Chapitre 110
« Le cœur de la guerre, c’est la tromperie. Ainsi, les généraux capables de se tromper eux-mêmes sont invincibles. »
— Isabella la Folle, générale procerane
Faire des recherches à l’ancienne nous aurait pris bien plus que la seule nuit dont nous disposions. Beaucoup, beaucoup plus : au bout d’un moment, je remarquai qu’à chaque fois que nous prenions un livre dans les rayonnages et détournions les yeux, un autre apparaissait à sa place. J’espérais que Masego ne l’avait pas remarqué, sans quoi je ne parviendrais jamais à le convaincre de partir. Lui dire que nous ne pouvions pas piller la bibliothèque en sortant allait déjà être une sacrée corvée ; je n’avais aucune envie de mener deux fois la même bataille. Au bout du compte, nous nous en remîmes à l’aspect de Hakram pour obtenir nos réponses : Trouver. Impossible de nier combien cette astuce s’était révélée utile depuis qu’il l’avait acquise, mais je restais sur mes gardes. C’était toujours le piège, avec les Noms : ils vous donnaient un avantage qui vous permettait d’écraser tous vos ennemis, à condition de… continuer à vous y fier. Et c’était toujours terriblement tentant, non ? Plus on s’en servait, plus c’était efficace, et plus l’avantage se renforçait.
Je m’étais tellement habituée à m’en remettre à Apprendre pour… eh bien, apprendre des choses, que lorsque j’avais perdu cet aspect après Liesse, je m’étais retrouvée presque impotente. J’avais étudié seule l’Ancienne Langue et le deoraithe avant mon accrochage avec Héritière. Quand j’étais retournée aux livres par la suite, j’avais découvert, à mon grand désarroi, que je devrais presque tout reprendre depuis le début. Les informations que j’avais en tête étaient incomplètes, comme si j’avais appris des listes de vocabulaire par cœur sans jamais vraiment comprendre la langue. Près d’un an plus tard, je ne la parlais même pas couramment. À l’époque où je possédais Apprendre, j’aurais parlé comme une native au bout de six mois, sans presque aucun effort. Noir avait eu raison, comme souvent : ceux qui comptaient sur leurs Noms pour obtenir des résultats s’effondraient quand on les privait de leurs pouvoirs. Si tu te sers de ton Nom au lieu de tes compétences, tu ne les développes jamais. Si mon maître m’avait enseigné l’escrime à la dure, ce n’était pas pour rien.
C’était là que le bât blessait avec Trouver. Quand l’Adjoint l’utilisait, il trouvait en quelques heures des réponses qui nous auraient normalement demandé des semaines de recherches. L’aspect nous apportait des solutions, et si nous commencions à compter dessus, nous serions foutus la première fois que nous tomberions sur un Héros capable de le neutraliser. Nous avions tout de même expérimenté avec cet aspect pour comprendre son fonctionnement, et découvert qu’il avait ses limites : il fallait que l’information recherchée soit à portée de main et que le besoin soit clairement défini. Pour autant que je puisse en juger, il ne déformait pas la Création pour nous fournir ce qu’il nous fallait. Il usait d’une version affaiblie de la Providence, cette chance dorée qui faisait toujours tomber entre les mains des Héros, au meilleur moment possible, exactement ce dont ils avaient besoin. Masego avait émis l’hypothèse que l’aspect trafiquait en réalité les probabilités, rendant beaucoup plus susceptible de se produire un événement qui aurait pu arriver. L’Adjoint ne pourrait jamais pointer un endroit sur une carte et faire en sorte qu’il regorge d’armes magiques antiques, mais il pouvait ouvrir un livre à la page précise qu’il devait lire.
J’avais craint que la bibliothèque ne contienne pas le récit qu’il nous fallait, mais le renouvellement des rayonnages avait dissipé cette peur. Ici, en Arcadie, un aspect aussi subjectif était bien plus puissant qu’il ne l’aurait été dans la Création : la réalité était plus malléable dans le royaume des Fées.
Sa première tentative nous trouva un récit où un berger de l’Été tuait un duc de l’Hiver en combat singulier avec une fronde, remportant ainsi la bataille pour l’Été. Cela me disait quelque chose. Une vieille histoire très populaire à Callow racontait que nous avions conquis les Vallées de la Fleur Rouge grâce à une bergère qui avait tué de la même arme un prince proceran, alors qu’il tentait de lui voler son troupeau. D’expérience, les princes morts faisaient toujours d’excellentes histoires à raconter au coin du feu. Callow n’avait pas oublié la trahison procerane après la Troisième Croisade. Mais ce n’était pas le récit qu’il nous fallait. À sa deuxième tentative, Hakram affina sa recherche et trouva quelque chose qui me convenait davantage. Un garçon de l’Hiver devenait soldat pour échapper à une prophétie annonçant qu’il tuerait son propre père ; il n’apprenait que trop tard que sa mère avait eu une aventure avec un seigneur de l’Été, après avoir tué ce même homme sur le champ de bataille. Il y avait là une trame exploitable. Il manquait l’héritage, mais les chances étaient ainsi en faveur de l’enfant perdu depuis longtemps.
Il réessaya et trouva quelque chose d’encore plus proche. Un prince de l’Hiver abandonnait sa fille dans les étendues sauvages, car elle était destinée à tuer son père ; un prince de l’Été sans enfant la recueillait et l’élevait comme sa propre fille. Après avoir tué son père biologique sur le champ de bataille, elle devenait princesse de l’Hiver, pour découvrir que le terrible destin qui la poursuivait n’avait pas disparu : envoyée comme championne de l’Hiver pour régler un duel, elle se retrouvait face à l’homme qui l’avait élevée. Comme il s’agissait manifestement d’une tragédie, elle l’emportait une fois de plus et détruisait tout ce qu’elle avait aimé. Sinistre, mais exploitable. En empruntant des éléments aux deux histoires de parricide pour en façonner une nouvelle, on devrait s’en sortir. Je m’adossai à mon siège, une coupe de vin apportée par un serviteur à la main, tandis que Hakram fronçait les sourcils en relisant le troisième récit.
« C’est la prophétie qui compte, dis-je.
— Nous n’en avons pas, fit-il remarquer.
— Alors, nous en inventerons une, répliquai-je.
— Je ne pense pas que griffonner “Catherine assassine un duc, hérite d’un duché” sur un parchemin nous mènera bien loin, grogna le grand orque.
— Quand j’ai affronté le Cavalier de l’Hôte, dis-je, il s’est enfermé dans un rôle. Il a dû me révéler certaines choses à cause de ça. Je pense que tant que les Fées reconnaissent qu’il s’agit d’une histoire, elles y sont liées, même si le mensonge est évident.
— Il faut donc que les fées sachent qu’il existe une prophétie, une prophétie assez crédible pour passer pour vraie, dit-il. C’est… problématique. Il faudrait que la nouvelle se répande avant le combat.
— Apprenti pourrait donner à un parchemin un air ancien et magique, dis-je. Rien ne nous empêche d’en fabriquer une douzaine de faux et de les lancer ce soir par les fenêtres de hauts dignitaires de la Cour. Le duc lui-même n’a pas besoin d’être prévenu : l’ignorance fait partie de la tragédie.
— Ça me paraît toujours un peu léger, grommela Hakram. Tu peux te faire passer pour sa fille perdue depuis longtemps, ça aidera, mais il nous faut davantage.
— Un élément tragique, dis-je, songeuse. Ça n’aura pas le poids voulu si je me fiche sincèrement d’avoir poignardé mon “père” à mort.
Je bus une nouvelle gorgée de vin, étonnée qu’il ait exactement le même goût que le vin d’été des Vallées, au plus fort de la saison, lorsqu’on le servait frais et que la chaleur écrasante le rendait plus doux que tout ce qu’on pouvait boire. Pas étonnant que l’Archère ait tant levé le coude.
« Je pourrais demander à Apprenti de me convaincre que le duc est réellement mon père, dis-je à contrecœur.
Hakram grimaça.
— J’aime bien Masego, Cat, et je doute qu’il y ait de meilleur mage dans l’Empire, à part le seigneur Warlock ; mais toucher aux souvenirs, c’est toujours une mauvaise idée, dit-il. Tu n’étais pas consciente quand il a opéré sur ton âme. Ça… n’a pas été joli à voir.
Je me souvenais surtout d’une douleur cuisante et de nombreux hurlements ; je le crus donc sur parole. Ce jour-là, Masego m’avait sauvé la vie, mais le procédé avait été loin d’être agréable.
— On laisse tomber, alors, dis-je. Qu’est-ce qu’on a d’autre ?
J’étais orpheline. C’était un prérequis pour que tout ça puisse fonctionner, me dis-je, mais je ne voyais pas comment en tirer davantage. J’étais l’Écuyer. Cela avait été mon atout maître à Liesse, grâce aux racines que ce Rôle avait à Praes comme à Callow, mais à Skade, je n’avais rien à y gagner.
« Le Roi de l’Hiver nous a amenés ici, dit soudain l’Adjoint.
Je haussai un sourcil.
— C’est vrai, approuvai-je.
— Oublions l’histoire un instant, reprit l’orc. Nous sommes ici parce qu’il attend quelque chose de toi.
— Nous ne savons pas ce que c’est, pourtant, dis-je.
— Un guerrier affamé échangera son épée contre de la viande, cita-t-il en kharsum.
Quand on a désespérément besoin de quelque chose, on accepte même une offre exécrable. Autrement dit, nous avions une forme de levier sur le Roi. Le Prince du Crépuscule avait comparé la Cour à un renard qui se rongeait la patte ; cette image évoquait le désespoir, pas seulement la cruauté. Prétendre que nous avions le soutien d’un dieu immortel de l’hiver alors que nous allions affronter un dieu mineur immortel de l’hiver, c’était certes jouer les idiots, mais l’hésitation était l’apanage des lents et des morts. Tant pis : j’avais déjà falsifié la signature du Roi pour entrer à Skade, après tout. S’il avait voulu nous faire payer ça, nous serions déjà en train de hurler.
« J’ai trois choses, murmurai-je. Une prophétie, un héritage et la parole d’un roi. Là, ça a le poids qu’il faut, vous ne trouvez pas ?
Hakram frissonna et je souris.
— Tu as l’air d’une mauvaise décision, dit l’Archère.
Il était passé minuit quand la fille à la peau ocre entra d’un pas fanfaron dans la bibliothèque, empestant l’alcool et se laissant tomber sur la table dans une posture avachie. Masego, qui achevait le huitième faux parchemin avant qu’elle n’y pose la main, soupira et transporta son ouvrage sur une autre table. Pour toute réponse, je pris un livre et le lui laissai tomber sur le visage ; même ivre, elle eut le réflexe de l’attraper au vol. L’Archère n’avait pas tout à fait tort. Après qu’Apprenti m’eut donné la chaîne d’argent enchantée de glamour, je m’étais regardée dans un miroir et j’avais grimacé. Kilian portait bien le sang des Fées, mais, pour le dire gentiment, ce n’était pas mon cas. Mes traits étaient déjà anguleux et les combats incessants avaient musclé ma silhouette ; l’exagération de ces deux caractéristiques, à laquelle s’ajoutaient quelques traits féeriques, me donnait l’air d’un amas d’angles acérés vaguement façonné à l’image d’une personne. En revanche, je ressemblais bel et bien à quelqu’un qui pouvait avoir un lien de parenté avec le duc des Bourrasques Violentes. C’était tout ce qui comptait.
« J’espère que tu as autre chose à m’offrir que des insultes, dis-je.
L’Archère se redressa en position assise dans un gémissement las, les jambes pendant au bord de la table.
— Tu t’es attaquée à un gros bonnet, dit-elle.
— C’est un duc. Ça allait de soi, répondis-je.
— C’est le duc, Foundling, dit-elle. Écoute, tu sais bien que ce n’est pas toujours le même roi ou la même reine qui gouverne l’Hiver à chaque saison, non ?
— Je m’en doutais, répondis-je.
— Le Rôle peut échoir à toutes les fées qui sont actuellement princes et princesses, expliqua l’Archère. Elles ont des natures différentes, alors l’histoire de l’Été et de l’Hiver se déroule différemment selon qui porte la couronne de chaque côté. C’est pour ça qu’une Cour l’emporte parfois, et l’autre le reste du temps. L’issue est décidée dès le début de l’histoire.
— Mais lui, ce n’est pas un prince, fis-je remarquer.
— Il n’en est pas moins redoutable, répondit l’autre porteuse d’un Nom. Chaque fois qu’un souverain de l’Hiver essaie d’éviter la guerre, c’est lui qui fait tout dérailler. Il est la pierre angulaire de la guerre, quoi qu’il arrive.
— Donc, s’il a renoncé à son masque… commença Hakram, sans finir sa phrase.
— Alors le Roi actuel essaie d’éviter une guerre, achevai-je. Le duc est important.
En revanche, mes chances de m’en tirer en prétendant que le Roi de l’Hiver me soutenait venaient de grimper en flèche : j’allais le débarrasser d’un importun.
« Alors, même pour un duc, ce ne sera pas une sinécure de le tuer, dis-je.
— C’est le mot, approuva l’Archère. Autre chose que j’ai apprise : il n’est pas marié, il a une bande de sbires dans son camp et il utilise une sorcellerie du vent qui serait très utile en combat si elle servait vraiment à quelque chose.
— La sorcellerie du vent est très utile, protesta Masego sans quitter le parchemin des yeux. Elle n’a pas les capacités offensives de certains autres sorts élémentaires, mais rares sont ceux qui l’égalisent quand il s’agit de diriger et de limiter les déplacements de l’ennemi.
— On dirait que tu t’apprêtes à me contredire, dit l’Archère, mais tes paroles confirment mon point de vue.
— C’est la base de la scrutation, espèce de brute inculte, rétorqua Apprenti.
— Oh, la scrutation, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Ça, ça va vraiment faire pencher la balance dans un combat contre un porteur de Nom.
Dieux, Juniper me manquait. Personne ne se chamaillait autant quand elle était là pour les fusiller du regard. Je savais que les gens sans convictions fortes ne devenaient pas porteurs d’un Nom ; c’était pourquoi on ne pouvait jamais en enfermer une bande dans une pièce sans que ça ne finisse en dispute. Mais ça n’aidait pas que la mission de l’Archère dans la vie soit de jouer le gravier dans la botte de tout le monde, et qu’Apprenti se vexe avec une facilité déconcertante.
« Cette discussion attendra notre retour dans la Création, ordonnai-je. Archère, je sais que tu as un faible pour les derrières, mais tu n’as pas besoin d’en être un. Apprenti, tu sais que si tu la laisses t’énerver, elle continuera à te tirer les couettes.
— Mais elle avait tort, marmonna Masego, boudeur.
L’Archère dissimula un sourire derrière sa main et je changeai de sujet avant qu’ils ne recommencent.
« Tu as appris quelque chose sur les Champs de Wend ? lui demandai-je.
— Il y a un lac à l’extérieur de la ville, répondit-elle. Avec des glaciers qui dérivent à sa surface. Ils y organisent parfois des bals.
Ce n’était pas, pensai-je, un bon champ de bataille contre quelqu’un qui savait manier les vents. À vrai dire, aucun endroit de l’Hiver ne l’était. Mais c’était toujours mieux qu’un espace clos, comme l’intérieur du palais, d’autant que cette maudite bâtisse avait été façonnée par le pouvoir du duc.
« Eh bien, ça promet d’être intéressant, dis-je.
— Alors, on attend l’aube ? demanda l’Archère. Je pourrais vraiment mourir d’ennui, Écuyer.
Je jetai un coup d’œil à Apprenti.
— Combien de temps te faut-il pour finir les parchemins, Masego ?
— Une heure, répondit-il distraitement.
— Reste éveillée, Archère, lui dis-je. J’ai quelque chose à te faire faire après ça.
— Dis-moi que ça ne consiste pas encore à écouter ce que les gens racontent, supplia-t-elle.
— Je veux que tu brises leurs fenêtres en leur lançant des mensonges, répondis-je.
Elle sourit.
— Parfois, Foundling, tu dis les choses les plus douces.
Je réussis à dormir quelques heures ensuite. Assez pour me sentir reposée, en tout cas. J’aurais pu dormir davantage, mais j’avais l’esprit éveillé ; je me retrouvai donc à traverser la cour qui avait donné son nom à cet endroit. Des serviteurs surgirent de nulle part, ce qui n’avait rien d’inattendu, et je m’assis au bord de la neige avec une tasse de thé fumante et deux chaussons aux pommes. Il fallait reconnaître une chose aux Fées : elles cuisinaient de meilleures pâtisseries que tout ce que j’avais goûté dans la Création. À mon estimation, il restait encore une cloche avant l’aube, alors je pris mon temps pour manger. J’entendis des pas derrière moi, signe certain que l’un de mes compagnons était lui aussi réveillé : les Fées ne faisaient pas de bruit. L’Archère s’affala à côté de moi, adossée à un pilier de bois. Elle avait une assiette de charcuterie et, remarquai-je avec un sombre amusement, une nouvelle bouteille de vin. Je ne savais pas s’il était possible de vider les caves de l’Hiver, mais elle y mettait du cœur.
« Tu as dormi, au moins ? demandai-je.
— Pas moyen, répondit-elle. Je suis trop curieuse de savoir ce qui nous attend.
Je fredonnai. Si tout se passait bien, elle n’aurait même pas besoin de se battre. D’ailleurs, même si elle avait veillé toute la nuit, elle n’avait pas l’air fatiguée le moins du monde. Je n’avais pas vraiment envie de discuter ; je laissai donc le silence s’installer en buvant mon thé et en grignotant les pâtisseries. Je n’avais guère d’appétit — c’était toujours le cas avant un combat, même si j’avais toujours faim pendant.
« Alors, c’est quoi, ton truc ? demanda soudain l’Archère.
Je la regardai d’un air sceptique.
— Mon truc ? répétai-je.
Elle engloutit un morceau de viande avant de répondre.
— Tous les porteurs d’un Nom ont leur truc, dit-elle. Dame Ranger veut détruire tout ce qui se croit plus fort qu’elle. Ton mage veut ouvrir la Création pour voir à quoi ressemblent les rouages. L’orc veut tuer tout ce qui se met en travers de ton chemin.
— Et toi ? éludai-je.
— Tu sais déjà quel est mon truc, Foundling, dit-elle avec un sourire. Je veux vivre à fond, pour pouvoir mourir sans regrets. Mais toi ? Je n’arrive pas à te cerner.
Drôle de situation. J’avais plutôt l’habitude d’être de l’autre côté de la conversation. J’avais eu exactement la même avec Hakram, il me semblait, des années plus tôt. Puis une autre avec Masego, quand j’avais entrevu la folie détachée qui se trouvait en son cœur.
« On ne me pose pas souvent la question, dis-je. Ce n’est pas nécessaire. Au fond, je suis assez directe. Tout ce que je veux, c’est tirer Callow du trou où il se trouve.
Elle haussa un sourcil.
— N’es-tu pas, de nos jours, la lieutenante de la Tour là-bas ? On dirait que c’est déjà fait.
— On pourrait le croire, grognai-je. J’ai les rênes, dans certaines limites. J’ai gagné. Mais le trou est toujours là, et le royaume y est toujours enfoncé.
L’Archère me regarda, le visage impénétrable.
— Alors, c’est vraiment tout ce que tu veux ? Récupérer une demi-couronne pour la terre où tu es née ?
Je souris sans joie.
— Déçue ? demandai-je.
— Tu es l’héritière de gens qui ont changé le visage de Calernia, dit-elle sans le nier. Et je ne parle pas de conquérir un royaume : qui se soucie des frontières ? Elles vont et viennent. Quand la Dame du Lac était avec les Calamités, elles ont brisé une histoire vieille comme l’aube. Se contenter d’en récupérer une petite partie, c’est… petit.
Elle prononça ce mot avec dédain.
« L’an dernier, dis-je, j’ai fracassé le crâne d’un homme qui se croyait visionnaire. Il voulait sauver Callow, insistait-il. Le problème, c’est que je ne crois plus vraiment qu’on puisse sauver les gens. J’ai essayé, et ça ne semble jamais marcher comme il faut. Je crois que c’est parce qu’au fond, peu importe qu’ils prient à la Maison de la Lumière ou qu’ils fassent des sacrifices sur un autel obscur : la plupart du temps, ce ne sont que des gens, et ils se ressemblent partout. Ils labourent les mêmes champs, paient les mêmes impôts, épousent leurs voisins et meurent gras s’ils ont de la chance.
— Les porteurs d’un Nom sont davantage, dit l’Archère. Nous sommes la flamme la plus vive : ceux qui peuvent vraiment changer les choses.
— Vraiment ? souris-je. La partie de la Conquête qui retient ton attention, c’est le passage des Calamités qui balaya toute opposition. Tu crois que c’est parce qu’elles étaient puissantes, mais ce n’est pas ça qui compte. Elles étaient des figures de proue, des catalyseurs. Praes l’a emporté parce que la nation avait grandi, contrairement à Callow.
— L’Empire a grandi parce que les méchants l’ont fait grandir, répliqua-t-elle sans détour.
— Et tu ne trouves pas révélateur que les méchants les plus efficaces depuis Triomphante aient consacré leurs efforts à réformer les institutions, plutôt qu’à construire des forteresses volantes ? demandai-je. Ce sont les gens qui ont gagné cette guerre, pas les porteurs d’un Nom. Malicia et Noir sont brillants, mais des porteurs de Nom brillants, il y en a eu beaucoup au fil des siècles, des deux côtés. Ce qui distingue ces deux-là, c’est qu’ils savent que le changement vient d’en bas, pas d’en haut.
— C’est… hésita-t-elle.
Une hérésie, voilà ce qu’elle voulait dire. Cela allait à l’encontre de tout ce que nous savions. L’Histoire était forgée par les mains de ceux qui se distinguaient des autres et se couronnaient de pouvoir, ces élus que les dieux eux-mêmes reconnaissaient comme supérieurs aux masses. Sauf que c’est un mensonge. Mille Empereurs de l’Effroi et mille rois, mais rien ne changeait jamais — jusqu’à ce que ce qui se trouvait derrière eux change. Ce n’est pas la pointe de la lame qui tue, mais la force qui l’enfonce dans votre ventre. Je commençais à comprendre que c’était là mon erreur à Callow. Je m’étais battue pour concentrer toute l’autorité entre mes mains, avec l’idée vague que je pourrais tout réparer ensuite. Mais en quoi cela différait-il de ce que faisait l’Épéiste Solitaire ? Partout dans l’Empire, des gens pourraient améliorer les choses, si on les laissait faire. Et s’il existait des forces qui tentaient de les en empêcher ? Eh bien, j’étais une méchante. Les parties de la Création qui ne me plaisaient pas, je les briserais.
« En ce moment, j’ai une ennemie à Liesse qui croit qu’à force de volonté et de cruauté, elle ramènera Praes à un âge d’or qui n’a jamais existé, dis-je. Au fond, elle ne m’inquiète pas, parce que même si elle prétend que c’est moi qui vais à contre-courant, c’est elle qui lutte contre la marée.
Je détachai un morceau de chausson et le glissai dans ma bouche.
« Au printemps dernier, un petit garçon a offert une couronne de fleurs à un orc. Quelque chose qui nous dépasse tous est en train de se produire dans l’Empire, en ce moment, dis-je. Malicia et Noir pensent le maîtriser, mais je ne crois pas que ce soit le cas. Ils observent l’histoire, alors que ce qui compte, ce sont les gens qui la racontent. Ils veulent que je devienne une pièce de la machine qu’ils ont construite, mais je ne crois pas que ce soit mon rôle.
— Alors, quel est-il ? demanda doucement l’Archère.
« Quand les Héros et les méchants viennent frapper à notre porte au nom du Destin, dis-je d’un ton calme et mesuré. Quand ils essaient de nous ramener de force à ce que nous étions, avec un Chœur derrière eux ou les hordes d’un Enfer hurlant… je les tuerai tous. Jusqu’au dernier.
L’Archère rit doucement.
— Ah, Foundling, murmura-t-elle. Je me trompais à ton sujet : tu n’es pas ennuyeuse du tout. Tu es aussi folle que le reste d’entre nous.
Je levai les yeux vers le ciel. La nuit touchait à sa fin.
« Bois, Archère, dis-je. L’aube approche et nous avons un dieu à dépouiller.