largeur du glacier, puis s’abattirent comme la main d’un dieu courroucé. Le glacier entier se brisa comme du verre et sombra sous l’eau, envoyant dans toutes les directions des vagues qui firent tanguer les glaciers comme des navires pris dans la tempête. Le Duc des Bourrasques Violentes n’avait pas bougé ; ses ailes le maintenaient en l’air tandis que ses yeux me cherchaient. Comme il valait mieux fuir à toutes jambes que manquer de courage, je me dissimulai derrière une aiguille de glace et poursuivis ma fuite.
La parcelle de pouvoir dans sa cape m’indiqua qu’il s’était mis en mouvement un battement de cœur plus tard, lorsque je me concentrai. Il replongeait sous l’eau, à mon avis. À court de tours, peut-être ? Ou bien les faës n’avaient-ils pas le droit d’être trop créatifs ? S’ils pouvaient prendre trop de décisions, leurs histoires risquaient de ne pas se dérouler comme elles le devaient. J’évaluai l’endroit où il ressortirait des profondeurs et me déplaçai pour le prendre à revers. Je sentis le Duc s’arrêter et souris. Je lui avais infligé assez de dégâts pour que la créature se méfie, à présent. Il semblait se cacher sous la falaise d’un glacier ; je me glissai donc silencieusement au-dessus de lui et ne laissai qu’un filet de pouvoir affluer dans mes jambes au moment de bondir, les dents serrées et l’épée levée. Un autre œil, songeai-je. Si je pouvais le priver de sa vue, le combat deviendrait bien plus facile.
Je compris que j’avais merdé à mi-chemin du sol.
Le Duc des Bourrasques Violentes ne se trouvait pas sous moi, à attendre de se faire poignarder. Sa cape, en revanche, y était. Un piège, et je m’étais littéralement précipitée dedans. Un globe d’air, le même sort qu’il avait lancé au début du combat, se forma autour de moi. Un battement de cœur avant que mes pieds ne touchent le sol, l’air se solidifia et me piégea comme une mouche dans l’ambre. Je restai suspendue là, incapable de respirer normalement, tandis qu’une aiguille de glace scintillait et révélait qu’elle n’était autre que le Duc. Le faë au teint pâle comme la neige sourit et agita distraitement la main ; le globe se rétrécit autour de mon corps, puis s’éleva dans les airs en m’emportant avec lui.
« Tôt ou tard, dit-il, la vermine se fait prendre. Et si nous lui offrions un spectacle digne de mon nom, Dame Foundling ? »
Il battit des ailes et me ramena au Cœur, toujours enfermée dans son globe. Il atterrit avec aisance tandis que je restais suspendue dans les airs, au-dessus de lui. Je sentais les faës sur la rive nous observer, même si je ne les voyais pas. Le Duc m’avait placée comme si j’étais encore sur le point de lui tomber dessus, un sourire moqueur aux lèvres. Quatre lances de glace furent taillées dans le sol par les vents tourbillonnants et s’élevèrent pour s’aligner sur mes épaules et mes genoux.
« Tu croyais que prendre ma forme me ferait hésiter ? demanda-t-il avec amusement. Permets-moi de te détromper. »
À cet instant, j’observai ses yeux et compris que toute sa concentration était accaparée par le contrôle des lances. C’était là le problème avec la magie : aussi vieux et puissant soit-on, il était impossible de lancer plus d’un sort à la fois. Il était engagé, et il lui faudrait quelques instants pour se désengager. La Bête rit derrière mon épaule, découvrant ses crocs. Je sentais son souffle chaud sur ma joue, et mon Nom pulser à l’unisson. L’espace d’un instant, je faillis me forcer à parler, à lui lancer une réplique insolente à la figure, mais je réprimai cette envie. Les monologues, c’est pour les amateurs. Les lances se mirent en mouvement, lentement à mes yeux, et je tendis la main vers la seconde réserve de pouvoir en moi. La chaleur coula dans mes veines et, au fond de ma tête, j’entendis un claquement, exactement le même que celui de la Lame du Pénitent lorsque je l’avais brisée sur mon genou. J’avais songé à la garder, après Liesse. Elle n’était alors qu’une épée très affûtée. Mais, dès le lendemain, elle était devenue légère comme une plume — car les anges n’étaient pas enclins aux métaphores — et j’avais vu ma mort inscrite sur son tranchant. Alors, je l’avais brisée en cent morceaux que j’avais dispersés dans des rivières et des lacs pour qu’elle ne puisse jamais être reforgée.
Ce geste n’avait pas été sans conséquence.
« Brise », croassai-je.
Un instant, je ne sentis que ma volonté se heurter à quelque chose d’infiniment plus grand. Si le Duc m’avait combattue, compris-je, j’aurais été balayée sans le moindre effort par la marée. Mais il ne me combattait pas. La magie était volonté, et sa volonté se trouvait dans les lances. Le globe se brisa et la Bête hurla d’approbation. J’avais été prise au piège l’épée levée pour frapper et, malgré l’élan amorti, c’est ainsi que je commençai à tomber. La panique traversa le regard du faë et une lance, déviée à la hâte, m’atteignit à l’épaule — mais pas la bonne, m’esclaffai-je — puis une autre me transperça le flanc. Enfin, mon bras retomba tandis que la glace déchirait la chair et l’os. La pointe de la lame perça l’armure d’argent et traversa le cœur.
« Toi… » souffla-t-il.
« Moi », répondis-je, puisant dans tout ce qui restait de mon Nom pour le déverser dans mon coup tandis que je tranchais son corps en deux.
De l’eau rouge et glacée s’écoula de la plaie béante. J’ignorai la douleur de mon épaule juste assez longtemps pour lever une dernière fois mon épée et croiser le regard du Duc en frappant. Sa tête s’envola. Je laissai échapper un grognement de douleur et d’épuisement en tombant à genoux. Merde. J’avais dépensé mon pouvoir comme des sous pendant tout le combat, rien que pour survivre, et maintenant, le puits était à sec. Je ne parvenais même pas à invoquer une dernière fois Relève-toi ; le pouvoir me glissait entre les doigts. Je tâtonnai à l’aveuglette, trouvai une chevalière à son doigt et poussai un rire étranglé, triomphant. Dans un halètement rauque, je brisai la lance qui s’était enfoncée profondément dans mon épaule, laissant la glace à l’intérieur. Je me relevai tant bien que mal avant de tenter de faire de même avec celle qui me transperçait le flanc. Mes doigts étaient trop faibles : je m’y pris mal et criai lorsque la glace s’enfonça davantage dans ma chair. J’aperçus les faës sur la rive, la vue brouillée, et faillis pleurer à l’idée de devoir m’y traîner. Pire encore, le Cœur tanguait toujours sous l’effet du coup massif que le Duc avait porté plus tôt avec sa magie, même si le mouvement était presque imperceptible, à présent. Je m’arrêtai. Il était totalement imperceptible. Les poils de mon bras se hérissèrent. Quelque chose clochait. Je baissai les yeux vers ma lame et la lâchai, stupéfaite. Les gouttes rouges qui en tombaient restaient suspendues dans les airs, figées. Et, maintenant que je l’avais lâchée, elle aussi demeurait immobile.
Le Duc ? Une variante du globe de tout à l’heure ? Si le Duc n’était pas mort — non, il l’était forcément. Sinon, je n’aurais pas la chevalière. Un claquement sec retentit derrière moi et je me retournai. Quelqu’un était assis au bord du Cœur, un morceau de glace et un couteau à la main. Il — c’était un homme, mince et à la peau sombre — sculptait la glace. Ses cheveux longs et noirs retombaient en vagues sur ses épaules. Sur son front, j’aperçus une couronne taillée dans du bois gris et mort, d’où suintait une sève rouge sang. Il se tourna vers moi et un seul regard suffit à me faire tomber à genoux. La glace dans mon épaule me brûla, jusqu’à ce que la douleur disparaisse et soit remplacée par une lucidité étrange et terrible.
« Catherine Foundling, dit le Roi de l’Hiver. »
Ces mots n’étaient pas des mots. C’étaient des montagnes vieilles comme l’aube, réduites en poussière saison après saison ; c’était une glace si profondément enfouie au cœur du monde qu’elle n’avait jamais vu la lumière du jour. Mes oreilles saignaient.
« Viens, assieds-toi, ordonna-t-il. Il est temps que nous bavardions un peu, tu ne crois pas ? »